Juiciocritico, éd. de 1840, t. II, p
l6 A. MOREL-FATIO
pardonner sa forme ou insolite, ou recherchée, Qu'Herrera ait aussi quelquefois abusé de la trop facile faculté qui s'offre à tout poète espagnol ou italien de « vulgariser » des mots latins, c'est ce qu'on peut admettre, mais il n'a pas été le premier à latiniser ; la maladie régnait en Espagne depuis Juan de Mena. Au reste, néologismes et latinismes — il est bon de le remarquer et Quevedo lui-même le reconnaît loyalement — se trouvent en plus grand nombre dans le volume posthume des œuvres d'Herrera, imprimé en 1619 par Pacheco, que dans le petit recueil publié par le poète lui-même de son vivant. Peut-être une dernière révision lui aurait-elle fait supprimer quelques-unes de ces innovations d'un goût discutable.
Réforme orthographiq.ue. — Les innovations d'Herrera en fait d'orthographe consistent surtout dans la suppression de voyelles qui ne se prononcent pas et dans l'emploi, pour noter cette suppression, de l'apostrophe'. Herrera écrit Valma, l'avenu, Vamada libertad, un' ora, V entregara, d'el, qu'el, tn'inclino, folvidas, s'aproveche, c'est-à-dire qu'il supprime Va et Ve des articles, adjectifs et relatifs devant une voyelle. Il supprime aussi Vi devant 1'/, Vo devant Vo : niincendio -.= mi incendio; n' ofendido =z no ofendido. Plus tard il a, à la façon italienne, élidé la voyelle initiale des articles et particules quand elle suit une autre voyelle : vêU rigor, nunca '/ puerto, siempre 'k vano ; ce dernier genre d'élision ne se trouve, il est vrai, que dans l'édition posthume; celle de 1582 ne le connaît pas. Rien de tout cela n'a prévalu, et après beaucoup d'hésitations qu'on peut suivre dans les impressions espagnoles des xvi^ et xvii^ siècles, le système qui consiste à écrire, à peu près dans tous les cas, les voyelles qu'elles soient ou non prononcées, a fini par l'emporter. Suivant le point de vue qu'on adopte, l'un et l'autre procédés sont également défendables. Celui d'Herrera, appliqué à la poésie, a au moins l'avantage d'aider à la correcte prononciation du vers. Le système d'accentuation chez Herrera est très simple et pratique. Il comporte trois accents, l'accent grave sur les voyelles finales (ose, estas), l'accent aigu sur les autres (Jlôro) , l'accent circonflexe qui se met à la fois sur les voyelles finales et les voyelles intérieures. L'emploi des deux premiers accents, aigu et grave, a pour but : 1° de distinguer des formes ver-
I. Je ne puis noter ici toutes ces innovations ; ceux qui veulent en savoir plus long et qui n'ont pas à leur portée les éditions originales du poète ou son Garcilaso commenté peuvent recourir à VEiisayo de una biblioteca espaTiola de Gallardo, t. IV, col. 1309, où ont été relevées la plupart des particularités de l'orthographe herrerienne.
t'uYMNli SUR LÈl'ANTK IJ
baies qui s'écrivent de même. Ainsi îloro peut être la i'" pars. sing. du présent de Ilorar et la 3'-" pers. sing. du parfliit : de là llôro dans le premier cas, //('/•() dans le second ; de même espcn'ini (plus-que-parf. ou conditionnel) et cspcrarà (futur). Mais renaccra, vivira, pienio, coiiocio sans accent, ces formes verbales ne pouvant être confondues avec d'autres. Herrera fait aussi des économies d'accents quand les mots en question sont placés à la rime : « Tanto umilmente os ônro mas i adoro » : le mot adoro rimant avec oro ne peut être qu'un présent. Quand il s'agit de distinguer une forme verbale monosyllabique, ou une forme verbale dissyllabique accentuée sur la voyelle finale, d'un autre mot, substantif, pronom, etc., Herrera se contente alors d'accentuer la forme verbale : à, verbe, a, préposition ; è, verbe, e, conjonction ; oi, verbe, ai, adverbe; este, esta, estas, verbes, este, esta, estas, pronoms. Il accentue aussi les proparoxytons Çcsdrùjiilos) d'une façon à peu prés constante ; je n'ai remarqué d'exception que pour piclago , dans l'édition de 1582, s'entend , la seule où le système soit scrupuleusement observé. L'accent circonflexe indique la contraction de deux voyelles identiques en une seule : fé, ver, vcn, vcllo ; il surmonte aussi l'interjection ô pour la distinguer de la conjonction.
La versification d'Herrera est fort intéressante et très facile à étudier parce qu'il a apporté un soin minutieux à en noter les particularités '. Il marque presque partout la diérèse en ponctuant d'un tréma la seconde voyelle : suave, ansiôso, oriente, sociddo, camhiàsse, viôlento, piâdoso, pié'dad, diàmanle, quié'tnd, mais pas dans Diana, ruina, ni dans les mots où les deux voyelles n'ont été mises en contact qu'après la chute d'une consonne : fiar et ses composés, cruel, fiel, raii, trae. Pour l'hiatus, il a inventé un signe spécial; il ponctue d'un point chacune des voyelles pour marquer qu'elles doivent se prononcer : là ivira, mè àlço; quand une de ces voyelles est un /, le point de 1'/ se confond naturellement avec la marque de l'hiatus : //;/ àlnui. L'hiatus n'est pas marqué dans deux cas : 1° lorsqu'il résulte d'une pause : « Sol puro, Aura, Luna, Hamas d'oro; » 2° lorsque la première voyelle se trouve
I. Francisco de Médina parle d'un art poétique qu'Herrera aurait projeté d'écrire Qietie acordado escrevir un arte poetlcà). L'ouvrage, s'il a existé , est perdu ; il aurait avantageusement tenu lieu du Rengifo.
l8 A. MOREL-FATIO
placée devant la diphtongue ue : « Nace de cuitas una ueste entera'. » Ici, à la vérité, l'hiatus n'est qu'apparent, ueste équivaut à lueste^. Herrera a beaucoup usé (d'autres diront abusé) de l'hiatus, non seulement dans les deux cas connus : lorsque l'hiatus se produit à la fin du vers et empêche la succession immédiate de deux temps forts (altà étra)^, et lorsque entre le premier mot et le second à voyelle accentuée il y a un rapport très étroit (nii àlma, ta hônra, à àbrir 4), mais dans bien d'autres cas encore. Voici des exemples d'hiatus, ne rentrant pas dans ces deux catégories, qu'offre l'édition de 1582 :
Vencer tu amor, perd àl fin no puedo Huyo i va àlexandotne, mas cuanto Condicion tuyà es rendir el pccho AUi os hablo, alli suspiro i mucro Grande tràbajô es, aunque no es vano Cuanta miserià es perder la vida.
Dans aucun de ces cas, l'hiatus ne semble très justifié, et l'on ne sent pas bien l'eftet que le poète a entendu produire avec cette rencontre de voyelles ; mais Herrera tenait à cette licence plus qu'à toute autre et il a longuement exposé ce qu'il en pensait dans son Commentaire sur Garcilaso (p. 139-141)4 propos du vers de ce poète : Dcàspera corteTji se cubrian. Là, les exemples qu'il donne des hiatus qu'il a luimême cru pouvoir se permettre sont acceptables ; ainsi dans ces vers / la moutaûà àspera parece et Aqui no entra qu'un no es desdichado, l'hiatus répond véritablement à une idée, il rend plus sensibles, dans le premier cas, l'âpreté de la montagne, dans le second, l'impossibilité d'entrer. C'est le procédé de Virgile dans le fameux Ter suntconati imponere Pelio Ossam, et Herrera éprouve une joie enfantine d'avoir réussi à si bien imiter en vulgaire la figure du poète latin : il possède maintenant un nouveau secret de son art dont il se propose d'user souvent, d'autant mieux qu'il a reçu l'entière approbation du docte Francisco Pacheco : « I permitaseme esta licencia, que usùrpo en querer mostrar el cuidado de estos versos, porque no hallar facilmente otros exemplos en nuestra lengua me ofrecio ocasion i osadia para ello ; i mayormente la per-