‹ L'hybridite dans la natureChapitre 21 sur 21 · MAMMIFÈRES · texte numérisé non relu

MAMMIFÈRES

Semblables aux êtres du premier embranchement du règne animal, les Zoophytes, qui n'ont présenté aucun cas d'hybridation connu, les Mammifères ne paraissent à l'état sauvage contracter aucune alliance avec des espèces différentes de la leur. Rudolphi, dans Beiträge zur Anthropologie(3), a bien dit que Steller avait vu sur l’île de Béring des lions marins (Phoca jubata) s'accoupler avec des femelles de l'ours marin (Phoca ursina) ; mais il ne donne pas cet accouplement comme fécond. En plus, Steller, le texte consulté (4), ne dit pas qu'il a été témoin de ces accouplements, mais bien que les ours marins n'osent

(1) Nous avons trouvé dans un livre du Dr Casanova (Zbridismo, etc., 1878, Milan, p. 62), que le faucon uni à la colombe engendre le coucou !

(2) Ces divers documents viennent de nous être adressés gracieusement, mais trop tard pour que nous puissions en faire l'analyse,

(3) P. 165. Berlin, 1812.

(4) Ausführliche Beschreibung von sonderbaren Meerthiere, pp. 146-147. Hall, 1753.

pas retenir leurs femelles lorsque celles-ci et leurs petits se jouent (mot à mot se rendent joyeuses) avec les lions marins. On le voit, le texte est large et n'autorise point à conclure à l’hybridité chez les Mammifères ; car c’est à peu près le seul fait que l’on ait cité, à moins de prétendre avec le colonel Hamilton Smith, d'Édimbourg (1), que, dans l'Inde, le Daim axis produit à l’époque du rut, avec une espèce de porc,une race intermédiaire connue sous le nom de daim-cochon; ou bien encore avec Pichat, d’après le D Casanova de Milan (2), que l’Impooko est le produit d’un chameau et d’une biche gigantesque !

Nous avons lu aussi, dans Sammlung von Natur und Medicin de Leipzig, qu'on a tué en Silésie dans la forêt royale un Cerf ressemblant par la tête et le cou à un cheval napolitain, On le prit pour le bâtard d’un Élan qui serait arrivé dans les forêts de la Prusse en s’égarant à travers les forêts polonaises. Ce recueil date de 1728. On lit aussi dans l'Histoire des Incas, rois du Pérou, éditée à Amsterdam en 1704 (3), qu'un Espagnol ayant tué dans la province des Antis une grande lionne (Puma), on trouva dans son ventre « deux faons de tigre » qui étaient tachetés comme leur père. De telles assertions ne peuvent être considérées comme sérieuses. [l est vrai que l’on a parlé de lapins-lièvres, et nous avons eu l’occasion d’en citer nousmême plusieurs exemples dans une étude sur les léporides (4); mais ces exemples ne sont pas assez concluants. Depuis, nous avons lu dans les procès-verbaux des séances de la Société d'acclimatation (5), que dans le pare de M. le comte d’Aoust (Pas-de-Calais), on prit en furetant dans une bourse au sortir du terrier un jeune léporide mâle âgé de cinq mois environ. M. le D’ Blain, qui était présent

(1) The naturalist library, vol. XII, p. 340. 1841.

(2) Tbridismo, etc., série I, p. 62. 1878.

(3) Trad. de l'espagnol de l’Ynca Garcilaso de la Vega par J Baudoin, t. IL, ch. xvunr, p. 327.

(4) Revue des questions scientifiques, janvier 1887.

RFTERS

à cette communication, a pensé qu'il s'agissait, soit d’un de

ces Lapins au pelage de Lièvre comme il n’est pas rare d'en rencontrer, soit d’un léporide né en captivité et qui aurait retrouvé sa liberté. Nous avons vu aussi à Rouen chez un naturaliste un animal auquel on attribue une semblable origine ; ses oreilles sont courtes, son poil est plus grisâtre que celui du Lièvre, sa tête surtout ressemble beaucoup à celle du Lapin, mais son corps et ses pattes sont entièrement ceux du Lièvre. Ce sont les seuls caractères qui le distinguent ; suffisent-ils pour le déclarer hybride ?... Disons encore qu'à Florence on conserve dans le musée des Vertébrés une forme de Rongeur attribuée au croisement du Lepus timidus et du L. cuniculus, provenant des environs de Palerme. En Sicile, nous dit le professeur H. Giglioli, directeur de la collection de Florence, les Lièvres sont assez rares et les Lapins sauvages très communs, ce qui explique à son avis l’origine hybride de ce petit quadrupède. Il a observé un cas identique à Messine en 1883. M. de Selys-Longchamps a vu à Tournay un Lièvre paraissant un hybride du Lapin; ce lièvre avait été tué en rase campagne. La collection d'Iéna a aussi possédé un hybride de ZL. timidus et de L. cuniculus, nous écrit M. Hæckel ; mais cet animal a disparu. On ne nous dit pas s'il avait été pris à l’état sauvage. Enfin, d’après Tschudi (1), le Lièvre des Alpes et le Lièvre commun se croiseraient ; des observations exactes, dit-il, prouvent chaque année la réalité du fait. I cite plusieurs exemples observés à Ammon au-dessus du lac de Wallenstadt, dans l’Emmenthal et dans les montagnes de l’'Appenzell ; nous pensons que Tschudi a voulu parler de deux variétés du Lepus variabilis et du Lepus timidus. M. Oscar von Lœvis a recueilli pendant l’espace de vingt années une douzaine de métis de ces deux espèces.

(1) Der 200log. Garten, Francfort, 1887, p. 19.

Tels sont les exemples que nous avons pu recueillir chez les animaux vivant à l’état de liberté.

Cette étude est le résultat d'assez longues recherches, nous avons consulté un grand nombre de mémoires, de brochures, d'articles de journaux et de revues. Pour être aussi complet que possible, nous avons fait appel à beaucoup de directeurs de musées, de collectionneurs, de professeurs d'histoire naturelle, etc. ; mais, très probablement, des faits intéressants et que la science a enregistrés auront été passés sous silence. Nous nous montrerons très reconnaissant envers ceux qui, ayant remarqué une lacune dans notre travail, seront assez obligeants pour bien vouloir nous la signaler.

Nous croyons cependant pouvoir dès à présent tirer cette conclusion : L’hybridité est rare dans la nature; si l'on considère le nombre immense des espèces qui existent aujourd’hui sur la terre, plus de 143 000, disent Les zoologistes, les quelques faits que nous avons cités, viendraientils à être décuplés par des observations ultérieures, ne pourraient encore acquérir une grande importance.

Beaucoup des croisements signalés ont lieu entre variétés et non entre espèces distinctes. Cette remarque s'applique spécialement aux animaux dont la couleur se modifie par croisement. De ce nombre sont les Euplocames de l'Himalaya, quelques Coracias de l'Inde, les groupes des gorges-bleues, les Corneilles mantelées de l'Europe septentrionale, des Laniens, plusieurs Bergeronnettes, etc.

Une grande partie des croisements entre espèces distinctes, quoique observés dans la nature, peuvent néanmoins avoir été déterminés par l’action de l’homme; l’histoire des hybrides des Gallinacés, de quelques Cyprinés et d’autres animaux, dans le détail de laquelle nous n'avons malheureusement pu entrer, nous l’a montré.

Enfin les hybrides paraissent généralement stériles ou, s'ils se montrent féconds en se croisant avec les espèces

mères, ils retournent aussi forcément à l’un des deux types premiers. Comme l’a remarqué avec beaucoup de justesse le prof. Sewertzow dans ses Ltudes sur les variations des Aquilinés, si l'ensemble des croisements présente les combinaisons les plus variées, ces combinaisons aboutissent toutes cependant au même résultat définiüif : à absorption des descendants d’hybrides par les deux espèces pures et à l'effacement complet de leurs caractères diagnostiques d'hybridation.

Par un hasard bien grand, les accouplements viendraient-ils toujours à se produire entre hybrides demi-sang, il en serait encore probablement de même, à en juger par les expériences qui ont été entreprises sur lesanimaux captifs. L'espèce la plus ancienne exerce, lors de l’apparlage, une action prépondérante et l’hybride se dépouille bientôt de ses caractères mixtes, souvent dès la 2° ou 3° génération.

L'hybridation ne modifie donc pas l'espèce, au moins d’une façon durable.

ANDRÉ SUCHETET.

Antiville, par Goderville (Seine-Inférieure).

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