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L'hymne sur Lépante;

Un arrêté et un décret récents (29 juillet et ler août 1893) accordent aux deux principales langues romanes du midi une place dans notre enseignement secondaire moderne dont les élèves seront désormais « tenus d'apprendre deux langues vivantes : l'une qui sera, obligatoirement, l'allemand ou l'anglais; l'autre, qui suivant les établissements, sera au choix l'allemand, l'anglais, Y italien, V espagnol ou le russe ». Pour instruire ces élèves, existe-t-il dans les lycées et les collèges un personnel de professeurs véritablement éprouvés ? C'est ce que j'ignore et n'entreprendrai pas de rechercher ici. Je ne m'occupe que des livres, des instruments de travail et de la matière à enseigner. En ce qui regarde l'espagnol, — il en est de même d'ailleurs pour l'italien — nous n'avons en France que des grammaires élémentaires qui peuvent suffire à des écoliers, mais qui sont loin d'instruire le professeur de tout ce qu'il doit savoir ; quant aux dictionnaires, ils sont tous ou médiocres ou mauvais. A ce piètre outillage grammatical et lexicologique, on peut, à la vérité, remédier en utilisant des ouvrages écrits dans une autre langue que la nôtre; mais ce qui nous fait totalement défaut et ce que nous ne trouvons non plus chez aucun de nos voisins, c'est un recueil de textes espagnols convenablement choisis et élucidés, sans lequel l'étude de la langue et de la littérature castillanes ne saurait être entreprise chez nous dans de bonnes conditions.

En effet, les « Morceaux choisis » espagnols qui ont été publiés, soit en Espagne, soit ailleurs, ne répondent en aucune façon aux besoins de notre enseignement. Le premier en date est le Teatro de la eloquencia espafwla du catalan Capmany (Madrid 1786- 1794), assurément estimable pour l'époque, mais qui a l'inconvénient de ne contenir que de la prose, et de la prose empruntée souvent à des auteurs qui ne nous paraissent plus du tout dignes d'être tenus pour des modèles de langue et de style. Le grand poète Quintana a pris la peine, on le sait, de

composer pour ses compatriotes un choix de poésies diverses depuis les origines de la langue jusqu'à la fin du xviii^ siècle; cette anthologie souvent réimprimée, et dont toutes les éditions sont fort incorrectes, doit uniquement la réputation qu'elle garde encore, à bon droit, aux notes littéraires malheureusement trop rares du compilateur. Viennent ensuite deux recueils publiés à Bordeaux en 1819 et 1820, — à une époque où la langue espagnole jouissait de quelque faveur en France et où des Espagnols, que la politique avait chassés de leur pays, s'employaient utilement chez nous à faire connaître leur idiome et leurs lettres, — deux recueils formés cette fois-ci de prose et de vers, dus, le premier, à D. Pablo Mendibil et D. Manuel Silvela, le second, au révolutionnaire José Marchena. Très pauvres l'un et l'autre et ne représentant que peu de chose du génie espagnol, ces ouvrages n'offrent d'intéressant que leurs introductions ; celle du premier est un honnête précis de la littérature espagnole qui a eu son utilité; l'autre est un morceau « tendancieux », plein d'idées fausses et de quelques vues justes, et qui mérite d'être lu. Pour finir, le Handbiich de Lemcke (Leipzig, 1855-56) composé d'une façon intelligente et d'après les principes de la critique historique issue du romantisme; il compte trois volumes dont un consacré à la prose et les deux autres à la poésie lyrique, épique et dramatique.

C'est tout ou, du moins, c'est tout ce qui vaut la peine d'être cité ", Or, sans compter que ces « Morceaux choisis » ne conviennent pas, pour des raisons diverses et dont plusieurs viennent d'être indiquées, aucun ne contient le commentaire grammatical et littéraire indispensable au professeur chargé d'enseigner sérieusement la langue et la littérature espagnoles et plus indispensable encore à ses élèves; seul Lemcke donne des notices historico-littéraires assez développées, mais pas plus que ses devanciers il n'explique les difficultés des textes. Si l'on veut donc que le nouvel enseignement se consolide et fructifie, il nous faut un recueil nouveau de textes espagnols bien choisis et accom-

I. J'omets à dessein de parler ici de la Floresta de Bôhl de Faber (Hambourg et Leipzig, 1821-25) parce qu'elle est presque exclusivement lyrique et donne péle-méle des morceaux bons, médiocres et mauvais dont les leçons n'offrent aucune garantie d'authenticité, le compilateur ayant, en plus d'une occasion et sans en prévenir le lecteur, refait des vers qu'il jugeait incorrects ou peu réussis. — L'anthologie (lyrique aussi) que publie en ce moment D. Marceline Menéndez Pelayo (Antologia de podas i.ricos casteUanos, Madrid, 1890-93, 4 vol. parus) a le mérite de contenir de remarquables dissertations sur la poésie espagnole dont on ne saurait trop recommander la lecture aux jeunes professeurs ; quant aux textes, ils n'ont pas été assez soigneusement établis et ne sont pas commentés.

pagnes de ces commentaires dont se sont à peu près dispensés les auteurs des anciennes compilations. Je suis tout disposé à préparer un « Choix » de ce genre, qui, en ce qui touche l'histoire littéraire, pourrait prendre pour modèle l'excellent Mmiiuile délia letleralura ilaliana de MM. d'Ancona et Bacci, mais où il conviendrait d'insister beaucoup plus que ces auteurs sur l'explication verbale, le professeur de langue castillane n'ayant pas à sa disposition les bons ouvrages philologiques, grammaires et lexiques, dont peut se servir le professeur italien.

Afin de m'éclairer sur les besoins de l'enseignement nouveau et pour permettre aux intéressés d'apprécier la façon dont je pense m'acquitter de cette tâche, je me décide à leur soumettre, à titre de spécimen, le commentaire d'une pièce poétique célèbre de l'époque classique. J'ai choisi V Hymne sur Lépante de Fernando de Herrera de préférence à toute autre pièce non moins connue du xvi« ou du xYii^ siècle, parce qu'Herrera fut, en même temps qu'un poète, un érudit et un grammairien, qu'il tenta diverses innovations dans le domaine de la langue et de la rythmique et que, indépendamment de leur mérite discutable souvent, je le reconnais, et fort exagéré par les Andalous, ses œuvres poétiques sont instructives et se prêtent à d'intéressantes études de langue, de versification et de style.

Le portrait de Fernando de Herrera que son intime ami Francisco Pacheco a dessiné pour le fameux Lihro de reiratos^ représente le poète à l'âge de cinquante à soixante ans. De grands yeux limpides et profonds ombragés d'épais sourcils laissent deviner la flamme intérieure ; le front, que l'artiste a couronné de lauriers, annonce un méditatif; le nez long et droit est très pur; la bouche surmontée d'une mince moustache tombante a de la bonté et de la distinction; les joues qu'encadre une barbe peu fournie sont creusées. L'ensemble du visage produit donc une impression plutôt triste, mais en même temps réconfortante; on sent qu'on se trouve en présence d'une belle âme et d'un honnête homme. Tout ce que l'on sait d'ailleurs du caractère d'Herrera confirme l'impression que laisse son portrait. Il était, dit Pacheco dans la notice biographique qui accompagne son dessin, modeste, courtois, très réservé, peu louangeur,

I. Publié à Séville en 1886 par D. José-Maria Asensio y Toledo.

ce qui, dans cette Andalousie si expansive et si vouée à l'hyperbole, lui donnait une réputation d'esprit chagrin et maussade. Il ne la méritait point ; mais il choisissait ses amis, et les Francisco Pacheco, les Diego Giron, les Francisco de Médina, quelques grands seigneurs andalous aussi, le marquis de Tarifa, le comte de Gelves, furent seuls à bien connaître cette nature délicate et renfermée qui tenait à distance le profane. Le côté faible a bien pu être chez lui, comme chez tant d'autres artistes, un amour-propre excessif qui se trahit, semble-t-il, dans certains de ses ouvrages, son commentaire aux poésies de Garcilaso, par exemple, ou sa réponse à un pamphlet du connétable de Castille qui maltraitait fort et sur un ton assez plaisant les savantes mais un peu pédantes élucubrations du poète. A vrai dire, ces mouvements de satisfaction dédaigneuse s'adressaient surtout au public incompétent et aux « indoctes Mévies » ; à ses amis, au contraire, aux lettrés en qui il avait placé sa confiance, il faisait part de ses scrupules et de ses hésitations ; il les consultait, acceptait leurs critiques et sacrifiait sans hésitation ce qu'ils avaient condamné. Rien chez lui, en tout cas, de vulgaire ni de bas, et ses défauts même révèlent une âme haut placée. Niinca tratô de vidas agenas ni se hallà donde se tratasse délias, « il ne jasait jamais sur le compte d'autrui ni ne prêtait l'oreille aux commérages. » Sobre, au point de ne jamais boire de cet aimable vin andalous qui rend la joie au cœur et fait pétiller l'esprit, scrupuleusement chaste aussi dans ses propos, ce qui le distingue de beaucoup de ses compatriotes, il vécut dignement « sans faire injure à personne et sans donner aucun mauvais exemple ».

Né à Séville en 1534 — puisqu'il y mourut en 1597 à l'âge de soixante-trois ans — Herrera s'assura l'indépendance en se faisant octroyer un bénéfice dépendant de San Andrés, église paroissiale de la métropole andalouse; cela lui permit de vivre sans entrer au service de quelque grand seigneur et, entre autres, du cardinal-archevêque Don Rodrigo de Castro qui avait désiré l'avoir au nombre de ses domestiques. Point à noter : Herrera porta toute sa vie l'habit ecclésiastique, mais ne prit pas les ordres ; il ne demanda en somme à l'Eglise qu'une honorable aisance et des loisirs qu'il consacra à l'étude. Il acquit une solide Instruction générale, apprit bien le latin et l'italien. Qjaoi que prétendent Pacheco et Rioja, il ne ressort pas de ses oeuvres qu'il fût assez helléniste pour lire facilement les auteurs grecs dans leur langue, et quant à l'hébreu, ce qu'on peut dire, c'est que tous ses emprunts aux textes bibliques s'expliquent par la Vulgate ; il était donc essentiellement de culture latine et italienne.

La vie de ce consciencieux artiste eut aussi « son mystère », un compartiment réservé au sentiment. A un moment et dans des circonstances que nous ignorons, il s'éprit d'un bel amour platonique pour une grande dame du temps, la comtesse de Gelves. Quoique fille de Don Alvaro de Côrdoba, cadet de la maison des comtes de Cabra, et grand écuyer du prince Philippe, plus tard Philippe II, cette dame s'appelait Dona Leonor de Milà ' : ce nom lui venait de sa grand'mére maternelle, fille de Don Jaime de Milâ, comte d'Albayda, un grand seigneur aragonais. Leonor épousa un descendant d'une des branches de la maison de Portugal établi à Séville, Don Alvaro de Portugal, comte de Gelves. Etait-elle jolie, spirituelle, lettrée? Nous devons le supposer pour la gloire du poète, mais Herrera a laissé singulièrement indécis les traits physiques et moraux de sa « Lumière » ou de son « Etoile », comme il la nomme le plus habituellement ; ses sonnets, ses élégies ne font rien revivre de cette femme aimée et contemplée dont l'image confuse s'évapore au milieu de tant de banalités soi-disant descriptives, de « blanches mains, de cou d'ivoire ou de neige, de tresses d'or, de grâce modeste », etc. Aussi la sympathie qu'inspire au premier abord ce sentiment à la fois tendre et triste ne se soutient-elle pas longtemps ; on est bientôt lassé et refroidi par la constante impersonnalité de cette poésie et l'on finit même par douter de la sincérité d'une passion qui s'exprime en termes si compassés et convenus. Herrera, sans doute, a pu effacer de ses vers, par retenue et discrétion, des traits qui eussent peint au naturel l'àme et le corps de la comtesse ; mais ce sont plutôt, semble-t-il, et la conception qu'il s'était faite de son art et le respect de la tradition italienne qui lui ont dicté ses moyens d'expression. En tant que poète erotique, Herrera est entièrement dominé par Pétrarque^ et son disciple valencien Auzias March ; il a voulu, à leur exemple, chanter sa « Lumière », et, comme il imitait, il a encore accentué cette langueur quintessenciée de l'un, cette morne tristesse de l'autre, qui deviennent à la longue si extrordinairement monotones parce que la cause en demeure trop cachée. Pour tout dire, quand Herrera décrit,

1. Ce qui ne veut pas dire qu'elle fût Milanaise, comme le pense à tort M. Bourciez (Amiales de la Faculté des lettres de Bordeaux, année 1891, p. 204).

2. Mieux encore : il se croit le Pétrarque espagnol et il est convaincu que, si le poète italien pouvait l'entendre chanter, il dirait :

O es esta la suave lira mia,

O Betis, cual mi Sorga, tiene a Laura.

(Livre I, sonnet 119, de l'cd. de Pacheco).

contemple ou pleure ses amours, il n'émeut ni n'intéresse ; on parcourt ses tercets à la recherche de quelque vers heureux qu'on trouve parfois, mais le sujet de son chant n'occupe plus et son procédé ennuie. Doha Leonor l'a-t-elle goûté? C'est douteux. Souhaitons au moins que, flattée de ces poétiques hommages, elle les ait admirés de confiance sans trop chercher à les comprendre et qu'elle se soit montrée douce envers l'auteur de tant de vers si laborieusement tournés en son honneur. Le genre d'ailleurs semble désormais condamné, et, en ce qui touche Herrera, l'on se sent d'autant moins d'indulgence pour sa poésie amoureuse que c'est bien à lui qu'est due l'acclimatation définitive en Castille du pétrarquisme et du marchisme, ces plaies dont a souflfert si longtemps la poésie lyrique péninsulaire.

Herrera prend sa revanche dans l'hymne eu l'ode patriotique qui représente l'autre face de son talent. Un mélange d'orgueil national, de gravité, de beau sosiego castillan, de faconde andalouse et d'inspiration religieuse, voilà ce qu'il fallait pour chanter les exploits de la théocratie de Philippe II. Herrera possédait tout cela. Pour lui, l'Espagne n'est pas seulement une des grandes nations chrétiennes, c'est le peuple élu, prédestiné, c'est l'Israël de la nouvelle loi; son rôle consiste, en se substituant à la France déchirée par les luttes intestines et entamée par l'hérésie, à refaire une monarchie universelle et chrétienne, un nouvel empire de Charlemagne sous le sceptre de la maison d'Autriche,

Un monarcha, un imperio y una espada,

selon l'expression du poète Hernando de Acuha. Rêve grandiose et qu'un Espagnol vers 1572, après Lépante, pouvait former sans trop de présomption. Herrera s'exalte à l'idée que l'Espagne est le grand rempart de la chrétienté contre l'infidèle et contre l'hérétique ; cette idée lui a dicté ses plus beaux vers et les seuls qui feront vivre son nom. Ici aussi l'expression a une valeur qu'on ne retrouve pas dans les autres œuvres du poète, parce qu'elle est plus spontanée et plus sincère, moins gênée par le procédé et le souvenir de modèles qui s'imposaient ; et même, s'il imite ou emprunte, ce qui lui arrive souvent encore, ses imitations ou ses emprunts sont de forme pure et n'affectent pas le fond de la pensée.

En même temps qu'il se sent inspiré par les gloires de son pays, Herrera est possédé d'une autre généreuse ambition, celle de doter la

poésie espagnole d'un style cligne des grandes choses qu'elle a et qu'elle aura à chanter. Ce style manquait en effet, et les premiers poètes / } castillans du xvi' siècle, tels qu£Garcilaso, Boscan, Mendoza et Cetina, n'avaient pas osé tenter l'entreprise ; tjmides imitateurs des Italiens, ils n'avaient demandé à ces maîtres que la recette de genres moins élevés, églogues, épîtres, élégies, etc. Il est curieux de voir dans la préface que Francisco de Médina mit au commentaire de Garcilaso par Herrera, à quel point les Castillans les plus lettrés étaient confus de leur infériorité quand ils se comparaient à leurs voisins de l'autre péninsule, quel ardent désir ils manifestaient d'être enfin pourvus de ce langage élevé et poli qui mettra leurs lettres sur le même pied que leurs armes, et quelle reconnaissance ils vouaient à Herrera d'avoir le premier consacré ses veilles et son talent à fixer ce style. Il s'y prépara de bonne heure par l'étude des idiomes anciens et étrangers, par l'étude minutieuse aussi et historique de sa propre langue. « Il lisait, dit Rioja, avec grande attention les écri\:ains castillans anciens et modernes, notant les tournures et les mots rares ou beaux et les inscrivant dans des cahiers qui lui servaient quand il composait. » Et non content de purifier et d'enrichir le langage, de ressusciter de vieux mots et d'en créer de nouveaux, il poussa la constance jusqu'à corriger l'orthographe usuelle pour la mettre plus en harmonie avec la prononciation. « Il a mis d'accord, ce qui n'avait pas eu lieu jusqu'ici, la prononciation des mots et les figures des lettres, inventant une façon d'écrire plus facile et plus exacte que celles qui sont en usage » (Fr. de Médina).

Herrera a-t-il réussi dans ses réformes, a-t-il remonté le style de la poésie castillane aussi haut qu'il peut l'avoir cru lui-même et que l'ont cru certainement quelques-uns de ses contemporains et beaucoup de ses imitateurs ? Les modèles qu'il a donnés de style lyrique élevé restent infiniment estimables et compteront toujours parmi les meilleurs morceaux de la poésie artistique des Espagnols; mais il serait excessif et inexact de le comparer à Ronsard, d'abord parce que le Sévillan n'a eu ni le génie ni la science du Vendômois, puis parce que son action et son influence ont été bien moindres. Non seulement les Espagnols qui l'ont imité n'ont pas su faire mieux; ils n'ont même pas fait aussi bien et il faut descendre jusqu'à Q.uintana, poète d'un autre âge et d'une autre inspiration, pour trouver, dans le genre de l'ode patriotique, quelque chose qui puisse être comparé aux hymnes sur Lépante ou sur le désastre des Portugais en Afrique.

Ce qui est advenu de la réputation d'Herrera à travers les âges peut

être recherché dans divers livres et notamment dans VHistoria de las ideas estéticas en Espafm du très informé Menéndez Pelayo. Je rappellerai seulement ici que Francisco de Rioja, le champion de l'école herrerienne, eut déjà, en 1619, à répondre au reproche qu'on faisait aux vers du maître, à ses vers d'amour s'entend, de « manquer de passion » ; il est obligé de reconnaître que les sentiments intimes de l'âme doivent être traités avec simplicité et propriété afin d'être compris et sentis, et qu'Herrera en les chargeant d'ornements étrangers et en élevant constamment son style, les dissimule trop et les ohscarcxl^se asconden ipierden a la vista entre los ornatos poeticos ') ; mais « il faut, dit-il, pardonner quelque chose à celui qui, véritablement le premier, a mis dans notre langue poétique l'art et la grandeur ». La publication posthume des poésies complètes d'Herrera, en 1619, consacra définitivement le poète auprès de ses concitoyens qui le considérèrent dès lors comme une de leurs plus pures gloires locales. Une autre bonne fortune qui accrédita Herrera dans le monde littéraire espagnol, fut l'admiration sans réserve que lui voua Lope de Vega qui le tenait presque pour le poète par excellence de l'Espagne ^ ; toutefois ce sentiment ne gagna pas l'entourage du dramaturge et, pendant tout le xvii<= siècle, le « divin » Herrera fut discuté par les ingénias de la Castille propre, assez hostiles, comme il va de soi, à la suprématie que prétendaient s'arroger, dans le domaine poétique, les Andalous. Jamais les Castillans n'admirent de bonne grâce qu'Herrera put être placé sur la même ligne que leur Garcilaso. Au xviii« siècle, tandis que Séville soigne toujours la gloire de son grand homme et s'applique à versifier selon le mode herrerien, les auteurs de rhétoriques et de poétiques, qui, à cette époque, appartiennent plutôt aux provinces du centre et du nord (j'entends parler de Mayans et de Luzân), paraissent faire plus de cas des doctrines littéraires d'Herrera consignées dans son commentaire sur Garcilaso, que de ses poésies elles-mêmes. Pourtant, vers la fin du siècle, quand divers érudits, tels que Lopez de Sedano, l'Italien Conti et Pedro Estala, s'emploient à former des anthologies de poètes classiques espagnols, Herrera y prend la place qui lui revenait de droit et commence à être jugé avec une équité judicieuse qui satisfait plus que les dithyrambes

1. Sainte-Beuve a dit à propos de Ronsard : « Ses beautés ont souvent besoin d'être démontrées avant d'être senties. » Le mot s'applique à Herrera.

2. Il le nomme « honor de la lengua castellana y su Colon primero » (Dédicace de La Viuda valeiiciana).

de quelques fanatiques dont continuent de retentir les rives du Guadalquivir. Estala, après avoir expliqué avec intelligence le talent d'Herrera et ses réformes, après l'avoir défendu contre les critiques de Quevedo, ne manqua pas en même temps de souligner les faiblesses de sa poésie erotique. En sa qualité d'homme positif et de sens rassis, Estala goûte peu le galimatias du pétrarquisme et il est prêt à s'écrier avec l'Aragonais Bartolomé Leonardo de Argensola :

Yo te confieso que cuando uno cmpieza Zelos, glorias, desdenes, esperan:(as, Que se me desvanece la cabeza. '

« Que penser, dit-il, d'Herrera qui employait en plaintes, soupirs et lamentations un esprit si élevé et une langue si grave... On voudrait que cet auteur se fût moins laissé gagner par la contagion pétrarquesque, qu'il eût écrit moins de sonnets et d'élégies amoureuses et que, dans ces pièces, on eût moins à regretter le manque de facilité, de légèreté, surtout de grâce qui est l'âme de la poésie erotique^. Ces appréciations justes mais qui ont été trouvées irrévérencieuses 5 ne diffèrent pas beaucoup de celles qu'a émises Q uintana dans son « Choix de poésies ». Quintana parle de la « métaphysique inintelligible d'Herrera, de ce « raffinement de peines, de douleurs et de mart}Tes » qui caractérisent tant de pièces du poète sévillan et il réserve son admiration pour les quelques canciones d'inspiration classique ou biblique •+. De son côté, José Marchena, qui a proclamé avec une désinvolture bien andalouse la poésie lyrique espagnole supérieure à toutes celles de l'Europe et qui met l'ode aux ruines d'Italica au dessus de n'importe quelle ode de Pindare ou d'Horace, Marchena témoigne, comme on peut croire, une grande admiration pour son compatriote Herrera ; mais lui aussi condamne le pétrarquisme. « Une étude approfondie de la langue castillane et des poètes espagnols anciens et modernes, une critique sévère et une oreille très sensible à l'harmonie et au rythme

1. Et c'est ce que pensait aussi le philologue Francisco Sanchez de Las Brozas qui s'en prend à ces « ingenios que ponen todo su estudio en hacer un soneto o cancion de amores, que, para entenderlos, es nienester primero preguutarlos a ellos si lo entendieron » (Prologue de son commentaire sur Juan de Mena).

2. Poesias incdilas de Francisco de Rioja y otros poêlas andaluces, Madrid, 1797, préface.

5. Par D. Juan Tineo y Ramirez ; voy. J. Gômez Hermosilla, Juicio crilico dt los brincipalcs poetas de la iiltima era, Paris, 1840, t. I, p. 170. 4. Tesoro del Parnaso espanol, éd. de Paris, i86i, p. 15.

poétique, voilà ce qui distingue Herrera et lui a valu dans son siècle le surnom de « divin », qu'il mérite assurément pour ses odes, tandis que le pétrarquisme, qui domine dans ses interminables élégies, est de nature à effrayer les moins timides '. » Ce qui déconcertait les hommes du xviiF siècle n'a pas arrêté un jeune professeur de nos jours, M. Edouard Bourciez, qui a consacré aux sonnets erotiques d'Herrera une étude fort pénétrante et subtile dont tous les ingénieux aperçus ne paraîtront pas également justes, mais qui est, en somme, ce qu'on a écrit jusqu'ici de plus intelligent sur les œuvres d'amour du poète de Séville^. On regrette seulement que M. Bourciez n'ait pas compris Auzias March dans ses rapprochements : Pétrarque est une des clefs d'Herrera, March est l'autre.

En matière de langage et d'orthographe, les innovations d'Herrera ont trouvé des partisans et des adversaires. Quevedo compte au nombre de ces derniers 3. Lui qui, comme poète lyrique, avait cependant d'autres gros péchés sur la conscience, s'est montré fort sévère à l'endroit des licences poétiques (archaïsmes, néologismes, abréviations ou allongements de mots) employées par Herrera. Il y a lieu ici d'établir des distinctions. Reprocher au poète sévillan d'avoir écrit, selon les nécessités du rythme, soit apena, mientra, espirtu, soit apenas, mientras, esphitu est doublement injuste, parce qu'en soi ces variantes sont linguistiquement très légitimes et parce qu'Herrera n'est pas du tout le premier poète castillan à en avoir usé. Quevedo aurait pu savoir que Garcilaso n'a jamais dit autrement qu'cspirtu, à la façon italienne, et il aurait pu connaître ces vers de Cetina où le mot apeuas figure sous les deux formes, complète et abrégée :

Yo, que d volar he comenzado apena, apenas oso alzarme tanto â vuelo que no lleve los pies por el arena +.

1. Lecciunes de filosofia moral y eloquencia, Bordeaux, 1820, t. I, p. CIII.

2. Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, Année 1891, p. 200-227.

3. Préface de son édition des poésies de Francisco de I,a Terre (163 1). Voir ce morceau dans le Quevedo de Fernandez Guerra, t. II, p. 491.

4. Epître à Diego do Mendoza sur la prise de Duren en 1543 (Ed. A. de Castro, p. 44).

D'autres « licences » d'Hcrrcra sont tout aussi justifiables; par exemple, les formes do au lieu de donde, et do, esta pour doy, esloy. D'abord le premier do n'est pas un doublet de donde, une forme apocopée, comme le croient encore beaucoup d'Espagnols, ce do vient du latin de nbi (cf. l'italien dové), tandis que donde vient de de iinde; les deux mots, qui à l'origine signifiaient « d'où », ne signifient plus que a où », le premier est tombé en désuétude et a été remplacé par donde. Les formes verbales do, esto sont les représentants corrects du latin vulgaire dao, stao, et ce n'est que dans le cours de son développement que la langue leur a substitué doy, esloy. On ne saurait donc reprocher à do, adverbe, à do, esto, verbes, que d'être des archaïsmes. Il serait, à la vérité, fâcheux que l'archaïsme dégénérât en manie et tombât dans ce qu'on a joliment nommé le magïierisnio\ cet emploi abusif de vieilles formes ou de vieux mots qui souvent produisent un effet très opposé â celui qu'en attend le poète, parce qu'en même temps qu'ils sont archaïques, ils peuvent être vulgaires et bas, le peuple conservant parfois ce que la langue littéraire a modifié ou exclu. Ainsi Gômez Hermosilla a eu bien raison de noter comme de très mauvais goût chez le poète Noroha certains archaïsmes que les Espagnols du xviii'= siècle pouvaient surprendre tous les jours dans la bouche des poissardes : « Ya he dicho y repito, que escribir y pronunciar esta y otras voces como se escribian y pronunciaban en lo antiguo, léjos de ser una gala, es un chabacanismo. Desfrutar y escuro, etc. dicen hoy las verduleras; la gente fina dice y escribe, disfrutar, oscuro, etc. ^. » A cet égard, Herrera semble avoir agi avec tact, il n'a pas dépassé la mesure des archaïsmes permis dans un genre de poésie tel que le sien, qui, certainement, en autorise un bon nombre. La question des mots nouveaux et des latinismes est plus délicate et plus difficile à trancher. Parmi les néologismes d'Herrera, blâmés par Quevedo, auosa, couvert d'algues, pensosa, pocion, crispar de ojos, relaxar, sanosa, ensandece, iifania, pavor,adola, etc., il en est qui paraîtront aujourd'hui prétentieux ou presque ridicules, d'autres au contraire, comme sanosa, ufania, n'ont rien de choquant. Et puis il faudrait examiner un par un les passages où figurent ces néologismes et les discuter par le menu. Tel vocable à telle place peut acquérir une valeur particulière et se faire

1. Du vieux mot magiier, « quoique », qui dès h» fin du xvi" siècle n'.ippartenait plus qu'au vocabulaire des duègnes.

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