RÉFORMES SOCIALES NÉCESSAIRES
Réformes sociales nécessaires.
Voici donc où nous sommes arrivés. Faut-il
maintenant souscrire aux idées deLeckys, de Mona Cairds et d'autres auteurs, touchant la prostitu^ tion? Faut-il considérer cette dernière comme une soupape de sûreté de la société? Non, cela n'est pas possible. Si parfois des courtisanes ont pu servir de dérivatifs aux passions d'un homme
et rempècher de porter atteinte à des femmes
honnêtes, il n'en est pas moins vrai que la pros* titution développe le vice et l'entretient, qu'elle empoisonne et corrompt des milliers d'individus, qu'elle détourne et déshonore des femmes, séduit des enfants, qu'elle menace et tache le mariage, constitue un danger social par excellence, danger beaucoup plus grand que la démocratie sociale,
que le communisme.
Il est devenu à la mode, chez une partie des réformateurs sociaux, de représenter la prostitution comme un complément indispensable au mariage (voyez par exemple notre citation de Mona Caird, p. 207 et 208). Cette manière de voir ne peut être exprimée que par des gens n'ayant étudié la question qu'incomplètement, ou par ceux qui veulent attaquer l'institution du mariage par des moyens plus ou moins honorables. Que l'on étudie
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la question au point de vue historique, ou seulement dans son état actuel, les opinions de ce genre n'ont pas de sens commun. Quand on rencontre des pays où la prostitution a été complètement inconnue et où le mariage a toujours été en honneur, comment peut-il être question d'associer ces deux institutions? Or, pour prendre un exemple dans la vie des grandes villes, comment peut- on considérer la prostitution comme un bouclier pour rinstitution sacrée du mariage, quand on sait que la fornication arrive par tous les moyens im.aginables à provoquer et à séduire les membres de la famille,
et principalement les hommes?
Sous ce rapport, la femme d'intelligence moyenne a un jugement beaucoup plus sain que la femme lettrée de notre époque. La première se rend parfaitement compte que, par la prostitution, elle court le danger d'épouser un homme dont les sentiments soient impurs, la santé altérée, les mœurs gâtées,
la fidélité douteuse, les sentiments esthétiques
anéantis, dont le feu de l'amour, le cœur aient perdu toute jeunesse et toute fraîcheur; elle sait enfin qu'elle risque d'avoir des enfants affligés dès leur naissance de maladies et en proie déjà à des instincts pervers dont ils auront pu hériter de leur père. Elle craint pour ses fils des dangers et des tentations presque inévitables pendant leur crois-
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sance, et pour ses filles les désillusions et les maux les plus durs. Je ne vois réellement pas en quoi elle pourrait être reconnaissante envers la prostitution. Ce ne peut être qu'un sophisme prétentieux que de soutenir que la prostitution soit une garantie
contre les attentats sur les honnêtes femmes. Quand les jouissances de l'amour n'ont d'autre but qu'elles-mêmes, qu'elles ne sont liées à aucun penchant personnel, ni à la vie de famille ni aux responsabilités naturelles, les moyens naturels ne suffisent plus à satisfaire les exigences des appétits génitaux; des excitations artificielles deviennent
nécessaires; les individus usés, blasés, demandent du changement, et trouvent leur plaisir à détourner des vierges, etc..
Sur ce point, j'approuve complètement la manière de voir de Parkes et ses paroles : « Je n'admets pas un seul instant l'opinion de ceux qui voient dans la prostitution non seulement une nécessité,
mais quelque chose de bien, c'est-à-dire un bouclier contre des vices plus grands, la sécurité visà-vis les attentats contre les vertus matrimoniales. Plus la prostitution se développe, plus elle nuit au mariage, le rempart de l'humanité. »
Il est donc parfaitement louable que la société actuelle, représentée par des associations, cherche
à la combattre. Pourtant, je ne puis m'empêcher
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de faire une observation à certaines de ces associations : Cavcant consules ne qidd detrimenti respublica capiat — Que les conducteurs du peuple se gardent de l'induire en erreur. — J'ai déjà parlé des injustes attaques dirigées contre l'ititervention des médecins. Puissent-ils voir que le niveau moral du peuple ne peut être amélioré que par de longs et patients efforts, jamais par de simples discours, et
bien rarement par de l'agitation. Puissent les chefs et les membres de ces associations se convaincre que ce n'est point par des discussions risquées et des congrès, ni par des visites particulières faites par quelques membres à des filles publiques, ni par des enquêtes faites sur leur situation et leurs occupations, pas plus enfin que par des raisonnements et
des principes physiologiques que l'on arrivera à relever la société. Enfin, que ces personnes sachent bien reconnaître leurs véritables ennemis et amis. Si ces hommes consentaient à vouloir profiter sérieusement de notre expérience médicale, ils trouveraient en nous des amis bien plus sincères que dans leurs nouveaux adeptes — les viveurs. 1 ersonne n'est devenu ami des mœurs pour s'être écrié : « Arrière, la police des mœurs. » Je sais que, dans ce dernier camp, on trouve, aussi bien parmi les saducéens de la Révolution que parmi les pharisiens de la réaction, des hommes pour qui
ri':formes sociales nécessaires
la femme est libre comme l'oiseau, et qui n'hésiteraient pas à accabler de leurs outrages toute femme mariée ou non, tant qu'ils n'auraient pas à craindre un châtiment de la part d'un protecteur de cette femme. Ce n'est point par la présence, dans leurs rangs, d'individus aussi suspects, que ces associations croîtront en force et en considération.
Un critique éminent a soulevé plusieurs objections aux idées que j'émets ici; je me crois obligé d'y répondre. Je n'ai absolument rien à dire contre l'existence de cette assemblée, ni contre le but qu'elle se propose, mais je prétends que par son opposition systématique aux visites qui sont pratiquées actuellement sur les femmes galantes, elle a perdu mal à propos beaucoup de temps qui eût 616
beaucoup mieux employé à un travail positif d'amélioration. Je crois qu'en Suède, tout au moins, les emportements du vice ont été considérés trop spécialement comme une offense faite par l'homme à la femme, et je pense qu'une étude et une critique plus minutieuses des circonstances actuelles, faites par des collaborateurs de bonne volonté, eussent
été d'une grande utilité dans cette question.
Puisque l'honorable critique prétend que mon livre ne devrait pas être lu par des jeunes femmes âgées de moins de vingt-cinq ans, on ne trouvera pas absurde que je prie ces dernières, alors même
LIIVGIKNE SEXUELLE
qu^elles auraient atteint un âge beaucoup plus avancé, de ne pas se considérer comme chargées, sous prétexte d'accomplir un sauvetage d'ailleurs
douteux, de descendre dans l'enfer du vice. Je n'ai nulle envie d'énumérer les dégoûts et les dangers d'une telle mission, mais je me contenterai de faire observer que bien peu de personnes, hommes ou femmes, ont reçu les dons nécessaires pour mener à bien une telle entreprise. Toute tentative dans ce sens, dont les plans ou l'exécution auraient été
mal faits, serait aussi désastreuse pour la cause elle-même que |iour lei$ p<;r90iines dirœlemont intéressées.
J*ai dit, en m'ap|)uyaiit sur le témoignage de
riiî^Coire» que jt^ ne pouvais |>a& croire que le monde se tlétûurne rapidemejilet déUnitivemenidupéché; il mil Nonible que cette déclaration est plus honorable el plus vraisemblable que d'espérer sauver riiumanilé en inscrivant quelques réformes sur le papier. Il ne s'ensuit |kis que je tienne à conserver la pro;$lilulion; je ne défends nullement celte institution et ne veux entendre parler d'aucune justification; j'ai simplement unirmé que la çocirliî avait le droit de se préserver contre certaines maladies.
Il est très difficile à lu grande majorité du public
(I) Rt^Ide. On ftdtt^fkiUMt itMdj^nktf oic^ >'orrkùpiiig« 1M8.
CONCLUSIONS 265
de comprendre le devoir du médecin dans cette question. Nous avons pour devoir de soigner des hommes, de guérir des maladies, sans demander
dans nos fonctions si ces dernières sont nées du vice ou du crime». Nous contribuons volontiers au relèvement moral du genre humain, mais pas en laissant les maladies suivre leur cours, sans intervenir. Certes, si nous pouvions donner au monde un remède qui lui permît sans danger d'avoir tous les rapports sexuels imaginables, légitimes ou non,
nous n'hésiterions pas un seul instant. Malheureusement nous nau connaissons \ïtïs. Quand « par exemple, un médecin a, pour le bien do la patrie, la garde de la sauté et de la force de son armée, il a beau cssaver d'arriver à un résultat en luttant par la propreté la plus rigoureuse du corps, là où les mœurs sont impures il n'arrivera pas à grand
résultat.
ConduisioD».
H me reste encore à déduire quelques conclusion*. Quel est en résilitc mon but? Ai-jc travaillé à rav«*MU!nient d'unr morale srxuelle .suprîri<;ureî La rrpnnse à cette qui^^tîun variera M'iun I opinion
de mes criliquei;. D'un tribunal moral qui aurait
(l>CMn(»krfZ Emn^tà téton mintJêmn, -k. U.
266 l'uygiéne sexuelle
pour juges, par exemple, Strindberg, Geijerstam, Lundegard, Levertin, 01a Ilansson, Garborg, Krogh, Hans Ja'ger, GeorgBrandes, Amalia Skram, Stella Kleve, Erna Juel Hanseu et leurs amis, d'un tel tribunal, dis-je, je ne pourrais m'attendre qu'à une réponse négative.
Par contre, je ne serais peut-être pas contredit par d'autres, si je leur disais que mon but a été d'esquisser quelques traits tires de l'étude expérimentale de la monogamie, et de montrer la force vivifiante, pour l'àme et pour le corps, qui réside dans la véritable monogamie, dans le mariage, et cela aussi bien pour chaque individu en particulier que pour la masse du peuple.
Eh quoi I Rien de plus! s ecriera-t-on peut-être; nous n'avions pas besoin que Ton nous rappelât ces choses ; il est facile de conseiller aux hommes de se contenter de l'état actuel de la société ; ce dont nous avons besoin, ce sont des réformes l Je ne le discute pas, seulement ce ne sont pas des réformes réactionnaires, de l'atavisme qu'il nous faut, mais de véritables progrès. Notre éducation doit tendre à améliorer la santé du corps; nous devons réduire nos études à de justes proportions. Nous devons nous efforcer d'avoir plus de nerf et moins de nerfs, enfin d'élever la génération qui vient dans une atmosphère intellectuelle plus pure.
CONCLUSIONS
Je ne puis indiquer que quelques-uns des moyens qui nous conduiront à ce résultat. Nous devons chercher à inspirer l'horreur de Y alcoolisme. 11 est vrai que je ne puis exiger que tout le monde fasse partie d'une société de tempérance, mais je puis demander que tout homme demeure sobre ; je veux dire par là
qu'il ne boive jamais assez d'alcool pour que son corps et son esprit en subissent quelque atteinte. Il nous faut éviter toutes les excitations psychiques, la littérature, les images, les spectacles, etc., qui puissent énerver nos sens. Notre manière de vivre doit devenir plus naturelle; il faut que les hommes et les femmes se fréquentent davantage, et que l'on
fasse en sorte qu'ils puissent se rencontrer dans les occupations ordinaires de la vie, au lieu de ne mettre les jeunes gens des deux sexes en rapport que dans des parties de plaisir et des bals où les convenances
exigent beaucoup trop de restrictions de leur part*. Pour ma part j'espère que les mœurs s'amélio-
(I) Mais quelle que soit mou antipathie pour les bals de nos jours, je m'élonne copcndant ([u'un homme comme Léo Tolstoï
ose soutoiiir que les femmes de son ciilourage (ini mènent leurs
filles au bal, pour leur chercher des maris, ne valent pas mieux,
sous aucun rapport qu'une vieille entremetteuse spt'iculant sur le corps de sa fille de treize ans. H s'ensuit que des enfants ne devraient jamais être éloignées de leur nièro pour être confiées à de telles femmes. (Hvad vi behôva, j,'. 58.)
Ce n'est cependant pas la même chose d'encourag^er un homme câ épouser une fille en à^^e d elre maiiée, ou de vendre une enfant aux instincts sauvaj^es de libertins sans nombre. Celui qui ne sait pas se contenter d'améliorations relatives ne devrait jamais s'occuper de réformes sociales.
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L UYGIENE SEXUELLE
reront par réducation en commun, si celle-ci est Lien comprise par les éducateurs des deux sexes. Dans l'enseignement, on devrait faire une place à la vie sexuelle; cette initiation devrait être proportionnée au degré de développement de l'individu. Tout ce que l'on sait sur ce chapitre profite bien plus quand on Ta appris par une instruction régulière que par des moyens détournés. On devrait
joindre à cet enseignement un cours d'anatomie démontrée sur le cadavre ; à mon avis ce procédé ferait cesser chez beaucoup de jeunes gens celte curiosité qui exerce une si fâcheuse influence.
Il faut, de plus, que dans notre vie de tous les jours, nous soyons plus économes ; et sous ce rapport je ne connais pas de classe qui soit plus fautive que celle des jeunes gens cultivés de Suède.
« Je ne me laisse naturellement manquer de rien », me disait récemment un étudiant qui vivait du travail de son père et croyait être pleinement dans son bon droit. Les dettes universitaires, parfois très importantes, sont en quelque sorte, en Suède, une calamité sociale spécifique dont les efl*ets se répercutent de génération en génération. Sur ce
sujet il y aurait beaucoup de choses à dire sous bien des rapports; je rappelle seulement que les dettes peuvent retarder un mariage, faire durer les fiançailles plus longtemps qu'il ne faut, em-
CONCLUSIONS
pêcher le rapprochement de deux partis qui se convenaient, enfin troubler la paix et la prospérité de bien des maisons *.
Pour que la femme des classes aisées soit mieux
préparée à ses devoirs d'épouse et de mère, elle a besoin avant tout d'une meilleure santé, de plus de force, de plus grands moyens de travail, et qu'on lui apprenne à être moins exigeante pour
son bien-être dans la vie^.
Je ne sais si je m'abuse, mais, pour moi, la question sexuelle est à la fois la racine et la fleur, le commencement et la fin de toute morale. On aurait beau travailler jour et nuit au bonheur de l'humanité, y sacrifier sa vie et sa fortune, il me semble que tous ces efforts seraient vains, si l'on oubliait
OU diminuait l'importance de la vie sexuelle, de cette école toujours rajeunie où les hommes vont puiser les éléments du véritable altruisme \
Vous connaissez tous cette antique parole : « Garde ton cœur avant toutes choses, car c'est lui qui est la source de la vie ». Je voudrais faire une application de cette parole. Puisque toute vie
(1) Dans les ouvrages anglais, on lit des exhortations tendant à empêcher le mariage dans ces conditions, parce que la lutte pour la vie devient toujours plus difficile pour Thoinme et que sa marche, est somme toute, mal assurée. (Comparez Aclon, Beal, etc.)
Dans certains cas, ce conseil serait fort bien placé chez nous.
(2) Comparez Le Travail, déjà cité de Styrbjorn Starke.
(3) Comparez Hdffding. Loc. cit., p. 108 et suivantes.
L HYGIi:XE SEXUELLE
et tout être humain prennent leur source dans un rapport sexuel, ce dernier peut être considéré comme le cœur même de Thumanité. Quand son action
est entravée ou annihilée, tous les membres de
l'humanité s'en ressentent.
Il y a en France une idée fondamentale qui a été traduite par le dicton « cherchez la femme »!... Où est-elle cette créature souvent néfaste, damnée, cette sirène à qui aucune force humaine, aucune volonté ne peut résister ; quel est-il cet élément obscur, mystérieux, dont l'impétuosité ne laisse aucun répit à rhomme, vient troubler ses sens, l'entraîner, l'avilir, en attendant le moment d'achever sa ruine? Ce dicton a été
complète par ces deux mots : « Tue-la. » Il n'y a pas d'autre argument dans Tàme et dans le cœur humains ; tue-la ou tu prépares ta propre ruine *. Eh bien! non, à chaque pas que nous ferons
dans la vie, après chaque difficulté que nous aurons surmontée, chaque fois enfin qu'une marque d'honneur nous aura été témoignée, que notre devise soit autre, qu'elle soit plus vraie et mieux confirmée par la réalité, disons-nous :
L'idéal féminin éternel nous a conduits ici (au ciel).
(1) Comparez Alex. Dumas (ils, Jean Richepin, et différents
auteurs modernes.