I. Semaine médicale
Grasset. (2"^ éd.) 28
/ig/i HYPNOTISME et suggestion
des sensations étranges qui n'ont correspondu à aucune réalité.
Myers a raconté l'histoire d'une jeune fille qui voit en rêve la mort d'un ami, à ce moment très éloigné.
Le fait était vrai. Mais son polygone l'avait inconsciemment lu, la veille, dans un journal, dont elle se servait comme d'écran devant le feu, avant de s'endormir.
On raconte souvent dans ma famille l'histoire d'une jeune femme qui, pendant la guerre de 70, rêva une nuit que son mari, officier, mourait, couvert de sang. Deux jours après, on apprit qu'en effet il avait été tué cette nuit-là par un obus.
C'est très curieux. Mais que de fois, dans les anxiétés de cette époque, son polygone a-t il dû évoquer, en rêve, des pensées aussi sinistres I On n'a noté que le jour où la réalité a été conforme. Mais cela ne prouve rien.
La même personne s'est séparée, il y a trois mois, de son petit-fils avec le pressentiment absolu qu'elle ne le reverrait plus. Ils se sont revus ces jours-ci, devant moi, en parfaite santé l'un et l'autre. Personne ne racontera ce pressentinient-là et on continuera à raconter l'autre.
Si je dis que la télépathie n'est pas démontrée, je ne veux pas dire pour cela qu'elle n'existe pas.
Quand on a vu naître la télégraphie sans fil, on ne doit plus nier à priori la possibilité d'une suggestion mentale, même lointaine \
1. J'avoue ne pas bien comprendre Bucunkk quand il dit: la science « nie la télépalhie parce qu'elle est impossible en elle-
LES LHIFTES DE l/in rNOTTSAIE ^JqS
Seulement il faul une démonstration et cette démonstration n'existe pas.
4. Je conclurai de la même manière pour cette partie du spiritisme qui se manifeste par le déplacement des objets à distance sans contact et la léiutation.
Ce groupe peut être symbolisé dans Eusapia Paladino. On sait par cpicls hommes de haute valeur scientifique et de probité absolue elle a été étudiée ^ : elle fait monter des plateaux de balance, renverse des meubles ou donue des coups, à distance'.
Sur ces phénomènes d'' extériorisation du mouvement comme sur ceux d^ extériorisation de la sensibilité'^, signalés par le Colonel de Rochas, on a publié une série de documents curieux et profondément troublants.
Mais il y a aussi de mauvaises expériences ; je ne veux pas dire des expériences à échec (je reconnais qu'elles ne prouvent rien contre les positives) ; mais
même. La résurrection d'un mort ne serait pas un miracle plus grand qu'une transformation de pensée à distance » ÇA l'aurore du siècle. Version franc, de Lai.oy, 1901, p. 83).
1. Parmi lesquels : Ghari.ks 1\ichet, Lombkoso, Sabatiek, de Rochas, Dauiex, OcaioKOwicz...
2. Voir notamment sur les expériences avec Eusapia Paladino: Ann. des se. ftsych., t III, 1898, p. i et 39; t. VI, 1896, p. let 79; t. YII, 1897, p I et G; t. VIII, 1898, p. i/|8 et lievue de l'hypnot., t. IX, 1896, p. i, ^2, 70, io(), i43 et 169.
3. Voir ce sujet : le livre de M. A. de Rochas. L'extériorisation de la sensibilité ; les Mémoires de Boirac. Ann. des se. psych., t. V, 1895, p. 169; Paul Joire. Ibid., t. VII, 1897, p. 3^1.
/IqO HYI'NOTISMFi: ET SUGGESTION?
des expériences à fraudes certaines (conscientes ou non). Dès lors, on ne peut pas s'empêcher de se demander si, dans les autres expériences, il n'y a pas eu aussi quelque fraude restée inconnue et non dépistée.
Quand la question aura été, une bonne fois, tranchée scientifiquement dans le sens de l'affirmative, tous ces faits pourront servir à l'analyse et à Félude de ces curieux phénomènes. Mais, à la phase actuelle, quand il s'agit d'établir seulement l'existence réelle des faits, on doit se montrer beaucoup plus difficile ^
Crocq a repris ces expériences d'extériorisation de la sensibilité et il a montré le rôle considérable que joue la suggestion dans leur production \
Tout cela justifie bien nos réserves.
Nous en ferons autant pour les observations de magnétisme et de force biomagnétique dont Boirac a récemment repris l'étude et l'analyse \
Voilà une série d'états, tous très intéressants, mais
1. Voir, sur ces questions de spiritisme extrascientifique: LoMBRoso. Revue de l'hypnot., t. VI, 1892, p. 289 ; Ai-bekt MoLL. Ihid., t. MU, 1893, p. 2 et 35 et Crocq. Loco cit., p.
2. Crocq. Bévue de Ihypnot., t. VIT, 1893, p. 36o et t. VllI, 189^, p. 217.
3. Voir Boirac. Une nouvelle méth. d'expériment. en hypnol. Soc. d'hypnol., 25 juillet 1895. Revue de l hypnot., t. X, 1896, p. 178 Note sur le sommeil prov. à distance. Ihid., t. XI, p. 1^17. — Gasc Desfossés. Magnétisme vital. Préface de Boirac, 1897. Anal, bibliogr. et critique de Paul Farez. Ihid., t. XIII, 1899, p. 87. — Boirac. Les phénomènes cryptoïdes. Revue philosoph., t. XXMl, 1899, p. 42.
LES LIMITES DE l'hYPINOTISME ^97
insiifTisamment connus, que Ton ne doit pas faire figurer dans l'hypnotisme.
C'est le domaine de V occultisme , des sciences occultes*. C'est un domaine ouvert aux investigations ultérieures.
Le jour où quelqu'un de ces chapitres entrera nettement dans la science positive, on discutera sa théorie et on le fera rentrer dans l'hypnotisme ou on précisera les limites qui l'en séparent.
Pour le moment, l'étude de l'hypnotisme et de la suggestion ne restera absolument scientifique qu'à la condition formelle d'être entièrement dégagée de ces terres inconnues, dont il faut établir l'existence avant de disserter sur leur nature ".
II. — Limites du coté du connu scientifique Autres états psychiques.
Nous devons maintenant indiquer les limites de l'hypnotisme du côté d'autres états, parfaitement connus et caractérisés scientifiquement, qui ne sont pas l'hypnotisme et dont il feut savoir le distinguer.
Cette limitation étant la conséquence toute naturelle de la conception de l'hypnotisme telle qu'elle est développée dans ce livre, nous n'aurons ici qu'à
xi. On peut y joindre les matérialisations d'objets, les fantômes...
2. Dans r Avant-propos de son livre, Wundt s'élève avec beaucoup de raison contre la prétention de ceux qui veulent confondre l'hypnotisme dans les sciences occultes, ces « enfants d'un autre lit de la science olHcielle ».
l\Ç)S HYPNOTISMR ET SUGGESTION
rappeler et à synthétiser des notions déjà exposées un peu partout dans les pages précédentes.
L'hypnotisme étant un état psychique, ce n'est qu'avec d'autres états psychiques qu'on pourrait le confondre.
Ces états psychiques qu'il faut limiter du côté de l'hypnotisme sont physiologiques ou pathologiques.
I . Les états physiologie/ lies qui se rapprochent plus ou moins de l'hypnotisme, mais qu'il faut séparer et distinguer de l'hypnotisme, sont : l'enseignement et la persuasion, la distraction, le sommeil naturel.
a. Contre Delbœ:uf, Bernueivi et Hartexberg j'ai essayé de montrer qu'il y a un hypnotisme, c'est-àdire que, dans le groupe très vaste des influences d'un psychisme sur un autre il y a toute une catégorie d'états qui doivent être étudiés à part et pour lesquels je conserve l'ancien mot d'hypnotisme (hypnose et suggestion).
Cet état est caractérisé par une désagrégation suspolygonale complète et une malléabilité absolue du polygone, de sorte que 0 de l'hypnotiseur agit directement et souverainement sur le polygone du sujet, sans contrôle aucun du 0 de ce sujet.
Dès lors, cet état se distingue par ces caractères de tous les états dans lesquels il n'y a pas de désagrégation suspolygonale et dans lesquels par suite le psychisme influençant s'adresse, chez l'influencé, en même temps sur son 0 et sur son polygone : voilà la limite entre l'hypnose suggestible d'une part et le
LES LIMITES DE l'hYPNOTLSME /ig9
conseil, la persuasion, Venseignement, Vinsinuation ps II chique... de l'autre.
En un mot, n'appartient pas à l'hypnose tout état dans lequel 0 du sujet garde son contrôle, sa conscience supérieure et sa liberté responsable.
b. Dans la distraction, il y a un certain degré de désagrégation suspolygonale qui rapproche cet état de l'hypnose : mais cette désagrégation est loin d'être complète ; 0 est simplement occupé à autre chose ; mais il est présent et dès que c'est nécessaire il reprend la direction de son polygone.
Ce qui fait que dans la distraction on est toujours responsable, tandis que dans l'hypnose on ne l'est pas.
Au même groupe de désagrégation suspolygonale partielle et d'émancipation simplement relative du polygone par rapport à son 0, il faut rattacher l'état psychique de celui qui agit sous l'influence de Vinstinct, de Isi passion ou de V entraînement grégaire.
Dans tous ces cas, 0 du sujet est entraîné par son polygone; il lui obéit en quelque sorte, au lieu de le contrôler et de le diriger ; mais enfin son activité est présente, tandis que dans l'hypnose il n'en est rien.
c. Moins généralement acceptée, mais non moins réelle est la limite entre l'hypnose et le sommeil naturel.
Je me refuse à admettre l'identification nécessaire de deux états, uniquement parce que, entre ces deux états, on trouve une série graduée et ininterrompue de termes intermédiaires : il est bon de décrire sépa-
rément Tamibe et J 'homme, le réflexe tendineux et le réflexe de Téquilibre, quoique les termes de transition forment une échelle continue entre ces extrêmes.
De même, je crois et j'ai essayé de démontrer, à toutes les pages de ce livre, qu'il faut distinguer Fhypnose et le sommeil naturel ; et cela malgré la compétence et le talent avec lesquels Berimieim a dé fendu l'opinion contraire.
Dans le sommeil naturel, 0 se repose, n'agit pa> et le polygone est désagrégé ; le rêve est la manifestation psychique de cette activité polygonale éman cipée. Mais cette émancipation est précaire et fragile. A la moindre excitation un peu forte, 0 reprend la direction. On ne peut avoir qu'une influence bien minime et fugitive sur le polygone du dormeur, tandis qu'on fait faire ce qu'on veut au polygone de l'hypnotisé. Si on crie « dormez » à un hypnotisé, on augmente la profondeur de son hypnose ; si on le crie à un dormeur, il s'éveille. Quand on est arrivé à faire de vraies suggestions à un dormeur, c'est après avoir préalablement transformé son sommeil naturel en hypnose. L'hypnose fait des irresponsables ; ce que le sommeil et le rêve n'ont jamais fait. Tout le monde dort et tout le monde n'est pas hypnotisable...
2. Dans les états pathologiques psychiques à séparer de l'hypnotisme il faut d'abord envisager les maladies mentales.
Car, quoique Feiîsdel m'ait reproché de vouloir ressusciter l'opposition de ^uyjq et de mens je ne considère pas comme synonymes les mots « psychique » et « mental ».
LES LIMITES DE l'hYPNOTISME 5o I
Est psychique rentière activité de Técorce cérébrale, c'est-à-dire l'activité combinée ou isolée de 0 et du polygone. — Est mentale la seule activité de 0 c'està-dire la seule activité psychique supérieure.
Les maladies mentales sont celles dans lesquelles le fonctionnement de 0 est altéré.
C'est par cette altération même du fonctionnement de 0 que ces maladies se séparent de l'hypnotisme. Dans l'hypnose, 0 a abdiqué sa direction ; il est séparé de son polygone. Mais il n'est pas malade et, dès que le magnétiseur le veut, ce centre 0 reprend la direction de son polygone.
Si, chez un hypnotisable, 0 est malade, c'est une complication, un élément surajouté : en même temps qu'il est hypnotisable, le sujet est fou.
3. Les maladies psychiques non mentales se rapprochent davantage de l'hypnotisme, en ce que 0 n'est pas plus altéré dans ces maladies que dans l'hypnose, mais la ligne de démarcation peut néanmoins être tracée, en se basant sur d'autres considérations.
a. Uhystérie a été complètement identifiée à l'hypnotisme.
Contre Babinskt et l'Ecole de la Salpêtrière je maintiens la séparation.
Tous les hystériques ne sont pas hypnotisables et tous les hypnotisables ne sont pas hystériques*. Cela
I. « Peut-être, dit Bahinski, sont-ce des individus chez lesquels l'hystérie existe à l'état latent et ne demande qu'une occasion pour se développer. » (//^ Congrès internat, de Vhypnot., igoo, p. i66.)
seul me paraît sulTire à résumer la doctrine que j'ai essayé de défendre et d'étayer plus haut.
Je ne dis pas, bien entendu, qu'il n'y ait aucun rapport ni aucun lien entre l'hypnotisme et l'hystérie. Ce sont deux états psychiques liés par la tare névropathifjLic, tronc commun de ces branches dilTé rentes. Mais ce tronc commun ne suffît pas plus à identifier l'hypnotisme et l'hystérie qu'il ne suffît à identifier la neurasthénie ou la chorée d'une part et l'hystérie de l'autre.
Avec l'Ecole de Nancy, je maintiens que la seule caractéristique de l'hypnose est l'état de suggestibilité : c'est là la limite entre l'hypnose et 1 hystérie ^
h. Il n'est pas nécessaire d'insister sur les limites entre l'hypnotisme d'une part, le somnambulisme spontané et Vaatomatisme ambulatoire de l'autre".
Il y a bien des éléments communs : désagrégation suspolygonale, activité propre du polygone ainsi désagrégé.
Mais il y a une différence capitale : le somnambulisme et l'automatisme ambulatoire étant spontanés, il n'y a pas là, comme dans l'hypnose, le centre 0 d'un
1, Sur celte question des « Rapports de l'hystérie avec 1 hypnotisme », voir les rapports de Paul Magnin et de Grocq au //« Congrès internat, de Vliypnot., 1900, p. \\k et i52, et Babinski. Hypnotisme et hystérie. Gaz. het)domad. de méd. et de chir., 1891 et Définition de l'hystérie. Soc. de neurol. de Paris, 7 nov. 1901. lîe^'ue neurol., 1901.
2. Cf. Babinski. Automatisme ambulatoire et somnambulisme hypnotique. Revue de l'hypnot., t. XIV, 1900, p. 81.
LES LIMITES DE L^TYI'NOTISME 50.')
autre qui provoque le sommeil et dirige ensuite le polygone du sujet comme le « voyageur )) son « bâton ». En d'autres termes, le premier élément de l'hypnose (désagrégation suspolygonale) se retrouve dans ces névroses et au même degré. Mais dans ces névroses on ne retrouve pas le second élément (malléabilité du polygone et direction d'un 0 étranger).
c. J'ai développé ailleurs ce qu'il faut entendre par spiritisme scientifique \
Le médium est un sujet doué d'une vive imagination polygonale, en même temps que d'une grande puissance de désagrégation suspolygonale. Spontanément ou sous une instigation quelconque, il se met en transe et alors il incarne des personnages, vit leur vie (à sa façon et avec ses facultés polygonales) et arrive à fabriquer de vrais romans polygonaux, comme le cycle martien (avec sa langue spéciale) d'Hélène Smith".
Il y a beaucoup d'analogies entre l'état de transe du médium et l'hypnose : les transformations de personnalité et les créations de nouvelles personnalités polygonales sont tout à fait comparables dans les deux cas : le médium ressemble d'ailleurs beaucoup au somnambule \