‹ L'hypnotisme et la suggestionChapitre 91 sur 218 · Pitres. Loco cit., t. Il, p. i · texte numérisé non relu

Pitres. Loco cit., t. Il, p. i

vêtue ? — Elle a une robe blanche avec une ceinture bleue, des souliers bleus, un diadème sur la tête... »

Voilà les faits. Comme théorie, il est facile de les rapprocher de tous ceux que nous connaissons déjà, en faisant jouer au sens kinestliésique le rôle que la vue ou rouie ont joué dans les paragraphes précédents.

A propos des observations curieuses qu'il a faites sous le nom impropre de phrénohypnotisme et dont nous avons parlé à propos des zones idéogènes, Braid a parfaitement formulé la théorie de ces suggestions par attitude.

Quand on presse sur diverses régions, il admet que le premier effet est la contraction de certains muscles et que cette contraction des muscles provoque à son tour dans le cerveau l'idée correspondante à ces mouvements. Et il dit ensuite très justement : « Il est probable qu'en proA^oquant ainsi dans certains muscles l'action qu'ils ont coutume d'accomplir spontanément pour manifester une émotion donnée, ils peuvent, par acte réflexe, exciter la portion du cerveau dont l'activité est ordinairement cause de cette même action. Il y aurait, dans ce cas, une sorte de réciprocité du procédé ordinaire, et ce qui est habituellement l'objet de l'excitation cérébrale et mentale en deviendrait la cause. L'hypothèse suivante me fera mieux comprendre : le fait de mettre dans la main une plume ou un crayon pourra provoquer l'idée d'écrire ou de dessiner ; l'excitation des muscles gastrocnémiens qui nous soulèvent sur les orteils inspire l'idée de

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danser, sans aucune suggestion que celle qui provient de l'attitude et de l'activité des muscles naturellement et nécessairement mis en jeu dans l'exercice de ces fonctions. »

Ce passage est très remarquable, ainsi que toute la page i3i qui suit, que nous ne pouvons citer et qui développe la même idée avec d'autres exemples.

L'étude de l'hypnose donne ainsi une élégante démonstration expérimentale d'une notion que les psychologues avaient déjà entrevue, comme en témoigne ce passage célèbre de Dugald Stewart \

« De même que toute émotion de l'âme produit un effet sensible sur le corps, de même, lorsque nous donnons à notre physionomie une expression forte, accompagnée de gestes analogues, nous ressentons à quelque degré l'émotion correspondante à l'expression artificielle imprimée à nos traits. M. Burke assure avoir souvent éprouvé que la passion de la colère s'allumait en lui à mesure qu'il contrefaisait les signes extérieurs de cette passion, et je ne doute pas que, chez la plupart des individus, la même expérience ne donne les mêmes résultats. On dit, comme l'observe ensuite M. Burke, que, lorsque Campanella, célèbre philosophe et grand physionomiste, désirait savoir ce qui se passait dans l'esprit d'une autre personne, il contrefaisait de son mieux son attitude et sa physionomie actuelles, en concentrant en même temps son attention sur ses propres conditions ". »

1. Dugald Stewart. Eléments de la philosophie de l esprit humain. Trad. Peisse, t. III, p. 141. Cit. Binet et Fkré. Loco cit., p. 208.

2. Il est certain que les crises de pleurs (et de rire) spasmo-

Ce passage prouve que le problème avait frappé et préoccupé les psychologues, mais on ne peut pas en conclure qu'il fut résolu. Les expériences sur l'hypnose ont certainement permis de préciser les conditions du phénomène et de créer un vrai et scientifique chapitre nouveau de psychophysiologie.

C'est dans le polygone désagrégé que la sensation kinesthésique fait naître l'idée génératrice de l'entière suggestion consécutive. Certaines expériences de RiCHER ont pu cependant faire croire à divers auteurs que l'impression kinesthésique ne pénétrait pas aussi profondément que cela dans les centres supérieurs.

Cet expérimentateur a étudié les tracés respiratoires de ces sujets à qui on suggère par l'attitude une émotion intense. Ainsi « il fait contracter les muscles de la terreur et, fait étonnant, malgré l'image de la plus vive frayeur qui reste peinte sur les traits et dans les gestes du sujet, la respiration, après un mouvement brusque d'expiration, reprend son calme et son immobilité antérieures. Et Binet et Féré en concluent « que la suggestion par le sens musculaire, chez la cataleptique, reste plus superficielle que les suggestions du somnambulisme ».

J'avoue ne pas pouvoir souscrire à cette conclusion .

Tout prouve au contraire que la suggestion par la sensation kinesthésique se passe dans les mêmes centres, aboutit à la même profondeur que les hal-

diques, si bien étudiées chez les hémiplégiques par Brissaud et Bechterew, ont, dans certains cas, une influence positive sur le psychisme de ces malades (ordinairement des thalamiques).

a/jS HYPNOTISME ET SUGGESTION

lucinations provoquées. La meilleure des preuves en est que bien souvent cette sensation kinesthésique entraîne non seulement une attitude conforme généralisée, mais aussi des hallucinations. Nous en avons cité des exemples.

Le sujet de Pitres est bien démonstratifs cet égard : tout venait chez lui de l'impression kinesthésique et il avait de véritables hallucinations visuelles (que j'ai rapportées), absolument semblables à celles des somnambules. D'ailleurs ces suggestions d'origine kinesthésique peuvent être développées chez les somnambules comme chez les cataleptiques.

Donc, toutes ces suggestions quelles qu'elles soient, arrivent jusqu'au polygone.

Ce qu'on pourrait alors plutôt conclure des intéressantes expériences de Richer (si elles sont reproduites et confirmées), c'est que les tracés respiratoires et en général les phénomènes physiques enregistrés ne permettent pas de mesurer l'intensité et la profondeur des émotions. Et ainsi ces expériences fourniraient un nouvel argument contre la théorie des émotions que Sergi a exposée avec beaucoup de talent dans cette collection même, à la suite de William James et de Lange \

I, Sergi. Les émotions. Bihlioth. internat, de psychol. expériinent. normale et patholog., 1901. Edition franc, du volume italien: la Douleur et le Plaisir; histoire naturelle des sentiments. — La théorie a d'abord été exposée par William James {Mind, i884), puis par Langk (i885, trad. franc, de G. Dumas, 1896). La deuxième édition vient de paraître 1903. — Voir aussi la Revue critique de Binet. Année psychol., 1896, t. TI, p. 711.

ÉTUDE ANALYTIQUE DES SUGGESTIONS s/jg

Pour ces auteurs, les émotions, comme tous les phénomènes psychologiques, « sont des phénomènes vitaux comme ceux de nutrition et de reproduction ». Dans la douleur, le plaisir, toutes les émotions, il y a des troubles physiologiques, tels que « arrêt ou accélération du cœur, arrêt de la respiration, sensation de suffocation, difficulté de la respiration profonde, sécrétions abondantes ou excessives dans les intestins, larmes, pâleur, rougeur, tremblement, mouvements violents ou convulsifs ». Ces phénomènes physiologiques sont la partie essentielle de l'émotion, constituent l'émotion. Et le centre des émotions n'est plus le cerveau (les centres corticaux perçoivent simplement l'émotion, la rendent consciente ; d'autres fois, ils la provoquent) ; mais le vrai et seul centre des émotions est la moelle allongée.

Je ne reproduirai pas ici l'argumentation que j'ai essayée ailleurs ^ pour établir que dans les émotions, et en général dans les phénom.ènes psychologiques, il y a deux éléments, l'élément physiologique et l'élément psychologique ; que l'élément psychologique est le plus important, le seul essentiel ; puisqu'il y a des émotions sans phénomènes physiologiques, tandis qu'il n'y en a pas sans phénomène psychique; que, quand les deux éléments coexistent, il n'y a nul parallélisme entre eux et qu'enfin il n'y a aucune spécificité dans les réactions physiologiques de chaque type d'émotion.

Les expériences de Richer citées plus haut viennent porter, ce me semble, un nouvel appoint expérimen-

I. Les limites de la hioloi^ie. Bibl. de philos, contempor., 2" édit., p. G3.

25o HYPNOTISME ET SUGGESTION

tal à mon argumentation. Les traces respiratoires sont différents pour des émotions suggérées, de siège et d'intensité identiques. C'est donc une preuve de plus que les phénomènes physiologiques ne mesurent pas les émotions et que l'élément psychique reste l'élément essentiel et capital, l'élément vraiment constitutif de l'émotion.

D. — Modifications de la personnalité.

Dans cette étude analytique des suggestions, nous avons terminé ce qui a trait aux trois grands types : suggestions motrices, suggestions sensitives, suggestions psychiques et d'actes.

Le mécanisme de toutes ces suggestions est toujours le même : par une voie sensorielle quelconque (ouïe, vue, sensibilité générale, sens kinesthésique), le centre 0 de l'hypnotiseur envoie une impression au polygone désagrégé du sujet.

Cette impression arrivant par un des centres A.\ T peut être immédiatement transmise à un des centres EMK et transformé en mouvement : c'est la suggestion motrice.

Ovi bien cette impression arrivant toujours par un des centres AYT est transmise à d'autres centres de perception, également polygonale, A'VT' et transformée là en sensation polygonale, hallucination suggérée (fig. 2).

L'impression centripète ainsi reçue par le polygone peut aussi bien avoir sur les centres polygonaux une action inhibitrice qu'une action dynamogène : ce sont les suggestions négatives, soit motrices, soit sensitives.

Enfin cette impression suggérante qui vient de l'iiypnotiseur au sujet peut éveiller l'activité propre du polygone désagrégé de ce sujet. Alors il y a suggestion psychique.

FiG. 2, — AVT centres polygonaux primaires, de réception. A'V'T centres polygonaux secondaires, de perception polygonale. Toutes les autres lettres comme à la figure i .

Le polygone étant une réunion de centres doués de mémoire et d'imagination, il se fait, dans son sein, de multiples et plus ou moins complexes associations d'idées et d'images et cela aboutit aux suggestions d'actes.

Nous avons même vu que ces actes suggérés pouvaient devenir assez complexes pour ébaucher des romans polygonaux très semblables à ceux qu'élaborent les médiums en transe.

De ce côté, il nous reste encore un degré à franchir, un type plus complexe à décrire : c'est le type dans lequel l'activité polygonale propre, toujours sous l'influence d'une suggestion, éclate avec beaucoup plus d'intensité, de variété et de durée et constitue alors vraiment le roman polygonal dans le vrai et complet sens du mot : ce sont les suggestions qui entraînent des modifications de la personnalité, les suggestions de personnalité.

I. En quoi ces suggestions de personnalité diffèrent-elles des précédentes? Qu'est-ce qui caractérise une suggestion* qui entraîne une modification de la personnalité ?

Je n'ai pas à entrer ici dans les discussions des philosophes sur la notion de personnalité.

Que la personnalité soit l'individualité à son plus haut degré, chez l'homme, « l'accumulation et la condensation dans la couche corticale du cerveau de consciences élémentaires, à l'origine autonomes et dispersées ^ )) ; ou que ce soit une collection de phénomènes psychologiques conscients et réunis ensemble, ayant acquis un haut degré de développement et ayant produit l'idée du moi^; que cette personnalité soit constante et toujours identique à elle-même, comme l'admet l'ensemble des écoles spiritualistes, ou qu'elle soit une fonction continue <i> à développe-

1. RiBOT. Les maladies de la personnalité. Biblioth. de philos, contempor., 1899, 8^ édit., p. i52.

2. BiNET. Les altérations de la personnalité. Biblioth. scientif. internat., 1891, p. 3i2.

ment et à transformations incessantes, comme la sontenu Le Dantec dans un livre', en tête duquel est inscrite cette phrase de Pascal : le temps guérit les douleurs et les querelles, parce qu'on change, on n'est plus la même personne... peu importe pour le sujet que nous étudions ici.

Non certes que ces discussions sur l'essence et les caractères de la personnalité humaine soient dénuées d'intérêt ; mais parce que tout le monde admet l'unité, au moins apparente, à un moment donné, de l'être humain, unité totale et compréhensive qui constitue le Moi et contient l'être entier avec son caractère, son moral, son psychisme.

Toutes les suggestions que nous avons déjà étudiées ne touchaient pas à ce MoiJ substratum de tout, même quand elles atteignaient le psychisme du sujet. Les suggestions que nous allons étudier au contraire visent, atteignent et modifient cette personnalité.

« Rien de plus clair, dit Ribot, que ce terme individu quand il s'agit d'un homme, d'un vertébré, même d'un insecte. » Chez l'homme, l'individu devient une personne. Tout le monde admet le fait.

Pour le moment, cela nous sulTit. Nous verrons à la fin de ce paragraphe si les suggestions dans Thypnose ne permettent pas précisément de préciser un peu plus cette notion de personnalité.

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