POISSONS
Lacépède à avancé, sans citer aucun fait, que les hybrides chez les Poissons peuvent devenir les souches d'espèces métisses et constantes (1); Haller au contraire à fait remarquer, avec plus de raison peut-être, que les mâles ne suivent Jamais que les femelles de leur propre espèce(2). Les hybrides que l’on cite sont en effet peu nombreux ; ce n'est que dans la famille des Cyprinées qu’ils se rencontrent fréquemment au dire d’éminents naturalistes.
Bloch, dans son Œconomische Naturgeschichte der F'ische (3), fait mention de ces croisements. Du carassin, de la gibèle et de la carpe, dit-il, naissent deux sortes d'hybrides, dont la grosseur dépasse celle de ces deux premières espèces ; mais elle n’atteint jamais celle de lacarpe, car ces produits ne pèsent pas plus de trois livres. On les reconnaît aux écailles de la tête, qui sont plus-petites que dans l'espèce mère, et à des raies longitudinales qui s'étendent sur le corps. Il n’a jamais eu l’occasion d’examiner un hybride de cette sorte ; 1l parle d’après ce qu'il a-entendu dire par un pisciculteur expérimenté, et ne présente pas ces faits avec certitude. Cependant il cite: Gessner, Aldrovande, Schwenchfeld, Schoneveld, Marsigli, Willoughby et Klein, comme ayant mentionné ces hybrides, dont les gardes des étangs et les pêcheurs contemporains constatent également l'existence, sous différentes déterminations.
Bloch a encore parlé d’un autre poisson supposé hybride (4), connu sous le nom de Blei-Guster, ressemblant en partie à la Brême bordelière ou Guster (Cyprinus blicca) et à la Brême ordinaire ou Blei (C. brama).
(1) Hist. natur. des poissons.
(2) Elementa physiologiæ.
(3) Erster Theil, pp. 124-195. Berlin, 1783.
(4) Op. cit., p. 108.
Treviranus (1) dit aussi que parmi les Cyprinus brama, il . existe un hybride qui se fait remarquer par une belle couleur et qui est toujours accompagné d’une suite nombreuse ; ce qui lui a fait donner par les pêcheurs le nom de conducteur des brêmes. C'est probablement, ajoute-t-il, un hybride de la Brême et du Cyprinus erythrophthalmus.
Bürner (2) parle de la Carpe carassin, et ajoute que les pêcheurs sont unanimement d'accord à dire que ce poisson naît dans les étangs destinés aux carpes, lorqu'on y laisse pénétrer des carassins.
Taube (3) est de cet avis : dans les étangs où il existe des carassins et des bièvres, dit-il, dans son Histoire de Lunebourg, il se forme des produits qu'on appelle intermédiaires parce qu'ils tiennent des deux.
Defay avait mentionné en 1787, dans les Schriften der Gesellschaft der naturforschender Freunde (4), un produit supposé du barbeau et de la carpe, pêché dans la Loire.
On trouve encore dans Haller (5) une vague mention de croisements entre carpe et tanche.
Tels sont à peu près les divers croisements indiqués au siècle dernier. Beaucoup de nos modernes les ont confirmés, et y ont ajouté d’autres faits. Il faut cependant reconnaître que la plupart de ces hybrides restent douteux, à en juger par les réserves de ceux qui les ont cités et, plus particulièrement encore, par la divergence des opinions auxquelles ïls ont donné lieu, de savants ichtyologistes les ayant classés au rang d'espèces. — Valenciennes a même pensé que Bloch n'avait pas su distinguer les espèces voisines des Cyprins.
Th. E. von Siebold Die Süsswasserfische von Mitteleuropa) (6); le D' Günther (Catalogue of the acanthoptery-
(1) Biologie, p.416; d'après Bloch, pensons-nous.
(2) Zoologiæ Silesiacæ Prodromus, p. 205, cité par Siebold. (3) Beiträge fur Naturkunde des Herzogthums, Lunebourg. (4) Berlin 1787, t. VII.
(5) Elementa physiologiæ. Lausanne. MDCCLVII. .
(6) Leipzig, 1863.
sa) RTE ES
gian Fishes) (1), et le D° Fatio (Faune des Vertébrés de la Suisse) (2), doivent être comptés parmi les auteurs récents qui ont étudié d’une façon toute particulière les hybrides ichtyologiques (3). Voici, d’après ces naturalistes et d’autres, la nomenclature des poissons supposés hybrides parmi les Cyprins :
1° La Carpe de Kollar /Cyprinus Kollarii Heck), produit de la Carpe {C.brama) et du Carassin (C. carassius). Cet hybride est aussi connu sous le nom de Carreau. 2° La Brême de Buggenhagen (Cyprinus Buggenhagii), produit de la Brême commune /C. brama) et du Gardon commun /Leuciscus rutilus). 3° La Brême rosse, produit par Leuciscus rutilus et Cyprinus blicca; 4° L'hybride du Rotengle (Scardinius erythrophthalmus) et du Gardon. 5° Celui de l’Ablette /Alburnus lucidus) et du Rotengle. 6° Le produit de la Bordelière /Cyprinus blicca) et du Rotengle. 7° Celui de la Nase ((Chondrostoma nasus) et du Blageon (Telestes). 8 L'hybride d'Alburnus lucidus et Leuciscus dobula. 9° Enfin, trois autres hybrides du Chondrostome avec quelques espèces du genre Chevaine (Leuciscus dobula). |
Parlant du premier, Siebold croit pouvoir dire qu'il provient de la Carpe et du Carassin, les pécheurs dés différentes contrées de l’Europe lui ayant depuis longtemps attribué cette origine. Les exemplaires qu'il a reçus du Brunswick étaient nommés également par les pêcheurs Hülverlinge, c'est-à-dire mélange. L'autorité de Dybowski qui se range à cette opinion est pour lui d’une grande valeur.
Pour peu que l’on prenne en considération, dit le
(1) London, 1868, vol. VII.
(2) Genève-Bâle, 1882.
(3) Le savant académicien belge, M. de Selys-Longchamps, s’est également occupé de cette question dans un important travail sur les poissons d’eau douce de la Belgique, qu’il vient de publier et dont nous avons eu seulement connaissance après la rédaction de cette note.
D° Fatio (1), les formes et les proportions, constamment intermédiaires, des barbillons, de la tête, du corps et des nageoires de ce Cyprin, ainsi que la forme et le nombre ou la disposition toujours variables de ses dents, il devient difficile de ne pas y voir un mélange confus des principaux caractères du Cyprinus carpio et du Carassius vulgaris. — MM. Gervais et R. Boulart, dans leur ouvrage sur les poissons (2), ne se prononcent pas d’une façon catégorique ; ils n’osent avancer le fait, ils nele contestent pas non plus. M. E. Moreau, (Hist, d. poiss. d. fran.) admet. Mais Cuvier, Valenciennes, Selys-Longchamps (3) et Blanchard (4) nient la double origine supposée de ce poisson. Ce dernier ajoute cependant « qu'il serait bon que la question fût résolue par l'expérience ». L'argument que développent Cuvier et Valenciennes en faveur de leur opinion paraît péremptoire : Dans le lac de Saint-Gratien, où ils n'ont jamais vu le Cyprinus carassius et où le Gibèle ne leur paraît se rencontrer que par hasard, l'espèce de Cyprinus Kollarii est abondante.
Reste à savoir si les observations de ces ichtyologistes sont exactes.
Ces auteurs disent.encore que la Brême de Buggenhagen est une espèce (5); Siebold, qui l’a prise aussi pour telle, fait remarquer qu'il doute néanmoins que ce poisson réunisse les caractères d’une espèce. Il à fait venir différents sujets des contrées moyennes de l'Europe, et il lui paraît de plus en plus que ce Cyprinoïde n’est qu'un hybride du Cyprinus brama et d’un Leuciscus. Sur 45 individus qu'il a étudiés, deux lui ont paru faire exception pour le système dentaire.
On rencontre cette forme dans le Danube, dans la Somme, la Moselle et dans le Rhin moyen, elle ne manque
(1) Op. cit., p. 198.
(2) Paris 1877, I, p. 91.
(3) Faune belge, p. 197.
(4) Poissons de la France, p. 331. 1886.
(5) Vol. XVII. 1844,
Pro
pas dans les lacs de la haute Bavière; Siebold en a vu quelques exemplaires dans le lac de Kochel et de Starenberg. On la trouve aussi dans le bassin de l’Elbe, de lOder et de la Vistule.
Le D’ Fatio ne l’a pas encore rencontré en Suisse (1), quoique les deux espèces que l’on suppose lui donner naissance, c'est-à-dire le Cyprinus brama et le Leuciseus rutilus, se trouvent ensemble sur plusieurs points de ce pays. Néanmoins, il ne paraît avoir aucun doute sur l’origine mixte de ce poisson, ni sur la détermination des espèces qui lui ont donné naissance. Il le range à la suite des Brêmes, à cause de la forme de ses nageoires, de la disposition de quelques parties de son écaillure et de la forme relativement peu ramassée de ses os pharyngiens. De La Fontaine l’a mentionné dans sa Faune du Luxembourg (2), mais il garde le silence sur son origine ; il se contente de dire qu’il est très rare partout où il existe. Le D' Günther(3), dans le catalogue des poissons du British Museum, l'a considéré comme hybride du Cyprinus brama et du L. rutilus; M. Selys lui attribue cette origine ; le D° Boettger nous écrit de Francfort qu'il l’a trouvé trois fois dans le Mein; Heckel lui a donné le nom d’Abramis Leuckartii.
Quant à la Brême rosse, produit supposé de L. rutilus et de Abramis blicea (4), le D’ Fatio dit que l'irrégularité du corps et des nageoires et le nombre intermédiaire des écailles et des rayons ne semblent laisser aucun doute sur l'origine mixte de ce poisson. Toutefois, pas plus que le précédent, il ne l’a rencontré en Suisse, bien que les deux espèces mères abondent et se trouvent souvent en contact. Holandre l'a décrit le premier dans sa Faune de la Moselle (5), mais sans parler de son origine.
L'auteur des Fische Bayern paraît établir d’une manière
(1) Faune suisse.
(3) 1868, t. VII, p. 213, dé par Gervais et Boulart. (4) Op. cit., p. 387.
(5) Metz, 1836.
SE PNR
indubitable, dit le D' Fatio, que le Rotengle (Scard. erythrophthalmus) et le Gardon (Leucistus rutilus) produisent ensemble ; union dans laquelle le Rotengle fournirait probablement le mâle. Comme les deux derniers hybrides, ce produit n’est pas encore apparu en Suisse, quoique les deux espèces qu'on suppose lui donner naissance y habitent. M. de Selys-Longchamps, dans une lettre, a entretenu le D’ Fatio d’une forme particulière de ce poisson qu'il aurait rencontrée en Belgique et qu'il distingue, sous le nom de Scardiniopsis amphigenus, par le fait qu’elle serait le produit du Rotengle, non plus avec le L. rutilus ordinaire, mais avec L. rutilus variété Selysi. Le D' Günther, dans son Catalogue of the acanthopterygian Fishes, décrit cette forme comme hybride (1).
Dans sa Faune suisse, le D’ Fatio donne les principaux caractères attribués par Jæckel (2) aù cinquième poisson dont nous venons de parler. Ce poisson se rencontre dans certaines eaux de la Bavière. Jæckel (3) a cru reconnaître dans ses formes les preuves d’un mélange de Alburnus lucidus et de Scardinus erythrophthalmus. L'identité du second facteur dans cette combinaison ne paraît pas encore parfaitement établie au D' Fatio; aussi l'appelle-t-11 hybride ou simple variété.
Le sixième est décrit par M. Selys-Longchamps dans sa Faune belge; il ne dit rien sur son origine. (4) Les uns l'ont considéré comme espèce pure, les autres comme hybride. Siebold n’est pas sûr qu'il provienne du mélange de deux espèces. (5) Le D' Fatio, après en avoir donné une description extrêmement détaillée d’après un individu qu'il a examiné, dit qu'il rappelle évidemment la Bordelière et le Rotengle, et se distingue en même temps assez facilement
(1) Vol. VIT, p. 214. London, 1868.
(2) Zool. Garten, p. 20.
(3) Cité par Fatio.
(4) Depuis M. de Selys l’a décrit comme hybrdél (5) Op. cit., pp. 142 à 151.
du produit de la première espèce avec le Gardon. I] paraît le considérer comme hybride. Le D' Boettger l'a observé une fois dans le Mein.
Siebold considère le septième, malgré l'opinion des autres ichtyologistes qui le prennent pour une espèce pure, comme produit par le Ch. rysela et Agassizii;il a la forme du premier et les couleurs du second. Le D Fatio partage cette manière de voir et se borne à décrire un individu de forme moyenne, les spécimens du Rhin qui lui ont été confiés s'étant trouvés peu différents les uns des autres. Enfin le huitième, qui semble se trouver dans toutes les localités habitées par Alburnus lucidus et L. dobula (1) et qui a été regardé successivement comme un Leuciseus, un Squalius, un Abramis, un Alburnus, qui même a été rapproché du Scardinius, serait considéré maintenant comme hybride de Squalius et d'Alburnus (2).
Quant aux trois derniers, qui proviendraient du Chondrostome et de quelques espèces du genre Chevaine, ils reposent sur l'examen et la comparaison de trois sujets suisses tenant, chacun plus ou moins et sur divers points, des caractères de l’une et de l’autre des espèces mères. Ils sont décrits très minutieusement dans la Faune suisse (3), mais leur origine mixte n’est pas encore bien assurée. M. David Starr Jordan, très compétent en cette matière, croit que les hybrides sont bien moins communs que ne l'ont supposé MM. Siebold, Günther et autres, cependant dans le discours que M. de Selys-Longchamps a prononcé le 16 décembre dernier à la séance publique de la classe des sciences de l’Académie royale de Belgique,sur la Revision des poissons d’eau douce de la faune belge, Yéminent naturaliste se déclare pleinement partisan de lhybridité fréquente chez les Cyprinidés ; il en a même acquis la preuve pour certaines espèces.
Ainsi une expérience quil à faite lui a prouvé l’exac-
(1) Voy. Catalog. of the acanthopterygian Fishes, vol. VII, London, 1868.
(2) Faune suisse.
(3) P. 706 sqq., 1° volume.