C. GEORGES-BAZILE, Éditeur
/6, Rue Taiibout, -16. — PARIS (IX^)
Cahier N" 3,
2^ Année. — 15 Février 1918,
Prix : 1 fr. 50
(Li a etc tiré de celle édition douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 12.)
Stephen Leacock est un écrivain humoriste canadien.
Il est né le 3o décembre i86g. Il fit ses études au Collège Supérieur de Canada et aux Universités de Toronto et de Chicago. En i8gi, il était nommé professeur au Collège Supérieur de Canada, puis, en i8gg, à l’Université de Chicago; enfin, en i go3 , à l’Université Mc GUI, de Montréal, où il est encore chef du Département de l’Economie Politique. Sous les auspices du Trust Cecil Rhodes, il fit une tournée de conférences dans l’Empire britannique 5ur, /'Organisation Impériale.
Il se consacra d’abord, en littérature, à la philosophie politique et, en igo6, il écrivait un ouvrage sur Les Eléments de la Science Politique; en igio, l’humoriste qui sommeillait en lui ne pouvait se coîitenir plus longtemps et il donnait, au public étonné, un volume d’essais humoristiques et de plaisanteries où débordait la gaîté. Ces Literary Lapses (Fautes littéraires) furent une révélation. Le jeune auteur continua dans cette voie, qui contrastait avec les plus graves, soucis de son professorat, et chaque volume nouveau sorti de sa plume fut une coiitribution importante à la littérature humoristique américaine. Il était donc plus qualifié que quiconque pour écrire l'élude suivante dont le Times a déclaré que c’était « le meilleur essai qui eût été écrit sur ce sujet » et où il mêle à la critique l’humour et l’observation.
Nous y avons joint deux de ses contes les plus amusants et les plus caractéristiques de son humour particulier, qui tient à la fois de l’américain et de l’anglais.
Les essais sur l’humour américain, après un effort initial vers la dignité et la sévérité de la critique littéraire, retombent généralement dans la simple narration d’histoires et de bons mots américains.
Ils amusent un peu jusqu'à ce que le lecteur désillusionné aperçoive derrière le masque du thcoriste littéraire la 'grimace anxieuse du conteur d’occasion. C’est le but du signataire de ces lignes de faire quelque chose de plus ({ue cela et d’offrir, si humble soit-elle, une contribution à la théorie esthétique et une étude des caractéristiques nationales rentrant dans le domaine partie olier de l’eslliétiquc en question.
il peut être bon de rappeler au lecteur dès îc d but de cette étude que le Canaila est en Amérique. Un écrivain ca adienpeut donc, sans grande ihconvenance, emploj er, faute d un autre mot, le mot « Américain » en parlant de la littérature de tous les peuples de langue anglaise entre le Rio Grande et le Pôle Nord.
Dans Fessai suivant nous avons, par conséquent, l'intention de présenter une analyse sérieuse de rinimour américain en tant qu’art et de discuter ses rapports avec
le caractère et l’histoire du peuple où il a pris naissance. Au cours de cette discussion il pourra devenir nécessaire d’introduire une ou plusieurs citations de plaisanteries américaines typiques, mais lorsque cela sera le cas, nous ne le ferons que dans l’intérêt de Tart et avec un profond sentiment de responsabilité.
C’est là une tâche quelque peu aventureuse et pour laquelle les limites du présent essai sont trop étroites. La théorie esthétique de l'humour n’a été que peu exploitée et jamais expliquée d’une manière satisfaisante. Elle offre un vaste champ au talent d’un philosophe, ou d’un psychologue à venir qui s’occupera exclusivement du comique et établira pour nous, par ses analyses, le critérium tant désiré de ce qui est et de ce qui n’est pas amusant. Le philosophe qui fera ceci pour le domaine de la fantaisie ne servira pas seulement utilement la cause de l’esthétique, mais pourra, incidemment, jeter sur sa propre province littéraire une lumière qui ne sera pas déplaisante.
Il ne faut pas déduire de ceci qu’aucun des grands philosophes du monde, comme Kant et Shopenhauer, ne s’est occupé de l’analyse de l’humour. Plusieurs d’entre eux l’ont fait et l’ont fait dans un esprit qui les honore. Shopenhauer nous a dit — j e ne puis citer sa phrase exactement, mais donner simplement le sens grossier, quotidien de ses paroles — que tous ces concepts sont amusants dans lesquels il y a la subsumption d’un double paradoxe. C’est là une proposition qu’aucun d’entre nous n’osera nier et qui, si elle était plus généralement appréciée, se montrerait de la plus haute utilité pratique. Kant, de même, a dit que chez lui tout excite le rire où il y a une résolution uu délivrance du captif absolu joar le fini. C’est très honorable de la part de Kant d’admettre cela. Ceci
l’iil’MOur américain
nous permet de savoir exactement ce qui Fexcitait et ce qui ne l’excitait pas. Mais la difficulté reste que l’école philosophique des analystes, dans leur crainte d’ètre considérés comme légers ou frivoles ou trop intelligibles en traitant ce sujet, ont été conduits à s’envelopper d’une brume épaisse de terminologie psychologique que l’œil commua ne saurait percer. L’explication de l’humour est ainsi faite ad ohsciiriim per ohscariiis. La présentation dans un simple langage pour des gens simples d’une vraie théorie du joyeux a encore à être faite.
Il n’est peut-être pas difficile de comprendre pourquoi si peu d’écrivains se sont essayés à une analyse pénible et scientifique de ce qui est humoristique. Il semble y avoir une sorte d'indignité intellectuelle dans l’étude sérieuse du comique -
Catulle a dit, il y a longtemps, que « rien n’est plus sot qu’un rire sot », et un récent philosophe français a ajouté que a le rire est souvent un excellent symptôme de la pauvreté intellectuelle. » Il s’ensuit, par conséquent, que tout homme d’un certain rang refuse que son nom soit indûment associé avec le côté apparemment plus léger de la vie intellectuelle. Il ne nie pas sa propre appréciation de l’humour. A vrai dire, par une étrange inconsistance, il s’y montre même très sensible. De ses autres facultés, il veut bien admettre les limitations. Il veut bien faire des efforts pour les cultiver. Mais il considère son appréciation de l’humour comme un don naturel, parfait sur tous les poiuts et ne nécessitant aucune amélioration. Il affecte même de considérer le professionnel ou l’humoriste notoire avec une sorte de condescendance non dénuée de mépris. « Il y a d’évidentes raisons, dit Oliver Wendel Holmes, pour que tous les auteurs de réputation aient honte d’être drôles. Le clown sait bien que ce n’est pas lui
que les femmes aiment, mais Hamlet, le sombre garçon là-b^s avec son manteau noir et son chapeau à plumes. L’esprit sait que sa place est à la queue du cortège. »
La tâche initiale, par conséquent, d'expliquer la nature générale de l’humour est assez difficile. Mais même si cette tâche était accomplie avec succès, il resterait encore la difficulté d’expliquer convenablement la nature essentielle de l’humour américain. Car ce terme ne s'applique pas nécessairement à tous les écrits humoristiques publiés dans les Etats-Unis. L’expression n’est pas géographique, mais doit indiquer certaines qualités dominantes, certains modes de pensée et d’expression qui caractérisent un produit littéraire distinctif.
Même de ce coup d’œil préliminaire sur le sujet qui nous intéresse on peut voir qu’il n’est pas d’une mince importance. Et son importance se trouve d’autant plus augmentée que l’on comprend la position particulière occupée par l’humour américain dans le corps général de la littérature américaine.
Un fait indiscutable, sur lequel il serait oiseux d’insister dans cet article, c’est la production relativement minime de littérature d’un caractère élevé sur le continent américain. Si merveilleuse que soit notre civilisation quant à son côté matériel et pratique, elle est encore loin d’atteindre, au point de vue de la littérature et de la culture générale, le niveau des grandes nations européennes. Mais dans cette relative stérilité littéraire, il y a eu une remarquable exception, et cette exception s’est trouvée dans l’écrit humoristique. Ici, en tout cas, l’histoire américaine et la vie américaine se sont continuellement réfléchi dans un produit littéraire non indigne d’elles. L’humoriste a suivi et dépeint pas à pas les pro-
l’humour américain
grès de notre civilisation occidentale. Benjamin Franklin nous a montre riiuinour du commercialisme « Yankee r et de la iiiété pcnnsylvanienne — la résultante bizarre de la juxtaposition de la sainteté et du bon sens. Irving a développé khumour des premiers colons hollandais — les « mynheers )) de la vallée de FHudson, avec leurs longues pipes et leurs laçons traînardes. Hawthorne présente riiumour et le pathos mélangés du puritanisme ; Hans Breitmann chante la ballade du Teuton moderne ; Lowell, la guerre mexicaine et la lutte contre l’esclavage ; Oliver Wendel Holmes, le côté le plus aimable de la rigide culture de Boston; Mark Twain et Bret Harte apportent avec eux la vigueur nouvelle de l'Ouest, et, à la fin du conte, le sagace Mr Dooley apparaît comme l'essayiste de l'immigrant irlandais, en même temps qu'un groupe brillant d'écrivains « up-to-date » — les Ades, les Adams et les Irwins de notre journalisme contemporain — affrontent courageusement la comparaison avec leurs prédécesseurs. Sans doute ce n’est pas là une très haute littérature ; cependant elle est, dans son genre, fidèle et réelle et plus vraiment et distinctivement américaine que tout autre chose publiée sur le nouveau continent.
Tout ce qui précède n’a été dit que comme une introduction dépassant quelque peu les limites ordinaires d'une introduction. Permettez-moi d’inciter maintenant mes lecteurs à. faire avec moi un plongeon soudain dans la plus profonde psychologie du sujet, plongeon comparable, je le crains, par son audacité avec celui qu’on faisait jadis d’un endroit escarpé dans la mer.
La base de l’humoristique, de l’amusant, du comique se trouve dans Tincongruité, le manque d’harmonie des choses et cette incongruité, selon les diverses étapes de
révolution de la société humaine et de Fart du discours, peut apparaître sous une forme primitive ou revêtir une manifestation plus complexe. La forme la plus grossière et la plus primitive de toutes les a désharmonies », c’est celle qu’offre l’aspect de quelque chose brisé, cassé, défait, auquel.ont été enlevées sa forme et son intention primitives. C’est pourquoi Hobbes nous dit que le prototype de l’amusement humain se trouve dans le rire exultant du sauvage devant son ennemi vaincu dont il vient de fendre la tête avec une hache. Ceci représente l’origine même et la source du rire, cc La passion du rire, dit Hobbes, jaillit d’une gloire soudaine s’élevant de la conception d’une éminence quelconque en nous-même, en comparaison avec les malheurs , d’autrui. » Cela peut sembler un triste commentaire à l’histoire de l’humanité de penser que la base originale de notre amusement ap paraisse sous cette forme qu’on appelle la joie démoniaque. Mais tout tend à le prouver. « Le plaisir du comique, dit Platon, prend naissance à la vue du malheur d’autrui. » D’ailleurs, nous n’avons qu’à considérer les formes les plus grossières de l’humour même parmi les peuples civilisés pour comprendre que lè type original persiste toujours. Le rire d’un gavroche à la vue d’un gros monsieur glissant sur une peau de banane, l’amusement d’un enfant à renverser des quilles ou à démolir un bonhomme de neige, la joie d’un écolier à briser des vitres de fenêtres — tous ces cas indiquent le principe de l’amusement démoniaque à l’œuvre.
Même dans la littérature moderne réputée nous pouvons trouver d'innombrables exemples d’une joie de basétage créée de cette façon. On connaît le poème de Bret Harte sur les circonstances qui terminèrent l’existence de la société littéraire formée au camp minier de Stanislovr,
i/humour américain
La strophe où culmine le comique du poème est la suivante ; ‘ .
Alors Abner Dean, d’Angels, suscita une question d’ordre
[quand
Un pavé de vieux grès rouge le frappa à l’abdomen.
Et il sourit d’un sourire malade et s’abattit sur le plancher, hd la suite de la discussion ne l’intéressa plus.
Or, on peut s'attendre à voir apparaître cet humour de déconfiture, de destruction, de sauvagerie non seulement chez un peuple primitif mais aussi dans tous les cas où l'organisation d’un nouveau pays reproduit, à un certain degré, les circonstances de la vie primitive. On peut donc facilement comprendre qu’il entre librement dans la composition de l’humour de la vie occidentale américaine. L’humour de la mule de l'Arkansas, du broncho en rut, du duel de Kentucky, tout cela est du caractère primitif. Les premières et les plus courtes esquisses de Mark Twain contiennent beaucoup de ce genre d’humour. On en trouve un exemple excellent dans l’essai intitulé : « Le Journalisme en Tennessee ». L’extrait suivant, un peu abrégé pour des raisons de condensation, peut être offert en citation :
L’Editor du Johnson County Warwhoop dictait un article (à Mark Twain, le secrétaire de la rédaction) sur le progrès encourageant du développement moral et intellectuel en Amérique, lorsque, au milieu de son travail, quelqu’un le visa par la fenêtre ouverte et rompit la symétrie de son oreille.
— Ah ! dit-il, c’est ce gredin de Smith, du Moral Volcano ; je l’attendais hier.
11 saisit un revolver de marine suspendu à sa ceinture et fit feu, Smith s’abattit, atteint à la cuisse. L’Editor continua sa dictée. Au moment où il terminait, une grenade à main descendit le long du tuyau du poêle et l’explosion mit celui-
10 “les cahiers britanniques et américains”
ci en mille morceaux. Elle ne fit, toutefois, d’autre dommage que de me casser deux dents. Peu après, une brique franchissait la fenêtre et me portait un coup considérable dans le dos. Le patron me dit :
— C’est le colonel, probablement.
Un moment après, le colonel apparaissait sur le seuil delà porte, un revolver d’ordonnanee à la main,
— J’ai une petite affaire à régler avec vous, dit-il; si vous avez le temps nous allons commencer.
Les deux pistolets partirent au même instant. Le patron perdit une boucle de ses cheveux et la balle du colonel acheva sa carrière dans ma cuisse. L’épaule gauche du colonel fut légèrement écorchée. Ils firent feu à nouveau. Tous les deux ratèrent leur but cette fois-ci, mais moi, j’eus ma part, une balle dans le bras. Je dis que je croyais préférable de sortir, cet entretien étant privé. Les deux messieurs me prièrent de rester assis.
Il est évident que la qualité humoristique du conte cidessus est d’un caractère mélangé, mais la déconfiture du secrétaire de la rédaction entre dedans pour beaucoup.
Cette forme primitive de plaisanterie est d’un caractère délibérément antisocial. Elle va à l’encontre des autres instincts, ceux de l’affection, de la pitié, de l’abnégation, desquels dépend en grande partie le développement progressif de la race. Gomme coaséquence de ceci, la base de l’humour tend, au cours de l’évolution sociale, à modifier son caractère original. Ce devient une condition d’amusement qu’aucun mal ou doinmage sérieux soit infligé, mais qu’il n’en semble que le simidacre ou Tapparence. A. vrai dire, Platon lui-même ajoute, comme clause conditionnelle à la définition que j’ai citée plus haut, que l’infortune qui excite la joie ne doit comprendre aucun dommage sérieux. D’où il suit que la vue d’un bossu ou d’un pied bot n’est drôle que pour resprit d’un
l’humour américain
sauvage ou crun enfant; alors que les mouvements giratoires d’une personne dont le pied est engourdi et qui essaie en vain de marcher, jieut exciter le rire chez des adultes civilisés en olfrant l’apparence des membres estropiés sans en être la réalité. C’est peut-être ce que Kant entendait par la résolution de l’absolu. Aussi bien peut-être n’est-ce pas cela.
Lorsque le développement de l’humour atteint ce degré, sa base se trouve changée de l'apparence de la destruction et de la démolition en celle de Vincongrii. L’idée progressive de l’homme de ce qui est harmonieux, bien intentionné et convenablement adapté à son environnement commence à lui causer un sentiment de supériorité intellectuelle, un chatouillement de vanité amusée à la vue de ce qui manque son but, de ce qui trahit un ajustement défectueux entre la fin et les moyens, une déviation de l’ordre normal des choses. L’idée de contraste, d’incongruité, de fausse ressemblance entre le correct et l’incorrect, devient le principe basique du comique.
A ce degré du déf eloppement du comique' appartient l’amusement qu on ressent à la vue d’un prestidigitateur avalant des mètres de ruban ou d'un clown portant un petit chapeau rond de la grandeur d’une boîte à pilules.
Une grande partie de l’humour du A audevillc et de la pantomime, de la scène à transformation de l’opérette et de l’entrée comique du cirque est de ce genre. C’est précisément pourquoi ccs apparences qui excitent le rire, pourquoi ce sentiment du plaisir expérimenté qui se manifeste dans un certain mouvement, forment un problème physiologique et non psychologique. Herbert Spencer nous dit que la chose qu'on appelle le rire est une sorte d’explosion d’énergie nerveuse, désappointée dans son cours attendu et par conséquent attaquant les muscles
du visage. Les admirateurs de la méthode scientifique de Spencer peuvent trouver dans cette déclaration plausible une finalité agréable, bien que pourquoi l’explosion en question doive attaquer le visage plutôt qu’une autre partie du corps, cela semble une question énigmatique.
A ce degré secondaire du développement est assignée la première apparition de cet humour qu’on a coutume d’appeler « esprit ». L’esprit dépend d’un contraste ou d’une incongruité eflectuée au moyen de l’art des mots. (( C’est, dit le professeur Bain, une forme soudaine et inattendue d’humour, comprenant un jeu de mots. » « L’esprit, écrit Walter Pater, est cette forme irréelle et transitoire de joie qui est comme le craquement d’épines sous un pot. » « Il consiste, dit une autre autorité moderne, Mr Lilly, dans la découverte d’incongruités dans le domaine de la compréhension. » Si le point de vue présenté ici est correct, l’esprit doit, à proprement parler, être considéré non comme quelque chose contrastant avec le comique, mais offrant simplement une subdivision spéciale et, d’une façon relative, peu importante d’un mode général d’opération intellectuelle : il représente une idée humoristique au moyen de la juxtaposition heureuse de formes verbales.
Mais ce principe de plaisir intellectuel excité par le contraste ou l’incongruité, une fois sur la voie du développement, perd de plus en plus son caractère antisocial, jusqu’à ce que, finalement, il paraisse non plus s'opposer aux sentiments sociaux mais ne faire qu’un avec eux. Le degré final du développement de l’humour est atteint lorsque l’amusement ne s’élève plus d’une simple idée (( drôle», d’un contraste insignifiant ou d’un bizarre jeu de mots, mais repose sur une conception prolongée et soutenue des incongruités de la vie humaine elle-même. Les
l’humour américain
défauts de notre existence, le triste contraste de nos buts et de nos résultats, la petite et irritante aspiration du jour qui s’évanouit dans le néant du lendemain, tout cela crée dans le cerveau amolli un sentiment d’aimable amusement d'où toute exultation égoïste a été chassée par la réalisation de notre commun sort de tristesse. Sur ce plus haut j)lan l'humour et le tragique s’assemblent et ne font qu'un. Au Créateur, peut-être, en rétrospective, la petite histoire de la création de l’homme et de sa chute paraît tristement drôle.
C’est de ce degré final de l’évolution de l’amusement qu’un des plus fins analystes modernes a écrit : « Quand les hommes deviennent trop sympathiques pour rire les uns des autres dé leurs défauts ou infirmités individuels qui jadis excitaient leur joie, il n’est pas étonnant que la sympathie commence alors à les unir, non pas dans la lamentation commune de leuis défauts et infériorités, mais dans l’amusement commun devant ces défauts et infériorités. » C’est le sentiment qui a inspiré les plus grands chefs-d’œuvre de la littérature humoristique; c’est l'humour de Cervantes souriant tristement .à la disparition de l’ancienne chevalerie et de Hawthorne peignant la sombre mélancolie du puritanisme sur le fond des bois silencieux de la Nouvelle Angleterre. C’est là l’humour réellement grand intraduisible en des phrases ou paragraphes détachés mais produisant son effet dans un long tableau de la vie humaine, où l’élément universel de l’imperfection humaine — pareille à tous les âges et dans tous les lieux — excite aussitôt notre rire et nos larmes.
De cette exposition générale du sujet, permettez-moi de passer maintenant à une considération plus immédiate de l’humour américain comme tel, et de rechercher quelles
sources spéciales de contraste et d'incongruité, quels modes particuliers de pensée et d'expression peuvent être engendrés dans la vie américaine et réfléchis dans les écrits américains. Le facteur peut-être le plus évident et le plus pénétrant dans cette question, c’est cette circonstance que, nous autres Américains, nous sommes un nouveau peuple, affranchi des traditions bonnes et mauvaises de la vie européenne et par cela même capable de considérer d’un point de vue principalement objectif les idées et les institutions européennes. Notre affranchissement de l’idée héréditaire et conventionnelle, a permis à nos écrivains de regarderies choses de « l’extérieur » et de découvrir de nombreux contrastes et incongruités cachés au regard européen. Nous avons pu considérer de loin la vieille civilisation et juger de ses mérites. Le point de vue objectif — l’insistance à juger les choses comme elles sont et non comme la tradition consacrée les interprète — forme « Fidée » essentielle d’une grande partie de cé qui est considéré comme de l’humour typiquement yankee. C’est l'une des principales qualités de l’humour des personnages de Franklin et des autres grands humoristes américains. Elle est étroitement alliée au développement du caractère yankee et du point de vue yankee du monde extérieur. « Un étrange hybride à vrai dire, écrivait un auteur anglais il y a un demi siècle, qui est sorti dans le nouveau monde de l’union des circonstances avec le vieux stock puritain, et jamais la terre ne vit auparavant pareil praticalisme mystique, pareille ingénuité mesquine, pareil fanatisme calculateur, pareil enthousiasme de fonte, pareil humour amer, pareille générosité avare. »
Ce côté particulier du caractère yankee n’a nulle part été mieux exploité dans une intention humoristique que
l’humour américain
dans les Bîglow Papers (Les papiers de Biglow) de James Russell LowelL Nous avons là la sagesse de laNau- A'elle Angleterre détachée du point de vue conventionnel des choses; on voit dans le poème de la guerre mexicaine, écrit en matière de protestation contre le militarisme rampant des « expansionnistes » du Sud combien ce détachement peut paraître parfois complet et surprenant. Nous y trouvons, par exemple, les vers suivants :
Nous nous contentions parfaitement ici dans notre village, Des bonnes vieilles idées de ce qui est bien et de ce qui ne
[l’est pas,
Nous pensions que le Christ avait combattu la guerre et le
[pillage
Et que les épaulettes n’étaient pas les meilleures marques ‘ * [d’un saint.
Mais John P.
Robinson, il
Dit que ce genre de choses est une idée explosée (1).
Une grande partie de l’humour de Mark Twain repose sur une base similaire. On trouve le contraste humoristique en faisant porter « l’innocence artistique » de l’œil sur la civilisation du vieux monde. On en peut voir le résultat dans ces deux livres des plus amusants The Innocents Abroad (Les Innocents à l’Etranger) et The New
1. — L’humour de ces vers ré.side aussi en grande partie dans le texte lui-même, avec son ortographe déformée et son rhytme curieux, intraduisibles. Nous donnons ce texte ci-après, pour le plaisir de nos lecteurs capables d’en goûter la fantaisie :
De were getting ou nicely up here to our village,
With goodold ideas o'wnVs right and wut ain't,
We kind o'thought Christ went agin war and pillage, An'lhat eppylettes worn't the test mark of a saint.
But John F. * .
Mobinson, he
Sez this kind oHhihgs an exploded idee.
Pilgrims' Progress (Le pèlerinage des nouveaux Pèlerins).' Quelques mots d’une préface écrite par Mr Hingston pour une édition anglaise des Innocents développe admirablement la base fondamentale du contraste utilisé ici comme source d’humour.
« Des fenêtres du journal où travaillait Mark Twain (les bureaux de la Territorial Entreprise, de Virginia City, Nevada) le désert américain était visible. Dans un rayon de dix milles, des indiens campaient dans les fourrés de sauge ; la ville entière était peuplée de mineurs, d’aventuriers, de commerçants, de joueurs et de cette classe de gens disparates et sans aveu qu’une ville minière dans un territoire nouveau assemble toujours. Il visita l’Europe et l’Asie sans la moindre préparation à voyager. Son but était de voir les choses telles qu’elles sont et de rapporter les impressions quelles produiraient sur un homme d’un tour d’esprit humoristique qui faisait sa première visite à l’Europe sans un tuteur de voyage, une éducation universitaire ou un stock de sentimentalité conventionnelle empaqueté dans un sac en tapisserie. Tl considérait les objets comme un américain qui n’a jamais voyagé pourrait les considérer et il mesurait les hommes et les manières d’après l’étalon qu’il s’était lui-même fixé parmi les collines d’or de Californie et les mines d’argent de la Nevada à demi civilisée. »
On comprendra qu’un humoristej ouïssant de l’ avantage spécial d’une ignorance aussi profonde était dans une position lui permettant de faire des découvertes amusantes. Je regrette que l’espace limité, à ma disposition, m’empêche de donner une citation élaborée d’une des descriptions de l’Europe par Mark Twain. Mai^ ces réflexions sur les Vieux Maîtres et leurs œuvres dans les galeries de tableaux d’Italie peuvent tout au moins servir d’exemple. ^
c( Les originaux, écrit-il, étaient beaux lorsqu’ils étaient neufs, mais ils ne sont plus neufs maintenant. Les couleurs
l’hUMOUU AMÉBICAIN
sont rendues indistinctes par l’àge ; l’ensemble est squameux et défraîchi et presque toute expression est disparue : les cheveux forment des taches mortes sur le mur; Il n’y a pas de vie dans les yeux. Mais si humble que je sois et sans prétention en matière d’art, mes recherches parmi les moines et les martyrs peints n’ont pas été entièrement vaines. Je me suis efforcé d'apprendre. J’y ai réussi en partie. J’ai appris certaines choses, qui peuvent paraître d’une importance minime aux yeux de l’érudit ; mais, à moi, elles me font plaisir et je trouve autant d’orgueil dans mes petites connaissances que les autres qui ont appris beaucoup plus et qui aiment autant à déplo5^er tout leur savoir. Lorsque je vois un moine se promenant avec un lion et regardant tranquillement vers le ciel, je sais que c’est Saint-Marc. Lorsque je vois un moine avec un livre et une plume, regardant tranquillement vers le ciel et essayant de se rappeler un mot, je sais que c’est Saint-Mathieu. Lorsque je vois un moine assis sur un rocher, regardant tranquillement vers le ciel avec un crâne humain auprès de lui et sans autre bagage, je sais que c’est Saint-Jérôme. Lorsque je vois d’autres moines regardant tranquillement vers le ciel mais n’ayant pas de marque de fabrique, je demande toujours ce que sont ces gens. Je fais cela parce que je désire humblement m’instruire. J’ai vu trente mille Saint-Jérômes, vingt deux mille Saint-Marcs, seize mille Saint-Mathieux et soixante mille Saint-Sébastiens, ensemble avec quatre millions de moines assortis sans désignation et je me sens encouragé à croire que lorsque j’aurai vu encore quelques-uns de ces divers tableaux et acquis une plus grande expérience, je commencerai à leur porter un intérêt plus absorbant. »
Comme subdivision de cet humour yankee qui trouve son point de départ dans la sagesse impartiale de l’esprit détaché, il faut reconnaître un autre mode d’expression littéraire caractéristique du genre de pensée de la Nouvelle Angleterre. C’est la production d’un effet humoristique par l’affectation d’une simplicité profonde, qualité littéraire qui prit peut-être ses racines dans la finesse du marchandage, très cultivé chez un peuple pieux mais
mercantile. Personne ne fut plus grand maître en cet art qu’Artemus Ward. Ward fut sans doute un comédien plutôt qu’un humoriste. Il mourut jeune, ce q^ui rempêcha de laisser au monde un grand héritage littéraire, mais on se rappelle encore avec plaisir à New-York et à Londres ses conférences d’il y a cinquante ans. Il avait coutume d’entrer en scène avec un air de profonde tris tesse embarrassée, et il s’excusait d’une façon bêtasse et hésitante du misérable petit « panorama > éclairé par des bougies qui devait lui servir de sujet pour sa conférence. Il regrettait que la lune dans ce panorama ne fut pas à sa place, puis d’une manière honteuse il commençait un discours décousu sur a T Afrique » dans lequel, comme par inadvertance, il ne disait; pas un mot de l’Afrique ; mais à la fin, avec cette sorte d’enthousiasme idiot qu îl savait si bien simuler, il employait sa conclusion à recommander à son public d’acheter des cartes d’Afrique et de les étudier. Le petit discours suivant, qu’il faisait pour expliquer son panorama, peut être accepté comme type de son style :
« Ce tableau, disait-il, est une grande œuvre d’art; cYst une peinture à l’huile faite au pétrole. C’est par les vieux maîtres. C’est la dernière chose qu’ils firent avant de mourir. Ils firent ça, puis ils expirèrent. Je voudrais que vous soyiez plus près afin de le mieux voir.. Je voudrais pouvoir le porter chez vous et vous le faire voir en plein jour. La plupart des grands artistes de Londres viennent ici tous les matins, avant l’aube, avec des lanternes pour le regarder. Ils disent qu’ils n’ont jamais rien vu de pareil auparavant et ils espèrent qu’ils n’en verront jamais d’autre. »
D’une conception à peu près semblable est la simplicité volontaire de sa déclaration : « Je suis né dans le Massachusetts, mais je crois que je dois descendre d’une vieille famille persane, moji frère aîné ayant été appelé Gyrus. »
En une occasion il stupéfia un public londonnien en commençant sa conférence par les mots : « Ceux d’entre vous qui ont été à Newgate » (la Santé de Londres) — l’auditoire éclata de rire; Wardle regarda d’un air de reproche et ajouta : « et qui y sont restés un temps considérable. » D‘un caractère similaire est l’annonce ultra-simple qu’il imprimait au bas de ses programmes : « Mr Artemus Ward doit refuser d’être tenu responsable pour toute dette qu’il peut contracter. »
Parmi les écrivains plus modernes, Mr Edgar Wilson Nye s’est servi considérablement de ce principe vraiment américain : l’affectation délibérée de la simplicité. L’épisode de sa visite à l’Arsenal, à l’époque qui précéda l’élection de Mr Roosevelt et alors que la Marine Américaine servait de cible à la dérision nationale, est un bel exemple d’une conception volontairement et comiquement fausse de l’utilité des choses :
« L’état de notre marine, ditMr Nye, n’a pas lieu de donner naissance à une sérieuse appréhension. L’arsenal où elle est enfermée à Brooklyn est enclos d’un haut mur de briques offrant une ample protection. Un homme à bord Atlanta^ ancré à Brookljm, est tout aussi en sûreté qu’il le serait chez lui. Les canons à bord de V Atlanta se chargent par la culasse ; c’est un sérieux perfectionnement du vieux canon, car jadis, dans un combat naval, l’homme qui devait sortir du vaisseau pour charger le canon, lorsqu’il pleuvait, attrapait une pneumonie. »
Mais quittons cet humour de simplicité pour revenir à la forme principale de l’humour yankee dont il fait partie, l’humour basé sur cet affranchissement des idées traditionnelles et des points de vue conventionnels, caractéristique d’un pays nouveau. On comprendra facilement que, à moins qu’elle ne soit soutenue et contenue par la présence à son côté d’une littérature nationale élevée.
cette forme de style dégénère aisément. J. affranchissement de la convention tombe dans La crudité et la vulgarité, et cette vulgarité discrédite énormément la littérature à laquelle elle appartient. Il est malheureux que l’œuvre des meilleurs humoristes américains eux-mêmes soit défigurée de cette façon. Il serait choquant de citer intégralement ici des exemples aussi évidents que le récit du bain turc dans le Pilgrims' Progress. Un exemple excellent de ce que nous voulons dire est offert par Mark Twain dans son Gannihalisme en chemin de fer Dans cette petite esquisse l’attrait de l’humour réel est, parfois, obscurci dans l’esprit de nombreux lecteurs par le macabre de la mise en scène, j’en cite une partie, non pour exciter le rire, mais pour illustrer le point en question. C’est l’iiistoire d’un certain nombre de congressistes, dont le train est bloqué par la neige et qui, après une semaine de réclusion, sont poussés par la faim à l’horrible extrémité de choisir l’un d’entre eux et le tuer pour que les autres puissent vivre. L’humour de cette page est supposé résider dans le contraste oflert par les circonstances effrayantes de l’événement et la procédure officielle et législative que ces congressistes, accoutumés à la politique américaine, appliquent par la force de l’habitude à leur propre cas.
— Messieurs, dit M. Richard H. Gaston, de Minnesota, on ne peut retarder plus longtemps. Nous devons décider lequel d’entre nous doit mourir pour servir de nourriture aux autres.
M. John S. William, d’Illinois, se leva et dit :
— Messieurs, je nomme le Rev. Jas. Sawjœr, de Tennessee.
M. William R. Adams, d’Indiana, dit :
— Je nomme M. Daniel Slote, de New- York.
M. Slote. — Messieurs, je décline cet honneur en faveur de M. John A. Van Nastrand, de New-Jersey.
l’humour américain
M. Van Nastrand. — Messieurs, je suis un étranger parmi vous, je n’ai pas recherché la distinction que vous venez de me conférer et je trouve délicat...
M. Morgan, d’Alabania (interrompant). — Je propose la motion précédente.
La motion fut votée. Une interruption de séance eut alors lieu pendant une demi-heure, après quoi M. Roger, de Missouri, déclara :
— M. le Président, je propose un amendement à la motion en barrant le nom du Rev. M. Sawyer et en lui substituant celui de M. Lucien Harris, de St-Louis, qui est honorablement connu de nous tous. Je ne voudrais pas qu’on crût que je désire jeter le moindre doute sur la haute honorabilité de M. Saw3"er. Je le respecte et l’estime autant que toute autre personne ici : mais aucun d’entre nous ne peut rester aveugle devant le fait qu’il a perdu plus de chair durant la semaine c[ue nous venons de passer que n’importe lequel de nous tous.
Le Président. — Quelle action la Chambre entend-elle prendre envers la motion de nofre honorable collègue?
M. Halliday, de Virginia. — Je propose un nouvel amendement en substituant le nom de M. Harvey Davis, d’Oregon. On pourra avancer, messieurs, que les privations et les duretés de la vie de frontière ont rendu M. Davis coriace. ?^Iais, messieurs, est-ce bien le moment de dédaigner ce qui est coriace? Non, messieurs ; la quantité, c’est ce que nous désirons — la substance, le poids, la quantité, ce sont là, pour l’instant, nos besoins suprêmes, et non le génie latent ou l’éducation.
L’amendement fut mis aux voix et repoussé. Le Rev. M. Sawyer fut déclaré élu. Ce résultat créa un vif mécontentement chez les amis de M. Harvey" Davis, le candidat battu et il fut question de demander un nouveau scrutin, mais les préparatifs du souper réclamèrent l’attention du groupe Harvey Davis et l’heureuse déclaration que M. Sawyer était prêt envoya bientôt toute animosité aux vents.
Nous nous assîmes le cœur plein de gratitude pour le plus beau souper qui eut enchanté notre vision depuis sept jours, .l’aimai Saw3œr. Il aurait pu être mieux cuit, c’est possible, mais il était digne de louanges. Je l’écrivis à sa femme par la
suite. Le lendemain nous eûmes Morgan d’Alabama pour déjeuner. Ce fut l’un des hommes les plus parfaits que je mangeai — beau, éduqué, raffiné, parlant couramment plusieurs langues, un vrai gentilhomme.
Cette situation suffit, je crois, pour illustrer ce que je veux dire et j'épargne à mes lecteurs les détails quant à la « soupe », le « juteux » et le a parfum » dont abonde la partie suivante de l’article.
Passons maintenant à la considération d’une autre vaste division de l’Humour Américain, l’Humour de l’Exagération. 11 ne faut pas supposer que nous autres, Américains, ayions un monopole quelconque de ce genre de plaisir. Il est au moins aussi vieux qu’Hérodote. dont les efforts méritent tout le crédit attaché à un digne commencement. Même avant Hérodote nous trouvons l'humour de l’exagération monstrueuse exploité à son plus haut degré dans la littérature primitive de lu Norvège. « Le grand géant des Eddas, dit l’un des sages, siège au bout du monde sous la forme de l’Aigle et lorsqu’il bat des ailes tous les vents viennent qui soufflent sur l’homme. » Le parallèle avec l’aigle américain auquel on pense immédiatement est trop évident et je passe sans insister. Il est au moins supposable que cet élément d’exagération entre en grande partie dans tous les chants populaires primitifs ; il est probable que de nombreux passages d’Homère et des Anciens, qui pour les érudits d’aujourd’hui sont de pures erreurs causées par l’ignorance, étaient accueillis à leur époque par les rires bruyants des barbares auditeurs.
Mais bien qu’il n’y ait point de monopole d’exagération en Amérique, les conditions particulières de notre pays et son développement tendront à l’encourager comme une caractéristique nationale. La rapidité sur]f>renante des
l’humour américain
progrès américains et la grandeur même de notre continent ont fait naître en nous une grandeur correspondante de discours ; l’air frais des pays de l’ouest et la joie de vivre en plein air nous ont inspirés d’un amour vif et exubérant du mensonge qui a apposé sa griffe sur notre littérature. On pourrait citer par centaines des exemples de la qualité littéraire ainsi inspirée, mais un ou deux suffiront. Un vieux journal américain de l’année 1831 illustre de suite et caricature ainsi ce mode de pensée nationale :
« Notre pays est un pqj^s glorieux. Il a les plus longues rivières et il en a davantage, elles sont plus boueuses, plus profondes et coulent plus vite, elles s’élèvent plus haut, font plus de bruit, tombent plus bas et causent plus de dommages que les rivières de n’importe quelle autre personne. Il a plus de lacs et ils sont plus grands et plus profonds et plus clairs et plus humides que ceux de n’importe quel autre pays. Nos voitures de chemins de fer sont plus grandes et roulent plus vite et déraillent plus souvent et tuent plus de gens que toutes les autres voitures de chemin de fer dans tout autre pays. Nos vapeurs transportent des chargements plus lourds, sont plus longs et plus larges, leurs chaudières explosent plus souvent et envoient les passagers plus haut et les capitaines jurent plus fort que dans tout autre pays. Nos hommes sont plus grands et plus longs et plus épais ; ils peuvent combattrent plus fort et plus vite, boire plus de whisky de fantaisie, chiquer plus de mauvais tabac que dans tout autre pays. »
Un magnifique exemple de ce même humour, qui n’est pas tout à fait inconscient, se trouve dans le discours de Daniel Webster aux citoyens de Rochester ;
« Hommes de Rochester, je suis heureux de vous voir. Je suis heureux de voir votre noble cité. Messieurs, j’ai vu vos chutes qui, m’a-t-on dit, ont cent cinquante pieds de haut. C’est là un fait très intéressant. Messieurs, Rome avait son César, son Scipion, son Brutus, mais Rome dans ses jours
les plus glorieux n’eut jamais une chute de cent cinquante pieds de haut. Messieurs, la Grèce avait son Périelès, son Démosthène et son Socrate, mais la Grèce dans ses jours de gloire la plus pure n’eut jamais une chute de cent cinquante pieds de haut. Hommes de Rochester, continuez ! »
Il est notoire que cette forme de drôlerie américaine s’est toujours montrée d’une compréhension quelque peu difficile pour nos cousins d’Angleterre. « Je m’attendais, dit Artemus Ward en parlant d’un de ses publics anglais, à une assez grande mélancolie, mais je ne comptais pas trouver le public si complètement déprimé. » Il est intéressant de faire remarquer que le très honorable John Bright, un des auditeurs de la conférence, dit le lendemain matin : a L’information est maigre et est présentée d’une façon décousue : à vrai dire je ne peux m’empêcher de douter de certaines des déclarations. »
Cette divergence du goût national est réellement fondamentale dans l’art et la littérature britannique et américaine et elle forme la ligne de division entre la conception anglaise et la conception américaine d’une plaisanterie. L’Anglais aime ce qui est littéral. Sa conception d’un « tableau drôle » est celle d’un accident trivial durant une partie de chasse, dépeignant exactement tout comme c’est arrivé, avec le cavalier déconfit, dégouttant d’eau, qui se retire d’un ruisseau : ou couvert de boue parce qu’il est tombé dans un marécage. Le tableau drôle américain essaie de faire naître les mêmes idées par l’exagération. Il nous donne des nègres avec des bottes qui ont deux pieds de long, des cols de six pouces de haut et des diamants qui rayonnent avec ostentation. Le dessinateur anglais fait un dessin littéral. Il peut dessiner Mr Winston Churchill en ramoneur ou en infirmière ou en bulldog, le visage sera toujours le visage de Mr Winston Ghur-
l’humour américain
Chili. Le caricaturiste américain au contraire réduira Mr Roosevelt à un dentier avec des lunettes, sir Wilfrid Laurier à une boucle de cheveux et le kaiser allemand à une paire de moustaches. Dans l’un et l’autre cas, le but visé peut être ou atteint ou raté. Le littéralisme britannique dans l’art ou la littérature comique tombe facilement dans la monotonie insipide ; des histoires sans pointes d’ « awfullv amusing things » — choses effroyablement amusantes — dites comme elles sont arrivées font désirer entendre un mensonge littéraire. L’exagération américaine dans Fart comique monte en graine dans le symbolisme qui dépeint un accident de patinage par une série de cercles concentriques. L’exagération américaine en littérature dépasse les limites du bon sens et devient purement et simplement un crime sans mauvaise intention .
A ce point, il peut être dans l’ordre de considérer la question des formes d'esprit spécialement américaines. Celles-ci ne sont certainement pas abondantes. « Nous n’avons pas encore eu le temps, dit Josh Billings, de distiller notre humour et d’en tirer l’esprit. » Il y a néanmoins certaines formes et certains modes d’esprit typiquement américains. Parmi les plus notables est sans contredit ce qu’on peut appeler la comparaison déréglée, forme très analogue à l’exagération comique.
« Cet homme misérable, écrit un journaliste de l’Ouest, décrivant en termes de mépris l’apparence personnelle d’un de ses rivaux, a une paire de jambes qui ressemblent à six heures vingt-cinq. » « On réclame presque aussi peu les rats, dit Josh Billings, qu’une douleur dans le bas du dos. » « Il doit y avoir 60 ou 70 millions de rats dans les Etats-Unis. Je ne parle naturellement que de mémoire. »
Il n’est pas peu fréquent que ces comparaisons forcées
le soient trop et ratent leur but. Ce qui suit en témoigne.
<( L’homme efféminé, dit Josh Billing, est un cataplasme faible. Il est un milieu entre la bière elle genièvre, dont la bouteille aurait été débouchée toute la nuit. Il est une sirène d’eau douce perdue dans un pâturage à vaches^ les mains remplies de pissenlits. Il est un singe malade avec une moustache blonde. Il est aussi inoffensif qu’un soude gomme arabique et aussi inutile qu’un bouton de chemise sans boutonnière. Il est aussi paresseux qu’une boulette de pain et n’a pas plus d’esprit qu’une sauterelle de l’année dernière. »
Ou trouve une autre forme spéciale d'humour américain dans l’emploi des élipses, comme par ignorance ou simplicité. On en voit un exemple charmant dans un télégramme bien connu envoyé, ou déclaré être envoyé, par Mark Twain : « Eléphant échappé du cirque aujourd’hui. S’est précipité affolé sur deux plombiers. En a tué un. L’autre indemne.. Regret générai. » Semblable e t le mode de discours dont la citation suivante d’Eli Perkins est un exemple : a Une vieille femme du Maine entreprit de manger un boisseau d’huîtres pour cent dollars. Elle en gagna quinze, ses funérailles en ayant coûté quatre-vingt-cinq. »
Les formes spéciales d’esprit américain offertes par les divers dialectes conslituent un chapitre par ellesmêmes, la plus typique étant offerte par le langage des nègres et leur emploi à tort et à travers des mots.
Dans toute littérature les formes d’esprit dégénèrent facilement en de stériles formes mécaniques. Il y a une tendance inévitable à confondre ce qui est difficile avec ce qui est amusant. Les plus idiots des moines médiévaux trouvaient un plaisir dans les anagrammes, les acrostiches et les vers latins qui se lisaient aussi sottement dans un sens que dans l’autre. Les plus idiots des Anglais trouvent un charme infantile dans les calembours. L’af-
l’humour américain
lliction correspondante de riiumour américain est l’hortographe défectueuse. L’ortographe défectueuse ainsi que l’a dit Lowell, n’est amusante que lorsqu’elle comporte une allusion ou une référence ultérieure. La déclaration naïve de Josh Billings : « J’écris Kaughphj' (c.aîé) k- au-g-h-p-h-y, et Webster l’écrit Cojfee, mais je ne sais pas lequel de nous deux a raison, » peut passer, mais dans la majorité ces ortographes défectueuses ne contiennent ni pointes, ni élément comique. Il rstrécoufortant’de penser que les efforts de la société pour la réforme de l’ortographe rendront désormais l’ortograplie défectueuse une affaire sérieuse.
Il m’a été impossible dans cette courte étude de parler beaucoup de la littérature américaine qui opère sur le plan le plus élevé de l’humour, dans laquelle la simple a drôlerie « incongrue du comique est remplacée par une idée plus large de la vie. En toute franchise, très peu de ce qu’on appelle l’humour américain est de cette classe. Les écrits de Nathaniel Hawthorne, les œuvres de Mark Twain (non pas de simples passages ou plaisanteries, mais prises dans leur totalité et considérées d’après le point de vue de la vie qu’elles reflètent) et, par dessus tout sans doute, l’œuvre de O. Henry, dont le nom se dressera en rétrospective parmi les plus grands, présentent l’élément universel. Mais une grande partie de l’humour américain manque de profondeur et de cet aide stimulant de l’art de l’expression qu’on ne peut trouver que chez un peuple littéraire. Les Américains produisent une littérature humoristique par suite de leur perception intensément humoristique des choses et en dépit du fait qu’ils ne sont pas un peuple littéraire. Le peuple britannique, qui est essentiellement un peuple d’exceptions, produit une forme élevée de littérature humoristique à cause de
son esprit littéraire et en dépit du fait que son niveau général de perception humoristique est plus bas. Dans le premier cas, Thumour force la littérature. Dans l’autre, la littérature force l’humour.
On est tenté dans un essai comme celui-ci de conclure par une étude des écrivains contemporains. Mais la discrétion l’interdit . La critique n’a de valeur que lorsque l’éloignement d’un certain laps de temps offre une pespective à la vue. Il ne peut y avoir aucun doute du talent et de l’avenir des jeunes humoristes d’aujourd’hui. Mais il est difficile de louanger leur œuvre et de distinguer dans une masse d’effets transitoires les éléments d’une valeur permanente.
DEUX COXl'ES DE STEPHEN LEAœCK