ARTE
vité(1); mais les Crapauds contracteraient des unions dans la famille des Raniformes.
Dans son Historia naturalis ranarum nostratium (2), Réœsel nous dépeint les Grenouilles excitées par l’'aiguillon de la passion à un tel point qu’à l’époque de la reproduction elles perdent jusqu’au « sentiment de leur propre conservation (3) ». Alors un mâle se jette sur un autre mâle ou s'accouple avec un Crapaud s'il vient à perdre sa femelle. Toutefois Rœsel n’a pas été jusqu'à dire qu'il s’accouple avec une femelle morte comme on l'a écrit; ceci vient assurément d’une fausse interprétation.
D’après Blumenbach (4), Ch. Reichart (5) se serait exprimé à peu près dans les mêmes termes. Nous nous demandons s’il n’y a pas lieu ici à double emploi.
On lit encore dans le Theriotropheum de Schwenckfelt (6) que le Crapauu « ne s’unit pas seulement avec la Grenouille venimeuse qui se tient dans les buissons (la rubeta), mais encore avec la Grenouille des jardins (kortensis). On a vu ces animaux, quoique très différents, unis ensemble. » Roesel ajoute « que cet accouplement, provoqué par une passion aveugle, est de courte durée. Dès que le mâle aperçoit une femelle de son espèce, il délaisse l’autre pour courir après celle-ci. » Brandt (7) pousse les choses plus loin, des hybrides naîtraient de ces accouplements ; mais Brandt ne cite aucun fait. — Scheïdweller a répété la même assertion (8) sans indiquer la source où il a puisé ce renseignement. Certains auteurs,
(1) M. de l'Isle observa dans un aquarium l'accouplement d’un Crapaud ordinaire avec la femelle du Calamite et vice versa. — M. Héron-Royer obtint aussi des accouplements entre ces deux espèces, et les hybrides qui en résultèrent passèrent à peu près par les mêmes phases que ceux obtenus par M. de l'Isle.
(2) Grand in-f°, p. 4. Nuremberg, 1758.
(3) D'après Swammerdam, cité par Rœsel.
(4) Kleine Schriften, pp. 132-133, Leipzig, 1880.
(5) Gemischte Schriften.
(6) Siesiæ, 1603, p. 159.
(7) Dict. of sciences and arts. London.
(8) Journal des Haras, t. XLV, p. 136. 1848.
Godron (De l’Espèce, tome I, p. 182), le D' Boudin (Gazette médicale, t. XXI, p. 382), et plusieurs autres disent que Morton affirme avoir vu un Crapaud féconder les œufs d'une Grenouille, Is. G. Saint-Hilaire (Histoire naturelle des Règnes organiques, t. TT, p. 160) dit même quil mentionne des hybrides de grenouilles et de crapauds. Morton dit seulement (Hybr. in animals, in Amer. Journ. of. sc. 1847, p. 208) qu’il a trouvé un seul exemple authentique de croisement entre Grenouille et Crapaud. Il indique la source où il a puisé ce renseignement : c’est dans Brandt (Dict, of sc.), lequel, on vient de Le voir ne cite aucun exemple.
Nous ferons observer ici que le célèbre physiologiste italien, l'abbé Spallanzani, affirme n'avoir jamais vu les amphibies d'espèces différentes accouplés les uns avec les autres, quoique pendant le temps de leurs amours il mît un Crapaud puant avec une femelle de Grenouille verte (1). Dans « la multitude immense » d’accouplements qu'il a observés, il n’a jamais vu de pareilles unions. Il rejette opinion, accréditée de son temps, de ceux qui croient aux accouplements entre Crapauds et Grenouilles, opinion qui Jui paraît n'avoir d'autre fondement que la crédulité et une tradition populaire. Spallanzani avait lui-même essayé de féconder les œufs de Ia Grenouille verte aquatique par la liqueur séminale du Crapaud puant. Cette expérience avait été répétée en sens inverse, mais toujours inutilement (2).
Cependant, depuis ce temps, des faits nouveaux ont été signalés. Un jeune professeur de langue allemande, d’origine alsacienne, nous affirmait, il y a peu de jours, qu'il avait vu dans son enfance, en se rendant à l’école, sur une mare où grouillaient, une quantité de Crapauds et de Gre. nouilles la plupart accouplés, quelques-unes de ces der-
(1) Expériences pour servir à l’histoire de la génération, pp. 221 et 222, Genève, 1790.
(2) Op. cit., pp. 219 et 220.
AP feu
nières se cramponnant sur des Crapauds. La vue de plusieurs couples aussi désassortis l'avait assez frappé pour qu'il pât encore aujourd'hui en conserver un souvenir très exact. De La Fontaine, dans sa Faune du Luxembourg (1), après avoir reproduit les assertions de ses devanciers, à savoir, que non seulement les Crapauds, ‘au temps de la reproduction, s’attaquent aux individus de leur propre espèce, sans distinction de sexe, mais encore aux Grenouilles et même aux Poissons, dit qu'il vit luimême un Crapaud cramponné. sur la nuque d'un Barbeau du poids de 125 grammes. Le reptile avait tant fatigué le poisson que ce dernier ne se maintenait plus qu'avec peine dans sa position normale.
M. A. de l'Isle (2) à été témoin, non loin de Palvas, au bord de la Méditerranée, de laccouplement hybride du Calamite mâle avec le Pélobate cultripède. — I à pêché lui-même en Vendée, en 1873, une Grenouille verte de grande taille que six mâles Crapauds serraient de leurs bras noueux, comme autant de paires de tenailles ; elle semblait suffoquer et creva en effet deux jours après. — Il vit aussi dans un aquarium un mâle agile plongeant ses poings dans les flancs d’un énorme Crapaud femelle qu'il serrait avec force. De tels accouplements pourraient-ils être fertiles? Nous avons vu que les essais de Spallanzani étaient restés sans succès (3).
(2) Annales des sciences naturelles. 1873.
(3) En 18892, M. Héron-Royer accoupla Bufo vulgaris avec Pelobates fuscus. Gette femelle effectua presque aussitôt sa ponte; huit jours après ses œufs avaient encore la forme sphérique. — M. Héron-Royer nous a fait savoir que cet essai était resté sans résultat. La même année il tenta l'accouplement du Pelobates fuscus avec Bufo calamita et de Pelobates fuscus avec Bufo calamita. C'était le 1% avril au matin ; le lendemain le Bufo calamita fit sa ponte, le surlendemain ses œufs avaient acquis la taille de ceux du Pélobate ; malheureusement,placés trop au soleil,ils furent tués deux jours après. — Note Sur l’Hybridation des Batraciens. Extrait du BuLLETIN DE LA SOCIÉTÉ ZOOLOGIQUE DE FRANCE, VIII, 1883. E. Pfüger, Die Bastardzeuger bei den Batrachiern, ARCHIV. F. D. GESAMMTE PHYSIOLOGIE, Bd. xx1x, a aussi entrepris des expériences entre Rana fusca et Bufo vulgaris, Rana fusca et Rana esculenta, différentes espèces de Tritons et Rana fusea avec Triton alpestris et Triton tæniatus,
À la mare de Grammont, il aperçut un accouplement non moins étrange entre deux individus appartenant l'un à la famille des Raniformes, et l'autre à la famille des Hylæformes, il surprit un Pélodyte qui tenait une Rainette étroitement embrassée à l'aîne selon son mode habituel d'accouplement. — Il a encore pêché un mâle de Grenouille rousse accouplé avec une femelle de Triton marbré, très grosse et très corpulente. Quand M. de l'Isle enleva et mania ce couple monstrueux, le mâle continua à étreindre fortement le ‘Triton, ses mains se joignaient et ses doigts s’entrelaçaient selon sa coutume sous la poitrine de la Salamandre. Il mourut le lendemain victime de ce malheureux accouplement et du poison qu’il avait absorbé.
À propos de ces accouplements entre Raniformes et Salamandrides, nous rappellerons à titre de simple curiosité ce que Kundmann a raconté,qu'après une inondation qui, en l’année 1736, couvrit une grande partie de la Silésie, une quantité innombrable d'animaux à queue apparurent dans les marais que les eaux avaient formés. Ils furent d’abord pris pour des Lézards, mais après un examen attentif on remarqua qu'ils ressemblaient à des Grenouilles qui avaient une queue ; cette queue était deux fois plus longue que le reste du corps. Treviranus, qui a raconté ce fait dans les termes que nous venons d'indiquer, s’est demandé si ces animaux n'étaient point des hybrides de Grenouilles et de Salamandres ; mais, en confrontant ce récit avec le texte original (Acéa physico-medica Academiæ Cæsareæ-Leopoldinæ) (1) nous avons trouvé qu'il est dit seulement « que ces animaux furent pris pour des lézards (Lacerta) par des ignorants ; on comprit bientôt en les voyant sauter de côté et d'autre sur l'herbe qu'on était en présence de grenouilles. — Ce fait, comme on le voit, est sans valeur; du reste, si de tels accouplements avaient eu lieu, nous savons depuis longtemps, par les
(1) Norimbergæ, t. V, p. 366. 1740. De singulari eluvie et inundatione quæ anno 1736 magnam partem ducatus Silesiæ adflixit,
Le ee
expériences de Spallanzani, que probablement ils n’auraient pas été suivis de fécondité. Plusieurs fois le savant physiologiste baigna des œufs de Grenouilles dans la liqueur séminale des Salamandres ; il fit la même chose avec la liqueur séminale de Grenouilles sur des œufs de Salamandres, mais aucun œuf ne se développa (1).
Cette expérience fut renouvelée entre Crapauds et Salamandres,et toujours même insuccès. Enfin, M. Philippeaux vient de résoudre d’une manière péremptoire la question des prétendus métis qu'on obtiendrait de ces fécondations artificielles (2).
Les nombreuses expériences auxquelles il s’est livré lui ont démontré que de tels produits n'avaient jamais existé. En effet, lorsqu'on abandonne à eux-mêmes les premiers œufs qu'on exprime du corps d’une Grenouille, on voit bien sortir assez. souvent de ces œufs quine paraissent pas fécondés de petits tétards ; la raison est que, dans les laboratoires, les Grenouilles nagent ordinairement dans une eau remplie de spermatozoairés, qui adhèrent au corps de la Grenouille et de son oviducte. Les premiers œufs qui traversent l’oviducte se chargent ainsi à leur passage de spermatozoaires. Si l’on recouvre ensuite ces œufs de sperme de Salamandre, la fécondation opérée par les spermatozoaires de la Grenouille n’en continue pas moins sa marche. On se trouve donc en présence de tétards naturels et non pas hybrides (3).
Mais si toute hybridation paraît impossible entre Raniformes et Salamandrides, en est-il de même chez les différentes espèces de ces dernières ? La ressemblance extrême, dit Meckel (4), qui existe entre beaucoup de Tri-
(1) Op. cit. p. 219.
(2) M. Pflüger (cité par MM. 0. et R. Hertwig, p.28 de leurs Experimentelle Untersuchungen über die Bedingungen des Bastardbefruchtung) dit cependant avoir fécondé des œufs de Rana fusca par la semence de Triton alpestris et de Triton tœniatus.
(3) Société de Biologie, 30 mars 1874, REVUE sGleNTIFIQUE, t. I, p. 1171, même année.
(4) Traité gén. d'anatomie comparée (traduction française), pp. 400-402. Paris, 1828.
tons « ne rend pas invraisemblable que plusieurs de ces espèces puissent se féconder réciproquement ». Cette con- Jecture avait déjà été émise par Blumenbach (1). « Quoiqu'on sache, dit-il, qu’il n’y ait pas eu accouplement réel chez les Lézards, il n’est pas improbable d'admettre que les œufs d’une espèce aient été fécondés par la semence du mâle d’une autre espèce. »
Ceci aurait lieu pour le Triton Blasii, à en croire M. le docteur comte Mario $. Peracca (2). Cette forme, d’après lui, serait produite par l'alliance du T° cristatus et du T. marmoratus.
C’est également l'avis de M. Boulenger (3). On sait que parmi le petit nombre d'auteurs qui se sont occupés de ce Triton, quelques-uns l’ont considéré comme une espèce, d’autres comme une variété (4). M. le D' Peracca s'étant rendu dans les environs d'Angers, où on rencontre cette forme, a fait les observations suivantes :
Le T. Blasii ne se voit que dans les régions où se trouvent également le T. marmoratus et le T°. cristatus. On ne le rencontre pas dans les mares où le T. marmoratus vit seul. — Il est très rare là où abonde le T. marmoratus. Il résulterait donc que la présence du 7. Blasi dépend de l’abondance du T!. cristatus et d'une rareté relative du T. marmoratus. « La vraisemblance de l’idée que le T. Blasii est un hybride serait grandement accrue, ajoute l’auteur, si on démontrait l'existence d’une forme analogue au T. Blasii que l'on pût considérer comme hybride entre les deux Tritons, marmoratus et cristatus, mais en sens inverse. Or il a précisément trouvé dans les environs d'Angers une forme nouvelle qui lui paraît remplir toutes ces conditions.
(1) Op. cit.
(2) Bull. dei Musei di Zool. ed Anat. comp. di Torino, vol. 1°, 11, 19, 15 Luglio, 1886.
(3) Catalogue of the Batrachia gradiientia seu caudata. Brit. Mus., p. 10. 1882 ; cité par le comte Peracca.
(4) Voir à ce sujet Edoardo de Betta, Fauna d'Italia, part. VI, pp. 86-87; et Monografia degli Anfibi urodeli italiani.
Le ee
On se trouverait donc en présence de deux formes, l’une que le D' Peracca appelle Triton Trouessarti (1), très rare, et l’autre, le T°. Blasi. Il n'hésite pas à assurer que ces deux formes sont deux hybrides. Cette dernière forme paraît privée de la fécondité. M. Peracca possède depuis deux ans quatre femelles et un mâle de 7. Blast et, malgré leurs accouplements, il n’a jamais obtenu d'œufs. M. de Pischer, qui eut loccasion d'observer un bon nombre de Blast en vie, à fait les mêmes remarques, ou du moins, s’il a obtenu quelquefois des œufs, ces œufs se sont trouvés stériles.
M. Peracca nous a fait savoir que, depuis deux ans, il a introduit en Italie le T°. marbré dans une localité où abonde le T. cristatus. Si son hypothèse est vraie et si les nouvelles conditions où se trouve le 7. marbré lui permettent de vivre, le 7. Blast doit, d’après lui, paraître en Italie dans un temps donné. Malheureusement M. Peracca n’a introduit que 80 ou 90 T°. marbrés, qui ont survécu, il est vrai, mais qui sont en trop petit nombre pour permettre, après diffusion de l’espèce sur une grande étendue, de constater bientôt des résultats positifs; il faudrait, tous les ans, ajouter quelques renforts. On ne saurait trop encourager le savant naturaliste dans ses recherches et le féliciter de son heureuse idée. La constatation d’un fait en histoire naturelle est toujours d’une grande importance, surtout lorsqu'il s’agit de questions aussi peu étudiées.