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L'ANKYLOSTOMIASE DES MINEURS

Dans rhygiène des maladies précédentes, noui» avons vu apparaître l'hygiène communautaire, celle qui s'inspire de l'intérêt de tous. Nous n'avons pas encore rencontré celle qui ne s'adresse qu'à un groupe déterminé dans la communauté, et dont ce groupe peut et doit se préoccuper seul, c'est-à-dire qu'au lieu des maladies générales que nous venons d'apprendre à connaître, nous allons rencontrer des maladies spéciales à certaines catégories d'individus qui y sont particulièrement sujets en raison de leurs fonctions, parce qu'ils exercent un métier commun. La lutte à engager contre ces maladies prend alors un caractère particulier, dont l'Ankylostomiase ou anémie des mineurs nous fournit le meilleur exemple.

L'ankylostomiase, caractérisée par la présence dans rintestin et surtout dans le duodénum du malade d'un petit ver nématode, Tankylostome duodénal, est une maladie endémique, extrêmement répandue

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dans certaines régions, par exemple chez les nègres du centre de TAfrique, du Soudan, de l'Egypte. On la trouve aussi aux Antilles, au Brésil, et dans les régions intertropicales : elle frappe à peu près tout le monde. Elle est heureusement très peu meurtrière, et les habitants de ces contrées la portent même assez vaillamment, sans présenter Fanémie dont elle s'accompagne dans des régions plus froides.

Car on en trouve aussi dans les contrées méridionales de TEurope, et en Italie dans la population ouvrière employée aux travaux des solfatares dans le Sud, des rizières en Lombardie. Des ouvriers lombards ont communiqué le parasite à tous les travailleurs réunis au Saint-Golhard pour le percement du tunnel, et ceux-ci en se dispersant Tout reporté chez eux. Mais à mesure que la maladie avance vers le Nord, elle perd un peu de ses caractères. Elle devient un peu plus grave et se traduit par de plus longues incapacités de travail. En même temps, elle limite son champ d'action, et, au lieu d'attaquer indistinctement, au hasard de la contagion, tous les habitants, elle manifeste une préférence presque exclusive pour les hommes qui pratiquent certains métiers, surtout ceux qui vivent habituellement dans un endroit chaud et humide, par exemple les briquetiers, ou encore les mineurs. On la rencontre dans un grand nombre de houillères françaises, à Saint- Etienne, à Anzin, à Valenciennes : elle est surtout tïès répandue dans le bassin de Liège, où on l'a constatée pour la première fois en i884 : elle n'avait mis que 5 ans pour venir du SaintGothard, en 1879. Elle a progressé silencieusement jusqu'en 1896, moment

où elle a pris beaucoup d'extension et de gravité, si bien qu'on a pu se demander si dans ce bassin, il y a des exploitations qui en étaient restées indemnes.

Dans celles où elle sévit, les mineurs qui en sont exempts sont rares. Au charbonnage de Bonne-Espérance, il y a environ 5o malades sur loo ouvriers pris au hasard, et, parmi ceux qui se plaignent de leur santé, les 7/8 sont atteints d'ankylostomiase. Un autre examen, fait plus tard dans la même exploitation par le Laboratoire provincial, a donné seulement une proportion de 3o 0/0 d'ouvriers indemnes. Chose singulière et qui ajoute encore aux singularités relevées plus haut dans la marche de la maladie, ce sont surtout les ouvriers du fond qui sont atteints. Chez ceux qui travaillent à la surface, et dans la famille même de l'ouvrier du fond, les cas sont rares, de sorte que si dans l'ensemble d'une population, la maladie choisit pour ainsi dire, pour les infecter, les mineurs et les briquetiers, elle choisit aussi, parmi ces mineurs, ceux qui travaillent au fond de la mine. Ce sont là des bizarreries que nous devrons pouvoir expliquer, et qui tiennerft de si près à notre sujet que nous ne pouvions les passer sous silence.

On ne sait pas encore bien comment l'ankylostome agit dans l'intestin qu'il habite : peut-être en suçant le sang du malade. C'est l'idée première qui est venue en constatant que les mineurs étaient atteints d'anémie. Mais les pertes sanguines provenant de ces imperceptibles saignées ne seraient sensibles que si le nombre des vers était immense, ce qui n'est pas le cas. 11 est plus probable que ces nématodes produisent des toxines, détruisent les globules du sang, des lysi*

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nes^ analogues à celles qu'on a observées chez les ténias ou avec les vulgaires vers intestinaux. Quoi qu'il en soit, la présence de Tanlcylostome se révèle par des troubles graves, parfois même mortels. Il y a toujours une déchéance physique, une incapacité partielle ou totale de travail, qui a son retentissement douloureux sur la bourse de l'ouvrier, sur sa famille, qui grève aussi, bien que dans de moindres proportions, Texploitation de la mine.

Eh bien, chose singulière, malgré l'extension qu'a prise cette maladie depuis dix ans dans divers bassins houillers, malgré les pertes qu'elle occasionne tant dans la population ouvrière que dans les compagnies de charbonnages, c'est à peine si on y a fait attention. Presque partout les cas mortels qu'elle a produits sont restés confondus dans la mortalité générale. L'ankylostome est pourtant connu depuis longtemps : il y a partout des médecins attachés aux charbonnages. Il y a aussi des Conseils d'hygiène, et des autorités chargées de veiller sur la santé publique. Personne n'a bronché, et il ne faut pas s'en étonner, car il en est ainsi pour toutes les maladies dont l'apparition ou l'extension soulèvent des responsabilités. C'est qu'une maladie, due évidemment à une contagion par un nématode, et ne sévissant que sur les ouvriers allant dans la mine, permettait d'accuser des défauts d'hygiène dans les puits ou dans les galeries, et pouvait se résumer par un grief vis-à-vis du propriétaire ou des propriétaires de la mine. Naturellement la Compagnie se croyait sage en fermant les yeux, le médecin aussi, et les Conseils d'hygiène, contemplant avec leur sérénité ordinaire des statistiques où

ne figurait pas rankylostomiase, vivaient sans s'en préoccuper.

Je me trompe pourtant, car il existe un avis du Conseil supérieur d'hygiène publique, rattaché ao ministère de l'agriculture et des travaux publics de Belgique^, avis daté du 25 mai 1899, et qui, tablant sur la connaissance incomplète encore que l'on avait à ce moment des propriétés et des mœurs de rankylos* tome, indique des mesures de prophylaxie. II suffit de passer ces mesures en revue pour voir combien elles sont inexécutables. Il est bien entendu que la critique que je suis obligé d'en faire ne vise pas du tout les membres de la Commission qui les a proposées. Tous ont fait de leur mieux, avec les documents qu'on avait alors, et en se plaçant au point de vue que peut avoir un Comité officiel placé très haut^ avec des attributions très vastes, et tout naturellement enclin à faire de l'hygiène générale et autoritaire. Il n'est pas sans intérêt de montrer que, dans quelques cas au moins, cette hygiène administrative est tout à fait impuissante, et que des groupes sociaux, agissant avec le même plan, mais avec de tout autres préoccupations, peuvent aboutir où elle a échoué. Tel est le cas pour l'ankylostomiase.

Tout moyen d'hygiène, appliqué à la prophylaxie d'une maladie contagieuse, doit tenir compte des

' Remarquons, à leur élofs^e, que nos voisins n'ont pas eu comme nous l'idée de rattacher Tbygiène au ministère de l'Intérieur et de lui donner par là un caractère politique.

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propriétés physiologiques de Tétre qui la produit. C'est dire qu'il n'y a pas d'hygiène ; il y a des hygièneSy et nous voyons à nouveau combien il est illogique de faire une loi générale sur ce sujet. En tout cas, si nous voulons combattre l'ankylostomiase, la première chose à faire est de s'enquérir des mœursi de rankylostome. Voici les renseignements que la science nous fournit en ce moment sur ce sujet.

L'ankylostome est un ver filiforme (nématode) è sexes séparés. Le mâle a une longueur de lo à ii millimètres; la femelle, de i5 à i8. L'accouplement a lieu dans Tintestin, et la femelle pond un grand nombre d^œufs, si bien qu'il y a des selles qui en con-f tiennent plusieurs millions. Ces œufs, très petits, visibles seulement au microscope, ne subissent aucune transformation dans le tube digestif : il y fait trop chaud. Ils ont besoin, pour s'organiser et éclore,, d'une température voisine de 26^ ou 3o°. Et voici tout de suite l'explication de ce que nous avons appris au sujet de l'extension de la maladie. Cette température nécessaire à la formation, dans l'œuf, de la larve chargée de maintenir l'espèce, les œufs expulsés la rencontrent facilement dans les pays tropicaux, où l'ankylostome est si répandu. A mesure qu'on remonte vers le nord, cette température n'est habituelle que dans les galeries de mine. De là une localisation chez les mineurs, et de préférence, dans les mines, chez les ouvriers du fond, surtout ceux qui travaillent dans des galeries étroites, qui creusent pour avancer, car on a remarqué que, dans une même mine, la maladie était relativement plus rare chez les ouvriers employés au transport des mater

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riaux, qui travaillent dans des galeries plus larges et mieux aérées.

Les larves filiformes sorties des œufs ne se rencontrent donc jamais dans un intestin humain, mais on peut les trouver abondantes dans les excréments •déposés à la surface de la mine. Elles sont invisibles .^ Tœil nu. Peu à peu elles grossissent, si les conditions de température et d'humidité sont favorables, •mais leur vie ne dure pas, et elles ne deviennent des ^nkylostomes que si elles sont transportées à nouveau -dans rintestin par un moyen quelconque. En d'aui,res termes, il n'y a jamais de larves dans l'intestin,, parce que Téclosion des œufs y est impossible. Il 41 'y a jamais d'ankylostomes à Tétat libre en dehors -de l'intestin, parce que la larve ne peut subir son -développement complet à l'extérieur. Comme conclusion, la contagion de Tankylostomiase ne se fait que par retour, dans un intestin indemne, des larves pro- •venant de l'éclosion des œufs sortis d'un intestin malade.

On devine combien cette contagion est facile dans 4a mine. L'ouvrier, atteint d'un besoin, se soulage où 41 peut. Les déjections, arrivant sur le sol, rencontrent -ou une flaque d'eau dans laquelle elles se délaient, •ou bien, tombant sur un endroit sec, elles s'étalent -sur de la poussière de charbon avec laquelle elles «forment un enduit gluant que le piétinement éparpille partout. Le mineur en a sur ses vêtements, sur -ses mains, sur sa pipe qu'il pose à terre, sur les ali- ^ments qu'il met avec ses doigts sales dans sa bouche, •«ur le goulot du bidon qu'il emporte avec lui dans éa mine, et comme le mélange avec le charbon déso*

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dorise les malières fécales, rien n'avertit de leur pré* -sence. C'est ainsi que la contagion se propage d'une mine à une autre, et dans une même mine, des. malades aux bien portants.

Voilà ce que nous dit la science au sujet du modede contagion, et tel était à peu près l'état de nosconnaissances au moment où le Conseil supérieur d'hygiène publique de Bruxelles fut invité à donner son avis sur la prophylaxie de l'ankylostomiase. 11 a recommandé l'adoption d'un certain nombre de mesures que je ne rangerai pas dans l'ordre où il les a mises. Je mettrai en premier lieu celles qui sont inexécutables^ par quelque pouvoir que ce soit ; je mettrai ensuite celles qui ne sont pas exécutables par le pouvoir qui les commande au nom de l'intérêt de tous, mais qui le deviennent quand elles sont [.risesen main au nom des intérêts particuliers de cetCx. à qui elles doivent servir.

Je passe rapidement sur les premières mesures^ dans lesquelles la Commission avait elle-même peu de foi. Telle est celle qui consiste « à interdire le travail au fond, jusqu'à parfaite guérison, à ceux qui seraient trouvés porteurs d'ankylostomes ». Ce serait plonger des milliers d'ouvriers dans la misère, et sans être assuré d'un bon résultat. Comment savoir si un ouvrier est parfaitement guéri, et ne contient plus un couple d'ankylostomes qui, en pullulant à. nouveau^ pourrait le rendre contagieux ? Et puis une

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tnine abandonnée par ses ouvriers malades reste encore contagieuse par les excréments qu'ils y ont déposés. Y introduire des ouvriers valides, c'est travailler à Textension de la maladie. Le danger de ce côté diminue, il est vrai, avec le temps, attendu que les larves qui n'ont pas pu retrouver un intestin humain pour y faire leur évolution sont destinées à périr. Mais il leur faut pour cela un certain temps, variable sans doute suivant les cas, et inconnu. La désinfection d'une mine exige donc un chômage complet, dont la durée est ignorée. C'est dire quecette mesure de préservation est irréalisable.

Il en est une autre qui Test presque autant, c'est l'établissement de « latrines souterraines suffisamment multipliées et rendues aussi facilement accessibles qu'on pourra, placées au besoin dans des encoches au voisinage le plus rapproché des tailles^ à l'endroit où se fait le chargement des berlaines w ou wagonnets. Nombreuses sont les mines où les filons de houille n'ont que 4o à 60 centimètres d'épaisseur et où le mineur doit se traîner sur le ventre ou sur le dos pour atteindre le point de taille, c'est-à-dire le point où son pic peut atteindre le charbon.

« Voit-on bien, dit Herman *, la possibilité d'éta- « blir des latrines mobiles — avec ou sans tourbe — « dans de pareilles crevasses? En admettant même que « Ton taille une encoche dans le rocher pour y loger « le baquet, comment îera-t-on pour lui assurer un « entretien convenable ? D'autre part, supposons « qu'on établisse des latrines mobiles aux têtes des

* La prophylaxie de Vankylovtomîct^ey Liège, 1900.

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^^ plans inclinés ? Voil-on bien le mineur ramper « pendant quelques cent mètres pour le plaisir de « venir se délester l'intestin en position assise?»

<( Et quels seront les moyens dé coercition employés « pour forcer, le cas échéant, l'ouvrier à visiter ces « baquets ? Il faudrait évidemment dans les tailles un «( personnel spécialement attaché à ce genre d'inspec- « tion 1 »

Joignez à cela que les ouvriers n'aiment pas ces tinettes mobiles, qu'ils accusent à bon droit d'être puantes. De ce côté, l'avis de la Commission était donc tout à fait inexécutable sans une contrainte impossible à organiser. J'en dirai autant d*une autre <de ses recommandations : < Le nettoyage du fond de la mine, l'enlèvement des boues après arrosage avec un liquide désinfectant, tel que l'eau de chaux et le ehlorure de chaux, le badigeonnage des boiseries à la chaux D. Ce ne sera pas dire du mal de la Ck)mmission que de dire que ceux qui ont préconisé cette mesure sont des ouvriers de la surface. A quoi sert d'ailleurs de désinfecter une mine si le lendemain on j laisse entrer des ouvriers malades. Il faudrait donc combiner cette mesure avec la première, que nous savons inexécutable.

Je laisse de côté la recommandation d'assurer à tout mineur de l'eau de bonne qualité pour la boisson et la toilette des mains avant le repas. L'ouvrier ne va pas boire dans les mares, alors qu'il a d'ordinaire à profusion des eaux suintantes. Il a d'ailleurs son bidon auquel il puise plus volontiers. Il est vrai qu'on lui recommande de ne pas poser son bidon A terre^ ni sa pipe, ni aucun des objets pouvant venir

en contact avec ses lèvres. Mais, comme on ne lui donne pas de table, il faut bien qu'il dépose ces objets quelque part, où ils courent autant de dangers que s'ils restaient en contact avec ses vêtements sales. Il y a bien le lavage des mains. Mais comment l'assurer? La propreté est un instinct ou une habitude, et quand l'ouvrier ne Ta pas, ce n'est pas un règlement qui peut l'y obliger.

Voici maintenant la catégorie des mesures qui, plus efficaces, ne peuvent pas être imposées par l'autorité qui les préconise. Une très sage prescription de la Commission provinciale de Liège, que le Conseil supérieur de Bruxelles a fait sienne en l'adoptant, est la suivante : « Prendre l'habitude d'aller à la selle chez soi, ou avant de descendre dans la mine ». Il est certain, et c'est là la vue profonde et perspicace de la Commission, qu'une mine où les mineurs cesseraient simultanément de porter leurs déjections se désinfecterait d'elle-même. Les œufs non arrivés à Téclosion ne sont pas dangereux, nous l'avons vu. Quant aux larves, celles qui ne rencontrent pas à un moment donné un intestin humain, sont destinées à périr. Il pourrait encore y avoir quelques contaminations pendant lés premiers jours qui suivraient l'entente commune. Mais ici le temps de la stérilisation ne fait rien à l'affaire, puisque les ouvriers continuent à travailler, de sorte que fatalement, au bout de quelques semaines, voire de quelques mois de cette

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pratique, il n'y aurait plus de larves dans la mine, et par conséquent plus de cause de contagion. Mais la Commission de Liège n'a pu que la conseiller aux ouvriers : elle sentait bien qu'elle ne pourrait la rendre obligatoire sans une surveillance continue, à la fois comique et pénible.

Il en est de même de celle qui est ainsi libellée : « Pour éviter d'infecter sa famille ou de s'infecter lui-même, rentré à la maison, l'ouvrier quittera ses vêtements de travail et se lavera tout le corps avant de prendre ses repas. Ses vêtements seront bouillis et lavés. S'il est atteint de la maladie, il désinfectera ses selles et les mélangera de poudre de tourbe ». Le conseil part d'un bon sentiment. Mais comment forcer l'ouvrier à prendre tous ces soins, à faire bouillir sa veste et son pantalon. Le Conseil provincial a heureusement transformé cette recommandation en demandant Tinstallation, à proximité de la mine, de lavoirs-douches où les ouvriers peuvent obtenir gratuitement un bain par aspersion. Mais ce bain ne s'applique pas à ce qui en aurait le plus besoin, le vêtement, que le mineur remet ensuite, promène dans les rues et rapporte à la maison.

On devine que cet ensemble de prescriptions est resté à peu près lettre morte. Leur premier défaut, d'ordre général, était d'être banales. Elles opposaient à l'ankylostomiase les mêmes barrières qu'à la fièvre typhoïde ou à la dysenterie. Peut-être ne pouvaientelles pas faire mieux, à cause de l'ignorance où on était alors de la physiologie de l'ankylostome. Mais il faut se dire aujourd'hui que toute mesure prophylactique doit, pour être efficace, avoir comme point

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de départ an détail de la physiologie du parasite qu^il s'agit de combattre.

De plus, une partie de ces prescriptions était inexécutable. Une autre, bonne, se traduisait par des recommandations et une sujétion que dans l'état actuel de la société, les ouvriers n'accepteront jamais d'un patron ou d'un Conseil d'hygiène, mais qu'ils sont très capables d'accepter de camarades, d'égaux, ou d'un groupement corporatif, ou coopératif, chargé par eux-mêmes de veiller sur leurs intérêts. Et voici, dans ce que j'appellerai une maladie ouvrière, Tintervention toute naturelle des groupements ouvriers. La logique les appelait sur ce terrain et ils sont intervenus. Voyons ce qu'ils ont fait et ce qui leur reste à faire.

On leur doit d'abord d'avoir réveillé cette question de Tankylostomiase, qui dormait. Nous avons vu pourquoi les compagnies minières et leurs médecins faisaient volontairement ou involontairement le silence autour d'elle. Comme toujours en pareil cas, comme pour la syphilis, la tuberculose, pour ne citer que deux maladies que nous rencontrerons dans la suite de ces études, la maladie profitait de cette inaction pour étendre ses ravages. Ce sont les coopératives ouvrières qui les premières ont signalé le péril, et commencé l'œuvre de résistance. Il convient de les louer de cela, et c'est une grande leçon qu'elles ont donnée à la société tout entière en montrant, dans

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un cas particulier, que Tintérêt des prolétaires n'est «n bonnes mains que lorsque ceux-ci s'en occupent eux-mêmes. Je ne vois pas rraiment Tayanta^e qu^avait la société à ancrer dans leur esprit cette conviction.

Qui est-ce qui a mis en mouyeroent la Coopérative 450cialiste de Lièg^e, la Populaire, qui a commencé la lutte sur ce terrain nouveau ? Des meneurs^ diront les gens à vues superficielles. Non I Des faits. Cette Coopérative compte un grand nombre de mineurs. Elle paie les frais de maladie de ses membres. Ses livres de caisse lui ont appris que dans certaines mines, la proportion de malades était plus grande que dans d autres, et que dans ces mines, le nombre des jours de maladies allait en augmentant. Surpris de ce fait, ils ont voulu voir, ils ont vu, et dès que les malades ont été visités non par les médecins dés C!ompagnies, mais par des médecins de la Coopérative, le mal est apparu dans toute son intensité, et il a fallu se préoccuper de le guérir.

On voit par quelle logique une association ouvrière a été conduite sur le terrain de l'hygiène, où il faut se féliciter de la voir apparaître : elle est en effet autrement armée que ses membres pour y évoluer i l'aise. Isolé, le malade est ignorant, impuissant, et se résigne. Il n'a en outre aucun intérêt à ne pas contagionner son voisin. Au contraire, même 1 pourrait-on dire : et nombreux sont par exemple les

syphilitiques qui trouvent tout naturel et même ne sont pas fâchés de passer à d'autres la maladie dont ils souffrent. La situation change pour le malade, dès qu'il cherche dans l'association un remède contre les maux, quels qu'ils soient, dont il est atteint. L'association a intérêt, comme le malade, à ce que la santé existe ou reparaisse parmi ses membres* Comme pour le malade, son intérêt est pécuniaire et jQ*apas changé de nature ; mais elle a, pour le servir, d'autres moyens que le mineur isolé : elle peut s'informer, elle peut parler et agir au nom du nombre. Elle peut, au nom de la fraction des intérêts généraux qu'elle représente, se réclamer de l'opinion publique et aussi des pouvoirs publics. Mais tout cela est banal, et a été dit cent fois. Elle peut quelque chose de plus à propos de l'hygiène, et c'est ce que je voudrais surtout mettre en lumière.

Nous avons vu que dans l'ensemble des prescriptions officielles au sujet de l'ankyiostomiase, il y en avait, qui solidement établies sur un point de la physiologie du. nématode, promettaient d'être efficaces, à la condition que ceux qui souffrent de la présence de la maladie dans une mine (et ici j'entends tout aussi bien les propriétaires que les ouvriers) se soumettent à certaines exigences dont ils doivent tous bénéficier. Parmi ces exigences, il y en a qui sont spéciales à l'ouvrier, et qui ne peuvent être l'objet d'aucune surveillance administrative. C'est ici que se présente une question grave, et qui, suivant qu'elle sera résolue de telle ou telle façon, peut préparer des avenirs différentes. La Coopérative, la Société de secours mutuels, un groupement proléla*

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rien quelconque peut-il imposer à ses membres l'observance régulière de telle ou telle prescription hygiénique, auquel cas elle introduit dans la société une influence nouvelle, venue d'en bas, et exercée par des égaux sur des égaux ? Est-elle incapable de cet effort et de ce succès, auquel cas elle en est réduite à des conseils, à des recommandations, exactement comme la société bourgeoise qu'elle honnit et qu'elle vise à remplacer ? On voit que la question est de grande importance, et c'est là ce qui donne de l'intérêt à l'expérience qui se poursuit en ce moment dans le pays de Liè)g^e à propos de l'ankylostomiase.

Pour le moment on s'y contente de soigner les malades, et comme la maladie est d'autant plus facile à guérir qu'elle est prise plus tôt, un service, très bien organisé par M. le D' Malvoz, à Liège, dépiste la maladie et en fait le diagnostic le plus précoce possible ^ Mais si la thérapeutique ne suffit pas, tous les efforts vont s'orienter du 6ôté de l'hygiène, et le plan de campagne est fait.

Ce plan serait même entré en pratique si à Liège, il n'y avait en présence et parfois en rivalité, dans la même mine, deux catégories d'ouvriers dont une est réfractaire à la fois à l'esprit d'association et à l'esprit d'hygiène. Mais un tamisage se fera par la force des choses, et quant aux autres rivalités se mêlera celle des hygiénistes et des non-hygiénistes, on peut être sans inquiétude, ce sont les premiers qui l'emporteront.

Leur plan de campagne s'inspire des notions scien-

■o—— ■■ Il ,. , - ■ . .

* Voir Tannexe D, à la fin du chapitre.

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tifiques que nous avons développées plus haut. Nous avons vu qu'une mine infectée se nettoie spontan6<^ ment elle-même, par la mort inévitable de toutes les larves qui ne rencantrent pas un intestin humaia pour y terminer leur évolution, et que si elle continue à rester infectante, c'est grâce à l'apport régulier de matériaux neufs ; elle a besoin d'être repeuplée Constamment. Il ne s'agit donc, pour la stériliser au point de vue de rankylostome, que d'amener les mineurs à se délester avant d'entrer dans la mine. C'est une chose plus facile qu'on ne croit que de donner à l'intestin l'habitude d'une heure fixe, et il n'y a guère de dame possédant un toutou qui ne la fasse prendre à son chien. Mais on ne pourrait rien par la coercition sur Thomme. Il faut en faire une clause d'un marché coopératif ou social, et la rendre régulière par une surveillance mutuelle. On peut d'ailleurs faciliter à la fois l'acte et la surveillance en établissant à l'entrée de la mine un nombre de latrines suffisant pour recevoir tous les ouvriers d'un « trait », et ceci exige la collaboration naturelle des propriétaires de la mine. Mais il faut reconnaître que cette surveillance n'est possible que si les ouvriers en comprennent l'utilité et la font eux-mêmes. Elle ne saurait être imposée par un patron. La question est de savoir si la Coopérative peut y astreindre ses membres, en leur parlant au nom de l'intérêt mutuel et de celui de leur association.

Si elle y réussit, comme tout le fait espérer, ua grand pas sera fait, car une société dont tous les membres obéiraient volontairement à des consignes^ variables dans leur libellé suivant le métier, mais

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s'inspirant toutes de Tintérêt d'une association, d'une coopérative, d'une communauté, et servant par là l'intérêt de tous, une telle société, disons-nous, serait très différente de la société actuelle. Je ne dis paa qu'elle serait parfaite : il n'y aura jamais de société parfaite, et on aura toujours le droit de songer à l'améliorer. Mais le mal physique y serait plus rare^ et aussi le mal moral. Ce serait Télernel honneur du monde ouvrier d'avoir inauguré une communauté pareille, et on ne saurait rêver un meilleur terrain pour cette implantation nouvelle que celui de l'hygiène, parce que les bienfaits de l'entente mutuelle et de l'harmonie dans l'effort s'y traduisent immé->^ diatement par des signes palpables, la diminution dans la morbidité et dans la mortalité.

A cette mesure de prophylaxie de l'ankylostomiase,. il faudrait en ajouter une autre, qui s'inspire aussi de notions purement scientifiques, mais qui sort du terrain sur lequel elle est née, et peut servir d'argument à l'appui de ce que nous venons de dire sur le bien moral qui peut sortir du bien physique.

C'est l'installation de bains-douches et d'un vestiaire à la sortie de la mine. Nous avons vu que la Commission provinciale de Liège avait, dans ses recommandations à l'ouvrier mineur, mis celle de quitter ses vêtements de travail, une fois rentré chez lui, de les laver après les avoir fait bouillir, et de se laver le corps avant de remettre ses vêtements ordinaires et de prendre son repas. La prescription, à peu près inexécutable comme mesure individuelle, peut devenir pratique dans une Coopérative. Les vêtements de travail restent au vestiaire et ne ris-

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quent plus de transporter rankylostome au domicile du mineur. Il les quitte au sortir de la mine, prend ce bain-douche qui non seulement nettoie son épiderme, mais lui donne une sensation de bien-être et relève ses forces. Il reparaîl au dehors propre, dans ses vêtements ordinaires, pareil à tous ceux qu'il rencontre dans la rue ; il échappe ainsi à ce sentiment instinctif d'humiliation qu'on éprouve à se voir si différent des autres : bref, relevé dans son bien-être et dans ses forces physiques, il se sent aussi relevé dans son moral, et s'il gagne à cela, la société n'y gagne pas moins. Pendant ce temps ses vêtements . subissent dans une buanderie rattachée au vestiaire les nettoyages nécessaires, qui, comme le bain-douche, sont plus économiques que dans le ménage *, et pour la même dépense on a plus de bienêtre. Le jour où l'ouvrier verra que tous ces avantages lui viennent de l'association, on peut être tranquille, il en acceptera avec joie les charges pour en avoir les bienfaits.

Telle est la leçon donnée par Tankylostomiase, et qui justifie l'étude de cette maladie dans cet enseignement d'hygiène sociale. A un certain point de vue, au point de vue social, cet enseignement est complet. On y voit l'inertie, l'incurie des pouvoirs publics en présence du mal grandissant, leur impuis-

1 A Francforl-sur-le-Mein, des bains publics par aspersion sont établis par des Compagnies qui réalisent un bénéfice de 120/0 du capital engagé ; le bain coûte 12 1/2 centimes, serviette et savon compris : chaque occupant dispose de l\o litres d'eau à 3oo dont il peut user à son idée : l'eau froide est à discrétion (Richard, Précis d'hygiène appliquée, Paris 1891).

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sance et celle du patronat à imposer les solutions nécessaires, la reprise, par ceux qui souffrent, de la lutte contre la souffrance, et la puissance du levier que fournit pour cette lutte la solidarité financière et morale qu*ils établissent entre eux. Nous allons voir, à propos de la tuberculose, un exemple de lutte conduite par des moyens différents mais en vertu des mêmes principes, et pour cette maladie, plus heureux que pour Tankylostomiase, nous pourrons donner une idée des résultats obtenus.

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