‹ L'hypnotisme et la suggestionChapitre 187 sur 218 · Bernheim. Rapport cité, p · texte numérisé non relu

Bernheim. Rapport cité, p

46o HYPNOTISME ET SUGGESTION

Certainement il ajoute : « Ils ont mal conçu notre doctrine, ceux qui en déduiraient cette conclusion.» Mais il ne démontre pas en quoi ces déductions de ses adversaires sont fausses. Et il conclut (p. loi et 102) : «... 6° la suggestion, c'est-à-dire Fidée, d'où qu'elle vienne, s'imposant au cerveau, joue un rôle dans presque tous les crimes... 10^ le libre arbitre absolu n'existe pas. La responsabilité morale est le plus souvent impossible à apprécier. . . »

Cette doctrine, qui n'est que la déduction logique de la conception initiale de Beknheim sur la suggestion n'explique-t-ellepas(jenedispas qu'elle lajustifie) l'attitude étrange de ce procureur général déclarant « qu'il restait indifférent à toutes les considérations scientifiques ou philosophiques et qu'il n'était guidé que par le désir de défendre la société (comme Bernheim lui-même) ; car, accepter l'irresponsabilité d'un homme qui aurait commis un acte criminel sous l'influence irrésistible d'une suggestion, ce serait plonger la société dans l'anarchie des crimes impunis » .

On peut en effet tirer de la doctrine de Bernheim deux applications opposées et admettre ou que tous les criminels sont irresponsables ou que tous sont responsables et alors le sujet hypnotisé sera condamné' et l'hypnotiseur ne sera condamné que comme le professeur ou le maître d'école du coupable.

Il me semble que rien ne pourrait mieux compléter la réfutation des idées de Bernheïm.

Il ne faut pas mêler la question philosophique à la

I. Il devra cire condamné toujours, si on prend au pied de la lettre la phrase, citée plus haut, de Brouardei,.

IIYPKOTISMK ET SUGGESTION DEVANT J.A ,H STICE f\Ql

question médicale et médico-légale. Je n'ai pas à m'occiiper ici de ce qu'est ou n'est pas le libre arbitre. Ce qui est certain c'est que la loi et le bon sens admettent (aux extrémités d'une échelle, si on veut) des faits bien séparés et bien distincts : dans les uns le sujet aurait pu résister aux mobiles du crime et il est responsable; dans les autres, il a été poussé par une force irrésistible et il est irresponsable*.

La suggestion vraie, s'exerçant dans l'hypnose complète, rentre dans cette dernière catégorie et doit être séparée des simples conseils ou des enseignements reçus par un autre criminel.

Et la suggestion ne comprend pas tous les cas d'irresponsabilité. Ainsi je n'ai nulle envie de soutenir contre Bernheim l'entière responsabilité d'Emile Henry, de Pranzini ou de Meunier. Je n'en sais rien. Mais je dis que si leur responsabilité a été diminuée ou annihilée, ce n'est pas par suggestion dans l'hypnose.

En général l'autosuggestion, la suggestion des foules, l'influence simple du psychisme sur un autre ou même l'hypnose partielle n'entraînent pas Tirresponsabilité vraie. Pour qu'il y ait irresponsabilité (et c'est là la conclusion pratique de ce paragraphe) l'expert doit établir qu'il y a eu désagrégation suspolygonale vraie et complète, que l'hypnose a été vraie et complète, que le centre 0 de l'hypnotiseur s'est vraiment et entièrement substitué au centre 0 du sujet,

I. « Il n'y a pas, en philosophie, de question plus obscure, plus controversée que celle du libre arbitre ; par contre, il n'y a pas en législation de question plus claire et moins discutée. » (I^ROAi.. Cit. }3ekillon. Revue de Vhypnot., t. X, i8()6, p. 166.)

que ce centre 0 de l'hypnotiseur est donc seul responsable et coupable.

3. Tout ce que nous venons de dire ne s'applique qu'aux cas (tellement rares qu'on discute encore leur existence) dans lesquels l'hypnose serait complète et par suite la suggestion vraiment souveraine.

Mais nous savons qu'il existe aussi des hypnoses partielles (nous les avons étudiées) ; le médecin légiste doit les bien connaître, parce qu'elles ne suppriment pas, mais atténuent, la responsabilité des coupables.

Au fond, cette question revient à celle de la résistance plus ou moins grande que, dans certains cas, le sujet peut opposer à la suggestion.

Théoriquement, on conçoit que le sujet puisse opposer deux ordres de résistance : des résistances polygonales et des résistances de 0.

Le psychisme automatique du polygone a un fond de résistance édifié par les habitudes, l'éducation, l'hérédité... Le sujet endormi peut résister automatiquement quand la suggestion heurte ces données antérieures de son polygone.

Ces résistances seront le plus souvent vaincues par la persistance et la répétition de l'hypnose, Ihypnotiseur acquérant sur le polygone du sujet une influence croissante et presque indéfinie.

Le centre 0 peut aussi résister, mais seulement quand l'hypnose est incomplète, quand la désagrégation n'est pas absolue. 11 résiste alors quand la suggestion heurte ses principes supérieurs et ses idées élevées (héréditaires ou acquis), sa conscience morale, ses convictions métaphysiques ou religieuses...

En fait, la résistance des sujets à la suggestion a été notée et étudiée par beaucoup d'auteurs.

Beaunis, Pitres, Féré ont noté cette sorte de discussion mentale dont le sujet donne parfois le spectacle ^ (( Cette lutte intérieure, dit Beaunis, est plus ou moins longue, plus ou moins énergique, suivant la nature de l'acte suggéré et surtout suivant l'état même du somnambule. » Ces auteurs ont montré les divers moyens que les sujets emploient pour excuser leur désobéissance. Notre sujet F avait une crise d'hystérie quand il s'agissait d'exécuter une suggestion à laquelle elle résistait.

C'est surtout quand on heurte les sentiments de morale, de pudeur, de religion des sujets que l'on rencontre de la résistance. Ainsi Bernheim ' s'est vu rehiser par un sujet de voler une montre ; à une jeune fille il suggère d'être insensible et de ne rien sentir de tout ce qu'on lui fera. On la pique avec une épingle, on enfonce celle-ci dans son nez, on chatouille la muqueuse oculaire : elle ne manifeste rien. On relève sa robe pour la découvrir : immédiatement elle rougit et réagit ; son instinct de pudeur se révolte, comme si elle était éveillée. A une jeune Israélite, élevée sévèrement dans sa religion, et très suggestible, de Jong^ suggère de prendre et de mettre dans sa poche une pièce de monnaie mise sur la table : elle obéit une série de fois. Un samedi,

I. Berilloa. Res'ue de Vhypnot., t. V, 1891, p. 3/io. 3. Beriv'heim. Rapport cité, p. 21.

3. De Jong, d'Amsterdam. L'hypnot. et la résistance atix suggest. Revue de Ihjpnot., t. VIII, 189/1, p. i3o.

464 HYPNOTISME ET SUCGESTIOX

même suggestion ; elle semble tentée, mais refuse finalement, et sur interrogation, répond : c'est le jour du Sabbat, il n'est pas permis de toucher de l'argent.

BiNET et Féré^ disent que l'insuccès d'une suggestion peut tenir à deux causes différentes, l'une venant de l'observateur, l'autre du sujet. C'est juste, mais le principal élément vient du sujet : de la profondeur deThypnose^ et de la solidité des principes antérieurs de résistance qu'a le sujet.

Quand au contraire la suggestion rencontre un terrain non seulement peu résistant, mais encore disposé dans le même sens, la chose sera très facile ; mais, par là même, la responsabilité du sujet n'est plus qu'à peine diminuée ; à plus forte raison, la loi doit-elle intervenir complètement, « quand le délit est le reflet de la perversité pour ainsi dire idiosyncrasique de l'hypnotisé, quand, de propos délibéré, il a jugé opportun de recourir à l'hypnotisme, pour l'exécution d'un délit préconçu, et cela, soit pour échapper à la répression, soit pour accomplir son dessein plus sûrement et sans faiblesse, grâce à la suggestion '^ )>

/j. De tout ce qui précède, il est facile de déduire les difficultés d'une expertise en pareille matière et les précautions dont le médecin doit s'entourer.

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