‹ L'hygiène socialeChapitre 24 sur 80 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

J'arrive à la partie la plus délicate de mon exposé. C'est la première fois que la question que je vais aborder est portée devant un auditoire non médical. Elle est même considérée comme de celles qu'il est convenable de traiter par le silence, et je n'aurais aucune excuse pour l'avoir introduite dans cette série de leçons publiques, si elle n y apparaissait à un point de vue tout nouveau, et que je crois utile de faire connaître.

Pas plus ici que dans les pages qui précèdent, je n'apporte de documents de mon cru. Tout ce que je citerai est emprunté à des travaux publiés, et en particulier aux remarquables publications de mon maître et ami le professeur A. Fournier, Mais ce n'est pas au point de vue médical que je les envisagerai. Encore que les syphiliographes soient aussi préoccupés que les autres médecins des causes prochaines des maladies qu'ils soignent, ils sont obligés de considérer la maladie comme acquise, sans viser les conditions dans lesquelles elle a pu naître. Leur

domaine commence où finit le nôtre, car l'hygiène sociale^ ici comme partout, ne vise que les origines du mal, et s'arrête au moment où commence la thérapeutique.

Nous devons au contraire, autant que cela est possible, faire de la prévention, et ici on pourra me dire que je suis sur le même terrain que la police des mœurs, qui fait aussi de la prévention, à sa façon, en coffrant toutes celles des femmes soumises à sa juridiction qui lui semblent malades. Tant qu'elles sont à l'hôpital ou en prison, dit-elle avec une tranquille assurance, elles ne font pas de nouvelles victimes, et nous sommes dans une certaine mesure une institution d'hygiène sociale. Je ne le nie pas : j'aurai à revenir sur ce point, dans la suite de ces pages. Je me contente de faire observer pour le moment que la police des mœurs, elle aussi, attend que le mal soit fait pour agir. Elle se comporte comme les pompiers qui n'arrivent que lorsqu'un incendie a déjà commencé. Comme eux, elle fait de la répression, et je ne pense pas que celte comparaison lui soit désobligeante. Un pompier prend possession de votre immeuble et remplace parfois un incendie par un naufrage en voulant vous protéger, vous et vos voisins. La police s'empare de la femme qu'elle sait répandre la contagion pour la protéger et protéger la société, et la bouscule dans l'intérêt des autres.

L'objet de cette étude est tout autre. Voici une

maladie, la syphilis, à laquelle on pourrait ajouter la

blennorrhagie, qui rentre tout à fait dans le même

cadre que les maladies que nous venons d'étudier.

Elle est contagieuse, elle est très répandue, et elle pré-

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seule en outre ce caractère particulier, qui nous oblige à lui faire une place à part, qu'elle n'alite pas son malade. Un syphilitique, un porteur de blennorrhagie peut contagionner à son aise, pendant toute la durée active de sa maladie, des dizaines, voire des centaines de personnes indemnes, et, s'il y a des répercussions ou des ricochets, devenir Torigine d'une série indéfinie de contagions nouvelles. Et rien parfois n'avertit ce malade qu'il est dangereux : rien ne l'avertit même dans des cas nombreux qu'il est malade. Bref, la syphilis se comporte comme une tuberculose invisible, comme un alcoolisme inoculable, et sa prévention ne peut ressembler à celle de ces maladies. Elle doit donc être étudiée à part.

C'est ici que se présente Tobstacle. Tout le mande sait en gros que la syphilis est une maladie redoutable. Il n'y a presque personne qui n'en ait vu ou sa des cas dans sa famille ou parmi ses amis, mais on ne veut ni en parler ni en entendre parler. Il est convenu que c'est une maladie honteuse. L'origine de quelquesunes des contagions est en effet parfois tellement basse qu'elles n'éveillent aucun intérêt, et soulèvent même une sorte de répulsion, k Tant pis, dit-on tant bas, et même parfois tout haut, tant pis pour ceux qui vont dans les lieux de débauche, où on est exposé à les rencontrer ; tant pis pour le chien qui retourne à son vomissement, ou au vomissement de» autres, il n'a que ce qu'il mérite ! » Et il se trouve même de braves gens qui considèrent cette maladie comme une sorte de frein providentiel, mis aux excès de la chair, c Que l'homme qui s'abaisse jusqu'à « entrer dans une maison de débauche pour y satis-

« faire sa passion charnelle, puisse en rapporter une (( maladie honteuse, nous ne trouvons pas cela mau^ « vais^ et nous ne perdrons pas notre temps à nous « apitoyer sur son sort », et ailleurs, on trouve que la syphilis est un « mal parfois utile et salutaire », parce que c'est un «. mal que Dieu a envoyé pour corrompre la chair luxurieuse ». Il faut respecter dans ses orig'ines un zèle apostolique qui fait ainsi de la blennorrhagie et de la syphilis un supplice divin et un rouage d'action morale. Mais il faut regretr ter tout haut que de pareilles exagérations, disons de pareilles folies aient trouvé créance, car elles sont funestes au corps social tout entier. La lutte contre la syphilis n'est possible que si nous consentons à prendre ses malades pour des malheureux et non pour des coupables, comme on Ta trop souvent fait jusqu'ici.

Et d'ailleurs, à côté de ces prétendus coupables^ quelle longue liste d'innocents il faudrait aussi croire massacrés aveuglément par une main divine, comme Font été ceux d'autrefois par une main que l'Eglise n'a cessé de maudire. Innocente en effet, n'estr ce pas, la femme à laquelle son mari rapporte la syphilis, quelle que soit du reste l'origine de cettç syphilis. Et le nombre de ces femmes n'est pas petit. M. le Professeur A. Fournier en a fait le compte dans sa clientèle de ville. Sur cent femmes mariées infectéeis par les voies sexuelles, tout autre mode de contami-

Tiation étant éliminé de la statistique comme pouvant être accidentel, 19 avaient reçu la syphilis de leur <mari, dûment constaté comme syphilitique par le médecin à la même époque. Ce chiffre est évidemment Ain minimum, tous les cas douteux ayant été éliminés, -et on peut conclure qu'au moins, sur cent femmes ^ui contractent la syphilis, il en est vingt qui la ga- «gnent honnêtement de leurs maris. Notons qu'il ne s'agit ici que d'une clientèle de ville bourgeoise et -aristocratique, assez riche pour pouvoir payer les con- Hsultations d'un grand médecin.

Bien plus nombreuses, et tout aussi innocentes sont les contagions auxquelles expose la misère, la promiscuité, Tentassement de toute une famille dans une ou -deux chambres, le lit commun, la pénurie de linge, •d'objets de toilette, de fourchettes, de cuillers. Il faut le savoir en effet, la syphilis ne se communique pas seulement par les voies sexuelles. Tous les exanthèmes, toutes les érosions qui peuvent se produire sur les muqueuses d'un malade contiennent le virus, et sont contagieuses lorsque leurs produits sont transportés par une voie quelconque sur une muqueuse saine ou même une érosion à la peau. C'est par milliers qu'il faudrait compter les cas de contamination directe ou indirecte, issus des intimités les plus •innocentes de la vie de famille, et cela non seulement dans les familles pauvres, mais à tous les niveaux de la société.

Innocents aussi les enfants sains que conlagionne en les embrassant une petite bonne syphilitique; innocente la nourrice d'un bébé syphilitique qui lui •donne un chancre au sein, et innocent aussi le mari

de cette nourrice qui reprend sa femme, et les enfants de cette nourrice qu'elle contagionne en les embras* saut maternellement à son retour au log'is ^

Innocents aussi, les enfants contagionnés par une vaccination dont le vaccin est emprunté à un enfant déjà syphilitique. Cette cause de contag'ion disparaît de plus en plus, à mesure que se généralise Temploi du vaccin de génisse, mais il y en a encore des cas, et comme les enfants contagionnés peuvent devenir eux-mêmes des sources de vaccin, les répercussions peuvent être multiples. En fait, quelques-uns de ces cas ont donné naissance à des épidémies de vérole aussi mortelles que certaines épidémies de variole, car si la syphilis n'est pas rapidement mortelle pour des adultes, elle Test parfois pour des enfants*.

* Voici deux cas curieux, cités par M. Fournier : A Condé, uneépidémie de syphilis dériva d'une matrone qui faisait profession, de dégorger les seins des nourrices ou de façonner le mamelon, des femmes enceintes. Affectée de syphilis, cette t tireuse deseins )), suivant Texpression consacrée, n'infecta pas moins de quatorze de ses clientes.

ABrive (en 1874) une épidémie semblable fut le résultat de lasyphilis d'une sage-femme qui, affectée à un doigt d'une lésionspécifique, n'en avait pas moins continué à exercer sa profession. On ne compta pas moins de cent contaminations issues decette origine, par le fait de ricochets successifs {Stérilisation delà syphilis y par M. le professeur Fournier). Bail, médical, 3 nov.

IQOO.

' En voici un cas bien étudié, et curieux par le nombre et la variété des répercussions.

Le i5 mai 1862, le vaccin d'une fillette des environs de Bergame, paraissant jouir d'une bonne santé, sert à vacciner dix enfants dont cinq devinrent ultérieurement syphilitiques, et furent eux-mêmes la source de nouveaux cas de contagion par ricochet.

L'enfant A meurt de syphilis en février i863 après avoir

Innocents enfin, dirai-je avec plus de conviction encore, tous ces jeunes gens, toutes ces jeunes filles qui s'exposent imprudemment à un péril sur lequel ils n'ont que des notions vagues, et que rien ne leur permet de soupçonner; aussi innocents presque que les victimes q^ie nous venons d^énumérer. Sait-on à quel âge se contracte la syphilis. M. le docteur Ed. Fournier vient de faire à ce sujet une statistique très intéressante, pour laquelle il a utilisé les archives très bien tenues du cabinet de consultation de son père. Sur lo.ooo cas de syphilis observés dans la clien-

infecté : i® sa mère qui le nourrissait (chancre au sein); 2<^ sa sœur, âgée de ving-t ans, par l'intermédiaire d'une cuiller à bouche ; 3^ une tante qui, venant d'accoucher, et ayant trop de lait, lui donna accidentellement le sein. Cette tante, à son tour, infecta : i^ son enfant nouveau- né qui succomba à la syphilis; 2® un de ses neveux, ég-alement nouveau-né, à qui elle donna aocidentellemept le sein. Ce dernier enfant infecta ultérieurement sa mère : Total 6 cas et 2 morts.

L'enfant B et l'enfant C infectent leur mère qui les nourrit, et celles-ci leurs maris. L'enfant C meurt de syphilis en décembre

L'enfant D meurt après avoir contagionné son petit frère par l'intermédiaire d'une cuiller commune, et sa mère qui infecte le père.

Enfin l'enfant E infecte d'abord sa nourrice, puis son frère de lait par l'intermédiaire d'une cuiller commune, puis sa mère qui, venant d'accoucher d'un nouvel enfant, donnait le sein à soa premier né pour favoriser la sécrétion du lait, cette mère donne à son tour la syphilis à son dernier né et à son mari. Total : cinq contaminations vaccinales, dix-huit contaminations par ricochet, et quatre morts du fait de ce porle-vaccin syphilitique.

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SYPflILlS 231

4èle masculine de la ville, 7.000 soit 70 0/0 étaient des fruits de jeunesse, et 800 avaient été contractés avant 20 ans. Dans la clientèle féminine, c'est bien pis : 20 0/0 des femmes contaminées le sont avant 19 ans ^ La contagion est encore plus précoce dans la clientèle d'hôpital, où elle atteint le chiffre moyen de 4o 0/0 avant 19 ans. Eh bien ! je le demande avec le professeur Fournier, qui a averti ces jeunes hommes ou ces jeunes filles du danger couru ? A quel moment de leur éducation ont-ils rencontré sur ce sujet un conseil précis. Ah sans doute, on a fait ce qu'on a pu pour éveiller leur conscience morale. La mère, le prêtre, l'instituteur se sont relayés pour cette tâche auguste. Ils ont parlé de dignité, de pudeur, ils ont éveillé le plus qu'ils ont pu, chez les jeunes filles, le sentiment de répulsion, même de crainte. Le prêtre, la mère ont parlé de péché... et elles croient, les pauvrettes, que ce péché est comme les autres, un

' Voici les chiflFres précis. Us ont leur râleur en raison du •nombre des cas, et de la sûreté de Tinformation. Sur mille cas de syphilis masculine ou féminine, il y en a eu :

Contractés à la i4* année....

» i5« année

I» i6« année. . ..

» 17» année... .

» i8" année. .. ,

» ig» année

» ao« année....

La femme est contaminée plus jeune, lorsqu'elle l'est, et c'est à l'âge de 20 ans que se trouve pour elle le maximum de fréquence de contaminations syphilitiques. L'homme commence plus tard, et c'est à 28 ans que la contagion est la plus fréquente chez lui.

Hommes

Femmes

la

aa

de ceux dont on se déleste au confessionnal, avec une protestation de remords, et un bout de prière. Et eux, les pauvrets, qui ne savent guère sur ces questions que ce que leur apprennent les conversations entre camarades, ils plaisantent au sujet du danger et mettent même parfois quelque forfanterie à s'j exposer. Et je dis que quand ces jeunes étourneaux, qui ignorent ce qu'il peut y avoir de douleurs dans un baiser, tombent dans Téternel piège de la nature, ils sont tout aussi innocents qu'Adam, qui avait un bon maître, et qui pourtant a failli.

Notons même qu'ils sont plus excusables, car, enfin, Adam n'avait aucun mauvais exemple sous les yeux. Or, nous savons tous que l'éducation morale de la famille est parfois singulièrement déprimante, surtout dans de certaines classes, et je ne dis pas que ce soient toujours les dernières. Et puis^ quand elle a applaudi la mère qui fait bien son devoir, et payé le prêtre et l'instituteur qu'elle charge de prêcher la morale religieuse ou laïque, la société a soin de combattre l'effet de ces exemples ou de ces enseigne* ments par tout ce qu'elle permet d'étaler le long des murs, ou de promener sur le trottoir. Je ne veux pas commencer un prêche. Je reconnais qu'il est difficile d'empêcher quelques-uns des abus dont je me plains. Je demande seulement qu'on me dise, quand un jeune homme ou une jeune fille s'abandonnent à une caresse dangereuse, si la société a fait ce qu'elle a pu pour les en détourner. Ses intentions étaient peut-être bonnes, mais quand il a fallu en venir au fait et préciser, une sotte pudeur Ta retenue et elle a laissé ses enfants sans viatique.

Enfin j'irai délibérément plus loin en proclamant innocents aussi, dans un grand nombre de cas, les maris qui contagionnent leurs femmes. Nul n'est responsable, n'est-ce pas, du mal qu'il commet sans le savoir et sans le vouloir. Sans quoi, qui de nous ne serait pas coupable ? Combien d'actes que nous •croyons indifférents, combien de démarches que nous croyons inofFensives, et qui se tournent à injustice pour les autres, par suite des répercusssions. Toute action est un germe dont on ne sait jamais ce qui sortira.

Eh bien, voici un jeune homme qui a eu le malheur de contracter la syphilis, lablennorrhagie, à l'âge où on ne sait rien et où on ne calcule pas, surtout en pareille matière. Il se soigne, il se croit guéri. L'occasion se présente d'un mariage : comme il est honnête, il prend l'avis de son médecin, et reçoit l'autorisation sollicitée, avec la recommandation de se surveiller €t de s'abstenir au moindre bobo suspect, à la moindre érosion à la bouche, aux lèvres, sur un point quelconque de la peau. Il apprend alors, ce qu'il ne savait encore pas, que ces maladies ont pour caractère commun de sassoupir, et d'avoir, à la moindre occasion et au moindre changement de régime, des réveils insidieux, bénins en apparence, et d'autant plus dangereux qu'ils sont plus bénins et plus indolores, parce qu'ils éveillent moins l'attention. Combien de fiançailles sont interrompues, la veille ou l'avant-

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veille des noces, par un coup de pistolet du fiancé, chez qui les préoccupations, les écarts de régime, ont réveillé la maladie dormante, et qui effrayé de ces responsabilités nouvelles^ s'en évade par la mort. Mais supposons notre malade marié, conscient du péril qui le menace, lui, sa femme et ses enfants : il se surveille minutieusement : eh bien, il arrive parfois que cela ne suffit pas, et que un beau jour, il découvre avec terreur qu'il vient de commettre un crime. Le condamneriez -vous si vous étiez membre <i*un jury criminel pouvant connaître de ces questions ? Pas plus que vous ne condamneriez un meurtrier qui ne Taurait été qu'en jouant imprudemment avec un revolver. Tous deux avaient tort d'avoir une arme chargée avec détente facile. Mais aucun d'eux n'est vraiment coupable.

J'accorde que tout ne se passe pas toujours ainsi, dans les co?iditions atténuantes que je viens d'indiquer. A côté du mari timoré, il n'est pas difficile de trouver le mari indifférent ou inconscient qui n'hésite pas devant le crime, qui en a pris d'avance son parti, et, entre les deux, tous les intermédiaires. Les derniers de la liste sont coupables, sans en être malheureux ; mais convenez que dans les premiers, et en général dans les groupes énumérés plus haut, il y a beaucoup plus de malheureux que de coupables.

Il faut donc renoncer au préjugé qui a fait créer le mot de maladies honteuses, et qui commande le

.6TI>HILK 23S

silence autotir de ce fléau des familles et de J'hiimanité. Car c'est ici que nous retrouvons ce silence dont nous avons constaté les funestes effets tant à propos de l'anémie des mineurs que de Ja .tuberculose. Il n'a pas toujours les mêmes origines. Dans rankylostomiase, c'était l'ignorance des mineurs, et le désir des médecins des compagnies minières de ne pas se faire d'affaires. Dans la tuberculose, c'était l'indéracinable conviction au sujet de rhérédité de la maladie, et la déchéance dont elle frappait les enfants de qui l'avait eue. Dans la syphilis, c'est son mauvais renom. Même les plus innocents de ceux qui en sont atteints la cachent, parfois même hésitent à en parler à leur médecin, vont chercher à Paris ou dans une grande ville des conseils hâtifs et forcément incomplets, comme venant d'un spécialiste qui ne les connaît pas. Encore, ces conseils, ils les suivent peu ou mal, parce que même la médication risque de dévoiler ce qu^ils veulent tenir à l'abri de tous les jeux. Comme conséquence, ici comme ailleurs, la maladie couverte par ce silence progresse de plus en plus. S'il fallait se fier aux apparences, et si chacun n'en savait ou n'en avait des exemples sous les yeux, on pourrait croire la syphilis absente. Pour savoir à quel degré elle est répandue, il faut s'adresser aux spécialistes, pour lesquels il n'y a pas de secret, et lorsqu'on les interroge à ce sujet, ils répondent par des chitfres»qui étomnent. Quinze pour cent, dit fun, vingt pour cent, dit l'autre, ce qui revient à dire qu'on compte un syphilitique sur 5 à 6 persoviines. J'ai même entendu un éminent syphiliographe me répondre : un sur trois.

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Les chiffres qui se rapportent aux blennorrhagies sont encore plus grands: un sur deux, un sur trois, voilà ce qu'on entend dire couramment, et d'après ce que nous allons voir tout à l'heure, ils ne sont pas aussi invraisemblables qu^ils le semblent au premier abord.

Tous ces chiffres, partant de spécialistes de la ville, sont peut-être un peu exagérés. En se plaçant au point de vue du fait, on pourrait répondre que beaucoup de médecins de la campagne n'ont jamais vu un syphilitique, et on ne peut pas dire que les gens de la campagne se font soigner à la ville, car le paysan ne se dérange guère pour sa santé. Mais il suffit que ces chiffres soient considérés comme possibles pour qu'on puisse juger de la grandeur du mal.

Atténuons tout de suite ce qu'ils peuvent avoir d'effrayant en disant que tous ces malades ne sont pas contagieux. La syphilis Test extraordinairement pendant les premières années de l'invasion. A mesure que les années s'écoulent, elle devient de moins en moins communicable, et reste d'ordinaire ensuite absolument inoffensive. La période contagieuse de la blennorrhagie est aussi limitée, bien qu'elle soit parfois plus longue que celle de la syphilis. Tous ceux qui ont eu l'une de ces deux maladies sont comptés bien entendu, comme syphilitiques ou biennorrhagiques, avec d'autant plus de raison que leur maladie, si elle a cessé d'être contagieuse, n'est jamais éteinte ; ils figurent à ce titre dans les statistiques. Mais ils sont moins redoutables pour la société que les malades dans la période de contagion, les seuls

dont l'hygiène sociale ait le devoir de se préoccuper. Quel peut être leur nombre à un moment donné ? Il n'y a naturellement aucun recensement possible. On ne peut s'en faire une idée que d'une façon approximative. Admettons qu'il y ait une personne atteinte de syphilis sur 6, et que la durée de la période contagieuse soit de huit ans, c'est-à-dire du tiers de la durée de la vie moyenne après 20 ans. Un calcul facile nous montre que la chance de rencontrer un contagieux est de une sur dix-huit ou vingt, 5 0/0 environ, chiffre encore élevé, mais très acceptable. Gela fait encore un total de i. 000. 000 de Français syphilitiques ayant dépassé 20 ans, et en doublant les chiffres pour la blennorrhagie^ de 2.000.000 de blennorrhagiques contagieux. Il est vrai qu'il y a souvent des doubles emplois, mais les totaux n'en sont pas moins fantastiques. Ils sont comparables aux chiffres des tuberculeux, et nous n'avons compté encore que les malades qui sont contagieux et peuvent devenir un péril pour la communauté. Il faudrait tripler ce nombre pour trouver le chiffre des syphilitiques, et on n'aurait pas encore fini, car jusqu'ici nous n'avons pas tenu compte de l'hérédité, directe ici, c'est-à-dire provenant de la transmission du germe à l'enfant, et par là beaucoup plus redoutable que dans le cas de la tuberculose.

Sans entrer dans des détails qui sont hors de mon sujet, je peux dire que le père et surtout la mère peuvent contagionner l'enfant dans la matrice, et d'une

façon d'autant plus redoutable que leur syphilis, à Tun ou à l'autre, ou même à tous deux, est plus jeune, plus voisine de sa période de début, plus mal traitée, plus grave. Dans les cas extrêmes, la mort survient déjà dans Tutérus, et c'est un avortement, très fréquent chez les femmes syphilitiques, chez lesquelles il atteint la proportion de 4o o/o; c'est-à-dire que sur loo enfantii; tîonçus par ces femmes, soixante seulement viennent à terme. Parmi ces derniers il y en a qui sortent couverts de syphilides et qui vivent peu : quelques semaines. Parmi ceux qui viennent plus sains d'apparence, il y en a chez qui se révèle au bout de quelque temps ce que le professeur Fournier appelle si justement rinaptitude à la vie. Chétifs, malingres, comme ratatinés, s'endormant sur le sein, ils dépérissent peu à peu, et s'éteignent plutôt qu'ils ne meurent* Quelques-uns réussissent pourtant à prendre le des^ sus, comme on dit vulgairement ; mais ils restent faibles, jouets de toutes les maladies dont triomphent facilement des enfants plus vigoureux, exposés de préférence aux affections du système nerveux qui^ surexcité parfois sans être malade, a pu faire quelquefois d'eux des hommes de valeur. Enfin en remontant encore un échelon^ on trouve ces enfants nerveux^ mais bien portants, bien que d'aspect frêle, et d'appa* rence peu résistante, dont chacun a des exemples sous les yeux. Ceux-là ne sont pas exempts de toute tare. On peut dire qu'ils ont eu la syphilis, mais sous une forme très atténuée, et qu'ils en sont guéris. Ils semblent dans tous les cas revêtus d'une sorte d'immu» nité, et contractent la syphilis moins facilement que les autres. C'est par eux qu'on s'explique le mieux que la

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syphilis, si répandue et si contagieuse, ne soit une ma-> ladie universelle nulle part, même dans les pays où elle est la plus commune; par eux aussi on comprend que dans les cas de vaccination d'un groupe d'enfants, par un vaccin syphilitique, il y en ait presque toujours quelques-uns qui échappent à la contagion. Ces fils ou filles de syphilitiques en voie de guérison, guéris eux-mêmes, arrêtent la race dans la voie de la dégénérescence, et peuvent, s'ils se marient sainement, la reconstituer et avoir des enfants mieux constitués qu'eux-mêmes. Mais ces enfants, s'ils se contagionnent, peuvent devenir le point de départ d'une dégénérescence nouvelle, qui peut ne pas s'arrêter en route, et aboutir à l'extinction de la famille ou de la race.

Ici je voudrais prier le lecteur de ne pas s'égarer en des jugements téméraires, et de ne pas conclure à la syphilis des parents quand il voit apparaître dans une famille quelques-unes de ces particularités que je viens de décrire. Beaucoup d'autres causes peuvent produire les mêmes résultats, et en particulier la tuberculose et l'alcoolisme, que nous avons appris à connaître dans les pages qui précèdent. C'est ainsi que tout ménage où il y a beaucoup de fausses couches n'est pas nécessairement un méaage syphilisé. Mais il n'en est pas moins assuré que la polymortalité des jeunes est un signe usuel pour le diagnostic de la syphilis d'un des parents. La statistique permet même de mesurer la part de^ responsabilités. C'est ainsi que l'hérédité paternelle, quand elle est seule^ se chiffre, d'après M. A. Fournier, par une mortalité de 28 0/0 ; l'hérédité maternelle comporte une moF-

lalité de 60 0/0, et la double hérédité une mortalité de 68 0/0 ^

Cette puissance meurtrière de la syphilis des parents diminue avec le temps, surtout si la maladie est traitée comme il convient, et finit par s'effacer. Mais elle peut retentir parfois dans une longue série de grossesses, dans lesquelles on retrouve successivement tous les types que nous avons dessinés plus haut.

Je pourrais tracer un tableau analogue au sujet de la blennhorragie. Les traits n'en seraient pas, il est vrai, absolument les mêmes. Cette maladie est plus insidieuse que la syphilis, en ce sens qu'aussi contagieuse, elle se dissimule davantage et peut davantage être dissimulée. Un mari qui peut s'en croire guéri,

* Les chiffres peuvent encore s'élever plus haut quand la syphilis chez la mère est de date récente. Voici à ce sujet quelques lignes significatives du Pr A. Fournier.

« J'ai vu, de mes yeux, ceci : 90 femmes, contagionnées par leur mari, sont devenues enceintes dès la. première année de leur syphilis. A quel résultat ont abouti ces 90 grossesses ?

5o se sont terminées par avorlement ou expulsion d'enfants morts-nés.

38 par naissance d*enfants qui se sont rapidement éteints,

et 2 (2 seulement !) par naissance d'enfants qui ont survécu.

Et cette hécatombe d'enfants, où l'ai-je observée ? non pas à rhôpital, mais en ville et dans ma clientèle privée, c'est-à-dire dans des familles bourgeoises, ou même aristocratiques, sur des femmes jeunes, bien constituées et bien portantes pour la plupart, jouissant de tous les privilèges de l'hygiène et de la fortune ».

contagionne pourtant sa femme, et alors débute toute cette série d'accidents que la femme mariée, innocente, attribue à Tétat de mariage, et qui Timmobilisent dans son lit ou sur sa chaise longue. Les grossesses, rares dans ces conditions, aboutissent d'abord à des fausses couches^ puis à des mort-nés, puis à des enfants débiles, exactement comme avec la syphilis, avec cette circonstance aggravante que la blennorrhagie résiste parfois à tous les traitements, et^ après avoir semblé s'endormir, se réveille dès que les organes qu'elle habite de préférence sont influencés par une conception nouvelle. Dans Tensemble, la blennorrhagie est aussi funeste que la syphilis, si elle ne Test pas davantage.

Il y aurait ici une étude curieuse à faire, ce serait de chercher de combien ces deux maladies, ensemble, abrègent la durée moyenne de la vie humaine. Mais le calcul devrait être conduit tout autrement qu'il ne Test aujourd'hui. Il ne faudrait pas se contenter de comparer la durée de la vie moyenne de i.ooo syphilitiques à celle de i.ooo non syphilitiques. Ce serait oublier toutes les vies larvaires que les syphilitiques ont semées, et qui n'ont pas abouti chez eux, tandis qu'elles ont abouti chez les non syphilitiques. Ces enfants qui ne sont pas nés sont des pertes sociales autant que le sont des morts prématurées, et doivent entrer dans la statistique, qui en fait fi d'ordinaire. Il faudrait donc suivre, pendant par exemple deux générations, les descendants avortés, mort-nés ou venus vivants d'un père et d'une mère syphilitique, calculer le nombre total des mois vécus depuis la

conception par tous ces descendants, et comparer le

chiffre obtenu à celui qu'on trouverait de la même façon avec une famille saine. On voit de suite que ce travail n'est pas un exercice arithmétique, mais exige une enquête préalable que seul peut faire un médecin sur sa clientèle, ou une personne avertie sur sa famille ou ses plus intimes amis. Je publierai un jour, si je réussis à la compléter, une enquête de cette nature portant sur cinq familles. D^ores et déjà j'y trouve ceci : c'est que le total des heures ou des semaines vécues par les descendants d'un père ou d'une mère sains est à peu près le double du chiffre correspondant pour les descendants d'un père et d'une mère syphilitiques.

Un mal qui prend ces proportions n'est pas de ceux qui passent inaperçus ou dédaignés, et depuis longtemps toutes les nations chez lesquelles il sévit se sont préoccupées de le combattre, en essayant de guérir ceux qui en étaient atteints et de préserver ceux qui en étaient exempts. Je laisse décote, naturellement, la thérapeutique dans ce livre d'hygiène, non pourtant sans, faire remarquer que dans l'espèce la thérapeutique est préventive, et qu'un syphilitique auquel un médecin a fait rapidement traverser la période aiguë pendant laquelle il est contagieux, devient au regard de la société un être inolfensif. C'est ainsi que tant de femmes, qui ont été syphilisées jeunes, peuvent à trente ans redevenir pratiquement saines au point de vue de la contagion, si elles ne le sont pas au

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point de vue de la maternité. La majorité des prostituées est dans ce cas. Mais sans vouloir nier le bienfait préventif de la thérapeutique, il suffit de songer aux deux millions de nos compatriotes en phase active de la maladie pour voir que l'effort des médecins ne suffit pas.

Dans toutes les législations, il y a en outre des mesures préventives dont le caractère commun a toujours été, à toutes les époques, d'être extravagantes, parce que partout on a voulu j introduire de la morale, qui n'a rien à y faire, et cette fausse conception que ces maladies sont des maladies honteuses, et que ceux et surtout celles qui les propagent sont indignes de toute pitié. Avec de pareilles prémisses, on ne pouvait aboutir qu'à des sottises. Comme le public auquel s'adressent ces mesures préventives n'est pas, il faut le reconnaître, facile à manier, la répression a pris le pas sur la prévention, et c'est ainsi que nous en étions arrivés, il y a un siècle, à cette déportation arbitraire des femmes publiques, sur laquelle nous renseigne, d'une façon exacte, le roman de Manon Lescaut.

Aujourd'hui encore/il y a toute une catégorie de femmes hors la loi, qui peuvent être arrêtées, emprisonnées en dehors de toutes les formes de la justice, sans aucune des garanties que la loi assure à tous les citoyens. Elles sont devenues des choses, dont le public se sert quand il en a envie, car elles ont de la clientèle, et qu'il jette aux ordures quand il les a détériorées ou avilies. Bien plus, il trouve dans son pharisaïsme l'audace de traiter leur métier de honteux, comme s'il n'était pas aussi honteux d'acheter

que de vendre dans le trafic auquel elles se livrent; comme si, dans un fait beaucoup moins grave, Tachât de journaux ou de livres graveleux, le client qui encourage ce commerce n'était pas aussi méprisable que le libraire qui le fait.

Et il y a sur ce sujet quelque chose de plus extraordinaire encore : c'^st l'Etat rougissant de prendre acte de la prostitution, manifestant des pudeurs de jeune mariée quand il est question de la réglementer par voie législative, et fermant à son tour les yeux sur -cette plaie dont il a abandonné le traitement aux •empiriques.

Ce n'est pas par insouciance qu'il a lâché les rênes: il est bien trop amoureux d'autorité ! Il s'est attaché au contraire de tout temps à tenir en laisse cette troupe indisciplinée. Mais c'est en vain qu'il a essayé de tout, qu'il est allé de l'extrême sévérité à la liberté absolue, en passant par tous les intermédiaires. Tous les modes de législation sont en ce moment-ci en présence et en comparaison sur les divers pays de l'Europe, et il n'y en a aucun qui paraisse nettement supérieur aux autres. Découragés, les Etats s'abandonnent, attendant un rayon d'en haut qui leur montre la véritable voie.

Ils suivent avec intérêt ce qui se publie, et surtout xe qui se dit dans ces grands Congrès internationaux ;pour la prophylaxie de la syphilis, dont on a pu espérer quelque chose, étant donné ce qu'ils réunis-

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sent d'ordinaire de compétences et de bonnes volontés. Mais hélas, des discussions ne sort pas la lumière, et la seule conclusion ferme qui ait été pleinement acceptée de tous les congressistes, c'est que lesmoyens actuellement en vigueur en vue d'atténuer les maux causés par la prostitution ne sauraient être maintenus. Notez qu'il y avait des représentants de^ tous les pays de l'Europe et que chacun acceptait ce* jugement pour les moyens qu'il voyait employerautour de lui.

En présence d'une condamnation aussi générale, il y a évidemment à se demander si on est dans la bonne voie, et si l'impossibilité d'aboutir ne tient pas à ce qu'on est mal parti. Sitôt qu'on se posecette question, une idée apparaît, éveillée par le mot police des mœurs, dont nous nous servons en France^ Ce mot a quelque chose d'étrange. On comprend la police des rues, celle des marchés, à la rigueur celle* des chiens. Mais la police des mœurs I L'Etat, qui vit surtout de nos défauts, qui se fait si allègrement marchand de tabac, marchand d'alcools, se donnant en outre la charge de veiller sur nos mœurs, ayant parconséquent une morale à lui, qu'il définit lui-même, et qu'il soutient par la force dont il dispose ! Mais c'est l'Eglise I Bien pis, c'est l'Eglise en possession du pouvoir I Et ces êtres louches qu'on voit apparaître* sur le boulevard aux heures nocturnes, et qui gagnent à travailler dans Tobscurité, car toutes les fois qu'uir rayon de lumière tombe sur eux, ils apparaissent un peu répugnants, ces agents des mœurs, ce sont des missionnaires de la morale d'Etat, chargés der veiller sur la nôtre !

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246 l'hygiève sociale

. Eh bien oui, voilà le mal, c'est que toute rég^l^mentation à ce sujet conserve le souvenir des préoccupations relig'ieuses et de l'idée de péché, ou bien encore du pharisaïsme de nos mœurs publiques, duquel est sorti une morale d'Etat si diflFérente parfois de la morale des particuliers. Dès qu'il est question de ces matières, tout le monde pontifie, tous les esprits se hérissonnent, et toutes les consciences, d'ordinaire très souples, deviennent inflexibles.

Chose singulière, celte passion apparaît aussi dans les Congrès internationaux dont je parlais tout à Theure. A coup sûr, on ne se serait pas attendu à l'y retrouver. Ce sont là en général des personnes mûres, pour lesquelles la question n'est pas neuve. Il y a en abondance des médecins spécialistes, des hygiénistes, des philosophes, quelques-uns des évêques de la police des mœurs, tous gens pratiques, d'ordinaire posés, et peu enclins à l'emballement. Pourquoi n'aboutissent-ils qu'à échanger des paroles sans se convaincre ? C'est qu'ils apportent et conservent presque tous au congrès des passions et des principes.

Je sais bien qu'ils ont une autre prétention : celle d'apporter des faits, qu'ils résument sous forme de tableaux, de diagrammes et de statistiques. Je ne fais pas fi d'une statistique quand elle n'exige qu'un classement très simple et qu'elle est faite par quelqu'un très méticuleux et très désintéressé dans le résultat. Mais que peut-elle être quand elle est difficile, tout en nuances, et faite par quelqu'un qui ne se fait pas une opinion à l'aide de la statistique qu'il a dressée, mais chez lequel l'opinion a précédé la statistique. Incon-

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sciemment, instinctivement, il choisit ses faits, et ce qu'il y a de piquant, c'est qu'il s'étonne parfois de retrouver son opinion confirmée par son travail de statistique. On récolte ce qu'on sème. Ainsi faite, une statistique est une autre forme de Topinion de son auteur : elle est seulement plus obscure et plus confuse,

II ne faut donc pas s'étonner que, portant sur le même sujet, elles se contredisent parfois absolument. Le spectacle de ces contradictions et de l'inanité des discussions à leur sujet, a été tel au congrès de Bruj^elles que le D*" Ehlers, de Copenhague, a pu dire sans soulever de protestations qu'il fallait renoncer à avoir recours aux statistiques, et que c'était peine perdue que de les dresser et de les discuter.

La statistique faisant défaut, et ayant découragé ceux qui pouvaient avoir confiance en elle, que reste-t-il? Pas grand chose. II y a bien encore d'autres arguments qui se sont usés à force de servir : ce sont les exemples tirés de la législation des diverses nations. Vous voyez bien, disait celui-ci^ que la liberté est préférable à tout, puisque l'Angleterre, qui avait essayé de la réglementation, vient d'y renoncer : à quoi un autre ripostait en citant un ■exemple opposé. A quoi les évêques de la police dont je parlais tout à l'heure auraient pu ajouter que, venant pieusement au Congrès pour s'instruire et tâcher de sortir d'indécision, ils étaient un peu surpris de se voir cités comme des autorités en la matière. Que signifie d'ailleurs cet argument, envisagé en lui-même. N'avons-nous pas vu l'Angleterre renoncer tout récemment à l'obligation de la vaccine?

Et pourtant quelqu'un conteste-t-il encore sérieusement la puissance et Tefficacité du vaccin?

Voilà pour les arguments agités dans ces Congrès. En dehors, tout Taspect d'un concile : des appels aux droits de Thomme et de la femme, à la morale, à une foule de beaux sentiments qu'il ne suffisait pas d'invoquer pour trouver entre eux les transactions nécessaires, et, pour couronner le tout, un aveu d'impuissance, voilà le bilan un peu lamentable de ces Congrès.

Tout redeviendrait si simple si on consentait à laisser à leur place la morale, la religion et tous les préjugés qui sont nés pendant des siècles de leur mélange avec une question d'hygiène, si on renonçait en un mot à faire de la police des mœurs pour faire de la police sanitaire. Apprenez donc à dire que pour vous, Etat ou police, celle qui se vend est exactement au même niveau que celle qui se donne, et que vous n'avez rien à y voir. Rendez donc au droit commun toutes ces malheureuses qui exploitent une denrée qui a cours, et qui rencontre ou même sollicite des acheteurs. Je conviens que ce commerce ne comporte pas beaucoup de grandeur morale^ bien qu'il ne ravale pas au dernier degré toutes les femmes qui s'y livrent. Je ne parle que de la marchande, parce qu'il est convenu^ n'est-ce pas, qu'il ne ravale pas du tout l'acheteur et ne lui enlève rien de ce qu'il mérite dans l'estime publique. Dites donc encore que ces femmes

lorsqu'elles s'adressent au public, sont libres de leurs actes, à trois conditions : i° que le marché soit ce que les Anglais appellent un fair play^ se fasse franc jeu, c'est-à-dire soit conclu entre gens compétents, ce qui en exclut les mineurs et les mineures; 2^ que l'exécution du marché soit tenue secrète, afin de ne pas provoquer des compétences prématurées ou blesser le sentiment général ; 3® qu'il n'y ait aucun vice rédhibitoire caché, amenant des surprises coûteuses, ce qui revient à dire que les contractants soient sains Tun et l'autre. L'Etat intervient bien entre un maquignon trop habile et un acheteur trop confiant, et cela sous prétexte de dol. Il n'y a pas moins dol quand le marché de tout à l'heure tourne à mal pour un de ceux qui l'ont conclu, et si la loi permettait au trompé de se retourner contre le trompeur, non seulement elle ferait que tout le monde se surveillerait davantage, mais encore elle ne ferait que donner une existence légale à la pratique des courtisanes de Venise, déposant de Targent chez leur banquier, en garantie pour ceux qui auraient emporté de chez elles quelque chose de plus que ce qu'ils étaient venus y chercher.

Voilà ce que dit la logique. Mais je crains bien que cette idée, qui reviendrait à introduire une revendication judiciaire contre l'être, quel qu'il soit, homme ou femme, qui vous aurait rendu malade, ne soit pas de celles qui entreront bientôt dans nos mœurs*. Je

* Je reconnais qu'elle ne serait pas toujours possible. Mais, je demande qu'on lui donne carrière quand elle peut avoir des chances d'aboutir.

250 l'htgiénë sociale

•demande seulement qu'on veuille bien reconnaître sa valeur hygiénique. Revenant alors au cas de toutes <îelles qui font marchandise de leur corps, à quelque ^tage de la société qu'elles appartiennent, je demande «eulement que la liberté d'aller et de venir, que je leur laisse, leur soit retirée au moment où elles portent et promènent, en TofiFrant à tous, une fleur empoisonnée. La société n'a-t-elle pas le droit de dire à la femme : j'ai pu me désintéresser des conséquences imprévues d'un marché privé : je n'en ai plus le droit <lu moment que, de votre fait, le marché devient public. A ce moment, vous surtout, femme, vous devenez dangereuse. Je veille, sur le pharmacien, vis-à-vis duquel ses diplômes me donnent déjà une garantie, pour qu'il ne mêle pas imprudemment des poisons à ses médicaments. Je lui impose une surveillance permanente : je me donne le même droit sur vous. De temps en temps, un certain nombre de personnes de mon choix vont visiter son officine : voici Aine liste de médecins dans lesquels j'ai confiance pour prononcer sur vous : choisissez celui que vous voudrez. Mais je ne vous laisserai le droit de circuler ^t d'ofl^rir votre marchandise sur la voie publique que tant que je saurai par eux qu'elle n'est pas frelatée et -que vous n'êtes pas en pouvoir de nuire. Vous pourrez vous livrer en toute liberté à votre métier, et personne ne pourra vous arrêter pour cela tant •qu'à mes inspecteurs, aux clients s'ils vous le demandent, vous pourrez présenter un certificat qui témoigne -de votre état de santé, et datant au plus d'une huitaine. Sitôt qu'il vous déclarera malade, nous ne vous permettrons plus de sortir, et je vous en préviens,

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nous vous traquerons de notre mieux. Seulement, comme au fond, nous avons vis-à-vis de vous plus de crainte que de colère, comme toute société doit, une fois son devoir de protection rempli, se montrer humaine et compatissante, je vous conduirai, si vous y consentez, non pas à la prison que vous connaissez bien, et d'où, malgré le progrès des mœurs, n'a pas disparu la pensée d'exercer sur vous des sévices personnels, mais dans un hôpital où vous serez traitée en malade. Je sais bien que vous pourrez encore y voir une prison, parce que nous ne pourrons vous en laisser sortir que quand vous serez guérie. Mais que voulez-vous ? Ce n'est pas notre faute si en vous la marchandise avariée sur laquelle la société a barre se confond avec votre personne, et si nous ne pouvons pas la séquestrer sans vous séquestrer aussi.

Mais à cela près, nous en revenons avec vous au droit commun. Le jugement qui vous fera entrer dans la catégorie des personnes surveillées, parce qu'elles peuvent nuire, se fera en vertu d'une loi^ et vous pourrez produire des témoignages et vous défendre. Une fois ce premier jugement prononcé, si vous vous surveillez, et si vous vous préservez de toute contagion, vous ne serez nullement inquiétée, tant que votre patente sera nette. Nous ne vous reprendrons en tutelle que si vous devenez impure, en conséquence d'un second jugement, celui du médecin, que chaque journée de séjour à l'hôpital frappe d'appel, car ce n'est pas par plaisir qu'on vous y conserve, ni comme punition. Si le médecin s'est trompé, ou si vous êtes guérie, vous ressortirez de suite. Tout est donc de ce côté aussi régulier que

possible, car ce n^est pas vous que nous poursuivons, c'est votre maladie. Après quoi, comme je vous traite, moi Etat, à Tégal de tous les autres citoyens, je renonce à la pruderie qui me faisait redouter d'inscrire votre profession sur mes registres, et je vous frappe, comme tous les commerçants, d'un impôt qui est une véritable patente, et dont nous ferons un fonds commun d'assurances destiné à payer la surveillance et les soins que je me crois forcé de vous donner.

Et tout ceci, dirai-je encore, est de la pure logique : non pas de cette logique abstraite, de laquelle s'inspirent tant d'apôtres convaincus des droits de la femme qui, de la façon dont est aujourd'hui combattue la prostitution, tirent la conclusion qu^il faut lui laisser libre carrière ; non pas davantage de celte logique flottante où chacun fait place à ses préjugés ; mais de cette logique qui s'impose dès qu'on se met en présence des faits et qu'on les confronte froidement. J'en dis d'autant plus aisément du bien que la solution que je propose ne m'appartient pas, au moins dans ses grandes lignes. Elle a pour caractère d'être, comme toutes nos conventions sociales, une transaction entre les droits de l'individu et ceux de la société, et cette transaction nécessaire se fait sur ce terrain connu, accepté de tous, des services réciproques. Ce mot-là fera peut-être hurler. Je l'écris cependant avec conviction, parce que je ne fais ici ni de la morale, ni de

la religion. Je prends la société telle qu'elle est constituée, et je tâche de la sauver du péril de ses appétits.

Je n'insiste pas davantage. Je n'ai pas voulu faire un projet de loi, mais seulement indiquer les bases SUT lesquelles on peut raisonnablement en asseoir un. Je m'excuse d'être entré dans des considérations sur lesquelles l'esprit ne se repose pas volontiers. Mon excuse est que je m'attaque à la principale source de contagion. Dans diverses enquêtes faites à Paris, dans les armées, le nombre des cas de syphilis ayant pour origine la prostitution ouverte ou clandestine, représente 60 à 90 0/0 du nombre total des syphilis. La proportion est à peu près la même pour les blennorrhagies. Cela veut dire que sur les 4 millions de Français atteints que nous ont révélés les paragraphes qui précèdent, il y en a plus de 3 millions qui ont été contaminés par des femmes plus ou moins publiques. Toute mesure qui tendrait à restreindre leur puissance infectieuse serait un bienfait alors qu'elle ne les atteindrait pas toutes, car en pareille matière il ne faut pas dire : tout ce qui est insuffisant est inutile. Il faut dire : tout ce qui est utile est bon à employer, quand aucun droit humain ne s'en trouve lésé.

On voit maintenant pourquoi je me suis attaqué tout de suite à cette grosse question de la prostitution. C'est que là est le gros de l'armée de la contagion. Les autres cas de syphilis résultent du retour dans la famille, par des voies plus ou moins régulières, de ces cas de contagion extérieure. Ces cas sont malheureusement encore trop fréquents. Sur 100 syphilitiques, il y en a environ deux tiers syphilisés par les femmes

854 ' l'htgiâne sociale

publiques. Le dernier tiers appartient à ce qu'on pourrait appeler la contag'ion familiale ou mieux encore la contagion privée. C'est la seule qui nous reste à envisager. Ici, si le problème est le mêtne^ la façon de Tenvisager doit être difiFérente. La variété des cas est infinie, et nous -ne pouvons évidemment nous occuper de la transmission par les nourrices, les sages-femmes, etc. La transmission par le mariage ou dans le mariage étant la plus fréquente, c'est à elle que nous penserons surtout dans ce qui va suivre.

La mesure que nous venons de proposer au sujeft de la contagion publique est une action publique^ puisqu'elle se résume en une réglementation et un projet de loi. J'ai dit plus haut que TEtat n^avait pas à légiférer dans les nuages, et ne pouvait édicter ei codifier que des mesures déjà entrées dans la conscience de tous : je crois que tout le monde saluerait avec plaisir Tintroduclion d'un peu plus d humanité et de justice dans la lutte contre la prostitution ; car en ce moment, c'est la guerre ouverte, presque la guerre au couteau, et vous n'avez rien à demander^ en fait de ménagements, à celles pour qui vous n'en avez d'aucune espèce. Un peu de paix sociale de ce côté tournerait au bénéfice de tous, et je crois que tout le monde est prêt à en signer le traité, en faisant au besoin fi de ses répugnances. Au sujet de la contagion privée, après avoir bien examiné, je n'ai trouvé

aucune large voie ouverte à l'action législative, et je suis au regret de me séparer sur ce point d'un écrivain courageux, le D' H. Cazalis, qui a eu le grand mérite de parler librement le premier, dans un livre destiné aux gens du monde, des sujets que j'ai traitésdans les pages qui précèdent. Bien qu'il les ait traités en médecin, tandis que je fais surtout de Thygiène sociale, j'ai eu le plaisir de me rencontrer souvent avec lui. Mais je n'ai pas autant que lui confiance dans la puissance de la loi, et je ne saurais souscrire à sa solution, qui consiste à proposer au Parlement un projet de loi ainsi formulé : le mariage est inter-^ dit aux malades affectés d'une maladie grave, transmissible à la femme et à l'enfant à venir. C'est le mariage défendu aux syphilitiques et aux blennorrhagiques.

Ce n'est pas que je sois en désaccord sur le fond avec M. le D''Cazalis, et on va voir tout à l'heure que je crois à l'utilité de cette mesure. C'est que je crois aussi que dans Tétat actuel de l'opinion publique, on ne peut pas l'imposer : elle se heurte à trop de difficultés. D'abord je ne vois pas bien l'Etat demandant au médecin du fiancé — ou de la fiancée — la violation du secret professionnel. Cette question est encore fort trouble, dans l'esprit du médecin et du public. Le silence du médecin est une garantie pour le malade». Mais quand le secret professionnel, considéré comme obligatoire, absolu^ permet au médecin de sanctionner par son silence le mariage d'un syphilitique à sa période contagieuse^, ou d'un tuberculeux avéré, avec une jeune fille pure et saine, ce silence ressemble beaucoup à une complicité criminelle, et en est une^

256 l'bygiéne sociale

en réalité, non pas au point de vue déontologique, mais au point de vue social. En attendant que la lumière se fasse dans les esprits à ce sujet, il serait parfaitement vain de rendre obligatoire le certificat de santé dans un mariage. On aura toujours une pièce portant ce nom, et beaucoup plus menteuse encore que ne le sont les certificats de décès, ce qui n'est pas peu dire.

Et puis il y a un autre obstacle, dépendant, comme le premier, des mœurs courantes. L'Etat tient au mariage. Les mobiles dont il s'inspire pour cela ne sont pas des plus purs, car il se préoccupe beaucoup moins de la personne des futurs époux que de la préservation et de la transmission des biens qu'ils^ apportent en ménage. Ce sont ces biens qu'il entoure surtout de sa protection,, et c'est pour cela qu'il se croit autorisé à traiter encore les candidats au mariage plutôt comme des contribuables que comme des^ êtres libres qui se présentent volontairement devant lui. Peut-être oublie-t-il un peu trop, dans ses exigences, que le mariage n'est ni une obligation ni un besoin. Mais je crois que s'il y mettait un nouvel obstacle et aussi gros, il diminuerait une clientèle à laquelle il tient. Or, la loi proposée par M. le D"" Cazalis ne pourrait s'appliquer aux unions libres.

Quand un pays croit avoir des raisons de se refuser à une action législative, il est inutile de ne rien édicter. Il faut d'abord faire la conquête de l'opinion. C'est ce que nous avons dit à toutes les pages de ce livre; c'est ce que nous sommes obligés de répéter ici. Et nous revenons par là à notre point de départ. Si les maladies dont nous parlons se sont ainsi

généralisées, si elles ont fini par devenir un péril social, c'est qu'on n'a pas voulu les voir. On a fait le silence autour d'elles. Parlons-en librement, surtout à ceux qui ignorent tout d'elles, aux garçons et aux filles.

Voyez où nous a conduits notre pharisaïsme. Ignoret-on parce que nous ne disons pas ? Le collégien devine ou apprend tout par ses camarades, parfois, surtout dans les grandes villes, par des femmes contre lesquelles son inexpérience ne le protège pas. Gomme il n'a entendu parler que vaguement du danger d'infection, il s'expose étourdiment. Il y en a même qui mettent une sorte de gloriole à se trouver atteints : pauvre enfant, que de larmes te coûtera plus tard ce dont tu ris en ce moment !

Quant à la jeune fille, il faut reconnaître que c'est un véritable tour de force que d'en élever quelquesunes, comme on le fait encore aujourd'hui, arrivant pures au mariage, non seulement pures de corps, mais pures de pensée et d'imagination. La surveillance dont on les entoure y est assurément pour quelque chose ; pour plus encore, une certaine sérénité de l'esprit, une sorte d'incuriosité foncière, et quelque chose comme un odorat de l'âme qui les détourne de ces voies boueuses. Mais un jour vient où cet état de grâce doit cesser, où elles doivent tout apprendre, où elles se donnent, ignorantes, confiantes, à quelqu'un qui sait, mais ne sait pas tout, car il ignore le plus souvent quelle source de péril il peut être pour elles. Au mari et à la femme, dites à l'avance tout ce qui peut être utile comme

moyen de défense de l'un contre l'autre !

2S8 L^HYGIÉNE SOCIALE

XU

« Ici je sens une résistance : c'est bien difficile pour les jeunes gens, va-t-on dire : c'est cependant possible. Mais c'est impossible pour les jeunes filles». Je fais grâce des développements oratoires dont on peut entourer cette conclusion...

Impossible, dites-vous? Eh bien, je dis moi aussi, impossible! mais j'ajoute ; impossible à éviter! Ah si la fiancée pouvait encore à notre époque être l'Agnès, la petite oie blanche d'autrefois, insouciante des mystères de la chair, ignorante de tout et d'elle-même I Mais vous avez eu la légitime ambition d'élever son esprit, et de lui apprendre à réfléchir sur ce qu'elle apprend. Et vous lui enseignez l'histoire, qui n'est guère une source de réflexions innocentes. Vous lui enseignez aussi l'histoire naturelle, où vous parlez inévitablement de fleurs sexuées et de la fécondation des plantes. Puis, quand vous faites de la physiologie, vous tournez court, et vous poussez la discrétion, ou rindiscrétion, jusqu'à leur faire étudier l'anatomie sur des mannequins asexués, ou dans des livres purgés d'images malséantes, dont sont exclues toutes notions sur ce qu'elles sentent vaguement de mystérieux dans leur être, et vous voulez que ce silence n'éveille pas leur curiosité, et qu'elles ne cherchent pas à deviner ce qu'on leur cache.

Sans doute il en est beaucoup qui ne vont pas loin dans cette voie, qui se détournent de ce qu'elles y devinent comme elles se détournent instinctivement

d'une ordure rencontrée dans la rue. Mais, même chez ces doubles-vierges, naît et s'installe le sentiment des responsabilités prises par celui qui les a laissées dans l'ignorance, sur un sujet aussi vital, et je voudrais bien savoir ce que répondraient un père ou une mère à leur fille, jeune femme, qui déçue dans ses espérances de nouvelle mariée, ou menacée dans son avenir, leur tiendrait ce langage :

« Père, mère, je mejsuis reposée sur vous du soin de mon éducation. Quand vous m'avez présenté un mari^ ou quand je l'ai choisi, je l'ai étudié aux points de vue divers que cette éducation avait développés. Voilà qu'aujourd'hui je suis malade parce que vous ne m'avez rien dit ou fait dire sur un point essentiel, tellement essentiel que c'est lui seul qui a changé ma vie. Eh bien ! vous aviez le droit de ne pas m'avertir et de ne pas me charger de cette responsabilité. Mais alors il fallait la prendre vous-mêmes ! »

Et ce dilemme est inattaquable ! et si pour y échapper on allègue Tusage courant, on donne à la jeune femme le droit de se demander si cette ignorance dans laquelle on l'a tenue, cette insouciance de ses protecteurs naturels, ne s'inspirait pas d'un tout autre motif que celui de ménager sa pudeur et ses susceptibilités de jeune fille, et s'il n'a pas une origine plus basse. Ah ! c'est que c'est en effet trop commode pour rhomme ! Il contagionne une jeune fille qui est ou qui n'est pas sa fiancée ! Rappelons-nous les chiffres : dix pour cent, dans la haute et la moyenne société, des femmes syphilisées l'ont été jeunes filles et avant dix-neuf ans. Ou bien, marié, l'homme fait une fugue extra conjugale, en rapporte la syphilis à la mai-

son, et 20 o/o des femmes syphilisées sont dans ce cas. Quand cela arrive, tout le monde esquive les responsabilités, ment, fait Thypocrite, et on tâche de persuader à la jeune femme qu'il ny a aucun coupable, que tout ce qui lui arrive est naturel, mais

que pourtant il est sage de ne rien dire Cette

ignorance, ce silence au début et à la fin ne seraientils pas uniquement des actes de connivence ou de lâcheté ? •

Et dès que la femme a fait ce raisonnement, si bien justifié par les apparences, et parfois si vrai jusque dans ses conséquences les plus égoïstes et les plus im* morales, voilà un ménage détruit. Et soyez convaincus qu'elles le feront de plus en plus, ce raisonnement, à mesure qu^elles apprendront combien on s'est moqué d'elles. Déjà les médecins, que la coutume rend aussi, malgré eux, complices du mari, vous disent de quel œil ironique on les poursuit parfois, quand ils tâchent de faire illusion à la femme sur les causes de son mal *. L'heure approche d'une révolte

* (( Au reste, les femmes que l'on prétend abuser sont loin d'être toujours dupes. En réalité, nous les trompons moins souvent et moins complètement que nous ne le croyons, et surtout que ne le croient leurs maris. Bien des fois déjà, pour ma seule «part, je me suis aperçu que certaines de mes clientes, à qui j'avais cru donner le change sur la nature de leur maladie, savaient parfaitement à quoi s'en tenir à ce sujet. Seulement, vis-à-vis de moi, comme vis-à-vis de leur mari, elles acceptaient — parce qu'il leur plaisait de l'accepter — le rôle de femmes abusées. Il n'est pas rare d'ailleurs que telles ou telles finissent jpar mettre à l'aise le médecin chargé de les traiter, en lui faisant -comprendre qu'elles sont au fait de la situation. « Ne vous donnez donc pas tant de peine, me disait un jour une de mes

SYPHILIS 26]f

contre le mensonge social qui a fait tant de victimes, et vous serez obligé d'enseigner à la femme ce qu'elle a besoin de savoir pour se mettre en garde contre vous.

Quelle sera, peut-on. me dire maintenant, la répercussion de cet enseignement général, de cette mise au grand jour de tous les mystères accumulés, près* que depuis le commencement des âges, autour des^ choses de la génération ? La conséquence est très nette : c'est que le médecin interviendra au même titre que le notaire dans tous les contrats de mariage,, dans lesquels sera visé, à la fois ce qu'on voit, titres honorifiques, titres de rente, biens au soleil, dots,, espérances, et ce qu'on ne voit pas, les apports en santé des futurs époux, et les héritages qu'ils peuvent

attendre sous ce point de vue de leurs familles, ou transmettre à leurs descendants.

Et ici, arrivé aux dernières pages de ce livre, je tiens à faire remarquer la place que, dans toutes nos études sur des maladies diverses, nous avons été logiquement conduits à donner au médecin. Nous Tavons

malades, pour me persuader que j'ai une maladie différente de celle dont vous me soi|^nez. Je ne suis pas une Agnès, et j'ai compris depuis longtemps la nature, le comment et le pourquoi de mon mal. Seulement vis-à-vis de mon mari je reslerai toujours ignorante, car ma dignité m*impose d'ignorer en appa~ rence ce que je ne saurais pardonner » (A. Fournier, Syphilis et mariage, 2^ édition, p. 280}.

toujours délaissé comme g^uérisseur. Nous lui avons toujours demandé uniquement d'être le metteur en mouvement d'un rouag'e d'hygiène sociale : c'est un changement de front qui s'impose, et auquel nous avons fait allusion en commençant. Le médecin, à prendre les choses par le côté économique, a été pendant longtemps une sorte de négociant vendant des ordonnances^ dont chacune résumait pour un cas particulier l'ensemble des connaissances acquises par le médecin tant en pathologie qu'en thérapeutique. Ce négociant avait boutique ouverte : entrait et sortait qui voulait ; sauf exceptions, on n'allait chez lui que lorsqu'on avait besoin de lui, et il ne connaissait pas plus ses clients que l'épicier ne connaît ses pratiques. On l'appelait quand on était malade, et on le priait, quelquefois peu courtoisement, de rester chez lui quand on était guéri.

Cette espèce de commerce est, comme les autres, menacé de deux côtés. En premier lieu, comme il a paru que le client n'avait besoin de voir son médecin que lorsqu'il se sentait malade, on a conclu qu'on pouvait se présenter devant un médecin quelconque, et à la moindre occasion, on court à Paris ou dans la grande ville voisine consulter quelque grand médecin qui ne vous a jamais vu, qui ne vous reverra jamais. C'est le système des grands magasins, dont les envois en province réduisent la clientèle du drapier ou de l'épicier du coin. D'un autre côté, les progrès incessants de la thérapeutique, de la sérothérapie surtout, permettent de juguler en quelques jours des maladies qui étaient autrefois des sources abondantes de visites. Bref, les médecins se plaignent, parce que la

clientèle manque, et à côté d'un petit nombre d'élus, qui font de brillantes affaires, il y a de nombreux déshérités qui en sont réduits à une clientèle médiocre et insuffisante.

Tout changerait si les médecins se socialisaient à leur tour, c'est-à-dire entraient en compte avec un groupement social dont ils géreraient les affaires au point de vue de la santé comme d'autres les gèrent au point de vue économique. Et je ne parle pas seulement ici de ces médecins de coopératives ou de secours mutuels, dont nous avons vu que Taction pouvait parfois être si puissante, lorsqu'il leur était donné de faire concourir les efforts d'une communauté vers l'extinction de celles des maladies qui la menacent de préférence. Il y a d'autres combinaisons. Le médecin peut être aussi ce qu'il est déjà dans certains pays, par exemple en Angleterre et parfois en France dans le monde israélite^ le conseiller familial de lo, i5, 20 familles, dont il connaît tous les membres, qu'il visite en ami lorsqu'ils sont en bonne santé, dont il connaît l'histoire, et qu'il dirige médicalement avec une compétence qu'il ne peut avoir vis-à-vis des figures inconnues qui passent d'aventure dans son cabinet. Le public croit qu'il y a des maladies^ entités bien spécifiées ayant un nom, une thérapeutique, et indépendantes de celui qui les porte : c'est une idée des plus inexactes. Il n'y a pas de maladies, il y a seulement des malades, et la connaissance du malade •est l'élément le plus important du procès de guérison.

Un médecin mêlé à la vie de ceux qu'il soigne, limitant sa clientèle à celle avec laquelle il peut entretenir des rapports réguliers, et qui peut le faire vivre,

serait un organe social de premier ordre, et, interrogé à propos de tous les mariages, introduirait dans cet acte important des considérations et des garanties qui, en ce moment, font terriblement défaut. Dans les cas de tuberculose, pour laquelle il existe d'ordinaire des signes visibles, pour la syphilis, qui se tient plus cachée, on pourrait avoir, par voie directe ou détournée, des renseignements utiles, et beaucoup d'unions funestes pourraient être évitées.

Je dis par voie directe, car en vérité je ne vois pas du tout qu^elle soit fermée, et que, aux objurgations que j'attribuais tout à Theure à sa fille, le père de famille ait le droit de répondre : ce que tu me demandes est impossible, ou ne se fait pas. C'est ici que je retrouve la proposition faite par M. le D' Cazalis. Un père légitimement inquiet au sujet de ces questions, a le droit absolu de répondre à toute ouverture de mariage, soit en demandant au fiancé sa parole d'honneur qu'il n'a eu aucune maladie vénérienne, soit, lorsqu'il ne le connaît pas ou n'a pas confiance, en exigeant la production d'un certificat témoignant que le prétendant n'a aucune tare cachée. Ce certificat devra être dressé, non par le médecin du jeune homme, vis-à-vis duquel, lorsqu'on ne le connaît pas, on a droit de se tenir en défiance, mais par un médecin au choix du père, le médecin de la famille s'il en a un (et alors ce ,sera l'ami-médecin dont nous parlions plus haut), soit tout autre, de la localité ou d'une ville voisine. Cette combinaison sup-

prime la question embarrassante du secret médical. Le jeune homme soumis à cette enquête se trouvera dans les mêmes conditions que s'il contractait une assurance sur la vie. Là aussi, il rencontre un médecin, qui continue à être astreint au secret professionnel vis-à-vis de tous, mais qui est astreint à parler vis-à-vis de la compagnie qui lui demande son avis. De même dans un mariage, le médecin délégué par la famille de la jeune fille, ou bien, ce qui sera beaucoup plus rare, par celle du jeune homme, pourra faire un examen, chercher s'il y a des symptômes de tuberculose, si aucune maladie syphilitique n'a laissé ou ne laisse encore de traces, bref découvrir les tares cachées dont Tignorance est une menace pour le jeune ménage à créer et pour ceux qu'il doit créer lui-même.

Je sais bien que dans cet examen, le médecin, si habile qu'il soit, ne verra pas tout, se trompera quelquefois. Je sais bien aussi que ce n'est pas du jour au lendemain qu'une pareille pratique entrera dans les mœurs, qu'elle soulèvera des objections, et de la part des parents trop impatients de marier leurs filles, et de la part des jeunes filles trop désireuses d'un mari. Toutes verront dans ces conditions nouvelles une barrière entre elles et la chose convoitée. Je ne parle pas des cas, pas très nombreux, dans lesquels un amour vrai romprait tous les obstacles. Il est certain, pour en revenir à une image déjà employée, que les garde-fous n'empêchent pas de se jeter à la rivière. Mais ils ont du bon en ce qu'ils empêchent d'y tomber ceux qui n'ont aucune envie de se noyer. Montrez donc le péril aux jeunes gens et aux

jeunes filles, axi lieu de le passer sous silence, et le moment venu, de le masquer sous des fleurs. Cela peut se faire sans alarmer la moindre pudeur, sans effacer le velouté d'aucune âme. Tout est sain aux isains, disait M™« de Sévigné. Quant à celles, rares dans les hautes classes, fréquentes dans le peuple, et à ceux, beaucoup plus nombreux partout, qui ne le sont pas, et à qui vous n'apprendrez rien sur le fait, vous leur apprendrez beaucoup sur les conséquences, et vous leur rendrez service aussi. Une partie de Tattrait de ces choses est faite de leur inconnu et de leur mystère. Tirez-les de la caverne fallacieuse où vous les avez jusqu'ici tenues renfermées pour les étaler à la lumière discrète d'un enseignement public, et vous verrez dans quelle mesure disparaîtront les contagions diverses ayant une autre origine que la prostitution, celles que nous avons qualifiées d'innocentes. Quant aux autres, la réglementation dont nous avons parlé en aura encore plus rapidement raison.

Ici, je m'arrête. Je pourrais entrer dans plus de détails et signaler d'autres moyens de défense du corps social contre le péril qu'il court de ce côté. Mais j'estime que c'est assez pour le moment d'avoir parlé de ces mesures générales. Il faut voir d'abord quel accueil elles recevront du public, sans lequel toute législation est impuissante.

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