‹ L'hygiène socialeChapitre 6 sur 80 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les découvertes récentes faites dans le domaine de Thygiène nous permettent de changer complètement notre plan de défense vis-à-vis de la maladie. On ne lui a guère opposé jusqu'ici que de la thérapeutique, et sauf pour la variole, contre laquelle Jenner nous a donné une médication préventive, la vaccination, nous attendons Téclosion de la maladie pour essayer de la combattre et d'en atténuer les effets, tant sur le malade que sur son entourage et ses concitoyens. En d'autres termes, nous faisons surtout de la médecine, et nous ne faisons que très indirectement et parfois très obliquement de la prévention.

Les idées pastoriennes nous permettent d'entrevoir une autre tactique. Le nombre des maladies à vaccins, de celles contre lesquelles on peut se mettre en garde, a augmenté depuis Jenner et augmentera encore. De

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plus, les notions nouvelles sur les causes productrices d'un certain nombre de maladies, des plus redoutables, nous disent aussi comment on peut les éviter. C'est ainsi que les ..filtres àiiltration fine xxûxis.titueal une sorte de vaccin contre la fièvre typhoïde qui peut provenir de l'eau de boisson ; c'est ainsi encore que les moustiquaires peuvent se transformer en vaccin contre les fièvres paludéennes, et ce ne sont pas les seuls exemples. Il s'est ainsi créé une sorte d'hygiène préventive dont nous avons le droit d'escompter les bienfaits. Enfin notre thérapeutique elle-même, en devenant sur plusieurs points plus précise et plus prompte dans ses effets, permet de supprimer plus vite les causes de contagion : elle aide en cela à l'hygiène préventive. C'est ainsi que Je sérum antidiphtérique, en mettant plus vite le malade hors d'affaire, le rend aussi moins dangereux pour son entourage. De même le sérum antipesteux peut être souverain pour éteindre surplace une épidémie qui s'allume.

Nous sommes donc naturellement conduits à nous demander comment pourra se faire l'organisation de cette hygiène préventive. Tout le monde est intéressé à la voir se développer avec ampleur et harmonie. Mai« comme elle procède d'une tout autre conception que notre système actuel de défense, il ne faut pas l'examiner avec de vieux yeux et d'anciennes habitudes d'esprit. Nos hôpitaux, nos dispensaires, presque tous nos établissements d'assistance publique procèdent de l'idée de charité. Le malade est un malheureux qu'on doit secourir, et je me garderai bien de m'élever contre ce sentiment. Mais nous savons mieux aujourd'hui qu'autrefois que ce malade est un être

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dangereux pour sa famille et pour la communauté. Sans rien abdiquer du devoir de charité, nous avons le droit de nous mettre en défense vis-à-vis de lui, et de Tempécherde nuire. C'est ce droit qui s'est traduit par la séquestration des lépreux au moyen âge. Mieux avertis, nous pouvons renoncer maintenant à des mesures aussi rigoureuses. Nous pouvons être à la fois plus humains, et nous protéger mieux. La charité étant sauve, le devoir de protection n'en devient que plus impérieux, et la question est^de savoir à qui il s'impose, et entre quelles mains il va se partager.

Chacun de nous en a évidemment sa part personnelle. Je ne sais plus quel grand seigneur anglais disait à ses enfants : « Mes enfants, quand vous êtes malades, cela nous donne du souci et nous coûte de Targeiit. Votre devoir est donc de nous éviter ces charges et de faire tout ce qu'il faut pour ne pas être malades. » Fort bien I La communauté peut dire la même chose à chacun de ses membres. Mais chacun peut dire aussi à la communauté : « je me charge de me préserver des causes de contagion qui me sont signalées comme étant à ma portée. Mais il y en a que j'ignore. II y en a d'autres qui échappent à mon pouvoir. II y en a enfin qui me viennent de vous, communauté 1 Prêtez-moi donc votre concours ! Car vous avez aussi un devoir envers moi, faible quand vous êtes forte, et ignorant quand par principe vous devez être renseignée », et subitement la question s'élargit, parce qu'elle devient sociale. Ce secours, porté par la société à rindivîdu, cesse d'être uniquement un don de charité, et devient l'exercice d'un devoir, et voilà notre premier principe.

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Je ne crois pas qu'on me le conteste. Beaucoup, au contraire, le considéreront comme acquis, et me diront qu'il a passé dans la pratique. Sans discuter pour le moment cette dernière affirmation, je répondrai que de ce premier principe en découle un second dont il est impossible de dire la même chose que du premier et qui est celui-ci : ce service rendu à chacun par la communauté, doit naturellement être payé par ceux qui en profitent, c'est-à-dire par la communauté. Il devient un service public astreint à être aussi régulier, aussi assuré dans ses effets, et aussi économique que possible. Je ne signale que les trois principales des qualités qu'il doit posséder. Personne ne verra là la caractéristique de nos différentes institutions d'assistance publique. Quels sont les moyens de donner à ce service nouveau, qui s'impose, la sûreté d'action, la régularité nécessaires? Comment augmenter le rendement utile des sommes qu'il coûtera? Fautil en faire une institution d'Etat, ou faut-il laisser une part d'action, et laquelle, aux groupements corporatifs et sociaux? Voilà une foule de questions qui se dressent, qu'on n'aurait pas pu se poser il y a vingt ans, et qui sont aujourd'hui tellement nettes qu'elles en deviennent impérieuses, et réclament une prompte solution.

Je peux dire d'avance quelle est celle qui m'a été imposée par Tétude des faits que nous rencontrerons successivement dans ce livre. Elle est nettement individualiste, en ce sens que je fais uniquement appel à la volonté de l'individu, averti de ses véritables intérêts financiers, et se coalisant avec ceux qui ont les mêmes intérêts que lui en vue d'une organisation commune.

C!ette org'anisation est seulement difiPérente suivant les cas, et c'est ainsi que je suis conduit à entrer dans le détail, après avoir donné ces indications générales. J'essaierai de les résumer dans un dernier chapitre, où nous retrouverons, un peu plus développée, la conclusion que je viens d'énoncer.

Ce livre ne vise pas à être un traité de médecine ou d'hygiène. Nous envisageons les maladies non en elles-mêmes, mais au point de vue social, c'est-à-dire au point de vue de leurs répercussions sur la société, et de la facilité plus ou moins grande que cette société trouve à s'en préserver ou à les combattre. A ce point de vue, elles se prêtent à une classification, faite pour donner le frisson à un nosographe, mais qui n'en est pas moins légitime : en se plaçant au point de vue social, il est profitable de les distinguer en maladies dans lesquelles le malade s'alite, et en maladies dans lesquelles il ne s'alite pas.

Ce qui nous intéresse en effet, c'est non la maladie, mais le malade. Quand il s'alite, il perd son temps : il vit sur ses économies, s'il en a, et sur la communauté, s'il n'en a pas. La communauté y gagne de son côté que le malade reste clos, qu'il ne peut pas disséminer les germes de sa maladie s'il est contagieux, et qu'on sait où le prendre lorsqu'il s'agit de lui appliquer les prescriptions d'hygiène destinées à circonscrire le mal dont il souffre.

Quand il ne s'alite pas, il continue à travailler, bien

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au mal, et peut u'être à charge à personne. La communauté n'a donc pa&à se préoccuper des conséquieur <3es individuelles de sa maladie, mais elle peut souflFrir d'un autre côté, de ce q;ue le malade se promène, promène son mal et ses germes contagieux, les diffuse autour de lui dans les lieux publics ou à l'atelier. Elle a le droit de voir en lui une menace permanente, contre laquelle elle est mal armée, car elle ne peut le suivre partout. Prenons la tuberculose ou plutôt la syphilis comme type de celte seconde classe de maladies, la variole ou la fièvre typhoïde comme types- de la première, et nous aurons une idée bien nette de la dîiFérence que présentent au point de vue social ces deux classes de maladies.

Peu m'importe qu'elles soient toutes d'origine microbienne. Peu m'importe aussi qu'il y ait des tuberculeux qui s'alitent à un certain moment, ou des variolieux qui se promènent au début de la maladie. La dîislinc'tion que j'établis n'est pas entre les maladies, mais entre les dangers de contagion qu'elles font courir, et les tactiques à leur opposer. Dans chaque cas, la tactique doit s'inspirer d'abord du mode de dissi^mihation des germes, puis de leur nature propre. De sort'e que cette grande division une fois faite, nous pouvons passer à l'étude individuelle des diverses muladies.

Je n'ai naturellement pas à les étudier toutes. Je ne veux que prendre quelques maladies que j'emploierai à mettre en relief les divers modes de résistance individuelle et sociale qu'on leur a opposés. J'essaierai de montrer pourquoi les uns ont échoué, pourquoi les autres ont réussi, et dans quel sen«^ il est bon de mar-

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cher pour donner à noire système de défense le maximum d^efficacité compatible avec le minimum de dépenses.

Car je liens à dire tout de suite que je ne cherche pafi l'absolu , mais le relatif. Je ne suis pas de ces intransigeants qui disent : ce moyen ne donne pas une sécurité absolue, il ne vaut rien : telle eau contient encore des germes, ou peut en recevoir, il faut la proscrire : tel filtre laisse passer des microbes, il est inutile de s'en servir : telle désinfection n'atteint pas tout ce qu'elle vise, il est inutile de la faire. On n'ose* ralt pas dire : tel remède ne guérit pas toujours : ne le prenons pas ! Mais on a volontiers viis-à-vis de l'hygiéniste des exigences qu'on n'a pas vis-à-vis du médecin. Il faut revenir de cette intransigeance. On ne l'avait pas quand, sous le coup de la terreur, on cherehait autrefois à se défendre contre les maladies épidémiques, quand on brûlait les Juifs après les avoir accusés d'empoisonner l'eau des fontaines : c'était pourtant le moment de se demander si le procédé réussissait toujours! On ne l'avait pas non plus quand tout récemment on mettait en quarantaine sévère tous les passagers d'un navire, ou qu'on procédait à ces fumigations aventureuses qui faisaient des médecins les dignes continuateurs des exorcistes du moyen âge. On ne songeait pas alors à dire : cela n'est pas toujours efficace, donc cela ne sert à rien.

Maintenant que nous connaissons mieux les causes vivantes de certaines maladies, et leurs voies d'accès dans l'organisme, maintenant que nous sommes mieux armés pour les combattre, il semble que l'esprit public soit devenu plus exigeant^ incliné à cela par

les promesses aventureuses de quelques hygiénistes. La science n'a jamais légitimé ces vaticinations. La maladie provoquée par un être vivant devient par là même quelque chose de vivant, aussi impossible à supprimer qu'une espèce quelconque. La guerre à rivoire n'a pas encore fait disparaître Téléphant, et l'éléphant est gros, et se reproduit peu. Descendons seulement jusqu'à la cuscute. Que peut-on contre elle ? Tout ce qu'on peut, c'est de limiter son extension... x\h ! sans doute, il serait possible, avec beaucoup de soins et beaucoup d'argent, de la faire disparaître d'un canton, d'en purger le sol, d*en débarrasser toutes les semences qu'on confie à la terre, d'arrêter au passage tout ce qui peut arriver par les vents, par les oiseaux, par les fumiers, par les produits divers d'une région encore infectée. Mais proposez cette opération à des agriculteurs, ils vous diront volontiers: « Oui, si cela ne coûte rien. Et si c'est nous qui devons payer, nous aimons encore mieux être ruinés par la cuscute que par les frais de la lutte contre elle. Trouvez bon que nous nous en tenions aux procédés qui nous donnent le maximum d'effet avec le minimum de dépense ! »

C'est la même sagesse qu'il faut professer au sujet des maladies épidémiques. Il serait beaucoup trop coûteux de les extirper d'un pays ou d'une communauté. Mais on peut les combattre, restreindre leur champ d'action, les contenir dans les limites qu'on leur a imposées, et par des moyens pratiques que la science rend de plus en plus économiques en les rendant de plus en plus sûrs. Car ils doivent être à la fois sûrs et économiques, et il est inutile qu'ils soient sûrs s'ils

ne sont pas économiques^ ou économiques quand ils ne sont pas sûrs. La science tâche de leur donner à la fois ces deux qualités, non seulement dans ses laboratoires, mais quand elle les porte à l'extérieur, et elle cherche aussi la sûreté et Téconomie en per* fectionnant la main-d'œuvre, en faisant Téducation des ouvriers qu'elle emploie. Ici le côté médical de la question s^efface ou disparaît^ le côté social apparaît, et l'objet de ce livre est précisément de montrer comment la lutte doit s'organiser pour a\oir son maximum d'efficacité avec les fonds dont elle dispose.

C'est cette étude que j'ai appelée du nom A' hygiène sociale. Ce nom a déjà été employé dans des sens très divers. Il a servi à résumer, par exemple, l'ensemble des institutions qui, dans un pays quelconque, sont dirigées contre la maladie et la mort : hôpitaux, dispensaires, crèches, maisons de convalescence, sanatoriums divers, assistance médicale, etc. Tout cela c'est, je crois, bien plus de l'hygiène publique que de Thygiène sociale. C'est ainsi qu'on dit que les Tuileries, établissement d'hygiène, sont un jardin public, non un jardin social. Il serait social s*il était partagé entre divers groupes sociaux, chacun travaillant sur son carré à une action commune. C'est précisément cette distribution du travail qui est du domaine de l'hygiène sociale, que nous allons aborder.

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