CHAPITRE VIII
Arrivés au terme de cette étude, nous devons en résumer les arguments principaux, et en tirer les conclusions qu'elle comporte. Son point de départ a été celui-ci ; les méthodes pastoriennes, en nous renseignant sur les causes des maladies, en nous montrant que ces causes étaient abordables à nos efforts, ont changé le devoir social vis-à-vis des malades.
La maladie a été longtemps considérée comme un témoignage de la colère de Dieu contre celui qu'elle atteignait, et je ne répondrais pas que cette idée n'est pas encore présente dans un grand nombre de consciences religieuses. Ceux qui se refusaient, il n'y a pas encore bien longtemps, à cette conception simpliste n'avaient guère d'autre ressource que d'accuser le hasard, la mauvaise constitution, une diathèse..., bref, à choisir entre une série de fétiches dont le plus puissant était ce fameux génie épidémique qu'on invoquait dans les grands jours, quand il y avait de nombreuses victimes. Ces deux conceptions, au fond bien voisines, nous laissaient également désarmés. Vis-à-vis du malade, on avait toujours le même devoir 4e charité, même dans le cas o ù ce devoir semblait
contrarier la colère divine ; vis-à-vis de la maladie, en dehors de la thérapeutique, il ne restait comme recours que des pratiques d^exorcisme : prières, processions, pour ceux qui croyaient à Tintervention de la divinité, fumigations, feux dans la rue pour les autres, sacrifices humains pour les uns et pour les autres quand ils étaient apeurés.
Notre point de vue est aujourd'hui tout autre. Le malade est toujours un blessé^ et par là mérite toujours la sympathie et la pitié. Mais Tarme qui Ta blessé ne vient ni de Dieu ni d'un génie ; elle lui vient d'un autre malade, et il peut lui-même, sans le vouloir, blesser de la même façon d'autres hommes, surtout parmi ceux qui lui donnent leurs soins. On a donc le devoir de se mettre en garde contre lui, de le considérer momentanément comme fabriquant des produits dangereux, ou exerçant une industrie insalubre. Si on est arrivé trop tard pour l'empêcher de construire son usine, il faut user du droit qu'on a de Tempêcher d'écouler ses produits.
Ainsi comprise, Thygiène n'est pas limitée à la prévention. Elle pénètre aussi, en droit, sur le terrain de la thérapeutique. Le droit qu'elle a d'imposer la vaccination comme moyen de prévention de la variole a pour conséquence le droit qu'elle aurait éventuellement d'ordonner par exemple Temploi du sérum antidiphtérique contre le croup, si l'action thérapeutique de ce sérum était un jour aussi bien connue et reconnue que Test aujourd'hui la valeur prophylactique du vaccin. On va, j'espère, voter bientôt l'obligation de la vaccine. J'espère vivre assez pour voir un article de loi ainsi conçu : « tout médecin auquel se&
^connaissances médicales auront fait reconnaître un cas de croup sera tenu de faire des injections de sérum antidiphtérique dont il aura à apprécier la dose. » Ce sera faire à la fois de la thérapeutique et de Thygiène que de diminuer le danger pour le malade et son entourage, et cet article de loi, qui effarouchera peut-être même alors quelques personnes, est exactement réquivalent de celui-ci : « tout pompier qui découvre un incendie est obligé de diriger sur le foyer Teau sous pression qu'il peut trouver au poste le plus voisin, au risque de dégrader quelques meubles ou quelques tentures : on se fie à son éducation professionnelle pour le faire le plus intelligemment possible ». Présentons maintenant l'obligation de la vaccine sous la forme suivante : « tout enfant a la variole en naissant, une variole invisible et destinée à éclater plus ou moins tard. On devra, toute affaire cessante, le guérir de cette variole par la vaccination », N'est-il pas clair qu'au fond, ces trois propositions sont identiques.
A une condition, pourtant ! c'est que l'opinion sera faite sur la valeur thérapeutique du sérum, faite, dans le sens actif du mot, par les médecins et les savants, et faite aussi, dans le sens passif du mot, par le public qui sert de terrain d'expérience. Il ne servirait de rien de promulguer une loi si ces deux conditions requises ne sont pas acquises. Ceci m'apparaît avec une telle évidence que j'ai honte de le discuter, et l'expérience
de Téchec de toutes les lois d'hygiène (loi de i85o s\xt les logements insalubres, loi retentissante contre l'alcoolisme, loi de 1892 sur l'exercice de la médecine et sur la déclaration obligatoire dans certain nombre de maladies contagieuses) est faite du reste pour me donner raison. C'est pour cela que je résiste de mon mieux à ce projet de loi nouveau, qui promet encore plus que les autres d'aboutir à un échec. Je lui en veux d'être une machine mal assise, complexe et visant à tout faire, c'est-à-dire d'être bâtie tout au rebours des machines industrielles, qui visent au contraire à être solidement plantées, simples et spécialisées. Telle qu'elle est en projet, on pourrait encore en tirer un travail médiocre, si on n'y avait pas introduit deux rouages de carton, le Maire et le Préfet.
Si on veut réussir, il faut changer de méthode, et revenir à la logique. A la base de tout, il y a la recherche et la découverte. Encourageons ceux qui la font, encourageons ceux aussi qui l'appliquent, qui essayent de voir si elle est viable, de la plier aux lieux et aux circonstances, de découvrir ceux de ses défauts dont on peut la purger, et aussi ceux qui sont irrémédiables. Encourageons les initiatives qui se produisent dans cette direction, celles surtout qui proviennent des associations, des groupes, qui s'appliquent à trouver, dans la solution générale, la solution particulière qui leur est la plus commode, la plus utile. En un mot réveillons ces bonnes volontés au lieu de les éteindre en nous substituant à elles. Elles ont une flexibilité, une souplesse, une délicatesse que l'Etat n'aura jamais, et j'ajoute qu'elles sont infiniment plus économiques.
Pendant ce temps d'inertie apparente de FEtat, de travail actif des communautés et des individus, lea notions d'hygiène feront leur chemin dans les esprits, et le jour viendra bientôt, plus rapide qu'on ne pense, où la conversion se fera. Voyez combien elle a été rapide en Allemagne, au sujet de la tuberculose, depuis les caisses d'assurances, c'est-à-dire depuis l'initiative privée encouragée par l'Etat. L'Etat ne songeait pas à la tuberculose en décrétant l'assurance obligatoire, mais il a encouragé Tesprit d'association, et l'esprit d'association a fait miracle.
Travaillez de même à l'éveil des bonnes volontés^ qui deviennent si facilement des volontés, quand elles se sentent bien dirigées. Faites moins de lois, de ces lois auxquelles nous n'obéissons que lorsque nous le voulons, et faites plus de propagande. Aidez au mouvement en y travaillant depuis l'école, semez avant de vouloir récolter. Soyez tranquille, vous ne perdrez rien pour attendre, car vous hâtez ainsi le jour où votre intervention devenant possible, elle deviendra nécessaire, et vous verrez entrer ainsi graduellement dans votre domaine, au fur et à mesure qu'elles arriveront au niveau qu'atteint seule aujourd'hui la vaccine, toutes ces mesures hygiéniques sur lesquelles vous cherchez aujourd'hui à mettre, préma" turément la main.