L'ALCOOLISME
Que vient faire, dira quelqu'un, Talcoolisme au milieu des autres maladies étudiées dans ce livre ? L'alcoolisme n'est pas une maladie, c'est une passion, chose fort différente. La passion est, il est vrai, coûteuse, funeste à Tindividu, funeste à la nation quand elle devient générale, peut-être plus funeste que la fièvre typhoïde et la tuberculose. Mais elle ne sévit que sur ceux qui le veulent bien, et, en tous cas, ce n'est pas à l'hygiène, c'est à la philosophie et à la raison de la combattre.
Peut-être en effet ne fait-on aucune place à l'alcoolisme dans les traités de médecine : mais c^est uniquement parce que les médecins n'ont pas à lui opposer de remèdes, car au fond ils en sont très préoccupés. Une passion qui peuple nos maisons de fous, qui nous donne 60 0/0 de nos épileptiques, qui attaque surtout le système nerveux et qui, en affaiblissant tous les départements de l'organisme, les prépare à tous les échecs, cette passion devient bien une sorte de maladie de l'individu et de la nation qui s'y abandonne.
Mais ce livre n'est pas un traité de médecine ni un
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livre d'hygiène^ c'est un essai d'hygiène sociale. Le corps social peut être atteint non seulement par des dégradations physiques, mais aussi par des dégénérescences morales, et les maladies de la volonté ne sont pas pour lui moins redoutables que les autres. L'alcoolisme nous intéresse donc non pas seulement parce qu'il fouette toutes les maladies physiques et en particulier la tuberculose, mais parce qu'il est une maladie de la volonté, dont les conséquences sociales sont immédiatement visibles et saisissables. Il rentre donc naturellement dans notre cadre.
En nous plaçant à ce point de vue, nous avons tout d'abord à nous faire une idée du mode d'action de l'alcool, ou plutôt des divers alcools sur l'organisme, et de la façon dont l'alcoolisme établit et consolide peu à peu son empire sur celui qui lui a laissé prendre un pied chez lui.
Bu à doses modérées, et dans une boisson comme le vin, la bière, ou même le cidre, Talcool amène une petite excitation du système nerveux qui peut retentir agréablement sur l'esprit et sur le fonctionnement des organes, accélérer une digestion paresseuse, ou donner temporairement de l'activité ou de la puissance aux muscles. C'est un excitant comme le café, le thé, les épices. On peut s'en passer ; mais on peut aussi l'aimer, et en tirer bénéfice, et tant qu'on reste dans les limites physiologiques, il n'y a aucun argument sérieux à opposer à son emploi. Du moins je
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n'en connais pas. On a dit qu'il n^était pas un aliment^ et qu'une partie de l'alcool ingéré se retrouvait dans les urines et même dans le lait. Mais le sel ingéré ressort aussi de l'organisme, il ressort même en entier, et pourtant il est nécessaire à l'alimentation. L'argument ne vaut donc pas.
J'ai l'air d'ergoter sur la définition du mot aliment. Mais si on veut définir par ce mot toute substance se transformant dans l'organisme, je ferai observer que le sel se transforme aussi, puisqu'il est le seul aliment, comme je l'ai fait remarquer depuis longtemps,, qui puisse fournir tout l'acide chlorhydrique du suc gastrique et les alcalis du suc pancréatique. Acceptons pourtant que, par définition, un aliment soit nécessairement une substance contenant du carbone, je ferai remarquer que rien ne prouve que celui qui a absorbé de l'alcool dans son alimentation et qui en laisse sortir par ses divers émonctoires l'élimine tout entier. De sorte que l'alcool pourrait tout au plus être considéré comme un aliment de digestion lente, qui n'est pas transformé aussi vite qu'il est absorbé, et qui peut, pendant qu'il vagabonde dans l'organisme,, à la recherche d'une cellule qui en veuille, être éliminé par les reins ou s'enfuir, en sa qualité de corps: volatil, par les voies respiratoires.
Si, pour éviter les difficultés dont est entourée la recherche de la valeur alimentaire d'une substance ingérée dans un organisme complexe, on cherche comment elle se comporte vis-à-vis des microbes, dont les actes digestifs ressemblent tant à ceux des être* vivants, on voit ceci pour l'alcool. Il est en général d'une digestion moins facile que le sucre, et il y a
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même des cellules, celles de la levure de vin, de bière, et en général celles qui nous donnent les boissons alcooliques, qui n*en veulent pas, et qui, lorsqu'elles le rencontrent dans les produits de la dislocation du sucre qu'elles consomment, le délaissent. C'est pour cela que nous le retrouvons. Mais il y a d'autres cellules qui le préfèrent à toute espèce d'aliments, et même qui l'utilisent mieux que tout autre. C'est-à-dire qu'avec loo gv, d'alcool, elles se font une vie plus active, des tissus plus abondants, et se multiplient davantage qu'avec loo gr. d'un autre aliment quelconque. Entre ces deux extrêmes il y a tous les intermédiaires, c'est-à-dire qu'on trouve des e;spèces qui, après avoir d'abord fait de l'alcool aux dépens du sucre, comme les cellules des diverses levures, et l'avoir laissé s'accumuler plus ou moins dans le liquide tant qu'elles y trouvaient un meilleur aliment, consentent à le reprendre ensuite et à l'utiliser. Rien ne nous autorise à dire qu'il n'y ait pas dans l'ensemble de l'organisme de l'homme des représentants de ces divers groupes d'espèces. Ce qu'on peut même dire, c'est que les représentants du groupe des levures y sont sinon absents, du moins très rares. Raison de plus d'admettre que les autres groupes y sont plus ou moins représentés. Or, pour tous, l'alcool est un aliment de premier ordre pour quelques-uns, de second, de troisième ou de q^uatrième pour les autres.
Dans l'ensemble pourtant, l'alcool peut être qualifié d'aliment peu facile à digérer. C'est peut-être à cela
<jue sont dues ses facultés excitantes. Gomme il n'est pas transformé de suite dans les cellules, il y amène, iant qu'il est présent, une petite excitation qui ne disparaît que lorsqu'il est tout entier éliminé ou digéré. La durée de cette excitation dépend évidemment au moins de deux choses : i*^ de l'état de santé ou de faiblesse des cellules atteintes par une même quantité «d'alcool, et par là la puissance et la durée de l'excitation dépendent de l'individu ; i^ de la quantité d'alcool ingéré, ou plutôt de la vitesse avec laquelle il est -absorbé. Lorsqu'il y a pléthore, l'action, tout en restant foncièrement la même, se manifeste autrement, et il l'excitation physiologique de tout à l'heure, non seulement inoffensive, mais même utile, succède une période d'excitation exagérée qui aboutit à la fatigue et au sommeil des cellules atteintes et de l'individu qu'elles commandent.
Ceci est une loi physiologique générale, qui s'applique à toutes les sensations, au chatouillement autant qu'au tabac, à l'alcool autant qu'au café, à la danse autant qu'à la morphine et à la strychnine. Il n'y a point d'excitation qui ne devienne dangereuse si on la produit trop souvent ou si on se la donne trop violente, point de plaisir qui ne devienne une peine ou «n péril si on en abuse. La nature qui a créé les «divers appétits, a créé aussi la satiété, et fait de celte ^sensation un avertissement pour l'organisme : ce n'est pas sa faute si nous ne l'écoutons pas et si nous for- -çons la dose.
C'est ce gue-fait trop souvent le buvecir d'alcool, ^uand il dépasse un peu la limite, les cellules cérébrales s'embarrassent de cet alcool qu'elles ne digè-
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rent pas assez vile. Leur fonctionnement s'exalte et se désordonné. C'est la période d'ivresse, qui est suivie d'une période de prostration des cellules épuisées, période que peint si bien la langue courante dans le mol iore^mort.
Pourtant, avec Talcool pris au degré de dilution où il est dans le vin, et surtout dans la bière et le cidre^ la marge entre l'excitation physiologique et l'excitation pathologique est assez grande pour que le buveur ail le temps de se reprendre : il faut qu'il consomme d'assez grandes quantités de liquide pour la franchir. Celte marge devient plus étroite avec les eaux-de-vie ou les diverses boissons alcooliques, cinq ou six fois plus riches en alcool que le vin. Elle le devient encore plus, comme nous allons le voir tout à l'heure, avec les apéritifs, vermouths, absinthes et autres liquide» dans lesquels on ajoute volontairement à rexcitation de l'alcool celle d'autres substances encore plus actives. Mais négligeons-les pour le moment, et ne songeons qu'à l'effet de la concentration, sous un petit volume, de l'alcool contenu dans un litre de vin. Elle est en moyenne du cinquième pour les eaux-de-vie : i litre de vin à lo*^ donne un cinquième de litre d'eau-de-vie à 5o®. Ce cinquième de litre peut être presque bu d'un trait, et l'alcool arrive ainsi dans l'estomac plus vite : il est plus concentré, l'absorption en est plus rapide^ et quelques minutes après le verre bu, on le retrouve circulant dans le sang et allant imprégner les divers organes. Un enfant, une femme, s'enivrent de suite si leurs cellules cérébrales et autres ne soat pas accoutumées à l'alcool. Un homme déjà sous le coup de l'alcool peut tomber comme un plomb, si ses cellules
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en étaient déjà saturées: c'est le coup de massue qui terrasse. Quanta ceux qui, relativement sobres, n^abusent pas et se contentent d'user, les plus nombreux, ils n'éprouvent qu'une excitation passagère qui leur fait illusion sur le bien qu'ils en reçoivent. Rien n'est plus commun, quand on cause avec des ouvriers ou même des patrons, que d'entendre dire, quand on leur reproche de céder trop souvent à Tattrait du petit verre : Vous ne savez pas, vous qui nous le déconseillez^ à quel point il s'impose parfois ; vous ne savez pas combien il relève les forces à l'atelier, quand la chaleur, l'humidité, le défaut de circulation d'air ou seulement la continuité du travail ont abattu l'ouvrier le plus courageux. Le travail est là, inexorable, surveillé, imposé, quand on n'est qu'un rouage de la grande machine industrielle. L'alcool est le moyen le plus rapide et le plus économique que nous ayons trouvé de nous remettre en état de l'accomplir.
Jlapide, je le veux bien ; économique, je ne le crois pas.. Je suis au contraire persuadé qu'il est coûteux, et voici pourquoi : le petit verre, c'est le coup de fouet donné à'un cheval qui s'endort- L'effet est b^:usque, le cheval lire davantage. Sur quoi prend-il la matière de cet effort ? Evidemment pas sur le coup de fouet. Il la prend sur lui-même, sur ses réserves organiques quand il en a, sur ses tissus vivants quand il n'a pas de réserves, et qaand il a travaillé, il a besoin de jnanger davantage pour se reconstiUier. Vous de même. L'alcool que vous prenez, vous, est un médiocre aliment, et le moindre morceau de sucre vaudrait mieux que lui^ à ce point de vue. Mais ce que vous cherchez, dans le petit verre, c'est non pas l'ali-
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ment, mais Texcitant qui voos épuise^ après vous avoir réveillé, et vous oblig'e ensuite à manger davantage. Au lieu de venir en déduction sur les dépenses du ménage, ralcool vient donc en augmentation. Dans on rapport devenu classique, M. Claude (des Vosges) montrait que dans certains centres industriels de la France et de la Belgique, plus de la moitié des salaires passait au cabaret. Convenez que tout cet argent aurait mieux fait de prendre le chemin du boucher ou du boulanger, et qu'on travaille beaucoup plus régulièrement et beaucoup plus hygiéniquement quand on a bien mangé que lorsqu'on a bien bu. Là dessus la science est en parfait accord avec l'expérience journalière.
Ceux qui voient dans l'alcool un excitant utile et ^onomique se font donc illusion. Us se trompent aussi en croyant n'être pas des alcooliques parce qu'ils n'arrivent jamais à l'ivresse. On devient morphinomane sans avoir jamais poussé jusqu'au sommeil la dose d'opium ou de morphine, et en ne dépassant jamais celle qui donne une petite excitation agréable. Mais quand on a régulièrement engourdi sa volonté par l'usage discret de l'alcool ou de la morphine, on a graduellement diminué sa force de résistance, graduellement diminué aussi sa sensibilité, et de fortes doses du poison deviennent nécessaires juste au moment où la volonté est devenue incapable de réagir contre leur emploi.
Après avoir ainsi mis en lumière autant que possible, le rôle de l'alcool dans les boissons fermentées
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ou distillées, nous avons à nous préoccuper des substances qui raccompagnent d'ordinaire et qui passent avec lui à la distillation. Ces substances ont des origines fort diverses. Les unes préexistent dans les liquides sucrés que Ton fait fermenter ; d'autres proviennent de la fermentation souvent impure, c'est-à-dire faite sous influence d'autres ferments que la levure de vin ou de bière. Toutes ont ceci de commun qu'elles sont des toxiques plus actifs que Talcool, et que, par une propriété qui est peut-être corrélative de la première, elles se fixent sur les mêmes cellules que l'alcool, et s'en laissent plus difficilement éliminer. Le trouble qu'elles y amènent devient tout de suite tel que le fonctionnement de la cellule est gêné, et dès lors elle a plus de peine à se débarrasser de ce qui la trouble. L'action toxique persiste donc plus longtemps, parce qu'elle est plus forte, et on est sur le chemin de l'action toxique qui persiste indéfiniment après avoir tué la cellule.
Il faut accuser fortement le caractère toxique de ces substances^ mais il ne faudrait pourtant pas se faire illusion à leur sujet, et croire que leur présence augmente beaucoup l'action de l'alcool qu'elles accompagnent : c'est qu'elles sont très diluées. Là où il y a 10 o/o d'alcool, il n'y a parfois que des millièmes ou des dix millièmes de ces substances. Or une pièce d'or dans mille ou dix mille pièces d'argent n'augmente pas beaucoup la valeur du tas. On a trop souvent oublié cette notion tout à fait enfantine dans les spéculations au sujet de ce qu'on a appelé les impuretés de l'alcool. On leur a attribué le rôle principal.
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et comme conséquence naturelle on a proposé de les éliminer des alcools livrés à la consommation, créant ainsi une sorte d'alcool hygiénique. C'eût été une élégante solution du problème de l'alcoolisme, que de créer un alcool inoffensif, enrichissant l'Etat sans appauvrir la race. Mais il aurait fallu refaire l'homme et lui apprendre à aimer l'alcool pur, qui^ débarrassé des produits qui raccompagnent, est un produit fade comme la salade sans huile et sans épices. Les épices de l'alcool, ce s'ont précisément ces produits qui le rendront savoureux, et on ne saurait les lui enlever sans décourager ses acheteurs ordinaires.
On n'y gagnerait pas beaucoup non plus du côté de la valeur hygiénique. Tant que ces produits étrangers n'existent dans l'alcool qu'en proportion tolérable pour le goût et l'odorat, l'augmentation de toxicité qui résulte de leur présence est voisine de 5 o/o de celle de l'alcool. D'ordinaire, avec les eaux-de-vie usuelles, elle est seulement de 2 à 3 0/0. Ceci veut dire que pour produire le même effet que celui qu'il tire d'un litre d'eau-de-vie ordinaire, un buveur ou un groupe de buveurs devrait boire i litre d'alcool pur, plus environ un petit verre de ce même alcool. Mince différence, qui oblige à renoncer à ce rêve d'alcool humanitaire qu'on a caressé pendant quelques années, faute de mettre les choses au point.
Mais notre conclusion ne sera plus la même si des caux-de-vie, cognacs, etc., nous passons aux bitters, vermouths, absinthes et en général à toutes les liqueurs dans lesquelles on a ajouté des matières diverses, destinées à superposer leur action propre à
-celle de Texcipient. Toutes ces substances ajoutées ne :sont pas également dangereuses. Mais il en est quelques-unes qui sont de yéritables poisons, ou qui, sans -être exceptionnellement toxiques, sont introduites à des doses telles que le mélange est dangereux. Plus que Talcool, elles sollicitent le goût par leur saveur, leur odeur : elles donnent une période d'excitation agréable, qui est rachetée aussi par une période de fatigue des cellules mises en jeu. Ici l'action produite par ces essences et bouquets peut être supérieure à celle de Talcool qui Jes accompagne. Un buveur qui dilue son absinthe dans Teau, pour en ramener le tilre alcoolique à celui d'un vin ordinaire, subit une impression plus vive que celle que lui donnerait ce verre de vin, et c'est avec raison qu'on a distingué depuis longtemps l'absinthisme de l'alcoolisme. Dans l'absinthe l'alcool est au second plan, tandis qu'il est au premier dans le vin et les eaux-de-vie.
Enfin^ pour terminer tout ce qu'il est nécessaire de :savoir à propos de l'alcoolisme, disons encore ceci. Une bouteille de vin n'est rien, un verre d'eau-de-vie n'est rien, ni non plus un verre d'absinthe lorsque ic'est une fois et en passant. Qui n'a pas senti les premiers et parfois les derniers symptômes de l'ivresse, même sans avoir trop bu, lorsque venait s'ajouter à l'excitation alcoolique, celle du tabac, ou seulement eelle d'une conversation animée ? Ge qui est grave •c'est la régularité et rhabitude. Les cellules nerveuses et toutes celles qui ne se débarrassent de leur alcool qu'avec lenteur restent constamment sous son impression, sont constamment en état d'ébriété, et s'atrophient. Celles du foie subissent alors, plus facilement
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que celles d'un foie sain, une dégénérescence particulière, qui n'est pas caractéristique de ralcool, mais •qui existe souvent chez les alcooliques : c'est la cirrhose du foie. Si ce n'est pas l'alcool qui l'a produite par lui-même, il lui a au moins préparé le terrain et fait son lit. On l'a accusé de même, et avec beaucoup de raison, d'être le fourrier de la tuberculose. Il engourdit aussi les cellules blanches, si utiles à l'organisme. On comprend, avec ce que nous avons vu au début de ce livre, qu'un organisme débilité soit plus facilement envahi par les microbes pathogènes, et même par ceux qui restent inoffensifs dans un organisme sain. Bref, Talcoolisme ouvre la porte à toutes les déchéances.
Personne ne conteste ces conclusions, prémisses des mesures à prendre pour nous débarrasser du mal social qui nous enserre, et dont l'étendue et la gravité égalent ou même dépassent ce que nous avons vu pour la tuberculose. Les analogies entre les deux maladies sont même saisissantes. Nous avons vu que presque tout le monde côtoyait la tuberculose, il en est de même pour l'alcoolisme. Comme le tuberculeux, l'ivrogne étend la contagion autour de lui, et d'ailleurs les causes de contagion sont fréquentes. Point de rue qui n'en présente des comptoirs plus ou moins luxueux, dont les cinq sixièmes pourraient, pour attirer le passant, inscrire fièrement sur
leurs enseignes, alcoolisme, tuberculose, syphilis, car c'est là ce qu'on y débile.
On peut donc assurer que le nombre des alcooliques est grand, mais on ne peut pas le chiffrer. Du reste le mot alcoolique est mal défini. De l'ivrogne qui ne dessaoule pas à l'ouvrier qui se contente d'être tous les jours émêché à une certaine heure, et de celui-ci à l'ouvrier rangé qui se contente de s'enivrer parfois le dimanche, il y a loin. Il y a non moins loin de celui qui s'alcoolise froidement au cabaret, sans entraînement, et comme par système, à l'ouvrier occupé à un travail, et qui fréquemment dans la journée demande, comme nous l'avons vu, à un verre de vin ou à une lampée d'eau-de-vie quelque chose qui le réveille et ranime ses forces. Celui-là peut n'être pas encore un alcoolique, mais il est presque fatalement conduit à l'être, s'il continue à céder à son penchant. On trouve là une gradation régulière comme nous aurions pu en relever une dans la tuberculose, de celui chez lequel les bacilles se sont installés depuis la veille jusqu'à celui qu'ils ont complètement envahi. Où commence le tuberculeux ? Où commence l'ivrogne ?
Une nouvelle ressemblance résulte de ce que, ici comme pour la tuberculose, et pour des raisons à peu près pareilles, ce sont les ouvriers qui paient le plus lourd tribut à l'alcoolisme. N'en sont à peu près exempts que certains métiers qui exigent la pleine possession de soi-même, typographes, maçons, couvreurs, conducteurs de machines, de trains de chemins de fer, etc. Tous ces ouvriers ne peuvent se permettre l'alcool, ou ne se le permettent que les
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dimanches et jours de congé. Il est vrai qu'il y en a qui ces jours-là se rattrâppent et liquident leur arriéré. En revanche tous les ouvriers employés à des travaux durs et fatigants, dans des locaux étroits et mal ventilés^ et qui travaillent dans des conditions où la fatigue musculaire survient vite, boivent beaucoup de vin ou d^eau-de-vie. Car quand on cherche les causes de l'extension de l'alcoolisme, il ne faut pas seulement les chercher du côté de l'ouvrier, il faut songer aussi aux conditions de travail qui lui sont faites.
Le travailleur n'est pas le seul, naturellement, à céder à l'attrait de l'alcool. Il y a aussi des alcooliques parmi les inactifs. Les femmes, autrefois épargnées par la contagion, commencent à être prises, et dans certaines provinces, surtout en Normandie, il y a beaucoup d'entre elles qui s'enivrent. Naturellement, Tenfant ne saurait être exempt, et les tartines de confitures sont parfois remplacées par des tartines imprégnées d'alcools industriels.
Toujours comme avec la tuberculose, il y a une hérédité, et une hérédité de même nature. Dans la tuberculose, il n'y a pas d'ordinaire, nous l'avons vu, hérédité du germe tuberculeux. Il y a une hérédité organique ; Tenfant apporte au monde, en vertu d'une faiblesse congénitale, une prédisposition plus grande à subir l'infection tuberculeuse, dont les germes sont d'ordinaire répandus autour de lui. De même, l'enfant d'un parent alcoolique, à plus forte raison d'un ménage alcoolique, naît faible, exposé à tous les accidents, et comme la contagion de l'alcoolisme lui est plus facile qu'à un enfant sain, et qu'il est plus sensible à l'action d'un corps qui a déjà
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empoisonné ses parents, il y succombe plus aisément qu'un autre.
Enfin Talcoolisme est, comme la tuberculose, en voie de progrès dans notre pays. On en est averti, non pas par le nombre des morts, car Talcoolisme, à lui seul^ ne tue que rarement, mais par l'augmentation croissante de toutes les tares et de toutes les déchéances auxquelles il préside, par celle du nombre des aliénés dont la maladie a été fouettée ou même déterminée par l'alcoolisme ; parle nombre croissant des crimes ou des suicides accomplis sous l'influence de l'alcool, et aussi, mais dans une autre direction^ par l'augmentation rapide de la consommation des spiritueux par tête. Je ne citerai pas de chiffres à ce sujet, parce qu'il ne faut avoir confiance dans aucun, et que je veux éviter de me servir darguments contestables dans la cause que je soutiens. On pourrait me dire qu'il est tout à fait enfantin de mettre en regard les chiffres de consommation des spiritueux par tête et les nombres d'aliénés, pour conclure que l'augmentation du second est due à l'augmentation du premier. Bien d'autres choses augmentent, par exemple les soucis et les difficultés de la vie, la consommation du tabac, les charges du citoyen et du père de famille, qui n'ont rien à faire avec l'alcoolisme et peuvent peser sur les esprits de façon à les affaiblir. On pourrait même, avec un peu de malice, faire remarquer aussi la progression des impôts, et leur attribuer l'augmentation du nombre des aliénés, ce qui serait évidemment moins justifié que d'attribuer Taugmentation croissante de l'impôt à ce que nous devenons en moyenne de plus en plus alcooliques. Car il est
vrai qu^ la nati^-n tout e&iîêne >^ comporte comme un alcoolique qui laisse tout alier à la dérive et seni-ble même incapable de se diriger. Mais tout cela est matière à discours. Il ne faut eniploven dans cette œuTTC d*assainissement, que des arsruments incv>nlestables. Je laisse donc la multitude de chiflTres^ tous sujets à caution, dont je pourrais émaillerces paîTi^s, et en les envisageant dans leur ensemble, je dis que Talcoolisme est en voie de croissance non seulement chez nous, mais même dans tous les pays qui le laissent se développer sans entraves, ou ne lui opposent que des moyens insuffisants ou mal appropriais.
Toutes les nations ont en effet pris conscience des menaces de l'alcoolisme, mais toutes ne Tont pas combattu de la même façon. Un grand nombre, parmi lesquelles la France, ont eu la singulière idt^e de commencer par un recours à la force. 11 existe une loi du i3 février 1878 dont Tarticle i®' punit « d*une amende de I à 5 francs inclusivement, ceux qui seront trouvés en état d'ivresse manifeste dans les rues, cluMnins, places, cafés et cabarets ou autres lieux publics )>. Cette loi « tendant à réprimer Tivresse publique et à combattre les progrès de l'alcoolisme », était peutêtre, sans le savoir, une loi de finances, attendu que^ bien exécutée, elle aurait par le fait de ce seul article produit par an une cinquantaine de millions. Il est vrai que ces millions provenant de Tivresse eussent été bien utiles pour permettre l'exécution de»
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autres prescriptions de la loi. En cas de récidive dans les 12 mois, dans le ressort du tribunal qui avait prononce la première condamnation^ le contrevenant devait subir 3 jours de prison, pendant lesquels il tombait à la charg'e de la communauté et aurait mangé les 5 francs de son premier versement. En cas de nouvelle récidive, dans les 12 mois ayant suivi la seconde condamnation, l'inculpé était traduit devant le tribunal de police correctionnelle et puni d'un emprisonnement de six jours à un mois, et d'une amende de 16 francs à 3oo fr. Une seconde condamnation en police correctionnelle en moins d'un an exposait le délinquant à se voir doubler ces peines « et à être déclaré incapable d'exercer les droits suivants : 1° de vote et d'élection; 2^ d'éligibilité; 3® d'être appelé ou nommé aux fonctions de juré ou autres fonctions publiques ou aux emplois de Tadministration, ou d'exercer ces fonctions ou emplois ; 4® de port d'armes pendant deux ans à partir du jour où la condamnation serait devenue irrévocable. » Enfin l'art. 4 punit d'une amende de i à 5 francs inclusivement, les cafetiers, cabaretiers et autres débitants qui auront donné à boire à des gens manifestement ivres, ou les auront reçus dans leurs établissements, et en cas de récidive commence une nouvelle progression de peines pouvant aller jusqu'à la fermeture de l'établissement pour un temps qui ne saurait excéder un mois. Si je rappelle le libellé de ces articles^ c'est pour que le lecteur se demande s'il en a jamais vu appliquer un seul. Même à Paris, les pochards continuent à circuler, ou au moins à essayer de circuler, sous l'œil bienveillant des gardiens de la
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paix, et, j'ose le dire, entourés de la bienveillance générale. Qaid leges sine moribus, dirai-je encore ? Voilà un bel exemple de ce qu'est une loi qui n'a pas d'appui dans Topinion publique.
Frapper fort n'est pas toujours frapper juste. Si on s'était contenté de dresser un procès-verbal à tout délinquant, sans amendes ni prison, et de lui enlever le droit de vote après un certain nombre de récidives, on eût au moins éliminé du suffrage universel un certain nombre de ceux qui n'ont évidemment aucun droit d'intervenir dans les affaires du pays.
A côté de cette loi restrictive, que le législateur a cru pouvoir hasarder, et que le public n'a pas ratifiée, on peut en placer ironiquement une autre, qu'un fort courant d'opinion sollicite, et devant laquelle le législateur recule : c'est la diminution graduelle des débits et cabarets. Centres de contagion ! exclame l'hygiéniste; antres de tentation ! disent ceux qui y vont trop souvent, et qui, impuissants à se commander, implorent le secours de la police. Notez que ces derniers livreraient des batailles meurtrières si, au lieu de supprimer les cabarets, on les entourait d'un cordon d'agents, avec consigne de ne laisser entrer personne. Mais ils s'accommoderaient d'une suppression, et ne voient pas quel accroc ils font ainsi subir aux principes de liberté dont ils se réclament d'ordinaire. La seule manière honnête d'amener l'extinction d'un débit est de n'y point aller. Voilà ce que pourraient répondre les législateurs à l'opinion qui demande la diminution des débits, si cette opinion publique ne les soupçonnait pas d'avoir d'autres raisons, et de ne pas vouloir contrarier ces grands élec-
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leurs que sont les cabaretiers et les marchands de vin^ car comment faire de la politique sans boire !
Et puis cette mesure draconienne serait à peu près inutile. L'expérience de tous les pays dans lesquels on a essayé de restreindre, en la rendant plus difficile,, la consommation de Talcool, témoigne de ceci, que partout où le public veut boire, d'ingénieux industriels lui ea donnent les moyens. (Test ainsi qu'en certains Etats d'Amérique, les pharmaciens, restés seuls en possession du droit de débiter les vins et le» liquides alcooliques médicinaux, ont vu leur officine se transformer en débits et en bars. Ailleurs, l'ivresse à domicile, ou au coin d'une borne, remplace Tivresse au cabaret. Ce n*est que là où la population ne veut pas boire qu'elle ne boit pas, et il n'y a de coercition possible que là où elle intervient comme appoint pour aider un mouvement d'opinion publique.
Après avoir constaté qu'on ne pouvait pas agir par la force, on a pris la question par l'autre côté, le bon,, et on a voulu convaincre. Ce n'est pas la communauté qui a marché la première dans cette nouvelle voie. Ce sont des bonnes volontés qui se sont groupées pour un effort commun, des sociétés de tempérance, des ligues contre l'alcoolisme, etc. Puis l'Etat est intervenu, a institué dans les écoles primaires, secondaires, un enseignement anti-alcoolique. Il a demandé aux instituteurs toute leur bonne volonté, aux professeurs de philosophie de devenir des professeurs
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d'hygiène, et il faut reconnaître que tous se sont rendus à son appel. Les instituteurs ont réussi sur divers points du territoire à créer des sociétés de tempérance scolaires, des ligues contre Tusage des boissons spiritueuses Je serais désolé de dire quoi que ce soit qui puisse contrister ou décourager les vaillants pionniers de cette œuvre de salut, quels qu'ils soient. Mais il me sera, je peu$e, permis de dire mon opinion sur les défauts que je vois à leur mode d'action. Je resterai d'ailleurs sur le terrain des généralités pour ae blesser personne.
En premier lieu, je relèverai une sorte d'intransigeance générale, naturelle dans toutes les œuvres de foi, mais qu'il est dangereux d*arborer ici. Un prêtre d'une religion quelconque peut dire avec vigueur : « Abstenez-vous de toute mauvaise pensée » : les maavaises pensées ne sont pas une marchandise. Mais les médecins, les hygiénistes, les sociétés qui disent : abstenez-vous de vin, ou de bière, n'ont aucune raison sérieuse de le faire. Il n'y a aucun argument contre ces boissons quand l'usage en est modéré, et comme elles représentent une notable partie de la richesse publique et font vivre des millions d'individus, je dis sincèrement et avec une profonde conviction, en me plaçant au point de vue de ce livre, qu'il est fou de vouloir les éliminer de la consommation, et que le phylloxéra n'est pas un moyen d'hygiène. Laissons les buveurs d'eau se contenter de ce liquide, mais ne troublons pas la quiétude des buveurs modérés de vin ou de bière : nous n'en avons pas le droit, au point de vue des principes, et, en plus, il serait mauvais que nous y réusisissions.
Je sais bien qu'on peut dire : nous ne proscrivons l'usage que parce que nous redoutons Tabus, et que nous ne pouvons pas définir la frontière qui les sépare. Et cela est vrai ; il est certain que cette frontière varie avec les individus, avec la nature du vin, avec les circonstances, avec les climats, et que cela est gênant pour la réglementation que vous rêvez, au cas où elle serait fixe. Mais, croyez-moi, il vaut mieux qu'il en soit ainsi, et que Thomme qui en vertu du ressort intérieur de sa volonté, s'arrête à la frontière, qu'il connaît bien, lui, vaut mieux que l'homme qui .se laisse arrêter par une barrière qu'un autre que lui a posée.
Je dois reconnaître que l'enseignement officiel, après l'Académie de Médecine, après tous ceux qui ont étudié froidement la question, n'est pas tombé dans ces exagérations. Mais il ne les a pas déconseillées et visiblement il y incline. L'esprit de la campagne dirigée contre l'alcool s'inspire nettement d'un avis de l'Académie de médecine, en date du 3 octobre 1871, dont voici le passage important au point de vue qui nous préoccupe ; j'en souligne les passages les plus significatifs :
« Ce que l'homme cherche dans l'usage des boissons fermentées, c'est un plaisir passager et une réparation momentanée de ses forces.
/( Dans de pareilles limites, cet usage n'a rien que TJiygiène réprouve ; il est même juste de reconnaître que s'il n'est pas indispensable à la santé, il n'est pas non plus sans utilité.
(( Mais si modéré qu!il soit^ il offre cependant un dan^ (jer. Car il n'est pas besoin d'arriver jusqu'à l'abus
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des boissons fernientées pour constater que sous l'influence de l'alcool qu'elles renferment, le cerveau subit un certain dej^ré d*excitation qui donne à Tesprit plus de vivacité et une disposition à voir toutes choses par le meilleur côté.
« Il ne faut donc pas s'étonner si l'homme, une fois qu'il a connu cette sensation, la recherche de nouveau. Or, là est précisément le péril, car cette légère excita" tion cérébrale, peu dangereuse en soi, n'est, après tout,, que le premier degré de V ivresse, et ce premier degré franchi, Thomme, entraîné par une pente insensible; passe vite de l'excès isolé aux habitudes d'ivresse, pour tomber rapidement dans toutes les misères physiqueset morales qu'engendre l'ivrognerie, et, dès lors, il est perdu ».
Mais, à ce compte-là, nos repas sont le premier degré d'une indigestion, et toutes nos actions le premier degré d'un vice. Toute la campagne anti-alcoolique ne voit de même dans l'alcool que le facteur du delirium tremens, et le traite en suspect, sans vouloir jamais avouer qu'il peut être inoffensif, et l'instituteur est invité à le regarder du même œil que celui que le gendarme, son voisin, promène sur les gens de mauvaise mine *. Je serais bien curieux de savoir ce qu'est cet enseignement anti-alcoolique dans un pays devin, de bière ou decidre, et si un instituteurbordelais ou bourguignon se hasarde à mal parler du vin
* Voici un paragraphe d'un guide pour la rédaction d'un manuel présenté à M. le ministre de l'Instruction publique par unecommission de 1898. « L'alcool n'a pas de valeur nutritive ; cen'est qu'un excitant passager et dangereux ; il irrite l'estomac,, il refroidit et paralyse ».
dans les régions qui en vivent. A exagérer dans le sens où le convient les programmes, il risquerait d'ailleurs de mettre ses leçons en contradiction avec les faits constatés chaque jour dans leur famille par ses élèves. Il a donc intérêt à rentrer dans la réalité des choses.
Je voudrais voir aussi ces mêmes instituteurs se défendre et défendre leurs élèves contre un autre péril de l'enseignement qu'on leur demande et qu'on leur commande : qu'ils se gardent d'être aussi dogmatiques et aussi affirmatifs que les circulaires et les programmes qu'on leur impose I On est vraiment surpris quand on voit l'autorité universitaire demander à un moment donné à ses instituteurs de devenir chimistes, physiologistes, médecins, statisticiens, de parler de l'aldéhyde pyromucique, delà cirrhose du foie, et de la forme maniaque, mélancolique, et stupide de l'alcoolisme. Gomme si l'enseignement n'était pas déjà assez enclin au culte des mots. Il n'y a que les notions qui s'adressent uniquement à la mémoire qui puissent être prises dans un manuel pour être reversées immédiatement sur la tête des élèves. Toutes celles qui s'adressent au jugement ou aux puissances morales de l'élève doivent d'abord avoir pénétré le professeur et avoir subi l'épreuve de son jugement et de sa conscience. Sans cela, l'enseignement est sans force et sans vertu.
Je voudrais donc que les instituteurs résistent, quand on leur demande de traiter des sujets hors de leur compétence, et qu'ils disent courageusement : « ce n'est pas notre affaire ! Cet enseignement, qui commence par des actes de foi de notre part, et qui se
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termine par des menaces de cirrhose, de démence, de tuberculose, etc., nous semble une sorte d'enseignement religieux, qui met un enfer en regard du paradis, c'est-à-dire, tout ce qu'il y a de plus amoral tant pour le professeur qui le donne que pour l'élève qui le reçoit. Nous avons un autre terrain où nous pouvons être davantage nous-mêmes. Laissez-nous dire, et montrer par notre exemple quand notre traitement nous le permet, que le vin, la bière, le cidre sont des boissons saines pour qui se modère, ce qui est vrai, que la facilité avec laquelle on se procure ces boissons et leur bas prix font qu'on est plus enclin à en abuser que d'autres plaisirs de ce monde, ce qui est vrai ; que cet abus, comme tous les autres abus (tabac et café, grands dîners, bals, tout, jusqu'à la pèche à la ligne) se paie plus ou moins cher, peut-être plus cher que la moyenne, ce qui est •encore vrai, et que la seule force à lui opposer est la même discipline intérieure que celle qui nous protège contre tous les autres abus. Voilà le terrain sur lequel nous sommes forts, car notre vie peut servir d'appui à nos doctrines. Ne faites pas de nous des phonographes répétant des mots que nous ne comprenons pas. Laissez-nous être des hommes. Croyezmoi, vous ne vous en trouverez pas plus mal, ô Xoute puissante administration, ni nos élèves non plus ».
Nous voilà sur le terrain de l'hygiène sociale. La «question de l'alcoolisme n'est pas une question par-
ticulière : elle est générale, comme étant un des nombreux symptômes de Tavachissement général des esprits et de TafFaiblissement des énergies. La nation est malade de Talcoolisme, comme elle est malade de la politique, comme elle est malade du protectionnisme, comme elle est malade de toutes les conceptions sociales qui font croire que le salut est dans le moindre effort. Tel un malade qui changerait de médecins, en tâchant de trouver celui qui le laissera le plus tranquille. Il en a le droit, lorsque sa maladie est une maladie incurable. De même un pays a le droit de laisser le champ libre à ses endormeurs. Mais s'il veut guérir, il faut qu'il le veuille activement, et non d'une façon passive.
La médecine nous apprend du reste comment se fait le traitement en pareil cas. Il y a des organismes dont toutes les cellules sont affaiblies. Quand une maladie s'abat sur ces organismes-là, ils cèdent, on peut presque le dire, avec empressement, même si la maladie est insignifiante. Mais si l'organisme est sain,, si toutes ses cellules sont bien vivantes et bien actives, alors, quelle que soit la partie envahie par la maladie, toutes les forces de l'organisme y affluent et organisent la lutte. Dès lors, seules, les maladies très graves peuvent arriver parfois à prendre le dessus et à triompher de cette énergique résistance.
De même qu'il y a des organismes sains et des organismes malades, il y a des sociétés saines et des sociétés sans force de résistance. Les individus jouent dans ces sociétés le rôle que jouent les cellules dans un individu. Or, dans un organisme affaibli, ce ne
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sont pas les cellules qu^on soigne, c'est Torganisme tout entier. De même, quand on veut mettre un corps social en état de résister à une maladie, ce n'est pas sur les individus débilités que doit porter le traitement : c'est sur le corps social.
Nous revenons donc par un détour à une formule semblable à celle que nous avons adoptée pour la tuberculose, mais pour d'autres raisons : abandonner à leur sort ces alcooliques déclarés et incurables ; empêcher la contagion en lui créant un terrain défavorable, et comme ici, il ne s'agit plus du terrain matériel, mais du terrain moral^ armons les volontés 1 Quand elles seront réveillées, elles nous seront d'un secours très efficace, non seulement contre l'alcoolisme, mais contre les autres passions et contre la paresse sociale dont nous nous plaignions tout à l'heure.
Les pays dans lesquels la lutte antialcoolique est la plus active sont en effet des pays de volonté et de vie civique : la Suisse et surtout le canton de Vaud, les Etats du Nord de l'Union américaine, certaines provinces du Canada, la Suède et la Norvège, le Danemark, l'Angleterre. On ne peut s'empêcher de remarquer aussi que presque tous ces pays sont des pays protestants, et à forte instruction primaire. Quand on y songe, cela paraît naturel. La religion catholique n'est pas libératrice de l'esprit: on sait que ce n'est pas son idéal, elle vise au contraire à dompter les volontés, même dans le monde intérieur où elle excuse si facilement leurs défaillances. La religion protestante au contraire éveille constamment l'individu en le mettant en faoe de sa conscience, et il est naturel qu'une conception religieuse, si diffé-
rente de la conception catholique, se reflète dans renseignement à tous les degrés.
Notre enseignement officiel en France a beau avoir en apparence secoué le joug de la croyance religieuse et être devenu laïque, il est resté catholique dans les moelles, en ce sens que la foi y règne en souveraine. Ses Evêques sont les Chefs de bureau du ministère, ses Conciles les Commissions qui fixent les matières de foi, et ses Missionnaires, les Inspecteurs qui veillent, avec un soin jaloux, surtout dans l'enseignement primaire, au maintien du dogme et à la crainte de Thérésie. Le Clergé, tenu en bride plus étroitement parfois que le clergé catholique, c^esl la foule des instituteurs et institutrices, chargés d'évangéliser les populations et de chanter le Salvum fac regem^ quel que soit le régime. Pour leur faire un peu illusion, on les appelle des maîtres, mais ils savent bien qu'ils ne le sont pas, et que s'ils voulaient sortir un peu de Tesprit ou même de la lettre des programmes, et par exemple parler de Talcool avec la liberté que je me suis donnée, il leur en cuirait. Ils répètent donc ce qu'on leur a appris ou fait apprendre ; ils parlent peut-être à leur tour, à leurs .élèves, de l'aldéhyde pyromucique sans savoir ce que c'est, pas plus que ne le savaient du reste les membres de la commission qui ont inséré ce mot dans les programmes d'enseignement. L'enseignement antialcoolique devient ainsi un article du programme, «qu'on développe avec le même zèle morne que les autres. Etonnez-vous maintenant que de ces classes endormies sortent des esprits inertes, nourris de mots «n vue des examens, mais peu capables d'efforts,
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parce qu'ils n'ont pas pris conscience d'eux-mêmes. Ce que je dis de l'instruction primaire, je pourrais, hélas I le répéter avec quelques restrictions pour l'enseignement secondaire, et même pour une partie notable de l'enseignement supérieur. Etonnez-vous enfin qu'après 20 ans de cette éducation homicide, le cerveau se refuse à toute initiative ; le pli qu'il a pris est pris pour la vie.
C'est donc par l'école qu'il faut commencer la lutte, et c'est la rabaisser que de la borner à des efforts contre l'alcoolisme. Mais il faut reconnaître aussi que le terrain est bon, car la contrainte morale s'y manifeste par des signes extérieurs, visibles et contrôlables. Faire partie d'une ligue ou d'une société anti-alcoolique, c'est s'engager à résister à une tentation, et accepter le blâme ou au moins les plaisauteries de ses camarades si on se laisse entraîner. En homme pratique, je ne fais pas fi de cette sanction. Le souci du qu'en dira-t-on peut être une faiblesse quand il engage à mal faire et une force quand il engage à bien faire. Mélangé avec un peu d'orgueil de soi-même, qui est toujours une force quand il ne se tourne pas en vanité, il est le rouage principal des ligues scolaires : il est, du reste, le premier fondement de la vie morale. Développons le plus possible devant l'enfant la pensée qu'il ne faut jamais s'exposer à encourir de blâme, ni de soi-même, ni des autres, -et donnons la ligue anti-alcoolique comme application pratique de cette maxime. Rien de mieux. Nous y gagnerons que ce serment contre l'alcool y perdra un peu de son caractère enfantin, et restera utile tout en prenant une certaine grandeur morale.
Ce sont les mêmes sentiments qu'il faut faire présider à la fondation des sociétés de tempérance entre adultes. Respect de soi-même et de la parole donnée, contrainte morale, comme point de départ; comme soutien de la volonté, quand elle devient chancelante, l'exemple des camarades et le souci de leur opinion ; et enfin, comme élément nouveau, Tappât des avantages tant pour l'individu que pour la communauté, voilà, je crois, le trépied de l'action anti-alcoolique parmi les hommes faits.
Je n'hésite pas, en effet, à faire intervenir à propos de l'alcoolisme, comme je l'ai fait intervenir pour les autres maladies, celte considération de l'intérêt pécuniaire, devant laquelle on détourne d'ordinaire pudiquement les yeux. Elle est partout, dans les actes ordinaires de la vie, et je ne sais pourquoi on ne veut la voir nulle part. Je la mets hautement partout au premier rang, en ce qui concerne la lutte contre les maladies ordinaires, et au second seulement, en ce qui regarde l'alcoolisme et les autres maladies de la volonté, parce qu'ici, l'intérêt est dominé par des questions de conscience. Mais je conçois très bien une organisation purement utilitaire où il commanderait tout. Qu'on imagine, par exemple, une association ouvrière vendant le travail de ses membres. Il est clair qu'elle aurait intérêt, pour faire prime sur le marché, à être anti-alcoolique. Tous ses membres auraient intérêt à n'accepter aucun camarade pouvant être une non-valeur, et diminuer la valeur financière de l'ensemble ; et en effet il y a de nombreuses associations dans ce cas. Celles-là ont le droit de ne voir dans la question que le côté utilitaire. N'est-il
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pourtant pas vrai, que malgré cela, leur action est moralisatrice, et qu'on voit très bien une société formée de groupes, de syndicats, de sociétés, de coopératives proscrivant chacune individuellement Talcool, et exerçant par la surveillance mutuelle une discipline profitable à tous, à l'individu, au groupe dont il fait partie, et au corps social tout entier. Qu'on nous donne une société ainsi composée, et je ne lui demanderai pas compte des principes qui la guident ni du but vers lequel elle tend. Du moment qu'elle améliore l'homme, elle vaut mieux que la société actuelle.
La conception d'un monde ainsi construit, où chacun serait surveillé par tous, déplaît à quelques nobles esprits, précisément à ceux qui ont la vie morale la plus intense, et trouvent plus de saveur au bien qui n'est ni commandé ni surveillé. Cette sujétion, venue de l'extérieur, leur semble une sorte de chiourme et, dans cet ordre d'idées, ils verseraient volontiers du côté de l'anarchie. A ces esprits, chez lesquels la volonté est forte et qui, pour avoir empire sur eux-mêmes, n'ont pas besoin de secours extérieur, nous pourrions dire : « ne soyez pas si sévères vis-à-vis des autres, car vous n'êtes pas vous-mêmes si indépendants. La vie en société vous impose beaucoup d'autres esclavages plus durs qui ne sont formulés nulle part, et si absolus que vous aimez mieux peiner que de vous y soustraire. Voyez par exemple ce que vous coûte l'orthographe, qui n'est qu'une politesse. Vous acceptez de même, sans protester, une foule de lisières, dont quelques-unes mêmes sont désagréables sans avoir, pour contre-partie, le mérite d'une utilité , quelconque, et vous ne voudriez pas accepter des
règles dont, en définîtÎTc, vous seriez les premiers à tirer profit ?
« Au surplus, rien ni personne ne roos force à entrer dans ces lig'ues^ si vous pouvez vous passer d'elles, pas plus qu'on n'oblige à y rester celui qui y est eniré par besoin. Il peut, à son grand détriment, en sortir quand cela lui plaît, se dégager de ce lien, de cette règle qu'il a acceptée. Il n'y a donc là aucune entrave à la liberté individuelle. D'ailleurs, vous, alcoolique^ que demandez-vous à ces ligues en y entrant ? La contagion du bon exemple. Pourquoi alors rompre une chaîne légère et profitable pour en reprendre une plus lourde? Pourquoi déserter la ligue des anti-alcooliques pour rentrer dans celle qu'on pourrait appeler la ligue des alcooliques ? Vous ne voulez plus, sous prétexte de liberté, qu'on vous impose de bons exemples et vous retombez sous le joug beaucoup plus dur des mauvais )).
« Ces ligues sont comme des garde-fous qu'on place le long des ponts. Ces garde-fous sont utiles à ceux qui craignent le vertige et ont peur de tomber dans le vide. Ils sont inutiles à ceux qui ont le pied ferme et la tête solide, et qui marchent au milieu du pont. Ces derniers, s'ils se placent à un point de vue égoïste, peuvent se dispenser d'entrer dans la ligue ; mais on peut faire appel à leur esprit de solidarité et leur dire : « Vous n'en avez pas besoin, c'est vrai ! Mais entrez-y tout de même ; vous y donnerez le bon exemple. »
Je crois inutile d'insister davantage. J'ai voulu seulement indiquer les principes dont doit s'inspirer toute organisation de lutte contre l'alcool, sur quel-
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que terrain qu'elle se place et quelque forme qu'elle prenne. Ils se réduisent à ceci : i* ne pas se mon trer intransigeant dans la doctrine ; on n'a aucun droit de Têtre, au point de vue scientifique ; on a toute raison de ne pas Têtre au point de vue humain; 2° en se tournant alors du côté de l'homme, faire appçl non à des actes législatifs, à des règlements qui deviennent fictifs lorsqu'il ne les approuve pas, mais à sa volonté, aux forces de résistance que Téducation peut développer en lui, et qui, utilisées ensuite dans des groupements moraux, sociaux, ou professionnels^ se traduisent à la fois par des avantages moraux et l'augmentation de son bien-être.