LA FÉDÉRATION
L'Académie de médecine de Paris s'est occupée de cette question et a fait un rapport qu'elle a présenté au gouvernement; elle pense que la prostitution est un danger et que la provocation publique, qui est la seule manière par laquelle elle se manifeste ouvertement, peut tomber sous le coup de la loi; elle doit, dit ce rapport, être combattue et réprimée ^ Augagneur fait observer à ce sujet : « Pour que
la prostitution puisse être logiquement qualifiée de déUt, il faut que nos lois énoncent hautement que tout rapport sexuel en dehors du mariage est un délit. Eh bien ! nous le répétons, en dehors d'une législation appuyée sur des lois religieuses, nous ne concevons pas une loi semblable. Qui donc oserait la proposer dans notre état social^? »
Peut-être — je le dis ici en passant — ce sera-
t-il moins impossible à favenir. Il viendra peutêtre un temps où l'étude des questions sociales sera mieux approfondie et où ses enseignements seront mis plus à profit. On pourra alors, en s'appuyant sur des principes de morale et d'anthropologie, proposer des lois qui paraîtraient étranges à l'heure actuelle; on arrivera certainement ainsi à protéger
la vie sexuelle, source de la société, par des ordon-
(1) Prophylaxie publique de la syphilis, par Alfred Fournier. Rapport lait au nom de la Commission, etc. Paris 1887, p. 10 et 11.
(2) Arch, de V anthropologie criminelle, III, n° 15.
216 l'eygiène sexuelle
nances mieux comprises et plus efficaces que les courts paragraphes que comportent nos codes actuels. Alors enfin, la législation répondra d'une
manière plus complète aux exigences de la justice.
Après cette digression, je reviens maintenant à mon sujet. Nous rappelons les termes de prostitution : « légitime » et a tolérée ». S'il fallait prendre dans son sens strict la première de ces éplthètes, il faudrait trouver dans le code des paragraphes qui reconnussent la prostitution comme
une profession admise; or, cela n'est pas le cas en
Suède. Le mot « tolérée » est assez vague, s'il gjcrnifie — ce que pensent beaucoup de gens — que la loi pourrait prohiber et punir la prostitution, mais qu'elle ferme les yeux sur elle, qu'elle la tolère. Cette expression ne nous paraît pas plus exacte que la première ; en effet, la loi suédoise ne contient aucun article qui puisse punir d'une
façon générale des rapports sexuels illégitimes. Il nous semble donc beaucoup plus juste de remplacer ces deux adjectifs par le mot « réglementée ». On peut ensuite rompre une lance contre Vidée qu'il exprime, on sera sûr alors de combattre quelque chose de réel et non pas de simples fantaisies de l'imagination.
Il est indéniable qu'il exlsle une réglementation de la prostitution. Mais je suis forcé de recon-
LA FÉDÉHATION
naître que tant que la prostitution existera, une réglementation sera nécessaire. Je ne voudrais pas me charger d'en établir une qui répondît en môme
temps aux exigences de la morale, de l'hygiène,
de l'ordre public, et de ceux qui y prennent part. Je ne me pose pas davantage en défenseur des mesures ordonnées et exécutées à cet effet à Paris, a Copenhague et à Stockholm ; je veux simplement appeler votre attention sur une certaine particularité.
Toutes les fois que des agglomérations humaines
se concentrent pour fonder une ville, on a reconnu qu'il ne suffit pas d'avoir des tribunaux et de la force armée pour faire respecter Tordre et les lois, mais qu'il est encore besoin d'une police. A cette dernière incombe toute une série de devoirs, et en particulier celui de faire respecter l'ordre sur les places publiques et dans les rues; elle a donc également pour mission de veiller à ce que des courtisanes ne viennent pas troubler la tranquillité publique. Dans ce but, les chefs de la police ont certaines consignes adonner à leurs subordonnés; ils doivent, par exemple, leur spécifier ce que l'on iloit considérer comme désordres capables de provoquer des scandales ; les conséquences que ceux-ci entraînent, etc., et je ne pense pas que qui que ce soit puisse trouver à redire à un règlement de ce
s. RIBBIXG. 13
genre. Mais ce n est pas tout. La majorité da monde croit que la prostitution est un danger public par les maladies qui en sont inséparables ; et, partant de cette manière de voir, la commune s'appuyant sur le paragraphe 24 du règlement concernant la santé publique, a décrété que les femmes
connues pour mener ce genre de vie fussent obligées de par la police à se soumettre, à eertames époques, à l'examen d'un médecin.
C'est là qu'est précisément le point délicat du règlement, et c'est contre cette procédure que la Fédération dirige surtout ses attaques.
A ce point de vue, les amis de la Fédération ont remporté, au parlement anglais, uno victoire aU sujet Je laquelle Wickscli a lieu de se réjouir. Par cette victoire, les malheureuses femmes et filles tléchues n'ont pas le droit d'ôtre en contact avec aucun être humain, en dehors de leurs maîtresses de maison et des individus qui viennent à y entrer par hasard; cette victoire les séquestre dans
les murs de l'établissement oîi cUos vivent et lesy
attache par des chaînes toujours plus puissantes; enfin cotte victoire a pour conséquences que leurs maladies ne sont connues et soignées qu'aussi tard que possible. Ceux qui croient que la suppression de la visite en Angleterre a été une victoire humanitaire, ont besoin d'ôtre renvoyés aux articles bien
LA RÉGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION
connus de la Pall-Mall Gazette qui ont le mieux commenté cette manière de voir; à Londres, en effet, la prostitution avait toujours été libre ; la réglementation avait fait son apparition à un moment donné dans des villes de garnison, mais plus tard, elle en avait été chassée.
Il me paraît clair comme le jour, que si les médecins et la police exigent au nom de la société que tous les angles et tous les recoins d'une maison de joie leur soient montrés et que toutes les femmes leur soient présentées, il est bien évident aussi que cette inspection aura au moins pour résultat de [)ouvoir délivrer et sauver une femme qui serait
retenue par force ou par ruse dans un de ces établissements. Tous les médecins, ceux-là même qui regardent la prostitution d'un tout autre œil que moi, seraient heureux de voir les représentants d'une société philanthropique se ranger à leurs cotés, pour tacher, par des conseils, des renseignements, des exhortations, de procurer aux malheureuses prostituées Toccasion de se relever et de rentrer dans hi vie honnête.
La réglementation de la prostitution.
Des personnes tout aussi chaudes de cœur, tout aussi philanthropes et éclairées, d'autre part plus expérimentées que les membres de la société en
question, se sont prononcées contre toute tentative de répression et proposent d'abandonner le vice
à lui-mL'ine.
Lionel Beale écrit par exemple : « La loi, en ce qui concerne les maladies contagieuses, n'a pas seulement facilité et accéléré le traitement des malades ; elle ne s'est pas contentée d'assurer aux malheureux patients des soins convenables et un traitement plein d'humanité pendant leur maladie; elle a contribvic indirectement à Tamélioration des mœurs. Grâce à son intervention bienfaisante, beaucoup de gens ont échappé à la déchéance complète, à la ruine et à la mort. L'espérance et le travail ont repris rapidement les places qui avaient été momentanément abandonnées par le désespoir et la crainte de devenir toujours plus
misérable *.
On ne peut donc pas nier que le traitement obligatoire des maladies vénériennes et par conséquent des filles publiques soit pour ces dernières une mesure humanitaire. Le fait qu'elles sont trop ignorantes et trop négligentes pour se soigner ellesmêmes ne change rien à la chose. Quand on con-
naîl les troubles que peut déterminor cette alTeclion lorsqu'elle est négligée ; quand on considère qu'elle
(1) Loc. fil., p. "9.
LA RÉGLEMENTATION DE LA PROSTITDTION
peut abréger la vie, entraîner des infirmités, Timpossibilité de se livrer à un travail honnête, une
horrible défiguration, etc., il me paraît impossible de vouloir diminuer l'importance d'une mesure aussi salutaire.
Sur ce sujet, il semble que les membres du congrès et les médecins sont en opposition formelle. Les premiers ont pour principe : « qu'il n'est pas permis de faire quelque chose de mal
pour qu'il en résulte quelque chose de bon » (c'està-dire de soumettre des femmes à l'inspection pour éviter les maladies); les derniers, au contraire, sont pour la plupart d'accord avec la Lancct (20 mars 1886) pour dire « qu'il est parfaitement légitime de faire une bonne action » (c'est-à-dire d'examiner et de prodiguer les soins médicaux à
ceux qui en sont peut-être le moins dignes) même
quand il doit en résulter quelque chose de mauvais (à savoir, que les libertins, sachant que les femmes malades sont soignées, se sentent plus à leur aise dans leur débauche).
A cet avis se range, entre autres, Parkes. Il prétend que la loi anglaise citée plus haut a eu une
innuence favorable à bien d'autres points de vue
encore qu'au point de vue purement médical. Elle a permis de renvoyer dans leurs foyers des femmes qui s'en étaient échappées, de réprimer presque
l'uygiène sexuelle
complètement l'abominable prostitution de Tenfancc, et enfin d'inculquer assez souvent aux malades des hôpitaux un certain sentiment des convenances *.
Cette loi anglaise (contagions diseases acts) a
été plusieurs fois promulguée ; elle le fut pour la première fois en 1864, complètement ou en partie révisée en 18G6, en 1869 et en 1872. Elle na donc certainement pas pu être le résultat d'un coup de maître ou d'une surprise quelconque. Dans les délibérations qui précédèrent sa promulgation, lord Ilolland évaluait le nombre annuel des syphilitiques dans le royaume de la Grande-Bretagne à 1652 000! Bien que ce chiffre soit peut-être exagéré, la mesure prise par le parlement montre que ce dernier considérait cette maladie comme un péril social. Les paragraphes concluants (compulsorey clauses) de cette loi furent rayés en mai 1883 par le parlement qui les repoussa par 182 voix contre 110; ces chiffres montrent que la pluS grande partie du gouvernement se désintéressait de la chose. En 1886, la loi tout entière fut
abrogée.
On m'a reproché, dans différentes criticiues, d'avoir commis de graves erreurs dans les statisti-
(1) A Manml of pralical hi/giene. b" édition. London, 1878, p. 506.
LA RÉGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION 223
qucs indi(|uant les proportions des syphilitiques dans l'armée anglaise ; on a dit que j'avais consi déré tous les soldats atteints de maladies véné riennes comme sy|)hiliti(|ues. Mais ce n'est pas exact. Ce sont au contraire mes censeurs ([ui n'ont
pas compris les chiffres publiés en Angleterre ; ei ce malentendu est d'ailleurs bien excusable chez des gens qui n'ont pas d'instruction médicale. Sous le nom de « primary venereal sore » l'immense majorité des médecins anglais entendent la même chose que sous celui de syphilis primitive, et dans ces derniers temps ils se sont servi aussi de ce
terme.
Dans le travail cité plus haut, Parkes accuse les proportions de 62,8 soldats syphilitiques sur 1000 dans les localités contrôlées et de 10.3 p. 1000 dans celles qui ne le sont pas. Dans les premières, la chaudepisse atteignait la proportion de 115 p. 1000, celle de 111 p. 1000 dans les secondes. Il faut
ajouter que les femmes atteintes de blonnorrhagie ne trouvent pas de places dans les hôpitaux.
Loin de moi Tintention d'exploiter les données des statisticiens pour ou contre Tinspection, mais je désire simplement vous citer les derniers résultats fournis par le département de Tarmée anglaise.
D^aprcs les données officielles que Ton ne sau-
l'uygiéne sexuelle
rait contredire on a soigné dans les hôpitaux militaires, en 1888 :
93,2 hommes sur 1 000 atteints d'accidents primitifs de la
syphilis.
40,2 — — — — secondaires
91,1 — — — de blcnnorrhagie
224,5 hommes sur 1 000 soldats en activité de service.
Pendant l'année entière, l'armée anglaise fournit à ses hôpitaux 18 p. 1000 de ses soldats impropres au service * ! On a prétendu contre moi que les maladies vénériennes étaient traitées en Angleterre absolument comme les autres maladies contagieuses. J'ai déjà dit plus haut combien il était difficile pour ne pas dire impossible qu'il en fut ainsi pour la syphilis. Je dois d'ailleurs ajouter que les lois concernant le traitement administratif des maladies contagieuses étaient loin d'être terminées en Angleterre. A l'heure actuelle môme, le parlement est en possession de projets de lois très importants et fort discutés. On a déjà admis l'isolement de certaines maladies contagieuses
•fébriles (fièvre typhoïde, variole, etc.), mais, pour la syphilis, il me paraît bien difficile de faire quelque chose de semblable. J'ai vu moi-môme des malades atteints des accidents les plus conta-
ct) Lancet, 1889. Juillet 0, p. 76.
LA RÉGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION
lagieux de la syphilis, être soignés dans des polycliniques, et cela sans que le médecin consultant s'occupât lo moins du monde de sa vie de famille ou de la possibilité d'empêcher ce malade de contagionnier ses semblables, sans môme que le médecin ne dît au malade un mot qui pût le renseigner sur son genre de maladie. Enfin je dois dire que les
hôpitaux et les services de vénériens sont en nombre beaucoup trop faible à Londres.
J'ai une très grande estime pour la nation anglaise, et ne suis nullement admirateur des mœurs de Paris et de Bruxelles. Je ne me demande pas si Londres est plus ou moins moral que ces villes; je me permets simplement de rappeler que des
patriotes anglais ont hautement déclaré qu'il n'y
avait pas de villes sur le continent où les jeunes gens fussent autant exposés à la tentation qu'à Londres. J'en appelle à ceux qui ont visite Londres et ont vu celte nuée de prostituées pulluler le soir dans les rues et chercher à attirer par des moyens grossiers les hommes qu'elles rencontrent sur leur chemin.
La capitale anglaise regorge aussi de maisons publiques. En 1864, les statistiques officielles en accusaient 1332. La loi anglaise a été, dans ces derniers temps, jusqu'à punir ceux qui tenaient ces maisons; mais comme l'inviolabilité du a. home »
LUYGIENE SEXUELLE
joue un si grand rôle dans la législation el la vie des Anglais, il est facile de voir qu'il faut que la police ait des motifs exceptionnellement graves
pour inspecter une maison.
D'ailleurs on ne prend pour .ainsi dire aucune mesure coatre Tabus de la prostitution à moins — et c'est le seul cas dans lequel la police intervienne — qu'une femme ayant accosté un homme dans la rue soit dénoncée par lui ; si les preuves fournies contre elles sont irréfutables, elle peut être
condamnéQ.à la prison.
Je ne voudrais cependant pas laisser ignorer à mes auditeurs les opinions contraires qui ont été émises à ce sujet : On peut lire par exemple dans le S('dli(/hetsvnn {lAml des mœurs, titre d'un journal) le passage suivant : « Il est prouvé que la réglementation de la prostitution est un grand
obstacle à toute tentative de salut, parce que l'inscription à la police et Texamen médical sont absolument opposés aux sentiments de pudeur de la femme; or ces sentiments ne sont jamais complètement éteints chez elle, et ces mesures rendent plus difficile encore le relèvement que Ton peut et doit espérer chez toute femme, si déchue qu'elle
soit. »
Mrs J.Butler, une des personnalités dirigeantes de la Fédération éprouve une telle répugnance pour
LA REGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION
toute espèce d'enquête sur l'état sanitaire des femmes, qu'elle accuse ce procédé d'être bestial, inacceptable et nuisible. Mrs Butler est tellement
conséquente avec elle-même qu'elle ne fait sous ce rapport aucune différence entre un homme et une femme. « Toute loi, toute ordonnance, ditelle, qui autorise la police et le médecin à porter une atteinte indécente sur une femme ou un homme qui ont offensé la pudeur, doit être rejetée pour cette raison môme; et tout homme, fût-il un puis-
sant fonctionnaire de l'Etat, qui froisse et déshonore ainsi une femme quelle qu'elle soit, blesse et déshonore par là sa propre mère K »
Je dois avouer que je ne comprends pas très bien ce que Mrs Butler veut dire. Si elle considère tout examen obligatoire comme une atteinte indécente portée à une femme, elle dit une absurdité qui se fait justice elle-même par son exagération. Je comprends parfaitement les idées des amis de la moralité, quand ils s'élèvent contre la visite préventive des femmes légères; mais quand ils étendent la répulsion qu'ils éprouvent à toute enquête obligatoire sur l'état de santé des femmes soupçonnées de maladies vénériennes^ leurs idées me paraissent
aussi injustifiées qu'impraticables dans une société
(l) Fleyvcblad (il Sndliyhcds Fremme^ n" 6, p. 6.
228 L UYGIÈNE SEXUELLE
bourgeoise. Quand la loi a condamné à la prison un homme ou une femme, pour offense à la moralité, il est pourtant évident que le médecin de l'établissement correspondant doit s'enquérir de l'état de santé de son prisonnier, ne fût-ce que pour
décider s'il doit être interné à l'înfirmerîe de la prison ou s'il doit être conduit aux ateliers et aux dortoirs ordinaires.
J'ajoute d'ailleurs que j'ai assisté en Suède et à l'étranger à l'examen de beaucoup de femmes; j'en ai bien rencontré à qui cet examen était désagréable, mais je n'ai jamais entendu dire à aucune d'elles
que ce fut cette mesure qui les empêchât de reprendre le chemin de la vertu.
Je vous soumets ici différentes manières de voir entre lesquelles vous pouvez choisir vous-mêmes. Je vous ai déjà exposé la mienne. Je vous ferai seulement remarquer que tout homme et toute dame du monde qui travaillent à délivrer la prostitution de l'examen obligatoire, doivent bien se
dire qu'il serait injuste qu'ils exigeassent d'une nourrice entrant à leur service un certificat médical attestant qu'elle a été soumise à une visite qu'ils jugent offensante pour une fille de joie. Il est pourtant difficile de nier qu'en général une nourrice non mariée est infiniment au-dessus du niveau moral
d'une fille publique.
LA REGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION
Dans la discussion qui s'est ouverte à ce sujet, et au cours de laquelle les assistants se sont montrés aussi passionnés qu'incompétents, il est un fait que nous constatons avec une véritable joie, c'est que plusieurs auteurs philanthropes ont reconnu la
nécessité de soumettre actuellement les fcninies légères à un examen médicaP.
Si la loi était modifiée en Suède de façon que, chez les femmes, il fût interdit de procéder à toute inspection, nous nous trouverions alors.en présence d'une étrange législation : La loi étant d'avis qu'une foule d'hommes jeunes et célibataires (dont
la plus grande partie est connue pour être chaste) sont un danger public en ce qui concerne les maladies vénériennes, ordonne de les examiner régulièrement. Il faut bien dire qu'au point de vue sanitaire, le public ne voit par là que le beau coté de la chose. Ces revisions n'ont pas lieu le moins du monde pour que les jeunes et nombreuses femmes
qui, dans les villes de gai^nison, ont leurs amants parmi les soldats, puissent avoir ces relations en courant le moins de risques possihles; on ne peut cependant pas nier que ce soit souvent le cas. L'inspection préventive n'est pas aussi largement
(1) Sl>jrbj(irn Slarkc, loc. cit., p. 19. — l'ersoiine, Suar lUl Federalionen. Stockholm, 1888. p. 12 et suivantes. — H. Wester^aard,
Uifcskrift for Ldgor, 4** série, t. XXI, p. 454.
LllYGItNE SEXUELLK
LA REGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION
pratiquée aujourd'hui qu'autrefois; néanmoins les
militaires, les nourrices, les enfants rjui vivent clans des asiles, les vagabonds et les courtisanes y sont soumis. Si la Fédération arrivait à ses fins, cette dernière catégorie d'individus en serait affranchie; il ne peut cependant pas être dans l'esprit de cette assemblée (jue les filles de joie doivent jouir d'un privilège parmi tous les habitants d'un pays,
et qu'elles puissent se soustraire en toute circonstance à la visite. Quand l'autorité compétente est prévenue qu'un individu est soupçonné, pour des raisons sérieuses, de propager des maladies vénériennes d'une façon ou d'une autre, cette personne, homme ou femme, peut être forcée par la loi de se laisser visiter et soigner; et cette loi doit subsister tout entière.
On ne soupçonnera pas le professeur d'économie politi(ïue A. Westergaard d'être trop imbu des doctrines médicales. Dans son travail déjà cité, il a pourtant écrit quebjues phrases (jue l'immense majorité des médecins pourraient approuver. Il fait observer <|ue la visite des femmes est une nécessité au point de vue de l'hygiène, et (|u'en principe ces visites ne sont pas plus ofTensantes pour ces femmes (ju'clles ne le sont pour des soldats ou d'autres hommes. Cet auteur pense que la continuation ou la suppression de cette mesure n'est
pas nécessairement liée à l'attitude (|ue prennent
l'Etat et le public vis-à-vis de la prostitution. On peut punir l'inconduite professionnelle et visiter les filles de joie ; on peut les laisser libres ou les privilégier, à condition qu'elles se soumettent à la visite.
L'idéal, dans un Etat moral, serait, d'après cet auteur, que la prostitution fut punie d'amendes, et que la police surveillât les femmes galantes absolument comme les individus suspects en général. Cette manière de voir n'est pas opposée aux conclusions de l'Académie de médecine do Paris (jui tendent à ce que la provocation publique soit punie et que ladélinijuante soit soumise à un examen obligatoire.
A l'inspection est généralement liée la délivrance d'un certificat de visite indiquant que la personne
en question était saine au moment de l'examen. Ces certificats ont été considérés par beaucoup de moralistes comme immoraux, comme une invitation; elles assurent, disent-ils, à l'homme l'impunité de sa faute. Mais ces papiers ne contiennent rien de semblable, et d'ailleurs ne peuvent rien assurer. C'est une simple indication pour la
police secrète, constatant (|ue la femme visitée n'a momentanément pas besoin d'être conduite dans un hôpital, indication (|ui ne saurait être donnée d'une autre manière.
Au cours dçs discussions qui ont eu lieu à ce
LA RÉGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION
sujet, on a entendu dire de différents côtés que le débauché pouvait hardiment courir de plus grands dangers que ceux qu'il court, et qu'après tout il a
bien mérité la maladie qu'il contracte quelquefois. On oublie dans cette manière de voir les cas où la syphilis a été transmise à des personnes absolument innocentes. En réponse à leurs idées, je vais laisser la parole à la commission de TAcadémie de médecine de Paris :
« Sont-elles ynrritées^ par exemple, ces syphilis
en si grand nombre que les femmes mariées et
honnêtes reçoivent de leur mari, soit que ce mari syphilisé pendant sa vie de garçon se soit présenté prématurément au mariage, soit qu'il ait contracté la maladie après le mariage?
a Sont-elles méritres aussi, ces syphilis en si grand nombre que les nourrices reçoivent de leurs nourrissons, pour les transmettre ensuite soit à
leurs enfants, soit Ti leurs maris ou à d'autres nourrissons ?
« Sont-elles méritées encore, ces syphilis — moins nombreuses à la vérité que les précédentes — que les nourrissons reçoivent de leurs nourrices ?
« Sont-elles méritées, ces syphilis — en nombre infini celles-ci — que les enfants apportent en naissant et qui les tuent pour la plupart?
« Sont-elles méritées enfin toutes ces syphilis
d'origine non vénérienne telles que par exemple celles qui résultent de l'inoculation vaccinale, celles qui frappent les médecins, les élèves en médecine,
les sages-femmes, dans l'exercice de leur profession, celles qui résultent d'un simple contact accidentel, etc. '? »
Ce môme rapport déclare que la syphilis s'est tellement propagée des villes à la campagne, que dans bien des départements le tiers des recrues en sont atteintes.
Je sais parfaitement, et j'ai déjà attire l'attention
sur le fait que des hommes s'abstiennent de rapports illégitimes, par peur de contracter des maladies vénériennes; mais je ne pense pas que le fait de savoir les dangers de contagion plus grands puisse arrêter beaucoup d'hommes, surtout des jeunes gens ou des individus ivres.
Il s'impose à la société un devoir de la plus haute importance : celui de supprimer les motifs de la prostitution et les causes de sa propagation. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, mais j'éviterai de m'y attarder trop longtemps. Il est indiscutable (jue, jusqu'à un certain point, elle est due et entretenue par notre civilisation, ses lois et ses
(1) Prophylaxie publique de la syphilis, \). 7 et 8; Bullelin de
V Académie de médecine ^ 1887, p. 598.
234 l'hygiknk sexuelle
mœurs. Nous nous sommes beaucoup éloignés de la nature, et aujourcriiui nous n'avons pas encore trouvé un modus vivpndi (|ui puisse s'adapter à notre civilisation et à ses exigences. La « lutte pour Texistence » est devenue en partie plus difficile et plus compliquée; d'autre part certaines
jouissances sont devenues plus répandues et plus faciles à se procurer; la jeunesse a hâte de s'attribuer les privilèges de TAge mûr; des séducteurs complaisants essayent de lui persuader ([u'elle n'a pas besoin d'attendre et de chercher à avoir une situation dans la vie, mais qu'elle n'a qu'à poursuivre le but de ses désirs.
Un état de nervosisme se manifeste dans toutes les classes de la société. Tout cela constitue une série de causes qu'il n'est pas facile de déraciner complètement.
Je me crois autorisé h affirmer nettement que la question de la prostitution ne saurait nullement être ramenée à une (juestion de classes, au point de
vue social et politique, comme Wicksell avait
voulu le faire. Il n'est pas vrai que la proslilulicn constitue un empiétement d'une classe sur l'autre'. Wicksell rapporte <jue la Commune de Paris avait chassé la prostitution et que celle-ci ne revint à la
(I) Loc. cit.f p. 37.
LA RlrlGLEMENTATïON DE LX PROSTITUTION 235
surface qu'après la victoire de la bourgeoisie. Il ajoute que, dans les temps de troubles politiques, les passions peuvent s'épancher plus librement*; il persiste néanmoins à croire que la description de la débauche, sous la Commune, a été très exagérée par les écrivains des partis opposés. A la suite des accusations qu'il porte contre moi, je me vois forcé de lui dire (|ue j'ai puisé mes renseignements à des sources de couleurs et d'origines diverses, que j'ai visité Paris peu après la chute de la Commune, et que j'ai eu là des éléments d'information tout à fait précis; j'ai pu notamment me renseigner auprès des malades et sur leur histoire ;
eh bien, m'appuyant sur mon expérience personnelle, je me permets encore aujourd'hui de douter des vertus sexuelles si réputées des communards. Mais, sans parler de la Commune de Paris, j'ai été contredit encore par Wicksell, au sujet de mon opinion sur les rapports de la prostitution avec les diverses classes de la société. Il prétend que ma
manière de penser prouve une i^^norance singulière des statistiques ayant trait ù notre »ujct; cette ignorance le frappe chez, un professeur de médecine <|ui ne connaît pas les statistique» do
(1) La proslilution et l'armée tU' la clt'l)ain:lH' aii^mrtilrn»»! éguleincnt lors de la première révoluli<ui, comme l«»i'x«lr l'invusioii de 1815 et peiidanl les troubles tie 1830 ei de 1848.
îll
236 L'UYGIÈNE SEXUELLE
Parent-Duchàtelet, fruits de patientes recherches
et qui, d'ailleurs, n'ont jamais été démenties *.
Or, les cpithètes comme celles (jue nous venons de mentionner ne sont pas de celles (jue Ton aime à laisser apposer à son nom et (jue Ton accepte de porter devant ses concitoyens. Je vais donc au moins essayer de me dégag^er de cette « ignorance singulière » dont il m'accuse.
•Tout d'abord, je vous dirai (jue j'ai lu Parent- Duchàtelet, il y a plus de vingt ans, et ([ue je suis en mesure de reproduire ici, pour servir à mes expHcations, les tables dressées par lui, sur les causes de la prostitution :
Par suite d'excès do misère, de légèreté et d'autres causes 1441
Maîtresses abandonnées l 425
Perles de parents; renvoyées de la maison paternelle; complètement abandonnées 1 255
Attirées à Paris, puis abandonnées par leurs amants 404
Serviteurs séduits par leurs maîtres, puis congédiés 280
Venues de province pour se cacher ou pour y
chercher secours 280
Pour soutenir des parents pauvres ou malades
(toutes nées à Paris même) 37
Aînées de familles, pour soutenir leurs sœurs ou
des parents éloignés (toutes de Paris) 29
Veuves, pour soutenir leur famille (toutes de Paris) 23-
Total 5 183
(1) Luc. cit., p. 40.
(2) Paretu-Diicliàtel. La Prostitution, etc., 3' édition, t. II, p. 107 et suivantes.
LA RÉGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION 237
En ce qui concerne les occupations, Tétat des
prostituées, au moment de leur inscription, le même auteur donne les résultats suivants :
Couturières, marchandes de nouveautés et professions analogues l î>^0
Marchandes de fruits ou de fleurs S49
Tisseuses 285
Modistes -83
Marchandes de bibelots 98
Artistes ^3
Demoiselles de magasin 7
Sages-femmes 3
Rentières 3
a II semble résulter de ce tableau, dit Parent-Duchàtelet, ([ue la plupart des prostituées proviennent des villes industrielles et commerciales, ces foyers de corruption dont on est oblige d'accuser l'iniluencc néfaste, autant (jue Ton admire leurs autres produits. »
On a encore essayé de se rendre compte par la constatation directe, du degré d'instruction et d'éducation des prostituées ; or, on a constaté que, sur 4 470 femmes nées à Paris et adonnées à la prostitution, 2 332 ne savaient pas écrire du tout, 1780 à peine, enfin 110 savaient assez bien ou bien écrire.
Avant de produire de nouveaux documents, permettez-moi un éclaircissement sur les chiffres que je vous ai cités. Le matériel des recherches qui a servi à Duchâtelet, date du premier tiers de ce
siècle. L'instruction des femmes en France était
LA REGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION
très précaire à cette épo(fue, de sorte qu'on ne peut pas juger d après la calligraphie des prostituées, de la situation ècononii([ue des villes où elles ont été élevées. De plus, le morne auteur fait remanjuer
que la peur des autorités policières les avaient tellement impressionnées, ((u'elles paraissaient plus ignorantes encore (ju'elles ne l'étaient en vérité.
La liste de leurs professions ne prouve pas grand'chose non plus. Elle indique le genre d'occupations qu'avaient les prostituées au moment de leur inscription, et très souvent ne coïncidait-il certainement pas avec l'état auquel elles avaient été destinées et ((u'elles n'eussent pas abandonné si elles n'avaient été séduites. Parent-Duchàtelet fait observer que c'est dans les villes manufacturières que se produit la déchéance morale, et, dans ce cas, ce sont les camarades que l'on doit rendre responsables des écarts.
Nous pourrions relever quelques catégories dans le tableau ci-dessus indiqué, telles, par exemple, que celles des femmes tombées dans la misère par suite de légèreté, celles qui ont été chassées de la maison paternelle, celles qui ont été attirées à Paris puis abandonnées, celles qui sont venues de provmce, etc., où donc est-il dit que ces femmes appartinssent aux basses classes et que leurs amants fussent issus de familles plus élevées, ou bien
qu'elles fussent tenues par ces dernières classes à l'écart, dans cette vallée de misère de la prostitution? Cette statisti(jue peut encore être mal interprétée pour une autre raison.
Voici une jeune fille de bonne famille; elle se livre à son amant <jui lui a promis le mariage. Cet amant l'abandonne plus tard ; elle cherche et, après bien des difiicultés, elle trouve du travail qui lui assure les moyens d'existence dont elle a besoin; un autre individu, (]ui n'a pas plus l'intention de se marier que le premier, lui fait des
avances ; elle se laisse glisser, — déjà entraînée par l'habitude, — sur sa pente primitive — et finalement, se laisse inscrire par la police. Interrogée au sujet de sa position sociale, elle indi(jue les dernières occupations qu'elle avait essayées, et donne pour raison qui l'a engagée à solliciter son inscription, son extrême misère. Ce cas (jui se présente d'ailleurs assez souvent, doit-il être rapporte à un antagonisme entre les classes supérieures et inférieures de la société ?
Un autre auteur s'exprime en ces termes à ce sujet : « Enhn, il faut mentionner, parmi les filles enregistrées, un certain nombre de malheureuses que leur éducation, leur instruction et leur situation sociale auraient dû prémunir contre une fin pareille. Ce sont d'anciennes institutrices, d'an-
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240 l'hygiène SEXUELLR
cienncs maîtresses de piano, de dessin, dont il est facile de refaire l'histoire et de comprendre la douloureuse odyssée. Ce sont d'anciennes actrices ou figurantes de théâtres de Paris ou de province, (|ue la perte de leur voix ou la faillite du directeur, des habitudes de bien-être impossibles à satisfaire désormais, ont jetées dans la prostitution tolérée'. »
Nous pouvons maintenant exposer les statistiques de notre pays ; elles nous donnent les résultats suivants. Le 31 décembre 1871, le nombre de femmes soumises à la visite obligatoire à Stockholm, était de 322. Voici quels étaient la position et l'état de leurs parents :
JournaHers marie';s 04
Ouvriers mariés 102
Paysans et fermiers mariés. ... 23
INcgociants mariés 22
Fabricants mariés 11
Commerçants mariés 15
Matelots mariés 15
Domestiques mariés 4
Fonctionnaires mariés 5
Instituteurs mariés 2
Ofliciers mariés 1 -
Sous-orfîciers mariés 5
Soldats mariés, etc 13
Fonctionnaires de la police mariés. 14
Femmes non mariées 4
Situation des parents inconnue. . 22
Total 322
(1) L. Reiiss. La Prostilutwn. Paris. 1889, p. 22.
LA RÉGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION 241
La statistique correspondante de GôthenbouKg a donné les résultats suivants :
Journaliers mariés 71
Ouvriers mariés 38
Paysans et fermiers mariés. ... 11
Fabricant marié 1
Commerçant marié 1
Propriétaire marié 1
Sous-oITiciers mariés 3
Soldats mariés, etc 18
Matelots mariés i2
Domestique marié 1
Fonctionnaire delà police marié. . 1
Femmes non mariées 13
Situation des parents inconnue . . 4
Total 175
Kullberg prélend que la misère, indiquée souvent par les femmes comme cause de leur chute, n'est que bien rarement Tunique motif. Entre autres preuves, il rappelle qu'à Golhenbourg la police a été souvent obligée d'arrêter des jeunes filles de treize à dix-sept ans, qui menaient joyeuse vie. La plupart de ces enfants avaient leur existence assurée chez leurs parents dont un grand
nombre vivaient dans de très bonnes conditions économiques '.
Je peux encore reproduire les opinions d'auteurs étrangers, sur les causes de la prostitution. « La
(1) Kullberg:. Ont prostitulionen, etc., Sv. Lllk. Sàllsk. Mya liafidl. Ser. II. Delon V, 1.
s. RIBBING. 14
•VSS^
T. IIYGIKNE SKXUELLE
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vanité, Tivresse des sens, ravidité, l'amour du luxe, le malheur et la faim conduisent à la prostitution * ou bien « la inisère, le manque d'éducation, l'absence de soutien peuvent être quelquefois les causes principales de la prostitution, et le fruit des péchés de Lien des courtisanes servir au soutien de leur famille; mais les mobiles bien plus fréquents et bien plus importants que les précédents sont les défauts et les faiblesses de caractère,
la légèreté, la sensualité, le manque de domination sur soi-même et de force morale — non pas la pauvreté honnête, discrète, mais celle qui s'affiche, qui est avide de plaisirs, de faste et de volupté ^
Je puis encore citer les paroles d'un auteur qui, • pendant de longues années, a eu l'occasion d'étudier de près la prostitution. Cet auteur déclare que
la forme des relations illégitimes s^est complètement modifiée à Paris depuis quelques dizaines d'années. Il prétend que « la grisette a disparu et qu'elle s'est fondue avec l'insoumise \
« La femme entretenue, telle qu'on la comprenait autrefois n'existe plus. Le proxénétisme est devenue une industrie presque avouée ^ »
(1) Acton. Loc. cîLi p. 216.
(2) Oestetlen. Hygiène, 1876, p. 748.
(3) Loc. cil., \). 23.
(4) Cai'lier. Les Deux Proslitulions. Paris, 1887, p. 21. Je ne
LA RÉGLEMENTATION DE LA i'ROSTITUTION 243
Le môme auteur retrace de la façon suivante l'odyssée d'une fille, depuis son entrée dans la vie
jusqu'à sa chute :
« Les bals de barrière et les bals des grands quartiers de l'intérieur de Paris sont les uns ût les autres dangereux pour la moralité publique ; mais leurs dangers sont différents. C'est toujours dans les bals de barrière que débute la jeune ouvrière; attirée d'abord par les plaisirs de la danse, elle
fréquente ces établissements dès l'âge de quinze ans, le plus souvent à l'insu de sa famille ou de ses patrons. C'est là qu'elle rencontre son premier amant.
« Lorsque, de chute en chute, elle sera arrivée à abandonner la maison paternelle et l'atelier, lorsque les exhortations et les exigences de son séducteur
l'auront amenée à rompre ouvertement avec les habitudes de famille et de travail, pour se livrer plus hicrativementà l'inconduite, la danse alors ne sera plus un plaisir mais un métier. Elle désertera les bals de barrière pour ceux à la mode dans l'intérieur de Paris, qui ne sont plus aujourd'hui qu'une exposition de marchandise vivante, qu'un marché
public do prostitution oii les prix se débattent
saurais trop recommander à tous ceux (|ui s'occupent de la prostitution de lire cet ouvraije et ceux de ce genre ([ui reposent sur une expérienct; positive.
LUYGIKNK SEXUa^U:
Ui
comme dans une halle, marclu' iraulanl mitnix approvisionné qu'il a la vogue, que ce* pelils messieurs appartenant à la huule classe de la société l'ont adopté et y viennent plus nombreux *. ••
« L'idée généralement répandue que les geiis
riches débauchent les jeunes (nivri(îres et colle que le proxénétisme est excluMvenient pratiqué au bénéfice des classes aisée-s Je la sociéW sont des idées fausses.
« Maxime du Camp, dans son < Paris »p raconte que sous le rùgne de Louis-l^hilippe» à une réunion
de la société secrète des Saisons, un liomme proposa une ron5«!ription |K>ur lu prostitution, unique moyen, cli»ait-il, d'i^vitorque lc^8 ^«julca Glles |Miuvrc» âervi8â4jnt siu plaisir «le^ riches. Un auditeur repoussa cette motion et motiva ainsi son opposition : < Les riehi^s n*ont quo nos restes, nous le « savons tous '. -
• Quatre-vingt-dix viols sur ^oent iléfértsàlsijuS'
tico ont pour siutcurmlc^ artisant» ou des ouvrions*. » «< C^esl aud^i au bénéfice* <lo la cla?»«e ouvrière que so produiront le plus souvent les premièrces excitations à la débauche. »
(I) /.PC. Çtt.y ^ ^
<2| ilùUù fèitûMt tml «Irwiiuc nu dtctuii ilnnsi lu nKUiili* ilr^
oa\ricr3i |Nirt9ion$; on In <iIi< %oli^iè«f» t\mmê on %^t l« l«»e «-t le r«it« qii6 in €04|«etieB k U iiiotle 4épèôieiil.
(3) L9C. cSin p. )s.
u n^ifijiKXTATiox m: lx vnmmvncn St5
« Ce sont des couturières ou des blancliisscuses qui livrent parfois mtHnc à Tuide de violences leurs jeunes apprenties aux amis de leurs amants quel* quefois h leurs amants eux-mêmes'.»
Un autre auteur fnnr.^is êcnl à ee î<ujVI : « Le monsieur riche» » que la lê{;rende met à l'origine do la chute des filles du peuple, n existe pa^, ou du moins n'existe pas souvent, comme le faitol>server très justement Maxime du Camp. La fille du peuple tombe par le peupir. Ce sont ses pareils^ des ou-vriors comme elle, qui ont I etrenne de sa beauté
el de sa viii'inilé'.
•le ne puis omettre de citer un auteur, bien que se» idées favorables i\ Wickî«ell, soient en partie opposées aux miennes, .\ujragneur piM}tend que qualre-vinglM|uin}:e pour cent de.^ prostituées sont issues deïih9H.H<*H classes du peuple; pourtant il ne fait pas delà prostitution exclusiv4>ment une question de triasses, et il fait intervenir di>â causes mO'
rîilc«. Voi<!i SCS paroles :
« Lu prostitution r>l l'alioutiA.sant fiital <le la misV'ro, lU* la niisôn^ morale eomun; «le la misère maternelle. La plupart Av.s pn>stituées sont mvs ;i la pnkstitulion en même tmnpx quTi la puberlr. Leur sens moral, sii tant l*2^( iju'on ait jamais essayé de
(1) L<K. ci/.» p. 39.
If.
le réveiller, s'est fait sans secousse à leur situation. Elles se sont prostituées sans regrets et sans honte. Elles sont sorties de la société honnête et morale, sans se douter presque de son existence, sans le désir d'y entrer jamais. Il leur a manqué, pour devenir d'honnêtes femmes, les enseignements de la vertu, les exemples de leurs proches, la surveillance soupçonneuse de leurs mères et le bien-être matériel*.
Wicksell essaye de faire une grande différence entre les femmes séduites et les prostituées ; il s'efforce de nous persuader que c'est la pauvreté qui empêche les séducteurs d'épouser celles qu'ils ont séduites ^
Si cela est vrai dans un petit nombre de cas, ce
n'est pourtant pas là le point le plus important dans ce qui nous occupe. Une femme séduite, puis abandonnée, se prostitue facilement; trop souvent son amant n'a nullement l'intention de se marier avec elle, mais préfère la voir fille publique, pour pouvoir gruger ses revenus. Wicksell a complètement méconnu une classe d'individus que l'on appelle des « Alphonses » ou des « Louis » ; il a laissé de côté cette horde de souteneurs, dépeinte par les chroniqueurs, les écrivains voyageurs, et les moralistes, qui préfèrent la vie facile des
(1) Loc. cit.
(2) Loc. cit., p. 41.
LA REGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION
parasites de la prostitution à un travail honorable .
Nous croyons avoir prouvé que la classe ouvrière n'est pas innocente de la corruption des mœurs. Il me reste encore à dire que des filles appartenant à des familles cultivées et fortunées peuYcnt également tomber dans la prostitution.
J'ai parcouru, en dehors des statistiques tirées des annales de la prostitution officielle contrôlée, les comptes rendus annuels, les congrès des maisons de secours, des sociétés philanthropiques, etc. Dans leurs rapports et leurs registres, il n'est pas rare de voir que leurs protégées étaient filles de pasteurs, d'officiers, de médecins, de négociants,
etc.. Ce qui précipite ces filles dans leur chute de plus en plus profonde, c'est qu'elles écoutent d'abord les protestations d'un solliciteur appartenant à l'école de Wicksell, qui ne leur parle que des douceurs de l'amour, sans parler de ses responsabilités. Quand, plus tard, il a abandonné sa maîtresse, celle-ci tombe de plus en plus bas. Wicksell a donc tort quand il prétend que ce n'est qu'exceptionnellement que les femmes des classes élevées tombent, et il n'est pas plus juste de vouloir faire provenir cette chute d'une perversion sexuelle et d'excès de misère K Gela peut bien être
(1) Loc. cit. y p. 40.
"^yfv
quelquefois le chemin qui y mène, mais le plus souvent les femmes tombent parce qu'elles ont
oublié les principes de légalilé et de morale qui
doivent diriger la vie sexuelle»
J'ajouterai d'ailleurs que si les femmes inscrites à tel ou tel endroit par la police, étaient exclusivement issues de familles pauvres, cela ne prouverait pas qu'il en fût de m^^me de l'immense quantité de prostituées cachées, dont la destinée n'est en partie connue que par les tentatives philan-
thropicjues de ceux qui cherchent h sauver toutes les femmes tombées.
Il ne me paraît pas invraisemblable que dans les nations germaniques où la femme jouit, en toute occasion, d'une liberté plus grande, les filles des classes fortunées courent plus de risques qu'en France par exemple, où l'éducation claustrale, les
mariages précoces d'après le choix des parents, etc., sont à la mode dans la bourgeoisie*.
Il résulte de l'expérience que j'ai acquise depuis de longues années, (jue beaucoup d'opinions émises à ce sujet par Wicksell sont erronées. Les torts des classes aisées sont déjà bien assez grands vis-àvis des classes pauvres, pour qu'on ne les grossisse
(1) Tous les oralistes ft notamment ceux de ce pays euxmêmes nous (lisent que la fidélité dans le inaria{j;e est moins grande en France que dans les })euples i^rennaniques.
LA RÉGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION 249
pas de considérations injustifiées. On ne se sert de tels procédés que quand on a l'idée de pouvoir provoquer une agitation quelconque*.
Celui (jul considère de plus près Tétat actuel de la société, reconnaîtra facilement (jue la prostitution a pris une déplorable extension et ((u'elle s'est solidement enracinée. Si l'on étudie en même temps l'histoire des mœurs nationales, la vie sexuelle dans ses détails ethnographi(jues, etc., on reconnaîtra, si l'on veut èlre consciencieux, que malqrè la U(jilimiiv de )ios drsirs, un tel fléau social ne peut disparaître par enchantement, au moyen delà création ou de la suppression de quel(|ues paragraphes du code. Mais, pour ma part, je ne comprends pas ce qu'il peut y avoir d'immoral à vouloir seulement amoindrir le mal, et je ne vois pas en quoi
cela peut ressembler à une ca[)ilulation devant le vice.
On a reconnu à la loi le devoir de lutter contre la séduction et la corruption, et d'éviter le scandale public. L'autorité qui doit se charger de ces
(1) Il y a encore bien d'autres assertions dans Touvrage déjà plusieurs l'ois cité de Wicksell, qui demanderaient à être vérifiées de plus près. Il prétend par exemple que, parmi les femmes des
classes ékîvées seules, on rencontre véritablement la monogamie;
c'est évidtMTiinent une calomnie. Je ne pense pas que les femmes
et les hommes, fort heureusement nombreux, qui appartiennent à
la classe ouvrière et «jui vivent honnêleinent soient tiès reconnaissants à iM. Wicksell de ses aflirmations.
L llYiilKNE SEXUELLE
fonctions est la police; non pas une police arbitraire sans contrôle, mais une police qui soit soumise à l'autorité des tribunaux.
Il résulte de la nature même des choses que c'est Texpérience et l'habitude qui doivent faire discerner les actes pouvant être considérés comme
troublant Tordre sur la voie puhliquo. II faut que les autorités sachent choisir avec tact le moment d'agir; mais toute espèce de « pouvoir discrétionnaire », comme l^ismarck le proposait au sujet de l'application des lois de mai, doit être rejeté ici, si l'on ne veut pas mettre en jeu le maintien de Tordre public.
Des hommes compétents et expérimentés ont proposé d'établir dans les grandes villes, en dehors de la police d'ordre, une police des mœurs^ indépendante de la précédente, comme de la police détective, et ayant pour fonctions d'éviter les scan'dales publics, de préserver la santé du peuple, et d'assurer la liberté et la vie de celui qu'un moment
(l'oubli OU d'ivresse aurait poussé dans une maison
(1) « Lu jfu liesse (11' notre poiij>le est |>rovo«|uéo «le lu façon la
plus déplorable, car la prostitiilioii se lenconlre à tous les coins
de rues. Si ennemi <|ue l'on soit des lèi^lements de police, on a
pourtant le droit d'exi^'or (jue le système actuel avec sa provocalion et sa cornipticii soit cliang»'*... On u prétendu «pie notre orga- .nisation policière était suflisanle à cet éj^^ard ; elle ne l'a jamais prouvé. Dans aucun pays d'Europe la prostitution ne se montre avec autant d'eirronierie qu'en Anj^leteire ». Parkes. Loc. cit., p. 502.
LA RÉGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION 251
mal famée. Elle doit encore défendre les familles contre l'usure de celles qui spéculent sur le vice; préserver la jeunesssc de la provocation publicjue, ramener à leurs parents les enfants dont les sentiments précoces les auraient éloignés, détruire les images obscènes, punir leur vente et leur propagation, faire disparaître la pédérastie et les vices ' inavouables, etc.'. A tous ces devoirs, je voudrais ajouter celui de soigner convenablement les malades incurables, les idiots et les aliénés (jui, sans cela, deviennent la proie de la prostitution.
Si quelqu'un voulant mettre nos opinions à l'épreuve, demandait à un médecin (juel système
il préférerait voir employer si une personne chère
à son cu'ur tombait dans la prostitution, la réponse de ce médecin ne serait pas douteuse : il serait fort reconnaissant envers une police de mœurs qui l'aiderait à faire une enquête, à sauver cette personne, ou tout au moins à la préserver contre les maladies les plus graves.
En vertu d une mesure mise en prati(jue tout
récemment à. Christiania, la prophylaxie de la syphilis a été confiée à une commission sanitaire ; mais on ne peut considérer cette mesure que comme applicable dans une ville de moyenne
(1) Carlier. Loc. cit., p. 493.
L^flYGlÈNE SEXUKLLE
LA RÉGLEMFCNTATION DE LA PROSTITUTION
importance. Il est cependant étrange que Ton
veuille rejeter l'aclion directe de la police et du
médecin de la police, quand on est linalement forcé de maintenir l'obligation de la visite pour tous les individus suspects.
Je crois <|ue les mesures de ce genre auront Tassentimcnt de la plus grande partie du public; leur exécution doit être confiée, le cas échéant, à des fonctionnaires spéciaux. Si l'une ou l'autre de
ces mesures doit déplaire à quelques membres de la Fédération, il n'en sera certainement pas de môme pour tous.
Je ne puis admettre que l'existence d'une police des mœurs réglementée ait le sens d'une déclaration dans laquelle on reconnaîtrait la nécessité constante pour Thomme de satisfaire ses sens, par tous les moyens possibles. On est bien forcé de reconnaître que la débauche existe, et comme il est impossible de la faire disparaître d'emblée, on doit essayer do parer à ses inconvénients et de restreindre ses moyens de séduction.
Bien qu'on se soit peut-être déjà rendu compte que la police des mœurs a manqué dans bien des cas à ses devoirs, il me paraît excessif d'affirmer, avec Yves Guyot *, qu'elle ne vaut rien et qu'elle
(1) Eli inliuf i sedh'ghelsfragan of svenska gvinnor. Stockholm, 1887, p. 9.
est morte au point de vue civique. Son organisation extérieure peut être considérée comme un
détail de technique administrative. Mais le principe môme de cette organisation me paraît avoir été parfaitement compris par Carlier, quand il dit que cette police ne peut être convenablement exercée, à tous les points de vue, par des gardiens de la paix ordinaires, pas plus que par des individus condamnés pour délits graves et embauchés dans la police secrète. A cette opinion, se range également Westergaard * qui demande que ce personnel soit choisi avec grand soin et bien rétribué.
La Commission de l'Académie de médecine, dont nous avons parlé, condamne ^ le système actuel de contrôle de la prostitution. Elle fait remarquer (lue le relâchement qui s'est produit dans Texécutiondeces mesures (relâchement dû aux atteintes réitérées portées à l'autorité de la police) a été cause que la prostitution a pris une extension inconnue jusqu'alors. Cette même Commission, nous le savons, propose de considérer comme délit toute provocation publique. C'est au législateur à
fixer la peine correspondant à ce délit ; mais le
médecin demande, dit le rapport^ Tautorisation
(1) Revue de morale progressive. Dec. 1888.
(2) Loc. cit., p. 23, 27.
s. RIBDING. 15
LA REGLEMENTATION DE LA PROSTITUTION
d'examiner la délinquante et, le cas échéant, réclame le droit et môme le devoir de la soigner'. Là majorité des membres de cette Comission n'ont voulu entendre parler d'aucune sorte d'autorisation
à accorder aux femmes visitées, de laisser reconnaître leur commerce et leurs intentions ".
Chez les auteurs qui regardent la prostitution comme nécessaire et qui trouvent parfaitement justifiées les lois d'exceptions qui sont faites pour la réglementer, chez ces auteurs, dis-je, on trouve quelquefois des pensées humanitaires exprimées
avec tant de force que les amis de la moralité
doivent en être eux-mêmes particulièrement touchés. Ainsi Augagneur a proposé une loi défendant la prostitution aux jeunes filles mineures. Si ce cas se présentait , la délinquante devrait être internée pendant deux ans, et, s'il y avait récidive, jusqu'à sa majorité, dans une maison de correction. Puis, ces maisons pourraient se
mettre en rapport avec des établissements philanthropiques se chargeant spécialement de ces malheureuses. Augagneur prétend que cette façon de procéder diminuerait considérablement le nombre des prostituées. « Quand une femme ne s'est pas prostituée avant vingt et un ans, dit-il,
(1) Loc. cit.^ p. 19.
(2) Loc. cit. y p. 31.
elle ne se prostitue pas plus tard » ; et cette loi frapperait justement la forme la plus abominable, la prostitution des filles encore toutes jeunes, qui est devenue si fréquente de nos jours.
Réceniment on a vu plusieurs auteurs, dont un certain nombre étaient indiscutablement poussés par des idées philanthropiques, proposer de circonscrire la prostitution dans des locaux spéciaux, dits maisons do joir.
Je puis, à ce sujet, communiquer un passage dont le sens est celui-ci * :
tt Elles (les maisons de joie) ne touchent que bien peu la sécurité et la morale publiques, alors que grâce à elles la prostitution, les outrages aux convenances, la corruption d'hommes et de jeunes filles sont empêchés ou du moins bien diminués. Les femmes qui s'y trouvent terminent beaucoup moins souvent leur existence par des crimes, des
concubinages, le suicide, que les prostituées qui travaillent pour leur compte, et cela parce que leur existence est assurée. L'expérience montre que ce sont précisément les filles en maisons qui reprennent quelquefois une vie morale et qui rentrent dans la société convenable.
i< Les criminels qui trouvent si facilement le
(1) D'après la Real-Encyclopœdie dcr med. Wissenschi, t. IX.
•iiiw
meilleur appui et la retraite la plus sûre dans la prostitution privée peuvent, par suite de l'existence des établissements publics, être retrouvés plus facilement. Enfin, grâce à cette organisation, on arrive à Tenrayement relativement le plus efficace de la syphilis, parce que la visite médicale des femmes est rendue plus facile, et que les filles qui
V habitent étant dans de meilleures conditions matérielles et acquérant l'expérience et des connaissances spéciales, savent mieux se préserver de la contagion. Or ces précautions ne peuvent pas être prises par les filles de trottoirs qui sont dans une situation plus précaire, qui sont moins instruites et qui travaillent pour leur compte ; celles-là
sont poussées par la nécessité à se donner pour de l'argent au premier venu. »
Dans le travail cité plus haut, Westergaard dit que de deux maux il préfère le moindre, les bordels publics aux filles galantes disséminées parmi les habitants des villes; et surtout parce que, dans ce dernier cas, leur dangereuse influence se fait
bien plus sentir sur les familles qui vivent dans leur voisinage. Au point de vue théorique, on ne peut pas dire que ce soit absolument faux. Mais le professeur Westergaard reconnaît parfaitement qu'à côté des maisons de joie il existe un grand nombre de prostituées particulières qui se livrent à
LA RÉGLEMENTATION DE LA PROSTITUTTON
leur commerce pour leur compte. Comme on ne peut pas arriver au but proposé par le moyen indiqué plus haut, il me paraît donc contre-indiqué de reconnaître à la prostitution une certaine légalité qui est elle-môme inséparable de l'existence des maisons publiques. Cependant depuis que je pratique la médecine, j'ai toujours été, en m'ap-
puyant sur la loi suédoise, l'adversaire de ces établissements, môme à l'époque où la plupart des médecins les défendaient bien plus sérieusement qu'aujourd'hui.
Une opinion émise par la société des médecins finlandais mérite à notre avis d'être mieux connue: « On ne peut cependant pas nier que des mesures administratives directes peuvent contribuer à améliorer l'état de choses actuel, de même que, mal comprises, elles peuvent faciliter les rapports sexuels illégitimes, ou même les provoquer et les rendre plus fréquents encore. Dans la façon d'établir et de juger les mesures tendant à empêcher la propagation de la syphilis, il ne faut jamais perdre ces considérations de vue, et on doit leur accorder toute l'importance qu'elles méritent. Pour la même raison, Tinstallalion de maisons de prostitution étroitement surveillées, que l'on considère généralement comme le moyen le plus efficace et le plus pratique pour enrayer les inconvénients de
la prostitution, ne saurait être approuvée, même quand on se place à un point de vue purement hygiénique, sans compter les autres considérations qui
peuvent faire réfléchir à leur égard. On peut être certain en effet que ces établissements, par leur accès facile, les attraits qu'ils présentent, contribueront à augmenter les rapports illégitimes, à rendre la débauche plus générale ; et ces résultats défavorables l'emporteront de beaucoup sur l'avantage qui consisterait à pouvoir exercer une surveillance plus active sur une partie des prostituées *.
Il me paraît, à moi aussi, plus recommandable de parfaire la loi suédoise en la basant sur les considérations précédentes, que de rayer les paragraphes qui interdisent l'installation des maisons publiques.
A ceux qui ne voient dans la prostitution qu'un
instinct naturel contenu, modéré par certains artifices de la société, je rappellerai que cette prostitution prépare les vices contre nature, qu'elle les provoque et les entretient*, enfin qu'elle compte pour alliés les criminels et les autres ennemis de' la société.
(1) « lietaiikaiule a^àlvet till finska lakaresalL^kapet » fil p. 30.
(2) « La pédt'iaslie et la prostitution féminine sont au fond un seul tout. » (Carlier. Loc. cit., p. 467.)