CHAPITRE V
LES AFFECTIONS QU’ON CONFOND SOUVENT AVEC LA NEURASTHÉNIE. N ÉCES S I T É D 'U N DIAGNOSTIC PRÉCIS PRÉALABLE POUR INS- TITUER UN TRAITEMENT RATIONNEL.
Le mot neurasthénie a eu une remarquable fortune; non seulement il a vite pris place dans le vocabulaire médical, mais il est assez promptement devenu populaire. Tout le monde le connaît et s'en sert, et comme de tous les termes techniques tombés dans le domaine public, on s’en sert à tort et à travers. L)e même qu’il n'est guère d’accès de fièvre, de rhume ou d’angine qu’on n’attribue à Yinfluenza , de môme il n’y a pas de phénomène nerveux qui ne soit, lorsqu'il se présente, qualifié, au moins provisoirement, de trouble neurasthénique par les malades, leur entourage et quelquefois même par le médecin.
Aussi le champ de la neurasthénie serait-il singulièrement étendu et divers si l'on s’en référait aux attributions que journellement on lui fait indûment.
Or, la confusion d'une espèce nosologique avec d'autres qui lui ressemblent plus ou moins, a, dans la pratique, les conséquences les plus fâcheuses. Elle conduit non seulement à des erreurs de pronostic, ce qui n’est déjà pas sans inconvénients, mais encore à des erreurs de traitement, ce qui est peut-être plus grave.
Aussi n’est-ce pas sans surprise que nous avons vu, dans un livre récent, d’ailleurs plein de données justes et originales1, Dubois (de Berne), qui est un médecin de grand sens et de grande expérience, s’accommoder de cette confusion, et repousser, comme une préoccupation vaine, inutile et stérile, le souci du diagnostic nosologique précis. « Sans doute, dit-il, la scarlatine, la rougeole sont des entités morbides aussi bien que les maladies infectieuses dont on connaît et cultive le microbe. Et il en est de même pour la plupart des affections organiques, même quand nous sommes encore dans l’ignorance la plus complète de leur pathogénie. Mais aussitôt que nous abordons le terrain psychique, ce respect de la classification n'est plus possible. Sans supprimer ces appellations consacrées par l’usage, sans renoncer à l’analyse, sans même craindre d’établi r encore dessous-classes par l’él ude
1. Dubois, Les psychotiévroses et leur traitement moral, Paris. Masson, 1904.
plus précise des symptômes, on est contraint d'opérer des synthèses, d’effacer les distinctions. Ce n’est pas voir bien, c’est voir de plus haut. » Pour bien voir il n’est pas mauvais, en effet, de s'élever un peu : on apprécie mieux ainsi les rapports réciproques des choses; mais il faut se garder de laisser le ballon monter jusqu’aux hauteurs d’où l'on ne distingue plus les détails, car alors tout se brouille et se confond : des séparations fondamentales s’effacent, qui établissent pourtant, entre les affections, des différences de pronostic et d’évolution de première importance; on en revient de la sorte à un traitement symptomatique, qui n’est presque plus que de l’empirisme. Ce n'est pas pour la simple satisfaction de « servir aux malades un nom tiré du grec » ou d’ailleurs, qu’après avoir, par un travail d’observation long et laborieux, séparé les unes des autres les diverses espèces morbides, on a éprouvé le besoin de les dénommer. Ces dénominations ne sont pas de simples fantaisies de philologues; chacune d’elles, à la condition (libelles s’appliquent à des entités bien caractérisées, implique une marche, une évolution, un pronostic, un traitement qui ne sont, et je suis surpris que Dubois paraisse supposer le contraire, ni la marche, ni l’évolution, ni le pronostic, ni le traitement de l’entité voisine. Un
l’hygiène du neurasthénique
exemple me permettra de montrer quelle importance ont ces questions de nomenclature. Sous le nom de « dépression périodique », Lange de Copenhague) a décrit, en 1885, une affection caractérisée par des crises intermittentes et récidivantes de dépression. Lange n'avait pas vu que celte affection n’est qu’une des modalités de la maladie découverte, il y a plus de cinquante ans, par Falret et par Baillarger, et qu’iis-dénommèrent folie circulaire ou folie à double forme. 11 était excusable à l’époque; aujourd’hui il ne le serait plus après les travaux nombreux auxquels ont donné lieu, tant en France qu'à l'étranger et notamment en Allemagne, les psychoses périodiques. Et bien, l’expression créée par Langea fait illusion : d’aucuns ont cru à une maladie spéciale, là où il s’agit simplement d'une forme spéciale de maladie; Dubois, précisément, et j'en suis surpris, me parait être du nombre, au point que, méconnaissant l’identité de symptomatologie fondamentale, reconnue par tous les psychiatres, qui. abstraction faite de la question de degré, rapproche les unes des autres les formes diverses des psychoses périodiques, il considère les crises de dépression intermittente comme des crises aiguës de neurasthénie. Cela m'étonne d’autant plus qu’entre la neurasthénie et la mélancolie inter-
mittente il n’y a, s’il y en a, que de très lointaines et très superficielles ressemblances et, au contraire, des différences radicales de physionomie, d’étiologie el d’évolution.
Et qu’importe, dira Dubois, au point de vue pratiq Lie? 11 importe beaucoup : l’évolution de l'une et de l’autre affection étant très différentes, le pronostic dans l’un el l’autre cas est très différent, et le traitement aussi. Je ne sache pas que par la psychothérapie, quelle qu’en soit la forme, ou par tout autre moyen on ait jamais abrégé d’une heure la durée de l’accès de « dépression périodique » le plus léger, pas plus que celle de l’accès le plus accusé de psychose à double forme; Dubois me semble avoir l’illusion contraire; je suis convaincu que cette illusion eût été dissipée si, ayant moins de dédain pour la nosologie el les dénominations <pie celle-ci comporte, il avait regardé de moins haut et vu en sa place l’affection qu’a cru découvrir Lange.
Non, les distinctions ne sont pas inutiles et vaines, et je ne puis pas ne pas supposer que ce qu’a écrit Dubois n’ait pas dépassé sa pensée. Comme tous les neurologistes, parmi lesquels il tient une très honorable place, il a dû voir les inconvénients pratiques des diagnostics superficiels, erronés ou incomplets.
En matière de névroses, et de psychoses, enefi'et, on est exposé aux pronostics les plus faux et à la thérapeutique la plus déplorablemenl empirique et la plus stérile si, au préalable, on ne porte un diagnostic précis ; le temps est passé où bon se contentait de qualifier atteints de nervosisme tous les malades affectés de troubles nerveux quelconques, eL les progrès que l’observation clinique a fait faire à la nosologie à ce point de vue, ne sauraient être, sous le prétexte — qui a toujours été celui îles médecins ignorants — qu'on vise surtout la pratique, ni méconnus ni dédaignés par les médecins dignes de ce nom.
Sur dix malades qui se présentent au neurologiste comme atteints de neurasthénie, une bonne moitié d’entre eux sont atteints de tout autre chose. EL la première lâche du médecin doit être de rectifier le diagnostic erroné porté le plus souvent spontanément par le malade ou son entourage, mais quelquefois aussi par un confrère «regardant de haut » cl dédaigneux des distinctions nosologiques.
Dresser ici le bilan détaillé de toutes les affections qui, à l’une ou l’autre de leurs périodes, sont indûment qualifiées de neurasthénie, nous conduirait à passer en revue la pathologie nerveuse presque tout entière. Au reste, un chapitre de
diagnostic différentiel esl toujours forcément sommaire, insuffisant, et à quelques égards artificiel. Nous voudrions indiquer ici simplement et brièvement les confusions les plus communes, celles, par conséquent, contre lesquelles il faut principalement se mettre en garde.
11 est assez rare qu’on prenne de simples troubles neurasthéniques pour les symptômes d’une lésion du système nerveux ou inversement. Cependant, dans certains cas, l’erreur est possible et quelquefois même excusable.
Signalons celles qui sont le plus habituelles.
Il est fréquent qu'un ancien syphilitique, éprouvant de la fatigue, quelques troubles dyspeptiques, des vertiges, des topoalgies diverses, bref quelques signes d'asthénie nerveuse, se croit atteint d 'ataxie locomotrice. L’erreur ou, si l'on veut, la crainte, est particulièrement commune chez les médecins : la phobie de l'ataxie n’est pas exclusivement, tant s’en faut, mais est surtout une phobie médicale. On se rappellera, en pareil cas, que la maladie de Duchenne ne se caractérise pas seulement par des signes subjectifs, mais par des signes objectifs de premier ordre : signe de Weslphal (abolition des réflexes rotuliens); signe d 'Argyl-Hoburtson (non réaction de la pupille à la lumière avec conservation de la réaction à l’accommodation); signe de
Ballet. — Hyg. du neurasth.
Romberg (oscillations sur sa base quand le malade, étant debout, ferme les yeux); troubles urinaires (rétention ou incontinence); troubles génitaux (impuissance et frigidité).
La crainte de la paralysie générale est aussi très commune chez les syphilitiques déprimés, fatigués par le surmenage moral, dont l’appréhension des suites possibles de l’infection n'est pas l une des moindres causes. En général, le diagnostic est facile : l’absence des symptômes médullaires (douleurs fulgurantes, exagération ou absence des réflexes rotuliens, troubles urinaires, troubles génitaux), des symptômes bulbaires hésitation de la parole, tremblement de la langue et des lèvres), des signes oculaires (inégalité pupillaire, signe d’Argyl, parésies motrices des yeux), des symptômes corticaux (affaiblissement net et objectivement appréciable de la mémoire, modifications du caractère, irritabilité) permettent de la résoudre.
Toutefois, il ne fauL pas perdre de vue que certaines paralysies générales débutent par des symptômes rappelant ceux de la neurasthénie, que, pendant longtemps, quelquefois plusieurs années, comme je l’ai montré ', la symptomatologie
I. G. Ballrl, La période prodromique à forme neurasthénique clans la paralysie générale, in Leçons tir cliniques, Paris, O. Doin, 181)7.
reste subjective et que les signes objecLifs ou décréloires de la maladie faisant, défaut, le diagnostic demeure douteux et indécis. J’ai insisté naguère sur quelques particularités qui permettent de distinguer ces fausses neurasthénies préparalytiques de la neurasthénie vraie (variations brusques d'un jour à l'autre dans les symptômes, bizarreries de certaines des sensations accusées par les malades, intensité anormale de quelques-unes de ces sensations, etc.). Si l’on reste dans l’embarras, on a aujourd'hui pour s’éclairer la ressource de la ponction lombaire, puisqu’il est démontré que, dans la règle, la lymphocytose rachidienne, absente chez ■ les neurasthéniques, existe plus ou moins abondante dans la paralysie générale comme dans le tabes.
Inutile de signaler la confusion possible entre la neurasthénie et les tumeurs cérébrales. Elle n’est jamais de longue durée. L’intensité de la céphalalgie, les vomissements, les lésions papillaires, dans les néoplasmes, permettent d’ordinaire promptement de la dissiper, quand les premiers symptômes l’autorisaient.
Les troubles neurasthéniformes (céphalée, vertige, dyspepsie, lassitude, dépression morale légère) ne sont quelquefois que la manifestation secondaire d’un étal organique sous-jacent : affection rénale,
hépatique ou cardiaque, état d'hypertension artérielle, auto-intoxication arthritique ou intoxication d’origine externe. Il suffira de se le rappeler pour comprendre l’importance, chez tout individu suspecté de neurasthénie, d’un examen complet de l’organisme, sans lequel on s’exposerait à laisser passer inaperçus les désordres auxquels se relie étroitement l’état nerveux et auxquels, par conséquent, la thérapeutique doit être subordonnée.
Mais les erreurs les plus fréquentes de diagnostic ne sont pas celles qui consistent à prendre pour de simples troubles nerveux les manifestations de * lésions encéphalo-médullaires ou viscérales; les plus communes résultent de la confusion qui règne encore dans l’esprit de beaucoup de médecins au sujet des diverses névroses ou psychoses. Comme on connaît insuffisamment les caractères propres de ces dernières, on simplifie la situation en les réunissant pêle-mêle sous un même capul morluum ; on n'ose plus guère dire simplement nervosisme, comme jadis, on dit neurasthénie : c’est plus moderne, mais ce n’est ni plus précis, ni plus exact.
Il n’est pas possible, dans un livre comme celuici, de s’appesantir sur les caractères et la physionomie des diverses espèces morbides qu’on met indûment au compte de la neurasthénie : c'est
presque toule la nosographie des névroses et des psychoses qu’il nous faudrait retracer ici. Je me bornerai à rappeler quels sont les caractères fondamentaux des groupes de malades qui défilent le plus communément devant le neurologiste et qu’il faut bien se garder de considérer comme simplement atteints d’asthénie nerveuse.
A ne les envisager qu’au point de vue des symptômes qui dominent la situation, ces malades peuvent se classer en quatre groupes :
1° Les asthéniques;
2° Les scrupuleux, douleurs , phobiques]
3° Les mélancoliques ;
4° Les hypocondriaques.
Chacun de ces groupes renferme lui-même des malades très divers, car il s’agit ici d’une classification purement symptomatique et non nosologique. Dès lors, la recherche qui s'impose tout d’abord au médecin est de reconnaître auquel de ces quatre groupes appartient le malade, puis, le symptôme dominant étant ainsi bien déterminé, de le rattacher à la névrose on à la psychose dont il relève.
1° L’ asthénique est le malade qui fait l'objet de ce livre : chez lui les phénomènes caractéristiques sont ceux qu'on a décrits plus haut, phénomènes qui. tous, expriment la fatigue nerveuse (céphalée,
l’hygiène du neurasthénique
rachialgie, inaptitude au travail, amyosthénie, atonie gastro-intestinale). Sur ce fonds de faiblesse
viennent souvent se greffer quelques-uns des symptômes des autres groupes, des scrupules, des doutes et des phobies, de la tristesse qui ressemble à celle des mélancoliques, des préoccupations hypocondriaques. Mais, avec un peu d'attention et d’habitude de l’observation neuro-pathologique, on arrive vite à se convaincre que ces phénomènes sont accessoires, secondaires; que leur pronostic et leur traitement sont étroitement subordonnés au pronostic et au traitement de la neurasthénie ellemême.
L’état de fatigue et d'impuissance cérébrale plus ou moins accusée des neurasthéniques ne les prédispose pas seulement aux doutes, aux phobies, à la tristesse, aux préoccupations hypocondriaques, mais encore à foutes les formes d’auto-suggestion. Voilà pourquoi on trouve si fréquemment associés aux phénomènes neurasthéniques des symptômes hystériques ( hystéro-neurasthénie ). Cette association est la règle dans la neurasthénie dite traumatique.
2° Le scrupuleux, le douleur , le phobique diffère profondément du neurasthénique, ('.liez lui, les manifestations ne sont plus celles de la fatigue nerveuse; il s’agit d'une forme particulière dim-
puissance cérébrale, l’impuissance à arriver à la certitude. Car au fond, derrière les diverses manifestations que nous envisageons, il y a toujours un doute; doute quelconque, constituant la maladie du doute proprement dite, doute d’ordre moral, constituant le scrupule, doute sur la nocuité possible d'un objet ou d’un acte, constituant la phobie.
Nous avons indiqué plus haut que le doute pouvait accidentellement s’associer à la neurasthénie. Mais quand il en dépend, comme un phénomène secondaire, il est d’habitude peu accusé, transitoire, aisément curable. D’autres fois c’est lui, au contraire, qui, occupant la place première dans le tableau clinique, se double de phénomènes secondaires d’impuissance cérébrale. Ces phénomènes, qu'a bien étudiés P. Janet 1 (l’incomplétude morale, la perte de la fonction du réel, etc.), sont des complications des formes graves, invétérées, de la maladie du doute. Janet a proposé de se servir de l’expression de Psychasthénie pour désigner l’ensemble des symptômes dont ces malades sont affectés. C’est détourner fâcheusement, à notre sens, le mot de la signification courante qu’il a prise : il sert à désigner la fatigue mentale, l’impuissance au
I. I*. Janet, Les obsession* et la psychasthénie, Paris, Alcan,
l’hyoiène du neurasthénique
travail cérébral (les simples neurasthéniques. Il ne «lit pas assez pour dénommer les grands insuffisants que Janet a eus en vue.
Quoi qu’il en soit, le douteur, tel qu'il se présente journellement au neurologiste, est très différent du neurasthénique par les symptômes qu'il accuse et par la marche et l’évolution ordinaire de ces symptômes. C’esl avant fout un psychopathe qu'à tort ou à raison on a classé naguère dans le groupe un peu confus des dégénérés; chez lui, sauf exception, on ne relève ancun des symptômes caractéristiques de l’asthénie nerveuse, ni la céphalée, ni la rachialgie, ni l’atonie gastro-intestinale, ni l’amyosthénie. Si ces troubles s’y voient, ils constituent des phénomènes associés qui n'onf rien à faire avec l’état mental fondamental des malades, à moins que les doutes ne soient eux-mêmes ces doutes secondaires, ordinairement peu accusés et assez facilement curables, qui compliquent quelquefois la neurasthénie. L'évolution des phénomènes présentés par le douteur est. d'ailleurs, différente de celle des troubles neurasthéniques. Ceux-ci ont une certaine continuité: guéris, ils peuvent ne pas reparaître si les causes qui les ont une première fois provoqués ne se reproduisent pas. Les scrupules, les doutes, les phobies, quand ils n’ont pas la continuité et la persistance qui ne
se voient que dans les formes les plus graves, procèdent par poussées, par crises plus ou moins durables, dans l’intervalle desquelles les malades, qui restent sans doute des hésitants, ne souffrent plus des angoisses pénibles qui se manifestent dans les périodes de paroxysmes. La psychothérapie par persuasion, qui rend dans la neurasthénie tant de services, la suggestion, si utile dans l'hystérie, n’ont ici que très peu de prise; ce qui se comprend puisqu’on n a affaire ni à des troubles par auto-suggestion, ni à de simples habitudes morbides, mais à une insuffisance cérébrale constitutionnelle.
du Le mélancolique est journellement pris pour un neurasthénique. L’erreur est d’autant plus surprenante que s’il est aisé de voir les traits par lesquels il en diffère, on chercherait vainement entre les deux malades une ressemblance. L'élat mélancolique, quelle qu’en soit la nature, est constitué par des troubles les uns constants et fondamentaux, les autres secondaires et inconstants quoique habituels. Le phénomène primitif et constant est un trouble émotionnel ou affectif ; il s’agit d’un sentiment plus ou moins nettement conscient d’abattement, d’impuissance et conséquemment de tristesse et d’angoisse. Ce trouble de l'affectivité a pour corollaires la paresse de l’intelligence,
l’inertie partielle ou complète de la volonté, la lenteur dans les mouvements, l'aboulie. Les troubles accessoires résultent du travail subconscient auquel se livre l’esprit du malade pour interpréter les modifications de l’affectivité; ils consistent en idées fausses d’indignité, de culpabilité, de ruine, plus rarement en idées hypocondriaques. Le contraste est absolu avec la neurasthénie. Et ce contraste s’accuse encore si on envisage l'évolution de l’affection. La mélancolie procède par accès, courLs ou longs, pouvant débuter brusquement et se terminer de même, récidivant fatalement, à des intervalles plus ou moins rapprochés, au moins dans la forme la plus commune à beaucoup près, la mélancolie intermittente.
Le diagnostic est d’autant plus indispensable que le traitement de la neurasthénie diffère du tout au tout de celui de la neurasthénie.
4° On parle souvent d'hypocondrie : c’est un mot dont on se sert quelquefois à tort et presque toujours sans se rendre compte delà nature du trouble qu’il désigne.
L’hypocondrie n’est pas une maladie, c’est un symptôme dont la signification clinique cl nosologique varie suivant la physionomie qu'il revêt. Ce symptôme consiste dans « une préoccupation nettement exagérée ou sans fondement, relative à
la santé physique1 ». 11 fut un temps où les neurasthéniques étaient confondus avec les hypocondriaques ; on en faisait volontiers des malades imaginaires. La description de Beard et celles qui vinrent à la suite montrèrent ce qu’il y avait d’erroné dans cette conception. Or, par un retour assez habituel des choses, voilà que quelques auteurs semblent aujourd'hui avoir de la tendance à revenir à l’ancienne manière de voir : la neurasthénie redeviendrait une maladie d'imagination puisque, d’après la tendance à laquelle je fais allusion, ses symptômes seraient des images de souffrance ou de malaise fixées dans l’esprit par habitude et sans cause physique réelle. Nous avons dit ailleurs ce que nous pensions à cet égard. La neurasthénie, quelle qu’en soit l’étiologie, est constituée par un état de fatigue nerveuse; or, la fatigue nerveuse est quelque chose de réel, qui se sent, se mesure même. C’est cette fatigue, élément constitutif fondamental de l’affection, que le traitement doit viser d’abord et surtout. Seulement, sur ce fond viennent aisément se greffer des habitudes défectueuses de sentir et de réagir, des préoccupations erronées et fausses. C’est à ce titre que l’idée hypo-
I. Pierre Roy. De l’hypochondrie. Étude pnthogénique et nosologique (Rapport présenté au Congrès des aliénistes et neurologistes de France, session de Rennes, 1905).
L’HYGIÈNE DL1 neurasthénique
condriaque peut s’associer à la neurasthénie eri la compliquant. Mais, de même que les scrupules et les doutes, elle n’en est, lorsqu’elle s'y montre, qu’une complication ou un dérivé. D’ailleurs elle se rapproche beaucoup par sa nature, sinon par sa forme, de ces scrupules et de ces doutes.
L’hypocondrie du neurasthénique, que j'ai proposé d’appeler petite hypocondrie, par opposition aux phobies hypocondriaques obsédantes et à la grande hypocondrie', constitue moins une véritable conviction fausse qu’une appréhension, une crainte : l'esprit n’affirme pas, il doute dans une certaine mesure. C’est une sorte de phobie, mais une phobie analogue aux autres phobies neurasthéniques, moins obsédante, moins angoissante du moins que celles qu’on observe chez les vrais douteurs. L'hypocondriaque neurasthénique est accessible au raisonnement; il se laisse volontiers convaincre par les arguments qu’on lui fournil, quand ces arguments sont bien présentés, et s'il n’est pas toujours commode de le guérir par la persuasion, de ses sensations pénibles, il est en général facile de dissiper, au moins pour un moment, les préoccupations erronées que ces sensations ont fait naître.
I. G. Ballet, De l’hypnehondrie (Leçons de clinique medicale. Inc. rit.).
A côté de l’hypocondriaque neurasthénique (petit hypocondriaque), il faut placer celui chez qui l’appréhension maladive est une simple forme de la maladie du doute. Ces hypocondriaques, chez qui la crainte prend les proportions de la plus angoissante des obsessions, sont légion. On les tient d’ordinaire pour des neurasthéniques, des malades imaginaires, même des délirants. On ne s’aperçoit pas que ce sont de simples phobiques, dont la phobie s'est orientée vers les préoccupations relatives à la santé, comme elle eût pu s’orienter dans une autre direction, du côté des contacts par exemple. La symptomatologie foncière est ici la même que dans tous les autres genres de phobies : doute-crainte relatif à la santé dans le cas particulier), obsession par ce doute, angoisse consécutive; et la marche de l'affection, par paroxysmes, est identique à celle des autres modalités de la maladie du doute. Chez les hypocondriaques de cet ordre, le raisonnement et la persuasion ont peu d’effet; c'est qu'il ne s'agit pas de convaincre les malades qu'ils se trompent ; ils le savent aussi bien que les médecins; il est rare qu'ils se fassent illusion sur le peu de fondement de leurs appréhensions; ils souffrent de leur crainte obsédante, sans ignorer qu’elle est illusoire, ils sont émus comme nous le sommes quelquefois dans la vie à l’image d’un péril
que nous savons chimérique : il ne s'agit pas chez eux d’une atl'ection de la connaissance, mais d'une indécision de l’esprit; ils sont hypocondriaques, comme d’autres qui, au fond, leur sont identiques, sont scrupuleux.
Tout autre est l'hypocondriaque du troisième groupe dont il me reste à parler. Celui-là est un véritable délirant, que son idée maladive ne soit pas en elle-même absurde (conviction par exemple d’être affecté d’un cancer de l’estomac , ou qu'elle soit au contraire manifestement et de prime abord déraisonnable (conviction d’avoir un serpent dans l’intestin). Ce n’est plus, comme l’hypocondriaque du premier groupe, un simple appréhensif, ou, comme celui du second, un douteur à phobie obsédante; c’est un convaincu : la crainte a fait place chez lui à la croyance arrêtée, à Vidée fixe. Il s'agil là d’un véritable délire partiel, et les éléments qui permettent de déterminer sa valeur séméiologique, sa signification diagnostique et pronostique, enfin les indications thérapeutiques qui en ressortent, sont les mêmes que pour les autres délires partiels.
5° On a décrit dans ces dernières années comme névrose autonome, une affection dont la place en
I. Freud (de Vienne) : Seurol. Centralbl ., 1 803, el Harlenberg : La névrose d’angoisse (Paris, Alcan. 1901). et Presse médicale , novembre 1906.
nosologie est encore discutée, mais dont la physionomie clinique est assez spéciale pour qu’il soit nécessaire d’en dire un moL. Elle est, en effet, souvent étiquetée simplement neurasthénie, comme tant d’autres troubles nerveux qui n’ont avec la neurasthénie rien à faire. 11 s’agit de la névrose d'angoisse , qui serait mieux appelée névrose d’anxiété, si l'on se décidait, comme le propose justement Brissaud, à distinguer l 'angoisse, trouble physique caractérisé par une sensation de constriction, d’étouffement, de Y anxiété, trouble psychique qui se traduit par un sentiment d’insécurité indéfinissable. Quelle que soit la parenté1, encore discutée, qui relie la névrose d’angoisse à la neurasthénie, aux obsessions ou même à la mélancolie, elle a une physionomie assez typique. Il s'agit chez des malades qui présentent, accusé ou non, un fonds neurasthénique, à la suite de chagrins ('peines de cœur, contrariétés amoureuses le plus souvent, sinon toujours), d’un état d'inquiétude diffuse et vague, d’appréhensions continues, avec paroxysmes d’anxiété se produisant surtout le matin. Cet état d’insécurité continue, comme dit Brissaud, avec crises anxieuses intermittentes, donne à l'affection une physionomie tout à fait
I. Voir à ce sujet le compte rendu du Conr/rès des aliénistes et neurologistes, session de Grenoble, 1002 (Masson, édit.).
L’HYGIÈNE du neurasthénique
particulière qui la sépare nettement au point de vue symptomatique, sinon nosologique, de la neurasthénie vulgaire. Il importe d'autant plus de ne pas confondre avec cette dernière la névrose d'angoisse que celle-ci comporte des indications thérapeutiques spéciales, celles de tous les grands états anxieux.
Cette revue rapide des états qui sont journellement et très indûment pris pour de simples états neurasthéniques, aura été insuffisante pour donner une idée complète de leurs caractères, de leurs formes variées, de leur nature. Peut-être y aurat-on assez indiqué les traits caractéristiques de chacun d’eux pour faire ressortir tout au moins l’importance d’un diagnostic précis quand on croit se trouver en présence d’une simple neurasthénie. Une bonne hygiène et une bonne thérapeutique sont à ce prix.