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CHAPITRE III

LA FIÈVRE typhoïde

Dans Tordre d'idées où se place ce livre, la fièvre typhoïde vient se ranger tout naturellement à côté de la variole. C'est d'abord une maladie dans laquelle le malade s'alite, et, par conséquent ne dissémine pas l'agent contagieux. Cet agent est contenu cette fois non pas dans les produits de la desquamation épithéliale du patient, mais dans les matières évacuées par son intestin, et il résulte de là des différences au point de vue du mode de dissémination. Mais on sait toujours où est le point de départ : c'est la chambre

du malade.

La fièvre typhoïde ressemble encore à la variole en ce qu'elle peut être l'objet d'une prophylaxie. Nous verrons tout à Theure que la principale source de la contagion est Teau potable. Pour se préserver de la fièvre typhoïde, il est donc bon de ne pas boire d'eau suspecte à ce point de vue. A la vérité ce mode de prévention ne ressemble pas du tout à ce qu'est la vaccine pour la variole. Il n'est pas aussi sûr, car la fièvre typhoïde peut nous arriver autrement que par l'eau. De plus, au lieu de consister en une opération, qui une lois faite, protège pour de longues années, il

exige une surveillance continue, à tous les moments de Texistence. Ce n'est que lorsqu'on a eu une fois la fièvre typhoïde qu'on a une certaine immunité contre elle. Tant que l'on ne Ta pas eue, il faut se garer et prendre des précautions.

L'arme dont nous disposons contre la fièvre typhoïde n'a donc pas la simplicité de mécanisme et la sûreté de maniement que réalise la vaccine, et cela change évidemment les conditions de son emploi. En particulier, la solution trouvée pour l'extinction de la variole ne vaudrait rien pour la fièvre typhoïde» Il nous en faut une autre dont nous ne pouvons évidemment trouver les éléments que dans l'étude de la maladie en elle-même.

Il est bien entendu que, pas plus ici qu'à propos de la variole, je ne ferai de pathologie. II nous suffit de savoir que lorsque des germes typhiques pénètrent par une voie quelconque dans un intestin, en nombre suffisant, qui peut être d'autant plus faible que leur virulence est plus grande,, ils amènent une maladie pendant laquelle ils se multiplient et peuplent toutes les déjections du malade. Et tout de suite nous voyons apparaître ici un devoir individuel.

A ce moment en effet, le principe d*un mal nouveau est localisé et facile à atteindre. D'ordinaire le malade est chez lui, alité et entouré. On ne voit pas les pouvoirs publics s'empressant autour de son

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lit et veillant à la désinfection de ses selles, ou la pratiquant par des délégués. On voit très bien au contraire le malade et son entourage stérilisant, au point de vue de la fièvre typhoïde^ ces déjections au fur et à mesure qu'elles se présentent, et arré* tant par là toute la série des contagions nou-^ velles qui auraient pu partir de cette origine. Vis-à« vis de la stérilisation des selles, on est armé de moyens aussi efficaces que Test la vaccine vis-à-vis de la variole. La communauté pourrait déclarer cette désinfection obligatoire, mais elle serait hors d'état d'assurer l'observation de cette loi. Tout ce qu'elle peut faire, et qu elle ne fait pas, c'est d'encourager cette désinfection, en fournissant gratuitement les ingrédients nécessaires. Pour le moment nous en sommes réduits à nous adresser à la bonne volonté, à la raison des parents du malade, ou, ce qui vaut mieux encore, à leur intérêt personnel, en leur montrant qu'en protégeant les autres, ils se protègent eux-mêmes, et que les cas de contagion si fréquents dans la famille et l'entourage du typhoïque se trouvent évités, quand les selles du malade sont désinfectées et que tout le linge qui l'a touché est baigné dans une solution antiseptique avant d'aller au blanchissage.

Je ne sais vraiment pas pourquoi on n'a pas plus préconisé cette pratique si simple, pourquoi elle n'a pas davantage préoccupé les pouvoirs publics et les conseils d^hygiène, et pourquoi on a attendu, pour se mettre à la recherche du microbe lyphique, qu'il ait émigré, et soit allé se mêler à l'air ou aux eaux. C'est lâcher un criminel qu'on a sous la main, et

attendre, pour le retrouver et le ressaisir, qu'il ait disparu dans la foule. II y a évidemment quelque raison ou peut-êtrç seulement quelque prétexte à cette conduite extravagante, qui ne manquerait pas de rendre célèbre le préfet de police qui Tadopterait. En cherchant, je n'ai pu en trouver qu'une, c'est qu'on pense instinctivement que des eflForts individuels ne peuvent rien en présence d'une maladie aussi répandue. Que représentent, se dit-on, les dizaines, les centaines de désinfections qu'on peut obtenir par persuasion, en face des milliers de malades atteints annuellement en France de la fièvre typhoïde ! Voilà une raison, ou plutôt un prétexte pour ne rien faire quand on ne peut pas tout faire, et pour se renfoncer dans ses oreillers.

Comme cette objection n'est pas particulière à la fièvre typhoïde, nous la rencontrerons souvent, et il importe de l'envisager de suite pour n'avoir pas à y revenir. Je voudrais montrer au contraire que pour la fièvre typhoïde et les maladies virulentes en général, c'est-à-dire celles qui ne récidivent d'ordinaire pas sur le même individu, le plus petit effort fait pour les combattre produit un effet disproportionné avec sa grandeur. Ce sont en effet des maladies en équilibre instable^ comparables à une balance chargée de poids égaux sur les deux plateaux, et que le moindre excès de force entraîne à trébucher dans un sens ou dans l'autre. C'est, si on

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•veut une autre image, un acrobate en équilibre sur une corde raide, et qu'on peut faire tomber en mettant à son insu un marron dans sa poche.

Pour bien comprendre cette notion, essentielle dans Tespèce, et qu'on doit avoir toujours présente à l'esprit quand on s'occupe d'hygiène sociale, il faut se représenter quel peut-être l'état d'une population quelconque vis-à-vis d'une maladie largement répandue, comme Test la fièvre typhoïde, mais qui ne récidive pas, parce qu'elle confère, à celui qu'elle a atteint et épargné, une immunité plus ou moins marquée, analogue à celle de la variole en ce qu'elle lui permet d'absorber à l'occasion de nouveaux ba<» •cilles typhiques sans en subir l'influence. Dans cette population, tous ceux qui ont eu la fièvre typhoïde sont donc préservés et ne peuvent plus devenir à nouveau un champ de culture. Mais ils ne sont pas seuls à jouir de ce privilège, qui sert à leurs voisins autant qu'à eux-mêmes. 11 y a aussi tous ceux, en plus grand nombre, qui ont eu une de ces fièvres mal définies, confinant d'un côté à la fièvre typhoïde classique, et de l'autre à ces états gastriques fébriles, avec la fièvre muqueuse comme terme moyen. La vaccine nous a appris que l'immunité n'est pas proportionnelle à la gravité de la maladie qui la confère, et beaucoup de ces complications gastriques, qui se traduisent anatomiquement par des lésions analogues à celles qu'on relève beaucoup plus marquées dans la fièvre typhoïde, confèrent, vis-à-vis de cette fièvre, une immunité dont nous devons tenir compte dans l'immunité de la communauté.

Il faut aussi tenir compte d'une autre source depro-

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tection qui, il est vrai, n'est pas absolument démontrée pour la fièvre typhoïde, mais qui ne doit pas manquer, car elle existe pour d'autres maladies virulentes : c'est celle qui nous vient de Thérédité. On a une foule d'exemples, tant dans la vaccination jennérienne que dans la vaccination pastorienne contre la maladie charbonneuse, d'enfants ne prenant pas le vaccin quand la mère avait eu la variole quelque temps avant ou pendant la grossesse, de vaches, de lapines, de cobayes transmettant Timmunité- à leurs petits longtemps après l'inoculation de la mère. Dans une expérience de MM. Arloing, Cornevin et Thomas sur le charbon symptomatique, une vache saillie, trois mois après sa vaccination, par un taureau vacciné luimême, a donné un produit doué de l'immunité. Nul doute qu'il ne faille interpréter dans le même sens quelques faits relevés à propos de la fièvre typhoïde, et que les mères qui l'ont eue, à un moment quelconque, même assez éloigné du moment de la conception ou de laparturition, ne transmettent à l'enfant une certaine immunité.

Toutes ces immunités, d'origine et de puissance diverses, sont l'arsenal de résistance du corps social, le seul auquel il ait puisé jusqu'ici. Il est remarquable que la création de cet arsenal soit due à la maladie elle-même qui, comme cela arrive si souvent dans le monde vivant et aussi dans le domaine des forces naturelles, crée, en fonctionnant, une force antagoniste* C'est ainsi qu'un courant électrique en passant dans un fil peut ou bien le fondre, ce qui correspond à la mort amenée par la maladie, soit, lorsqu'il ne le fond pas, en élever assez la température pour que son

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voyage y devienne moins facile et qu'un état d'équilibre survienne. Le fil s'échauffe et a la fièvre, mais il résiste : en résistant il modère le courant, et arrive à un état supportable. Le mécanisme de résistance contre une maladie virulente se fait autrement, mais suivant la même formule.

On devine en effet que de toutes ces immunités d'origines diverses, communes comme essence à tous les individus d'un même groupcmais particulières comme accident à chacun d'eux, naîtra une société toute spéciale, d'où la maladie ne sera jamais absente, mais où -elle ne sévira plus aveuglément. Les causes de contagion auront beau être fréquentes et les mêmes pour tous. Une maladie quelconque, endémique ou épidémique, frappera seulement les victimes désignées à l'avance par leur immunité nulle ou affaiblie. Seulement, si c'est une maladie ancienne dans la contrée, j ayant acquis droit de cité depuis plusieurs généralions, comme c'est le cas pour la plupart des maladies virulentes dans les pays civilisés du globe, partout où l'agglomération el les communications faciles favorisent la dissémination des virus, la maladie restera à Tétat bénin. Chacun sera plus ou moins vacciné contre, elle, soit par lui-même, soit par ses ascendants. Les cas graves seront rares, les cas mortels •encore plus ; on assistera à une véritable acclimatation de la maladie, acclimatation reconnue de tous les médecins, mais dont les faits récents sur la vacci-

. nation ont seuls pu nous faire entrevoir le mécanisme.

Voilà pour l'ensemble de la population. Mais les mêmes raisons détermineront dans cet ensemble une inégale répartition des cas suivant que les groupements humains seront denses comme dans les villes^ ou éparpillés comme dans la campagne. On sait depuis longtemps que les épidémies n'évoluent pas de la même façon dans les grandes villes et aux champs. Je laisse pour le moment de côté ce fait que la contagion directe joue un plus grand rôle quand les hommes sont en contact plus étroit les uns avec les autres que lorsqu'il sont dispersés. Je ne m'occupe que des différences de résistance originelle, antérieure à toute maladie, que doivent présenter deux groupes de lo.ooo individus, par exemple, vivant l'un à la ville l'autre à la campagne. Il est clair que ces deux groupes égaux comme quantité, ne se ressembleront pas comme qualité. Dans les villes, en effet, partout où la vie est active et se complique du frottement incessant des individus, l'état général de la santé pourra être médiocre et amener, avec une augmentation de la mortalité moyenne, une augmentation dans l'immunité moyenne vis-à-vis de toutes les maladies qui amènent une vaccination. Toutes ces vaccinations superposées, conscientes ou inconscientes, résultant les unes de maladies bénignes ou graves, les autres de legs plus ou moins véreux, feront de l'être humain quelque chose d'en somme assez différent de l'homme des premiers jours du globe. Mais, il n'y a pas à en douter, cet organisme, débilité dans ses assises générales, n'en aura pas moins acquis une certaine force de résistance

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vis-à-vis des dangers qui le menacent chaque jour. Il se sera accommodé aux conditions du milieu dans lequel il doit vivre. C'est un phénomène d'adaptation analogue à celle du fil traversé par un courant que nous envisagions tout à l'heure.

En revanche, à la campagne, ou encore chez un peuple à demi-civilisé ou sauvage, la santé générale sera plus grande, la force corporelle supérieure, l'organisme plus puissant et mieux constitué. Les maladies contagieuses seront plus rares, mais les vaccinations aussi. En somme, les avantages surpassent les inconvénients, si on ne change rien aux conditions d'existence ou à la rareté des causes de contagion. Mais amenez dans une grande ville un de ces robustes paysans, enlevez-le ainsi à son milieu et à ses habitudes, imposez-lui, comme c'est souvent le cas pour les émigrants, de rudes travaux dès le début, et vous verrez combien il est faible vis-à-vis des causes de contagion» Là où un camarade de travail, plus faible, mais déjà acclimaté, passe indemne, il prend une scarlatine, une fièvre typhoïde. Il rentre pour la soigner dans son village, sain et prospère jusque-là; sa fièvre s'y implante^ et au lieu de rester sporadique, comme dans une ville, elle ne disparaît pas avant d'avoir visité presque toutes les maisons et fait dans chacune une ou plusieurs victimes.

Tel est souvent le cas pour un garçon, une jeune fille envoyés en pension au chef-lieu, pour le jeune soldat qui quitte les champs pour la ville, ou la petite ville de province pour Paris. Telle est, sur une plus vaste échelle, l'épidémie de rougeole apportée en i846, par un marin malade, aux îles Feroë qui ne connais-

usaient pas cette maladie, et n'avaient aucune vaccination pour les protéger. Sur 8.000 habitants, il y eut ^.000 malades. Telle encore Thistoire de l'importation <ie la rougeole aux Iles Fidji, en 1876. La rougeole était une maladie inconnue dans ces îles jusqu'au moment où leur cession à l'Angleterre les mit en contact avec des Européens. Une visite de leur roi à Sydney leur en apporte le germe, une réunion de chefs 4es diverses îles, tenue après le retour du roi, en assure la diffusion, et en quatre mois, 4o.ooo habitants sur i5o.ooo meurent de la rougeole. Il y eut pani- <jue, il est vrai, les malades restèrent sans soins et abandonnés à eux-mêmes, beaucoup essayèrent de se débarrasser de leur fièvre en se plongeant dans l'eau des torrents ; mais après avoir fait la part de l'aggra- Tation de mortalité produite par ces causes, il restera une grande marge entre cette épidémie terrible et notre bénigne rougeole. La raison de ce fait est évidente, la maladie est vieille sur notre sol, elle y a enlevé, <iepuis une série de générations, les individualités les plus sensibles à son influence, a vacciné les autres, et <le cette sélection est résultée une race plus résistante.

Avec cette conception, dira-t-on, l'immunité devrait finir par être très grande, presque absolue, et la maladie devrait disparaître après avoir stérilisé son terrain d'action. L'objection est valable, mais facile à résoudre. Rappelons d'abord ceci. Nous n'avons pas de mesure absolue de notre degré d'immunité. Si on la compare

é celle des habitants des ties Fidji, en 1876, elle est énorme. Réduisons-la, et admettons pour elle un taux -moyen, également éloigné de zéro et du maximum. Eh bien, le maintien de ce taux moyen est dans la nature <}es choses et n'a rien qui puisse étonner. Cela est aisé à voir. A côté des causes qui renforcent l'immunité, il «n est qui la diminuent ou même l'éteignent'.le temps d'abord, qui pourrait suffire à lui seul, puis les changements de milieu, d'autres maladies physiques ou morales, tout ce qui retentit un peu profondément sur Têtre vivant, même la simple puberté. Cette combinaison d'effets inverses nous ramène à une moyenne. Voilà pour les causes personnelles. Ajoutez à cela les «auses sociales, le mélange dan^ une même société d'individus dont l'immunité se renfonce, et d'autres où elle s'affaiblit par la misère ou les excès, et nous retrouvons encore la moyenne dans l'ensemble.

Or partout, comme on le voit, cette moyenne résulte du fonctionnement de deux forces rivales et de sens opposé : i*^ La puissance d'expansion de la maladie, en vertu de la multiplication de son germe -chez l'individu qu'elle a envahi ; 2® La résistance qu'elle trouve comme résultat de ses atteintes passées. Entre ces deux influences opposées se crée un modus Vivendi variable avec le temps, avec les circonstances, et si on pouvait par un moyen quelconque faire traduire par une aiguille se mouvant sur un cadran, le sens de la résultante, on verrait cette aiguille osciller constamment autour d'une position moyenne, absolument comme Taiguille du fléau dans une balance sensible.

On devine, dans ces conditions, quel peut être

l'effet d'une force nouvelle, si minime qu'elle soit, placée sur un des plateaux de la balance : elle amène une victoire d'un des plateaux sur l'autre, un déplacement de la position moyenne, avec des oscillation!» nouvelles autour de cette position, mais, en somme, avec une avance ou un recul du côté de la santé ou du côté de la maladie. L'avance ou le recul dépendront aussi des cas et des circonstances. Par exemple, dans les cas que nous avons cités, où un malade revenant dans son village y apporte la fièvre typhoïde, des précautions prises contre la contagion, et la stérilisation de son linge et de ses selles pourraient couper l'épidémie à son début. Si dans le cas <;élèbre de l'épidémie du Couvent du bon Pasteur, à Bristol, on avait pris des précautions contre la pensionnaire qui y avait apporté la fièvre typhoïde, on aurait pu tuer dans l'œuf l'épidémie qui frappa le tiers des habitantes du couvent, et si on avait isolé le marin qui introduisit la rougeole aux îles Féroë, on aurait pu faire l'économie de 6.000 autres rougeoles. J'avais donc raison de dire que l'effort le plus petit n'est pas inutile, et peut produire un effet disproportionné à sa grandeur.

Déplorons donc que, dans la lutte à engager contre la fièvre typhoïde, on ait aussi imprudemment renoncé à préconiser, à encourager l'effort individuel. Je reconnais qu'on ne peut pas imposer le& précautions à prendre dans la chambre d'un malade

quel qu'il soit, et que comme il ne faut édicterque ce à quoi on peut contraindre, une loi sur ce sujet serait fort inutile. Mais faut-il ne rien faire parce qu'on ne peut pas tout faire ? La société a bien, je pense, le droit de savoir où éclatent des cas de maladies contagieuses, pour savoir où est momentanément le dang'er. Elle en a surtout le droit, lorsque le ma* lade s'alite, et par là crée autour de lui un foyer de contagion. En particulier pour les maladies comme la fièvre typhoïde, qui n'entraînent aucune part apparente de responsabilité pour le malade ni aucun jugement sommaire de Topinion publique, pourquoi ne pas obliger le médecin à signaler les cas survenus dans sa clientèle ?

Je sais bien qu'une loi existe là-dessus. Mais je sais aussi les obstacles qu'elle rencontre, et que, contre elle, les médecins arguent du secret professionnel. Nous retrouverons cette question plus loin, car ici, vraiment, elle n'a que faire. Le secret professionnel dans une fièvre typhoïde 1 Est-ce vis-à-vis des gens de la maison ? Mais ils sont au courant de tout. Est-ce vis-à-vis des voisins ? Dans la campagne ils n'ignorent non plus rien du malade, et en savent même parfois plus qu'il n'y en a. Dans une ville où on vit en étranger, à une porte de distance, ils n'en sauront pas plus qu'ils n'en savent aujourd'hui. Visà-vis de Tautorité? Oh alors le secret professionnel devient coupable en face d'un intérêt commun, qui est de savoir. Voit-on un pompier arguant du secret professionnel ? C'est parce quMl a besoin d'aide, qu'il Crie et appelle. Eh bien, un médecin doit savoir qu'il a aussi besoin de secours pour préserver les voisins^

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de l'incendie qu'il voit s'allumer, et s'il ne le fait pas, il est coupable.

Je sais bien qu'une loi l'oblige en France à ujue déclaration, mais nous avons vu à propos de la variole, le respect qu'on a pour les lois sanitaires.

Il faut avouer du reste que le médecin a des excuses pour se taire. D'abord, dans l'immense majorité des cas, à quoi sert sa déclaration ? La statistique seule en bénéficie en devenant plus exacte. Ce n'est pas là un intérêt majeur, et d'ailleurs le médecin croit peut-être à la statistique, mais rarement à celle dont il fournît les éléments. Il serait plus sensible à l'intérêt du malade, ou à l'intérêt général. Mais de ce côté, rien n'est organisé, sauf dans certaines grandes villes. Et pourtant si on veut agir, si on veut conquérir l'opinion publique dont on a besoin, ne serait-ce pas le moment ? Sitôt la déclaration faite^, ij faudrait envoyer chez le malade une instruction sur les précautions à prendre, et les désinfectants nécessaires pour cela. Il y aurait peut être des récalcitrants : pas beaucoup chez les pauvres, surtout si on chargeait de cette mission non pas des hommes, qui deviennent toujours autoritaires dès qu'ils ont une casquette galonnée, mais des femmes, auxquelles on a à peine songé pour ce service, qui est pourtant par excellence le leur. Si le malade, quel qu'il soit, ou sa famille, ne veut pas accueillir cette sœur de charité scientifique, oh alors, c'est bien simple, le malade devient un suspect, et la société reprend son droit de légitime défense, elle a le droit de surveiller tout ce qui sort du domicile, d'exciter la. méfiance de la blanchisseuse, des voisins, et de

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mettre en œuvre, en dehors du malade et de son logiSy celte action individuelle qu'on laisse trop souvent de côté quand il s'agit d'hygiène sociale, et que l'objet de ce livre est de réveiller partout où elle est pratique et efficace. Tel est le cas pour la fièvre typhoïde.

L'action individuelle se trouvant écartée pour les mauvaises raisons que nous venons d'énumérer, la place était libre pour l'action collective. Celle-ci est restée inerte ou s'est agitée dans le vide tant que la science ne lui a pas donné une direction en lui indiquant d'où venait le mal qu'il s'agissait de combattre. Les déjections d'un typhoïque, a-t-elle dit, sont la source du contage. Les germes qui y sont contenus peuvent se dessécher et se répandre dans l'air sousforme de poussières, lis peuvent se diluer dans l'eau ; ils peuvent se coller au linge, à différents corps so^ lides, et voyager avec eux. Le nombre des typhoïques est tellement grand que toutes ces voies de contagion peuvent et doivent être suspectes. Toutefois, il y en a une qui est beaucoup plus dangereuse que les autres : c'est l'eau potable. Qu'elles soient versées dans des latrines, déposées sur le fumier, ou disséminées au hasard à Tépoque où le malade est encore assez valide pour vaquer à ses occupations, elles risquent d'arriver au puits, à la fontaine, à la source, et de provoquer des contaminations nouvelles.

L'origine du péril, ou plutôt une des origines du péril se trouvant aussi dévoilée, toutes les bonnes

volontés se sont donné carrière. Les fabricants de filtres ont pullulé, qui naturellement ont exagéré la valeur de leur marchandise. Les inventeurs, qui étaient surtout des savants, se sont en général bien gardés d^affirmerque celui qui ne boirait que de Teau filtrée serait préservé de la fièvre typhoïde. Mais ce qu'ils ne disaient pas, les prospectus commerciaux le disaient pour eux, et comme ces prospectus sont beaucoup plus lus que les mémoires scientifiques, la pensée que le filtre était une protection comparable à la vaccine s'est peu à peu fait jour dans les esprits.

Sous Tempire de cette idée, on a demandé aux filtres de ne rien laisser passer en fait de germes de microbes ; on s'est repéré sur l'absolu pour les juger, sans songer que Tabsolu n'est pas de ce monde, et que nous sommes obligés de nous contenter du relatif. Si bien que lorsqu'on a découvert, ce qui n'a pas été difficile, que les meilleurs filtres se laissaient traverser par des germes microbiens, peu s'en est fallu qu*on ne les estimât bons à rien, parce qu^ils ne pouvaient pas tout faire.

Malgré les polémiques engagées sur leur compte, le public a adopté les filtres, et l'action individuelle, s'est davantage exercée de ce côté que du côté de la désinfection des selles du typhoïque. C'est peut-être que le filtre est destiné à protéger celui qui l'emploie, tandis que la désinfection est destinée surtout à protéger le voisin, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Mais il faut prendre le monde tel qu'il est, et en somme il faut savoir gré au filtre d'avoir fait entrer rhygiène dans les préoccupations publiques.

LA FIÈVRE typhoïde Go

On peut se rendre compte des services qu'il a rendus. Non pas en s'adressant aux statistiques générales: les filtres en fonction sont en petit nombre, et nul ne sait exactement leur distribution. Il faut recourir à la vaste expérience faite par Tarmée depuis le jour où^ sous Tinfluence de M. de Freycinet, ministre de la guerre, elle a installé des filtres stérilisateurs dans toutes les casernes.

A coup sûr il serait absurde de prétendre que tous les soldats des casernes munies de filtres ne boivent que de Teau filtrée. D'abord ils boivent ailleurs qu'à la caserne, et le café, Tauberge ou le cabaret en infectent plus qu'on ne croit. En second lieu, dans les bâtiments militaires même, on est bien forcé, vu la lenteur de la filtration stérilisatrice, de laisser entrer d'autres eaux auxquelles il est bien impossible d'empêcher le soldat de s'abreuver, surtout quand, comme c'est le cas ordinaire, ces eaux sont plus fraîches, n'ayant pas à subir les retards de la filtration. Enfin, comme une bougie cassée débite davantage que lorsqu'elle est intacte, le troupier ne la remplace pas volontiers. Le ministre a bien pu imposer l'emploi des filtres à eau potable ; mais il n'a pu en imposer le respect, et c'est encore, en passant, une preuve de ce que nous avancions dans notre premier chapitre, de l'insuffisance des lois et des règlements quand les mœurs n'y sont pas. Comment espérer quelque résultat de Faction d'une loi coercitive sur des citoyens frondeurs et indépendants, lorsque celle-ci se montre si souvent impuissante dans un milieu de discipline apparente, comme Test l'armée. L'obéissance au règlement des filtres peut être bienveillante ou hostile, ou

même narquoise: il suffit aux chefs qu'elle soit muette, La statistique ne peut évidemment tenir compte de toutes ces causes d'erreur. Elle ne peut que comparer les moyennes actuelles de cas typhoïdiques avant et après l'installation des filtres, et, en miettant au passif de ces derniers tous les cas survenus pendant leur emploi, elle leur fait évidemment tort. Par contre, il faut aussi tenir compte d'une cause d*illusion bien humaine^ dans l'établissement des statistiques. Lorsqu'un médecin a demandé et obtenu Tinstallation de filtres, lorsqu^il sait que le ministre désire la diminution et l'extinction progressive de la fièvre typhoïde, cette maladie n'est pas si bien définie qu'on ne puisse parfois la qualifier d'embarras gastrique, voire même d'embarras gastrique fébrile et la faire disparaître des statistiques. Le bilan de la fièvre typhoïde s'en trouve déchargé d'autant> et on peut admettre que cette cause d'erreur, de sens inverse à la première, Ta compensée, si bien que les chiffres fournis ne sont pas aussi fictifs que le sont d'ordinaire les chiffres statistiques. Or, la comparaison entre la morbidité typhoïque avant et après l'installation de filtres Chamberland dans un certain nombre de garnisons où il n'était pas possible d'amener des eaux de sources^ notamment à Auxerre, Melun, Cherbourg, Dinan, Lorient, a montré qu^il y avait une diminution d'un tiers à une moitié dans le nombre de cas. Le même fait apparaît dans les statistiques générales relatives aux villes qui ont pu remplacer les eaux défectueuses dont elles s'étaient servies jusquelà par des eaux plus pures ; à Rennes, de 1870 à 1882, la mortalité typhoïque était de i3,4p* 10.000 ha-

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bitants. Après Tamenée d'eau pure, ce chiffre tombe à 4)2 p. lo.ooo, et on n'a pas fait autre chose pour assainir la ville. Dans la garnison, la mortalité typhoîque s^abaisse dans les mêmes conditions de 43,4 pour lo.ooo hommes au chiffre de 2,07. Après avoir été plus faible que dans la population civile, elle tombe au-dessous, à raison de la surveillance exercée. Dans Tensemble, la mortalité par fièvre typhoïde dans Tarmée, qui, au moment où M. de Freycinet a donné l'impulsion au mouvement hygiénique du côté des eaux potables^ en 1888, était en moyenne de 18 par 10.000 hommes'est tombée à g,4: c'est une dimi-^ nution de moitié.

Nous venons de saisir sur le vif les diverses actions qui sont intervenues dans la lutte : Faction individuelle se traduisant par l'installation de filtres dans les ménages; l'action communautaire aboutissant aux filtres des casernes, des lycées, des couvents, bref, d6 toutes les collectivités pouvant être soumises, ne fûtce qu'une partie de la journée, à une règle commune; l'action municipale de villes employant une partie de leurs ressources à se donner de bonnes eaux, dans l'intérêt de tous. Nulle part, la fièvre typhoïde n'a disparu, car on ne détruit pas une plante aussi vivace ; mais partout sa diminution a répondu à la grandeur de l'effort exercé contre elle.

Il faut noter ici que ces villes ne raisonnaient et n'agissaient pas autrement que les particuliers et

les communautés, elles ne se préoccupaient que de leur intérêt, elles ne songeaient pas à se rendre inofîensives pour les autres, elles cherchaient à se préserver, et pour cela à trouver des eaux que personne n'eut encore contaminées. Gomme il n'y en a guère de pareilles à la surface du globe, elles ont nécessairement recherché des eaux soumises naturellement à une filtration préalable à l'intérieur du sol. Ces eaux ont le double avantage, quand elles ont passé à travers une épaisseur de sol suffisante, d'en sortir limpides, à température constante, c'est-à-dire tempérées pendant l'hiver et fraîches pendant l'été. Si avec cela elles n'ont pas entraîné avec elles, à l'état dissous, trop de matériaux empruntés aux couches traversées, ce qui dépend de la constitution géologique de la région, ce sont des eaux parfaites, et en effet quelques expériences de Pasteur et Joubert avaient montré que certaines de ces eaux étaient à peu près ou tout à fait privées de germes vivants, lorsqu'on les puisait à l'orifice de la source.

Chaque ville a donc battu autour d'elle le rappel des sources fraîches et pérennes, et Paris a mené le branle. Il faut pourtant dire qu'au moment où ces préoccupations bactériologiques au sujet des eaux potables ont apparu dans la science, beaucoup de grandes villes avaient commencé des travaux d'adduction où cette conception nouvelle n'avait joué aucun rôle. Belgrand en effet n'avait cherché dans la Vanne, dans la Dhuys, que des eaux limpides et fraîches, sans se préoccuper nullement de leurs chances et de leur degré de contamination, et il

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avait si bien réussi sous ce rapport qu*après lui son successeur n'avait pas cru pouvoir faire mieux que de l'imiter. Pourtant à ce moment les préoccupations microbiennes avaient fait dans la question une irruption que nous pouvons qualifier de violente. Mais le successeur de Belgrand ne croyait pas aux microbes.

Le service des eaux a pourtant eu, même au point de vue microbien, la main heureuse, parce qu'il s'était inspiré d'une idée juste et qu'il a rencontré comme collaborateur un phénomène naturel, auquel personne n'avait songé, et qu'il faut connaître parce qu'il a pris depuis une place capitale dans la philosophie sociale de l'œuvre entreprise. Une région à sources abondantes et profondes, comme celles de la Vanne, de l'Avre, de la Dhuys, est nécessairement une région où les eaux s'infiltrent rapidement dans le sol, fet où il y a peu de circulation superficielle. Les pluies ne déversent qu'une quantité limitée d'eau, et ne peuvent pas en fournir à la fois la surface et les profondeurs. D'un autre côté un sol poreux et absorbant est hostile à l'homme, qui a besoin d'eau pour lui, pour sa maison, pour ses animaux d'exploitation. De là une conséquence très heureuse : c'est que les plateaux sur lesquels tombent, avant de s'infiltrer dans le sol et de reparaître après un parcours plus ou moins long, les eaux qu'on a dérivées à Paris, sont des plateaux peu habités, relativement déserts, sûrement privés de grandes villes, où les gros villages eux-mêmes sont rares, et où, par suite, les chances de contamination des eaux souterraines parles déjections humaines sont rares et disséminées ;

et c'est ainsi qu'en cherchant uniquement des eaux abondantes et fraîches, suivant les données de l'ancienne hygiène, les ingénieurs de la ville de Paris sont tombés naturellement sur des eaux relativement pures en germes, surtout en germes sortis de l'homme et dangereux pour l'homme. Et c'est ainsi encore qu'un travail qui aurait pu être à refaire complètement si la loi naturelle que nous avons visée fonctionnait en sens inverse, s'est trouvé acceptable dans son ensemble quand l'hygiène a fait entrer la bactériologie dans ses préoccupations.

Quoi qu'il en soit, toutes ces sources furent expropriées pour cause d'utilité publique, les eaux de la Dhuys en 1862, celles de la Vanne en 1866, à une époque où il n'était pas encore question de microbes, celles de la Vigne et de Verneuil, que le public confond sous le nom commun de TAvre, en 1890, celles du Loing etduLunain, les dernières arrivées à Paris, en 1897. Les décrets et lois qui autorisaient ces expropriations réservaient naturellement les droits des tiers, et prévoyaient des indemnités à payer tant au propriétaire des sources qu'à tous ceux qui se servaient des eaux émanant de ces sources, soit pour la mise en mouvement de leurs machines et usines, soit pour l'irrigation de leurs prairies, soit pour tous autres usages, et il faut reconnaître que la ville de Paris, chargée de la dépense, a fait ce qu'elle a pu pour panser à prix d'argent toutes les blessures faites, tant aux particuliers qu'aux collectivités qui ont pu avoir à souffrir de son rapt. Mais il faut reconnaître aussi qu'il y a eu rapt et abus du nombre et de la richesse. Il ne suffit pas de payer pour être quitte vis-à-vis de celui qu'on

dépouille par un coup de force, et on comprend très bien que, après avoir vidé ses caisses, la ville de Paris ne soit pas populaire dans les vallées auxquelles elle a emprunté les eaux dont elle s'enorgueillit.

Elle s'est évidemment comportée, consciemment ou inconsciemment, comme si l'expropriation faite et l'affaire réglée, elle ne devait plus avoir à entendre parler de ceux avec qui elle avait traité et qui se croyaient maltraités. L* expérience allait lui apprendre qu'elle restait solidaire avec ses contractants, et qu'après les avoir violentés, elle allait être contrainte de regagner leurs bonnes grâces. De cette affaire administrative allait sortir une leçon de morale sociale.

Les habitants des vallées de la Vanne, de la Dhuys, de l'Avre, qui, logés à un niveau supérieur à celui des sources, peuvent leur envoyer leurs eaux d'égoultage ou d'égoul, ont beau, en effet, n'être pas très nombreux: ils existent, et ils peuvent être malades. En particulier, ils peuvent avoir la fièvre typhoïde, et comme le sol sur lequel ils vivent est à la fois poreux et absorbant, ainsi que nous l'avons vu, les matières de leurs déjections peuvent être entraînées dans le sol par la première pluie et aller infecter les sources. JLes chances de contamination sont évidemment d'autant plus grandes que les habitations sont plus voisines des sources, et que l'épaisseur du terrain

filtrant interposé entre les fumiers ou latrines et le niveau d'émergence est plus petite. Or, il y a d'ordinaire des habitations au voisinage des sources, à moins quelles ne viennent sourdre au pied de coteaux assez escarpés pour que les constructions ne soient possibles qu'en aval du saillant^

Contre ce danger, les ingénieurs et le public se sont crus pendant longtemps suffisamment protégés par la filtration opérée par le sol. Les sources superficielles, celles qui ne traversent qu'une faible épaisseur de terre, sont reconnaissables à certains caractères. Le court trajet qu'elles font souterrainement ne peut pas modifier leur température au départ, qui est celle des pluies qui les alimentent. Elles sont donc chaudes en été, froides en hiver. De plus, elles sont intermittentes et, abondantes après les pluies, elles disparaissent pendant les sécheresses, parce que le réservoir qui les absorbe temporairement, le sol^ a une capacité trop faible. On les reconnaît aussi^ d'ordinaire, en ce qu'elles se troublent quand elles grossissent, parce qu'elles entraînent un peu des matériaux qu'elles rencontrent sur leur parcours. Enfin, il y a quelques caractères chimiques, trop longs à signaler ici, qui les différencient des eaux profondes. En ne s'adressant qu'à des sources pérennes, limpides, fraîches Tété, chaudes rhiver, Belgrand se trouvait avoir récolté des eaux ayant subi une longue filtration qu'on pouvait croire efficace.

L'expérience a montré cependant qu'il n'en était pas ainsi, que les eaux amenées à Paris pouvaient être contaminées par des germes microbiens, et qu'en particulier, certaines explosions épidémiques de fièvre

LÀ FIÈVRE TYPHOlDE 73

typhoïde survenues dans Paris pouvaient être rattachées légitimement à leur état passager d'impureté dans les eaux de la Vanne, de TAvre ou de la Dhuys.

A coup sûr la preuve du fait n'est pas facile à fournir. On a tablé sur la comparaison des diverses aires d'expansion de la fièvre typhoïde à Paris avec celles de la distribution des diverses eaux de source. Quand les cas étaient plus abondants dans les quartiers desservis par Teau de la Vanne que dans les autres, il semble en effet que Teau de cette rivière fût à incriminer. Mais le service des eaux a toujours été très sobre de renseignements sur Torigine des eaux distribuées à divers moments dans les divers quartiers. Toutes les canalisations forment réseau, on peut en alimenter comme on veut les diverses parties à l'aide d'un clavier de 'valves dont ceux qui les manient ne disent pas volontiers les secrets. Non seulement il a pu, mais il a dû se faire parfois qu'on est tombé à faux en assignant à la fièvre typhoïde telle ou telle origine. Mais parfois on est aussi tombé juste, et d'ailleurs il est si naturel que Teau nous apporte parfois des germes typhiques qu'il faut passer condamnation sur ce sujet, et admettre que nos eaux peuvent parfois être dangereuses à boire.

C'était la revanche, involontaire, hàtons-nous de le dire, des habitants des vallées où viennent sourdre ces eaux. Sans en avoir conscience, ils sont pour nous un péril. Non pas tant qu'ils sont sains. Leurs fumiers, ceux de leurs animaux, leurs eaux usées ne contiennent alors que les microbes qu'on rencontre partout, et comme heureusement ils sont clair-

74 l'htg[éne sociale

semés à cause de la faible population des plateaux des vallées à sources, pour peu qu'ils soient éloignés des points de captation, leurs eaux arrivent dans les conduites assez purifiées parfiltration, assez transformées par fermentation pour devenir tolérables : elles ne contiennent alors que des germes banaux et inoffensifs. Mais parmi ces habitants, si éparpillés qu^ils soient, il peut y avoir des malades, et si ces malades sont des typhoïques, il se peut que les germes disséminés par leurs déjections arrivent, aux sources, d'où des conduites très bien faites les amènent sans peine à Paris.

La filtration grossière, dans le sens de Belgrand, se fait bien dans le parcours souterrain des eaux, et suffit à les rendre fraîches et limpides. Mais la filtralion fine, nécessaire pour les débarrasser de leurs germes nocifs, ne se fait pas, ou ne se fait que par places. Et voilà une nouvelle loi naturelle, qui intervient toutes les fois qu'on cherche des sources à débit considérable, servant d'émissaire à un grand nombre de filets d'eau souterrains. Les parois des fissures où Teau circule, léchées constamment par elle, lui ont <:édé, soit par frottement^ soit par dissolution, un peu de leur matière et se sont élargies. Surtout dans les terrains calcaires, que les eaux sont constamment occupées à dissoudre et à entraîner depuis Torigine du monde, ces fissures sont devenues de véritables •canaux irréguliers où la filtration ne se fait plus, de sorte que ce ne sont plus seulement les maisons voisines de Téraergence des sources qu'il faut redouter, mais toutes les maisons de la vallée, attendu que l'épaisseur de terrain qui les sépare du griffon de la

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source peut être un leurre, la nature s'étant chargée, dans la suite des temps, d'y creuser un réseau de galeries qui, en retenant les gros matériaux, y permettent la circulation des germes.

Ces notions, qu'on croit jeunes, et qui ont encore le don de surpendre quelques personnes, sont vieilles dans la science. Il existe même un exemple remarquable d'un transport de germes (yphoiques à distance, qui date de vingt ans. C'est la curieuse épidémie de Lausen dont je rappelle brièvement Thistoire, Le petit village de Lausen, près de Bâle, n'avait pas, de mémoire d'homme, subi d'épidémie typhoïque et n'avait pas compté depuis de longues années un seul cas de cette maladie, lorsqu'en août 1882 survint une épidémie qui dura jusqu'à la fin de novembre, attaquant i3o personnes, sur les 780 habitants dans 90 maisons du village. C'est un exemple de ces expansions soudaines dans un village où personne n'est protégé par une maladie antérieure ou par hérédité. Si une épidémie pareille éclatait sur Paris, ses 2.5oo.ooo habitants fourniraient en quatre mois 426.000 cas de fièvre typhoïde,

A Lausen, les cas étaient à peu près également répartis entre toutes les habitations. Seules six maisons en furent exemptes : elles étaient aussi les seules à avoir de l'eau chez elles, et à ne pas s'abreuver à la fontaine publique.

L'eau de cette fontaine venait d'un coteau formé

■taaUMHJBi

d'une ancienne moraine glaciaire séparant la vallée de Lausen de la vallée parallèle du Fûrlerlhal. Elle avait été captée et conduite à Lausen, par un conduit en briques à Tabri de toute pollution : elle ne semblait donc pas pouvoir être soupçonnée. Pourtant la maladie avait été convoyée par elle. Voici comment.

Dix ans auparavant, on avait découvert une communication directe, à travers une colline de terrain glaciaire, entre les sources de Lausen, et un petit ruisseau du Fûrlerthal. Tout près de ce ruisseau, au voisinage d'une ferme, un trou d'éboulement s^était creusé dans le sol, et on avait vu couler au fond un petit filet d'eau claire. Ces puits d'éboulement sont fréquents dans un terrain calcaire. Ils sont très multipliés sous le nom de bétoires, dans les vallées de TAvre et de la Dhuys. Ils sont dus à ce que, sous Tinfluence des eaux qui le dissolvent depuis des siècles, le sol se creuse de cavités dans lesquelles à un moment donné s'effondre la surface, et on aperçoit parfois alors au fond le ruisseau souterrain qui les a produites.

Tel avait été le cas pour la ferme de Lausen, et la curiosité ayant été piquée par ce fait, on avait amené dans cette excavation le ruisseau voisin qui s'y était englouti tout entier. Or, une ou deux heures après, les sources de Lausen, très diminuées à ce moment par suite de la sécheresse, coulaient abondamment, troubles d'abord, claires ensuite, jusqu'au moment où on ramena le ruisseau du Fûrlerthal dans son lit. Depuis on avait remarqué tous les ans l'augmentation du débit des sources de Lausen au moment où les irrigations de prairies se faisaient dans la ferme du Fûrlerthal dont nous avons parlé.

Or, dans cette ferme isolée, le fermier, au retour d'un voyage, avait été pris par la fièvre typhoïde, le 10 juin 1882. Les latrines de la ferme et les ëgouts des fumiers se déversaient dans le ruisseau. Dans ce ruisseau on vidait aussi les ordures, on lavait le linge du malade, et cela au moment des irrigations. Trois semaines après, c'est-à-dire dans le temps voulu pour rincubation, la fièvre éclatait à Lausen.

La preuve de la contamination des eaux peut sembler faite par les faits qui précèdent. Le D** Hâgler, de Bâle, eut le mérite de ne pas s'en contenter et de la rendre tout à fait évidente par d'ingénieuses et décisives expériences. Il fil débarrasser l'ouverture du trou du Furlerthal, et y ramena le ruisseau. Trois heures après, le débit des fontaines de Lausen avait doublé. On jeta dans le trou, après les avoir fait dissoudre dans de Teau, i8 quintaux de sel. L'eau de Lausen devint salée. Mais en remplaçant le sel par de la farine mise en suspension dans l'eau du ruisseau, on n'observa dans l'eau de Lausen ni trouble ni augmentation des matériaux solides en solution. Si au lieu de se servir de farine, dont les éléments sont gros, le D*" Hàgler avait dilué dans l'eau des cultures de microbes, il aurait sûrement vu, comme on l'a vu dans la vallée de TAvre et de la Dhuys, depuis que j'ai donné l'idée de le rechercher, que les microbes pouvaient circuler au travers du sol sans s'y arrêter, et que, partis d'un fumier ou d'une fosse d'aisances de l'une des vallées qui alimentent Paris, ils pouvaient nous arriver en un temps relativement très court, et sans perdre sensiblement de leur virulence.

Quelle conclusion à tirer de tout cela, sinon que

78 L HTGIÉNE SOCIALE

nous sommes solidaires des habitants des vallées de la Vanne, de la Dhuys, de la Vigne, du Loing, du Lunain, et de toutes les régions où nous avons emprunté de Teau. Le marché que nous avons fait avec eux était soldé, nous comptions bien n'en plus entendre parler, et continuer à nous moquer de leurs rancunes. Eh bien, voilà que nous dépendons d'eux, ils nous ont envoyé plusieurs fois la fièvre typhoïde et le pourraient encore, s'ils le voulaient» et si, avertis du danger, nous ne nous mettions en garde contre eux. Voilà la réponse des choses à ua acte humain, évidemment entaché d'égoïsme collectif. La géologie nous donne une leçon de morale.

Revenons maintenant, avec ce que nous venons d'apprendre, sur le terrain de l'hygiène sociale. L'action individuelle est encore plus faible à propos de la fièvre typhoïde qu'à propos de la variole. C'est par centaines de mille qu'on compte ceux qui font vacciner leurs enfants sans pression extérieure, obéissant seulement à l'habitude ou aux conseils du médecin. C'est par milliers seulement qu'il faut chiffrer ceux qui sont munis de filtres stérilisateurs, ou font bouillir leur eau pour n'être pas exposés aux contagions intestinales. Le nombre des villes qui ont essayé de substituer à ces préoccupations individuelles une préoccupation collective est encore très restreint. Il est vrai que ce sont surtout les grandes villes, et Paris, qui a le plus fait dans cette voie, contient un

peu plus de un quinzième de la population de la France.

A ce point de vue, l'expérience qu'il a faite est intéressante, d'autant plus qu'elle ressemble, dans ses traits généraux, à celle qu^ont faite toutes les gran» des villes. Partout on a tâché de recueillir les eaux les plus pures possibles, qu*on a demandées à des sources, à la nappe souterraine, à des eaux de rivières ou de fleuves. Après quoi, comme on sentait d'instinct que pour diverses raisons, tirées en partie de leur volume, ces eaux ne devaient pas être irréprochables, on a installé, sous diverses formes et sous divers noms, des bureaux d'hygiène pour les surveiller.

Je ne peux dire combien je plains les chimistes chargés de donner leur avis sur ces questions. Pour se renseigner, ils ont frappé à toutes les portes. Tant qu'il ne s'agissait que de chimie pure, de la quantité et de la qualité des matières minérales en solution, ils n'a» vaient pas trop de peine : la science avait quelques données sûres à ce sujet, et d'ailleurs, ces éléments inorganiques ont si peu d'importance, tant qu'ils ne dépassent pas certaines limites et que l'eau reste potable! Mais quand il s'est agi des matières organiques, la scène a changé.

De ces matières organiques, il y en a de mortes et de vivantes. Pour celles qui sont mortes, on n'a aucun moyen de dosage précis. Il n'y a encore aucune eau pour laquelle on connaisse leur quantité et leur qualité. On procède donc à l'aveuglette par des méthodes qui donnent des chiffres dont tout le monde ignore la signification. Un chimiste doit être très malheureux de perdre son temps à faire la série de gestes rythmés

80 l'hygiène socule

et hiératiques que commandent ces méthodes, et très embarrassé quand il s'agit de traduire en langage ordinaire les chiffres qu^il a obtenus. Il s'en tire pourtant tant bien que mal, en bénéficiant surtout de ce que ces matières organiques mortes, semblables en cela aux éléments minéraux, sont inoffensives lorsqu'elles ne sont pas trop abondantes. Mais rembarras véritable a commencé pour le chimiste quand les microbes ont fait leur apparition dans la science.

Ceux-ci sont plus faciles à retrouver que les matières organiques. On a des méthodes assez sûres pour en doser la quantité, pour ceux au moins qui se laissent cultiver dans les bouillons nutritifs. Mais la qualité est parfois aussi importante que la quantité, par exemple quand il s'agit d'un microbe pathogène : un microbe typhique dans une eau est plus redoutable que mille microbes inoffensifs, et c'est ici que les véritables difficultés commencent.

Tant qu'il ne s'agit que de faire des numérations de microbes, le bactériologiste n'est pas embarrassé, et vous dit très volontiers : telle eau, étudiée à un moment donné, par telle méthode donnée, contient tant de germes par centimètre cube. Mais que vaut ce chiffre, et que signifie-t-il. Il n'en sait rien? Je me trompe, il sait que ce chiffre ne vaut rien et n'a aucune signification, car par une autre méthode, ou par la même méthode et à une température différente, il en eût trouvé un tout autre. Mais il est obligé de parler par sa fonction, il parle.... et c'est justement l'oracle de la Sybille.

On comprend que dans ces conditions il ait été vain d'essayer, comme on l'a fait, de fixer le nombre des

LA FIÈVRE TTPHOlDE 81

germes par centimètre cube auquel on pouvait attacher les qualifications d*eau mauuaisej eau médiocre^ eau de bonne qualité : une mauvaise eau pouvait être jug^ée diversement suivant la méthode, et une unification des méthodes^ qui eût réglé de plus près et dans ses menus détails le cérémonial des attitudes et des gestes au laboratoire, aurait encore rendu plus méca-nique, plus impersonnel et, tranchons le mot, plus assommant le travail du chimiste, sans le rendre beaucoup plus utile.

Car la quantité des germes s'efface derrière leur qualité, et, par exemple, dès que Teau a paru pouvoir convoyer des germes typhiques, on a naturellement demandé aux laboratoires d'hygiène de se préoccuper de leur recherche. Ici le problème semblait bien défini, et las de travailler dans le vide, et d'étaler en longues colonnes des chiffres qui ne rimaient à rien, les bactériologistes des Bureaux d'hygiène en ont cherché avec ardeur la solution demandée. Malheureusement ce bacille typhique n'a pas une forme qui puisse le faire reconnaître facilement ; il fait partie d'un groupe assez homogène comme aspect et comme propriétés, dans lequel figurent, à côté de lui, des bacilles peu dangereux ou même inoffensifs qui habitent constamment Tintestin, qui de là suivent les mêmes voies de diffusion que le bacille typhique, et qui plus nombreux que lui, attendu qu'il y a, à un moment donné, beaucoup plus d'intestins

82 l'htgiéne scm:ul£

sains que d'intestins typhiques, se trouvent presque toujours dans les eaux : c'est le fameux 6aa7/a^ coli ou coli-bacille.

Gomment trouver dans cette foule de germes presque identiques ceux qui sont dangereux? Toutes les tentatives faites dans ce sens se sont montrées jusqu'ici vaines et illusoires. Toutes les méthodes successivement préconisées et ayant rencontré créance aboutissent les unes après les autres au doute, et si on songe en outre que les plus assurées sont longues, et qu'avec la meilleure volonté du monde, les indications qu'elles fournissent arrivent toujours trop tard, on voit que la barrière mise à l'entrée des germes nuisibles dans une ville quelconque est tout ce qu'il y a au monde de plus difficile à manier, et qu'il faut plaindre ceux qui en ont la garde. Ils ont des responsabilités et ne sont pas armés pour les porter.

L'essai de protection collective, organisé sur les bases que nous venons de voir, n'atteint donc pas son but, et nous sommes encore une fois punis par la force des choses d'un accroc donné aux principes. Au lieu de surveiller le bacille aux points d'émergence des sources, ou à son entrée dans Paris, c'està-dire lorsqu'il est dilué dans un grand volume d'eau et devenu méconnaissable à cause de son mélange avec des bacilles inofîensifs qui lui ressemblent, il vaut évidemment mieux essayer de le saisir au point de départ, là où sa nature n'est pas douteuse, au moment où il sort de l'intestin d'un typhique. Si nous réussissons à l'arrêter là, nous serons débarrassés des soucis, des confusions et des lenteurs inévitables de la surveillance au point d'arrivée. C'est ce que la

UL FliVRE TTPHOlDE 83

ville de Paris a eu le mérite de comprendre la première et de tenter*

En se plaçant dans cet ordre d'idées, la première chose à faire est éridemment de déterminer les surfaces sur lesquelles Fapparition d'un typhoïque pourrait permettre aux bacilles sortis de son intestin d'arriver dans une des sources; en d'autres termes, ce qu'il faut faire tout d'abord, c'est déterminer le périmètre d'alimentation des sources captées par la Ville de Paris.

Les recherches faites dans ce sens, tant par l'Observatoire municipal de Montsouris que par un service créé dans la vallée de l'Avre, ont conduit, de prime abord, à des constatations qui pourraient sembler inquiétantes^ si on les prenait en bloc et sans réflexion. C'est que le périmètre d'alimentation des sources circonscrit, dans chacun des bassins de l'Avre, de la Dhuys ou de la Vanne, une surface de plusieurs centaines de kilomètres carrés, et qu'il n'est guère de points de cette immense surface sur lesquels des germes dangereux, déposés sur le sol par une voie quelconque, ne puissent arriver aux sources. Le sol est en effet partout, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, un sol plus ou moins fissuré ou remanié. Dans l'ensemble, la filtration se fait mal, et les microbes ne sont que partiellement arrêtés en cours de route.

Une étude de détail montrera sûrement que la valeur filtrante du sol n'est pas partout aussi mauvaise. Il y a certainement des couches où la filtration est fine et efficace. Maison peut assurer aussi que si ce sont les meilleures pour la qualité de l'eau fournie, ee ne sont pas les meilleures au point de vue de la

quantité, car Teau préfère naturellement celles où elle passe plus vite et où sa filtration est incomplète. Ce sont ces zones de facile pénétration qu'il faut déterminer tout d'abord, parce que là le danger est plus grand et plus immédiat, mais sans négliger la surveillance sur la surface totale.

En somme on peut espérer tracer en peu de temps, à Taide d'une ou deux années de travail, une sorte de carie de plus ou moins facile pénétration des eaux dans la région où tombent les pluies qui alimentent les sources, et de limiter approximativement les surfaces sur lesquelles la contamination, est la plus dangereuse, celles où elle est difficile, celles où elle est impossible. Sur cette surface, les habitants sont clairsemés, nous l'avons vu : les cas de fièvre typhoïde sont rares. Si on pouvait, partout où il s'en produira un, obtenir que les linges du malade soient stérilisés, que ses déjections soient désinfectées avant d'être répandues sur le sol ou vidées dans les eaux, nous ne changerions pas grand'chose à la composition chimique des eaux qui s'absorbent dans le sol autour de la maison, car cette absorption s'est faite de tout temps ; mais nous y gagnerions que ces eaux seraient débarrassées de germes typhiques, et ne pourraient plus par là les apporter dans le mélange qu'elles subissent avec les autres eaux du pays.

Et c'est ici que nous retrouvons ces habitants dont nous avons si longtemps fait fi, et avec lesquels nous

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aurions tout intérêt à être en bons termes. Il y aurait bien encore un coup de force à tenter avec eux, à envahir les logis, à procéder d'autorité à la désin* fection de leurs linges ou de leurs selles. La déclaration d'utilité publique ne serait pas moins justifiée ici que lorsqu'il s'agissait de leur enlever leurs eaux. Je doute pourtant qu'on essaie de marcher dans cette voie, et tout le monde sent qu'il vaut mieux s'entendre. Seulement comme la partie n*est pas égale, il est juste que ceux qui bénéficient de l'arran* gement fassent des concessions, et paient le service rendu.

Rétablissons donc le lien social que nous avions violemment rompu, en tenant aux habitants dépossédés ce langage : « Nous reconnaissons que l'arrangement que nous vous avons imposé vous a donné barre sur nous. En ce moment, vous pouvez nous être mauvais sans que nous puissions vous rendre la pareille. Mais nous sommes convaincus que maintenant que vous savez que vous pouvez Tétre, vous ne voudrez plus Tétre. Consentez donc à ce que nous soyons avertis, soit par votre médecin, soit à son défaut par la rumeur publique, de tous les cas de fièvre typhoïde qui surviennent chez vous. Mettons, ce qui est beaucoup, qu'il y en ait une centaine par an. Sitôt que nous le saurons, nous nous mettrons à votre service. Nous vous donnerons les désinfectants, nous vous prêterons les vases destinés à la stérilisation de votre linge : au besoin nous le laverons nous-mêmes, et après l'avoir pris sale, nous vous le rendrons propre. Nous laisserons sur les lieux ou nous enverrons régulièrement quelqu'un à qui vous pour-

86 l'hygiène S0€IAL£

rez toujours demander conseil et assistance. En fai^ saut cela, nous nous protégeons nous-mêmes. Mais nous vous protég'eons aussi. Les cas de contagion directe dans la famille du malade ou parmi ses voisins sont plus fréquents qu'on ne le croit à la campagne. Les mesures que nous vous proposons sont par suite aussi salutaires à vous, petit groupe, qu'à nous, communauté, car il n'y a pas de Parisien qui soit plus menacé que vous ne Têtes par votre voisinage du foyer de contagion. L'appel que nous vous adressons n'est donc pas un appel égoïste, il est aussi empreint qu'il peut l'être de l'esprit de solidarité ».

Un pareil langage doit porter. Si par hasard il ne portait pas, il resterait encore une ressource. Ce serait de surveiller de l'extérieur la maison du malade, le transport ou l'évacuation de ses déjections^ le blanchissage de son linge, bref tous les points accessibles par lesquels il est en contact avec la communauté. S'il a le droit de faire, chez lui tout ce qui lui plaît, la communauté a le droit d'empêcher de sortir tout ce qui peut lui nuire à elle, et si on faisait jamais une loi coercitive, ce serait sur cette base qu'il faudrait l'édifier. « Vous ne voulez pas vous préoccuper du danger que vous faites courir aux autres, pourrait-on dire au malade et à sa famille : vous n'avez plus droit, même en payant, aux services qaie la communauté a mis à votre disposition, l'eau, le tuyau de chute de l'égout, etc. A partir d'aujourd'hui nous entourons votre maison d'un cordon sanitaire! » Mais je n'hésite pas à préférer l'entente •cordiale à la coercition, et une méthode qui rap*

LÀ FIÈVRE TTPHOlDE 87

proche à une méthode qui éloigne : c'est la paix sociale au lieu de la tyrannie du nombre.

Il Ta sans dire maintenant que tout ce que nous venons de dire ne s'applique pas seulement à la ville <ie Paris, et que la solution est tout à fait générale. Partout où une dérivation d'eaux de boisson froissera ou lésera des intérêts particuliers, il y aura deux arrangements à prendre, qui correspondent l'un au premier établissement, Tautre à l'entretien et à la durée. Ces deux arrangements sont de nature distincte, et ne sont séparés que pour la forme. En réalité, ils devront faire l'objet d'un traité qui liera à perpétuité les contractants, et établira entre eux €e lien de solidarité qui a trop manqué jusqu^ici aux conventions faites sur ces matières.

Résumons maintenant en quelques lignes les notions principales qui ressortent de cet exposé.

La fièvre typhoïde a pour origine principale, non unique, Teau de boisson.

Avec des caractères qui la rapprochent de la Yariole, et dont le principal est que celui qui Ta •eue ne l'a pas d'ordinaire une seconde fois, elle en difiFère parce qu'on ne lui connaît pas de vaccin préservateur, et qu'on est par suite constamment •exposé à la contracter : elle en diffère aussi, au point de vue social, en ce que, malgré l'absence du vaccin, elle ne frappe pas tout le monde comme le ferait la variole s'il n'y avait pas la vaccine.

Pour cette double raison, qu^elle ne frappe qu'un nombre restreint d'individus, et que les moyens de prévention qu'on peut faire agir contre elle devraient être tenus constamment en action partout, elle échappe à une répression générale, et sollicite par suite Tinitiative individuelle, qui ne peut être efficace que par Tinstruction de tous. Si tout citoyen, atteint de fièvre typhoïde, savait que son intérêt, celui de ses proches, celui de ses voisins, celui de ses concitoyens, bref, tout ce qui pour lui constitue le devoir humain, est qu'il ne sorte de chez lui aucun germe vivant de fièvre typhoïde, on arriverait en quelques années à Téradication de cette maladie.

En attendant que ce moment arrive, et pour en hâter l'approche, l'action publique peut s'exercer pour imposer, partout où elle le peut, l'observance des règles hygiéniques que comporte ce que nous savons jusqu'ici de la fièvre typhoïde. Là où son pouvoir s'arrête, elle peut procéder à la même œuvre par voie d'instruction, de conseils, d'aide à ceux qui les suivent, de revendications légitimes contre ceux qui s'y refusent. Mais en tout, elle doit s'attacher à saisir le bacille à son point de départ, et abandonner l'espérance illusoire de le rattrapper en transit. Elle l'a poursuivi jusqu'ici dans l'eau, et elle a eu raison, parce que c'est son principal moyen de transport. Mais elle n'y est pas arrivée, et ne pourrait y arriver qu'au prix de sommes hors de proportion avec le service rendu. Si elle y arrivait, elle n'aurait pas triomphé du fléau, car il a d'autres moyens d'expansion que les eaux.

LA FIÈVRE TYPHOÏDE 8f^

 côté de cette action publique, impuissante dans un grand nombre de cas, il y a une place prépondérante à prendre pour les groupements communautaires, associations, syndicats, sociétés de secours mutuels, qui, intéressés à la santé de chacun de leurs membres, peuvent et doivent s'entendre pour qu'en cas de fièvre typhoïde la famille du malade ne soit pas menacée par lui. Dans cet ordre d'idées, la sympathie mutuelle se double de Tesprit d'écono» mie.

Cette organisation générale, établie sur ces bases, et où chacun a son rôle bien déterminé, a l'avantage de couper le mal à sa racine, et de travailler ainsi à se rendre inutile. L'organisation actuelle, qui laisse le mal se faire en liberté, et qui a la prétention d'en arrêter seulement les effets, travaille à se rendre durable, et à porter un jour le nom à' Administration de la fièvre typhoïdey qu'elle a commencé à méri» ter.

J'aurais fini si je ne croyais qu'il y a d'autres con» clusions à tirer au sujet du rôle que la science doit avoir dans cette adaptation des connaissances acquises au progrès social. Pour beaucoup de gens, qui n'osent pas le dire très haut, elle est une gêneuse. On ne la traite pas d^ambitieuse ou d'intéressée : quand elle tire les marrons du feu, c'est d'ordinaire pour les autres. Mais souvent, et à propos surtout de cette question des eaux, on l'a accusée de parler haut, d'être à la fois exigeante et impérieuse. Voyons si dans ce cas elle a mérité ces reproches.

Je vais ici plaider une thèse qu'on s'étonnera peut- -être de trouver dans ma bouche, mais qui me semble tellement juste et tellement dans mon programme <i'études que je dois en dire un mot. Elle est relative «ux droits de la science.

Il est certain qu'ils sont fort mal définis. S'il faut ^n croire quelques savants, ils sont de ceux devant lesquels tout le monde doit s'incliner. Cette prétention rencontre naturellement de la résistance dans "d'autres prétentions rivales, qui accusent la science d'avoir failli à toutes ses promesses. On pourra peutêtre songer à régler ce procès le jour où la philosophie sera responsable de tous les philosophes, la littérature de tous les lettrés, l'histoire de tous les historiens et l'épicerie de tous les épiciers. Pour le moment, le savant doit être considéré comme un •diplomate envoyé dans une cour étrangère dont il a mission de découvrir les secrets, et qui, n'en connaissant pas la langue, ne communique avec elle que par un interprète, l'expérience. Comme tous les interprètes, celui-ci ne comprend pas toujours bien la question, ne traduit pas toujours bien la réponse, qui parfois subit une nouvelle déformation en passant par la bouche du savant et l'oreille de l'auditeur. C'est à proprement parler, et sauf l'obscurité, qui n'est jamais voulue, une visite chez la sybille.

L'histoire des eaux potables fournit d'étonnants exemples de ces déformations. Les dépêches ordi-

LA FIÈVRE typhoïde 91

Daires du savant, je veux dire ses découvertes, sont rédigées en général d'une façon prudente, et tâchent de bien distinguer ce qu'il croit sûr de ce qu'il sait douteux. Mais, arrivées à destination, elles tombent aux mains des professionnels, c'est-à-dire de ceux qui, au contraire du savant, trouvent dans les faits qu'il annonce matière à une passion, à un intérêt, à une ambition, bref, à un mobile quelconque, intéressé ou désintéressé, des actions humaines. Dans l'espèce, on a tout fait dire aux savants, au sujet des eaux potables. Le monde vivait tranquillement vers i85o, sur cette tradition que les eaux de sources étaient en général très supérieures aux eaux de rivière. Survient un savant, qui trouve, en analysant les gaz de quelques eaux de sources, qu'elles étaient moins riches en oxygène que les eaux de rivières. Cette notion, d'ordinaire exacte, se répand, on ne sait pourquoi, et se généralise, s'étend, si bien que quelque épeuré, ne réfléchissant pas qu'après quelques minutes passées à l'air, Teau de source prend son contingent normal d'oxygène, demande à grands cris qu'on renonce aux sources, pour s'adresser à Teau <le rivière, plus aérée. Je sais quelques villes qui se sont laissé, je ne dirai pas convaincre, mais effrayer, •et qui, ayant fait leur canalisation d'eau de rivière, n'ont pas été contentes d'apprendre, quelques années après, que les savants avaient changé tout cela, et que c'était maintenant l'eau de source qui était préférable à toutes. Foin des savants I

En réalité, les savants n'étaient responsables de rien. Ils avaient dit ce qu'ils avaient vu au sujet des gzz dissous dans certaines eaux de sources, et ils

avaient passé outre. Continuant tranquillement leur œuvre, ils avaient découvert, quelques années après, une source de danger que personne n^avait soup-» çonnée jusque-là, et ils l'avaient dénoncée. Dira-t-^ on que ce n'était rien d'apprendre que Teau la plus

limpide, la plus pure, la plus aérée, bref, la plus saine . au jugement de tous, savants et ménagères, pouvait convoyer des germes de fièvre typhoïde et d'autres maladies? Les savants ont enregistré tranquillement cette notion, dès qu'elle a eu fait ses preuves. Mais dans la pratique elle soulevait des problèmes d'hygiène tels, qu'elle devait fatalement donner naissance à une polémique, c'est-à-dire à des exagérations.

Les uns, qui n'étaient pas de minces adversaires, détenant officiellement le pouvoir de faire ou de ne pas faire, en ce qui concerne le service des eaux, ont dit, en substance : « Tout cela nous dérange : notre siège est fait : laissez-nous tranquilles I » A quoi, les hygiénistes, les journaux, poussés par des intérêts très divers, ont riposté : « y pensez-vous? comment nier que la fièvre typhoïde arrive par les eaux de boisson » ; puis, dans un crescendo d'exagérations et d'exigences : « elle ne nous arrive que par là ! Vous êtes responsables de tous les morts typhoïques de Paris I Il nous faut des eaux qui ne contiennent plus de bacilles typhiques, et puisque vous dites qu'il est très difficile de les distinguer des autres, il nous faut des eaux ne contenant plus du tout de bacilles quel^ conques ! »

Je n'ai pas besoin de dire que ceux qui savent avec quelle peine on garde seulement un litre d'eau stérile

dans un laboratoire se sont tenus loin de ce concert vocal. Mais il n'en a pas moins créé dans le public un état d'âme dont il faut tenir compte aujourd'hui, où on essaye de revenir à des idées et à des pratiques raisonnables. Quand il s'agit de dire tout haut aux Parisiens : « on vous a leurrés ; l'eau stérile, en masses comme celles qui sont nécessaires, est un mythe ; il n'est pas de dépenses, si grandes qu'elles soient, qui puissent vous l'assurer, et si par miracle ce rêve se réalisait, vous auriez encore la fièvre typhoïde, car ce n'est pas seulement par Teau qu'elle vous vient », quand on énonce des vérités aussi sûres, on est à son tour considéré comme un fâcheux par ceux que j'appellerais volontiers les fanatiques de l'hygiène, sans vouloir, bien entendu, mettre rien de dédaigneux dans ce mot. C'est que la bonne volonté ne suffit pas pour faire de l'hygiène, et que la foi, en tant que foi, y est aussi nuisible qu'utile. Et je parle même de la foi dans le savant. Il ne faut pas croire en lui plus qu'il n'y croit lui-même, lire dans ses dépêches diplomatiques plus qu'il n'y a mis, et voilà uire notion à conserver dans Tesprit, en abordant ce terrain nouveau de Thygiène sociale.

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