CHAPITRE III
Nous venons de voir que l'hérédité nerveuse ou arthritique, lorsqu'elle s’exerce, pour ainsi dire, à dose massive, est capable de créer à elle seule la neurasthénie, mais que, dans la très grande majorité des cas, elle borne son action à préparer le terrain sur lequel les causes accidentelles ou provocatrices font éclore ultérieurement la maladie. Le rôle positif des tares héréditaires dans la genèse des étals neurasthéniques étant ainsi défini, il importe de rappeler que son intervention n'est nullement nécessaire. La neurasthénie peut en effet se développer chez un individu jusque-là tout à fait indemne, en dehors de tout vice originel, par la seule action des causes déterminantes que nous allons maintenant envisager.
Surmenage cérébral. — L'étude des causes générales de l’asthénie nerveuse nous a déjà fait pressentir que le surmenage cérébral est un des facteurs
les plus puissants de cet état. Or l’examen des faits particuliers, des observations individuelles vient corroborer de tous points cette assertion. Tous les observateurs s'accordent en effet à reconnaître que ' le fonctionnement exagéré du cerveau est une des causes les plus efficaces, sinon la plus efficace, de l'épuisement nerveux. Mais le terme surmenage cérébral est vague parce qu’il est trop compréhensif. 11 est évident qu'on peut surmener le cerveau de bien des manières, et comme parmi les modes de l'activité cérébrale il en est qui sont particulièrement aptes à produire la neurasthénie, il est nécessaire, pour bien préciser le rôle du surmenage mental dans la genèse de l’affection que nous visons, de grouper les faits en catégories naturelles et de les examiner séparément. Au point de vue qui nous occupe, il convient d’envisager les effets du surmènement cérébral dans la sphère des facultés intellectuelles et dans la sphère des facultés affectives.
11 est certain qu’un travail intellectuel intensif ou trop longtemps prolongé peut faire apparaître même chez un homme énergique et bien équilibré des symptômes d’ordre neurasthénique, tels que l'insomnie, la dyspepsie, la céphalée, etc. Les grands travailleurs, les savants, les littérateurs, les jeune gens qui se préparent à des examens, à
l’hygiène du neurasthénique
des concours de carrière tombent parfois, après une période de labeur excessif, dans un état de dépression cérébrale mêlé de quelques symptômes d’excitation el qui les oblige à interrompre leur effort cérébral. Mais en général les formes de neurasthénie qui se développent dans ces conditions ne sont ni persistantes ni graves. Il suffit le plus souvent de quelques jours de repos, d’un séjour à la campagne ou d’un traitement hydrothérapique de courte durée pour rétablir l'équilibre du système nerveux, et amener la disparition des symptômes. C’est que, en réalité, le travail intellectuel est parmi les causes de neurasthénie une des moins redoutables. L'homme qui sans inquiétude, sans autre souci que celui de la recherche, se livre même avec passion à des éludes purement spéculatives, n’est guère exposé à verser dans la neurasthénie. S’il apporte à son travail une ardeur trop vive ou s'il prolonge outre mesure son effort, il en résultera pour lui un état de fatigue plus ou moins profonde suivant le degré de résistance de son cerveau, et rien de plus; la fatigue el la gêne du fonctionnement cérébral qui la suit, mettront d’elles-mêmes un terme à cesurmènement ou du moins le contiendront dans dejustes limites; l’épuisement nerveux qui aura pu en résulter sera en pareil cas rapidement réparable. On peut donc
affirmer, selon nous, qu’à de très rares exceptions près, le surmenage intellectuel proprement dit est incapable d’engendrer une neurasthénie persistante, si toutefois les tares héréditaires ou les passions dépressives ne viennent pas, comme il arrive le plus souvent, ajouter leur influence fâcheuse à l’excès du travail intellectuel. Les passions dépressives constituent en effet pour les centres nerveux une source de fatigue, une cause d’usure bien autrement puissante que le travail cérébral. Mosso l'a démontré expérimentalement, et il a fait voir que les émotions exercent une action beaucoup plus manifeste sur la circulation encéphalique que le travail intellectuel, quelque grande que soit son énergie. A la vérité, si la neurasthénie est surtout fréquente dans les classes cultivées et chez les individus adonnés aux professions qui exigent un labeur intellectuel habituel et soutenu, ce n'est pas à l'elfort cérébral lui-même, mais bien plutôt aux préoccupations morales, plus communes et surtout plus vivement ressenties dans certaines conditions sociales, qu’il faut attribuer le mal. Le travail cérébral qui surmène et épuise est celui qu’accompagnent le souci du lendemain, la préoccupation vive d’un but à atteindre, la crainte d’un insuccès ou d'un échec, qu’il s'agisse d'affaires industrielles ou commerciales où est engagée la
fortune, d’un examen ou d'un concours d'où dépend l’avenir. En pareille circonstance le rôle du labeur proprement dit dans la pathogénie de la névrose nous semble être à peu près nul ou au moins très accessoire; la véritable cause de l’épuisement nerveux, c’est l’inquiétude et l’anxiété au milieu de laquelle ce labeur a éLé accompli, ce sont les préoccupations morales qui l’ont précédé, accompagné ou suivi. Il faut encore tenir compte des conditions physiques défectueuses dans lesquelles vivent la plupart des sujets que leur état social oblige à un travail cérébral plus ou moins intensif. Si l’on ne prenait soin en effet de faire la part des éléments étiologiques qui sont connexes au prétendu surmènement cérébral, on courrait le risque d’exagérer singulièrement le rôle de ce dernier. C’est l’erreur que nous semblent avoir commise les pédagogues ou les médecins qui, dans ces derniers temps surtout,, ont mis en relief les méfaits de ce qu’on est convenu aujourd'hui d’appeler le surmenage scolaire. Il est nécessaire que nous disions quelques mots de ce dernier.
Surmenage scolaire. — La question du surmenage scolaire se rattache étroitement à celle des excès de travail inlcllecluel envisagés comme causes de neurasthénie. Depuis une dizaine
d’années elle occupe une placé importante dans les préoccupations des hygiénistes. Elle a été l'objet dans la presse, dans les Académies et même au sein des Parlements de divers pays, de discussions fort vives, et le mouvement d’opinion qui s’est fait autour d’elle a eu pour résultat l’amélioration sensible de notre système scolaire. Mais il s’en faut que la réforme soit encore satisfaisante et complète. Nous reviendrons ultérieurement sur ce sujet lorsque nous tenterons d’indiquer les règles d’hygiène qui devraient régir l’éducation physique et morale des enfants, surtout de ceux qui sont héréditairement prédisposés à l’épuisement nerveux. Nous nous bornerons à examiner le rôle du surmenage intellectuel proprement dit dans le développement des syndromes neurasthéniques que présentent parfois les écoliers.
L’influence fâcheuse du surmenage cérébral el intellectuel dans les écoles a été certainement exagérée. On peut même se demander s’il existe vraiment et si les enfants sont capables de surmener leurs facultés intellectuelles.
Il est certain que la santé physique et morale de beaucoup d’élèves de lycées et collèges laisse grandement à désirer et qu’il en est parmi eux qui présentent des symptômes manifestes d’épuisement nerveux. Les médecins qui ont étudié les signes
l’hygiène du neurasthénique
de la fatigue attribuée au surmenage cérébral, chez les jeunes écoliers, remarquent qu’elle se manifeste sous deux formes : l'une répond à des symptômes d’excitation morbide, tel que l'insomnie, l'irritabilité du caractère, le rire nerveux, des palpitations; l’autre, qui succède généralement à la première, à des signes de paresse intellectuelle, d’inaptitude au travail. Elle se traduit par des bâillements, des besoins fréquents de dormir, 1 impuissance à fixer l’aLlenlion, par une expression de langueur et de trislesse répandue sur le visage qui est pâle et aux traits tirés.
On a produit des statistiques. Sur un total de 588 élèves appartenant aux classes moyennes d'enseignement secondaire, Nesteroff1 a trouvé que 30 p. 100 de ces sujets présentaient des symptômes de neurasthénie tels que palpitations, céphalée, insomnie, névralgies rebelles. 11 a noté que la proportion des écoliers atteints était d’autant plus forte que la classe à laquelle ils appartenaient était plus élevée :
Classe préparatoire S p. 100.
Première classe 15 —
Deuxième — 22 - —
Troisième — 28 —
Quatrième — H —
I. Die moderne Scinde und die Getitndheil (Zeitsclir. 1. Schulen Gesundheit, 1890).
Cinquième classe 27 p. 100.
Sixième — 38 —
Septième — 64 —
Huitième — 89 —
En supposant, ce qui pourrait aisément être contesté, que les troubles nerveux qui ont servi de base à ce dénombrement soient tous de nature neurasthénique, il nous paraît impossible d’admettre que le surmenage cérébral soit le seul agent responsable.
Il est évident que le surmenage n’existe guère dans les écoles primaires. Dans l’enseignement secondaire il n'existe sans doute que pour un petit nombre des élèves, ceux qui veulent occuper et garder les premiers rangs ou ceux qui préparent un examen. Les élèves qui pèchent par excès de zèle sont rares : la plupart protègent d’eux-mêmes leur santé cérébrale en se refusant spontanément à tout excès de travail. C’est ce qu’a fait très justement ressortir (laiton1 dans son intéressante étude sur la fatigue cérébrale des jeunes écoliers : « C'est parmi ceux qui sont zélés et vifs, dit-il, qui ont des aspirations d’un ordre élevé, qui se savent bien doués mentalement et sont trop généreux pour penser beaucoup à leur propre santé, qu’on trouve le plus fréquemment les victimes de l'excès