L'ANKYLOSTOMIASE DES MINEURS
Dans rhygiène des maladies précédentes, nous avons vu apparaître l'hygiène communautaire, celle qui s^inspire de l'intérêt de tous. Nous n'avons pas encore rencontré celle qui ne s'adresse qu'à un ^oupe déterminé dans la communauté, et dont ce groupe peut et doit se préoccuper seul, c'est-à-dire qu'au lieu des maladies générales que nous venons d'apprendre à connaître, nous allons rencontrer des maladies spéciales à certaines catégories d'individus qui y sont particulièrement sujets en raison de leurs fonctions, parce qu'ils exercent un métier commun» La lutte à engager contre ces maladies prend alors un caractère particulier, dont l'Ankylostomiase ou anémie des mineurs nous fournit le meilleur exemple.
L'ankylostomiase, caractérisée par la présence dans rintestin et surtout dans le duodénum du malade d'un petit ver nématode, l'ankylostome duodénal, est une maladie endémique, extrêmement répandue
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dans certaines régions, par exemple chez les nègres du centre de l'Afrique, du Soudan, de TEgypte. On la trouve aussi aux Antilles, au Brésil, et dans leê régions intertropicales : elle frappe à peu près tout le monde. Elle est heureusement très peu meurtrière, et leâ habitants de ces contrées la portent même assez vaillamment, sans présenter l'anémie dont elle s'accompagne dans des régions plus froides.
Car on en trouve aussi dans les contrées méridionales de l'Europe, et en Italie dans la population ouvrière employée aux travaux des solfatares dans le Sud, des rizières en Lombardie. Des ouvriers lombards ont communiqué le parasite à tous les travailleurs réunis au Saint-Gothard pour le percement du tunnel, et ceux-ci en se dispersant l'ont reporté chez eux. Mais à mesure que la maladie avance vers le Nord, elle perd un peu de ses caractères. Elle devient un peu plus grave et se traduit par de plus longues incapacités de travail. En même temps, elle limite son champ d'action, et, au lieu d'attaquer indistinctementj au hasard de la contagion, tous les habitants, elle manifeste une préférence presque exclusive pour les hommes qui pratiquent certains métiers, surtout ceux qui vivent habituellement dans un endroit chaud et humide, par exemple les briquetiers, ou encore les mineurs. On la rencontre dans on grand nombre de houillères françaises, à Saint- Etienne, à Anzin, à Valenciennes : elle est surtout très répandue dans le bassin de Liège, où on l'a constatée pour la première fois en i884 : elle n'avait mis que 5 ans pour venir du Saint-Gothard, en 1879. Elle a progressé silencieusement jusqu'en 1896, moment
ne figurait pas l'ankylostomiase, vivaient sans s'en préoccuper.
Je me trompe pourtant, car il existe un avis du Conseil supérieur d'hygiène publique, rattaché au ministère de l'agriculture et des travaux publics de Belgique^, avis daté du 25 mai 1899, et qui, tablant sur la connaissance incomplète encore que l'on avait à ce moment des propriétés et des mœurs de l'ankylostome, indique des mesures de prophylaxie. Il suffit de passer ces mesures en revue pour voir combien elles sont inexécutables. Il est bien entendu que la critique que je suis obligé d'en faire ne vise pas du tout les membres de la Commission qui les a proposées. Tous ont fait de leur mieux, avec les documents qu'on avait alors, et en se plaçant au point de vue que peut avoir un Comité officiel placé très haut^ avec des attributions très vastes, et tout naturellement enclin à faire de Thygiène générale et autoritaire. Il n'est pas sans intérêt de montrer que, dans quelques cas au moins, cette hygiène administrative est tout à fait impuissante, et que des groupes sociaux, agissant avec le même plan, mais avec de tout autres préoccupations, peuvent aboutir où elle a échoué. Tel est le cas pour l'ankylostomiase.
Tout moyen d'hygiène, appliqué à la prophylaxie d'une maladie contagieuse, doit tenir compte des
* Remarquons, à leur élo^e, que nos voisins n'ont pas eu comme nous l'idée de rattacher Thygiène au ministère de Tintérieur et de lui donner par là un caractère politique.
mine abandonnée par ses ouvriers malades reste encore contagieuse par les excréments qu'ils y ont déposés. Y introduire des ouvriers valides, c'est travailler à l'extension de la maladie. Le danger de ce côté diminue, il est vrai, avec le temps, attendu que les larves qui n'ont pas pu retrouver un intestin humain pour y faire leur évolution sont destinées à périr. Mais il leur faut pour cela un certain temps, variable sans doute suivant les cas, et inconnu. La désinfection d'une mine exige donc un chômage complet, dont la durée est ignorée. C'est dire quecette mesure de préservation est irréalisable.
Il en est une autre qui Test presque autant, c'est l'établissement de « latrines souterraines suffisamment multipliées et rendues aussi facilement accessibles qu'on pourra, placées au besoin dans des encoches au voisinage le plus rapproché des tailles, à l'endroit où se fait le chargement des berlaines » ou wagonnets. Nombreuses sont les mines où les filons de houille n'ont que 4o à 60 centimètres d'épaisseur et où le mineur doit se traîner sur le ventre ou sur le dos pour atteindre le point de taille, c'est-à-dire le point où son pic peut atteindre le charbon.
« Voit-on bien, dit Herman *, la possibilité d'éta- « blir des latrines mobiles — avec ou sans tourbe — « dans de pareilles crevasses ? En admettant même que « l'on taille une encoche dans le rocher pour y loger « le baquet, comment fera-t-on pour lui assurer un « entretien convenable ? D'autre part, supposons « qu'on établisse des latrines mobiles aux têtes des
* La prophylaxie de Tanki/lostomiasef Liège, 1900. •
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de départ un détail de la physiologie du parasite qu^il s'agit de combattre.
De plus, une partie de ces prescriptions était inexécutable. Une autre, bonne, se traduisait par des recommandations et une sujétion que dans Tétat actuel de la société, les ouvriers n'accepteront jamais d'un patrou ou d'un Conseil d'hygiène, mais qu'ils sont très capables d'accepter de camarades, d'égaux, ou d'un groupement corporatif, ou coopératif, chargé par eux-mêmes de veiller sur leurs intérêts. Et voici, dans ce que j'appellerai une maladie ouvrière, l'intervention toute naturelle des groupements ouvriers. La logique les appelait sur ce terrain et ils sont intervenus. Voyons ce qu'ils ont fait et ce qui leur reste à faire.
On leur doit d'abord d'avoir réveillé cette question de l'ankylostomiase, qui dormait. Nous avons vu pourquoi les compagnies minières et leurs médecins faisaient volontairement ou involontairement le silence autour d'elle. Comme toujours en pareil cas, comme pour la syphilis, la tuberculose, pour ne citer que deux maladies que nous rencontrerons dans la suite de ces études, la maladie profitait de cette inaction pour étendre ses ravages. Ce sont les coopératives ouvrières qui les premières ont signalé le péril, et commencé l'œuvre de résistance. Il convient de les louer de cela, et c'est une grande leçon qu'elles ont donnée à la société tout entière en montrant, dans
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un cas particulier, que Tintérêt des prolétaires n'est en bonnes mains que lorsque ceux-ci s'en occupent eux-mêmes. Je ne vois pas vraiment l'avantage qu^avait la société à ancrer dans leur esprit cette .conviction.
Qui est-ce qui a mis en mouvement la Coopérative socialiste de Liège, la Populaire, qui a commencé la lutte sur ce terrain nouveau ? Des meneurs, diront les gens à vues superficielles. Non ! Des faits. Cette Coopérative compte un grand nombre de mineurs. Elle paie les frais de maladie de ses membres. Ses livres de caisse lui ont appris que dans certaines mines, la proportion de malades était plus grande que dans d'autres, et que dans ces mines, le nombre des jours de maladies allait en augmentant. Surpris de ce fait, ils ont voulu voir, ils ont vu, et dès que les malades ont été visités non par les médecins des Compagnies, mais par des médecins de la Coopérative, le mal est apparu dans toute son intensité, et il a fallu se préoccuper de le guérir.
On voit par quelle logique une association ouvrière a été conduite sur le terrain de l'hygiène, où il faut se féliciter de la voir apparaître : elle est en effet autrement armée que ses membres pour y évoluer à l'aise. Isolé, le malade est ignorant, impuissant, et se résigne. Il n'a en outre aucun intérêt à ne pas contagionner son voisin. Au contraire, même ! pourrait-on dire : et nombreux sont par exemple les
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s'inspirant toutes de Tintérêt d'une association, d'une coopérative, d'une communauté, et servant par là l'intérêt de tous, une telle société, disons-nous, serait très différente de la société actuelle. Je ne dis pas qu'elle serait parfaite : il n'y aura jamais de société parfaite, et on aura toujours le droit de songer à Taméliorer. Mais le mal physique y serait plus rare, et aussi le mal moral. Ce serait Téternel honneur du monde ouvrier d'avoir inauguré une communauté pareille, et on ne saurait rêver un meilleur terrain pour cette implantation nouvelle que celui de l'hygiène, parce que les bienfaits de l'entente mutuelle et de l'harmonie dans l'effort s'y traduisent immédiatement par des signes palpables, la diminution dans la morbidité et dans la mortalité.
A cette mesure de prophylaxie de l'ankylostomiase^ il faudrait en ajouter une autre, qui s'inspire aussi de notions purement scientifiques, mais qui sort du terrain sur lequel elle est née, et peut servir d'argument à l'appui de ce que nous venons de dire sur le bien moral qui peut sortir du bien physique.
C'est l'installation de bains-douches et d'un vestiaire à la sortie de la mine. Nous avons vu que la Commission provinciale de Liège avait, dans ses recommandations à l'ouvrier mineur, mis celle de quitter ses vêtements de travail, une fois rentré chez lui, de les laver après les avoir fait bouillir, et de se laver le corps avant de remettre ses vêtements ordinaires et de prendre son repas. La prescription, à peu près inexécutable comme mesure individuelle, peut devenir pratique dans une Coopérative. Les vêtements de travail restent au vestiaire et ne ris-
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sance et celle du patronat à imposer les solutions nécessaires, la reprise, par ceux qui souffrent, de la lutte contre la souffrance, et la puissance du levier que fournit pour cette lutte la solidarité financière et morale qu'ils établissent entre eux. Nous allons voir, à propos de la tuberculose, un exemple de lutte conduite par des moyens différents mais en vertu des mêmes principes, et pour cette maladie, plus heureux que pour Tankylostomiase, nous pourrons donner une idée des résultats obtenus.