I. RicHET. Loco cit., p
ÉTUDE ANALYTIQUE DES SUGGESTIONS 9.bb
Lucie^ a-t-elledes jambes, hein I Dis donc, mon petit.
— Elle se met à rire. — Tu es bien timide avec les femmes; tu as tort. Viens donc me voir quelquefois. Tu sais, à trois heures, je suis chez moi tous les jours. Viens donc me faire une petite visite et apporte- moi quelque chose...
« En général. Passe-moi la longue-vue. C'est bien ! C'est bien I Où est le commandant du premier zouave ? Il y a là des Kroumirs ! Je les vois qui montent le ravin. Commandant, prenez une compagnie et chargez-moi ces gens-là. Qu'on prenne aussi une batterie de campagne. Ils sont bons, ces zouaves ! Comme ils grimpent bien. Qu'est-ce que vous me voulez, vous? Comment, pas d'ordre? — à part: c'est un mauvais officier, celui-là; il ne sait rien faire.
— Vous, tenez, à gauche, allez vite. — à part : celuilà vaut mieux. Ce n'est pas encore tout à fait bien. — Voyons, mon cheval, mon épée. — Elle fait le geste de boucler son épée à la ceinture. — Avançons ! Ah ! je suis blessée !.. .
« En prêtre. Elle s'imagine être l'archevêque de Paris. Sa ligure prend un aspect très sérieux. Sa voix est d'une douceur mielleuse et traînante qui contraste avec le ton rude et cassant qu'elle avait dans l'objectiva tion précédente. — à part: il faut pourtant que j'achève mon mandement. — - Elle se prend la tète entre les mains et réfléchit. — Ah ! c'est vous. Monsieur le Grand Vicaire; que me voulez-vous ? Je ne voudrais pas être dérangé... Oui, c'est aujourd'hui le i" janvier et il faut aller à la cathédrale. . . toute cette foule est bien respectueuse, n'est-ce pas. Monsieur le Grand Vicaire? Il y a beaucoup de religion dans le
peuple, quoi qu'on fasse. Ah! un enfant! qu'il approche, je vais le bénir. Bien, mon enfant. — Elle lui donne sa bague (imaginaire) à baiser. Pendant toute cette scène, avec la main droite, elle fait, à droite et à gauche, des gestes de bénédiction. — • Maintenant, j'ai une corvée : il faut que j'aille présenter mes hommages au Président de la République... Monsieur le Président, je viens vous offrir tous mes vœux. L'Eglise espère que vous vivrez de longues années ; elle sait qu'elle n'a rien à craindre, malgré de cruelles attaques, tant qu'à la tête du gouvernement de la République, se trouve un parfait honnête homme. — Elle se tait et semble écouter avec attention. — à part: Oui, de l'eau bénite de Cour. Enfin !... Prions ! — Elle s'agenouille...
« En M. X..., pâtissier: (il y a plusieurs années, étant au service de M. X. . . , elle fut brutalisée et frappée par lui, si bien que la justice s'en mêla, je crois. B. s'imagine être ce M. X...). Sa figure change et prend un air sérieux. Quand les pratiques arrivent, elle les reçoit très bien. — Parfaitement, Monsieur, pour ce soir, huit heures, vous aurez votre glace ! Monsieur veut-il me donner son nom ? Excusez-moi s'il n' v a personne; mais j'ai des employés qui sont si négligents. B...! B...! Vous verrez que cette sotte-là est partie. Et vous, monsieur, que me Aoulez-vous? — - Je suis commissaire de police et je viens savoir pourquoi vous avez frappé votre domestique. — Monsieur, je ne l'ai pas frappée. — Cependant elle se plaint. — ■ Elle prend un air très embarrassé : Monsieur, elle se plaint à tort. Je l'ai peut-être poussée, mais je ne lui ai pas fait de mal. Je vous assure. Monsieur le Com-
ETUDE 'A^ ALI TIQUE DES SUGGESTIONS 'ib']
missaire de police, qu'elle exagère. Elle a fait un esclandre devant le magasin, — Elle prend un air de plus en plus embarrassé. — Que cette fille s'en aille, je vous assure qu'elle exagère. Et puis je ne demande qu'à entrer en arrangement avec elle. Je lui donnerai des dédommagements convenables. — Vous avez battu vos enfants. — Monsieur, je n'ai pas des enfants ; j'ai un enfant et je ne l'ai pas battu. »
Ces exemples, qu'il serait facile et inutile de multiplier longuement, montrent bien les caractères nouveaux de ces suggestions.
Dans les autres suggestions, le polygone désagrégé fait un mouvement, reçoit une hallucination, élabore une idée, exécute un acte... Mais toujours son Moi polygonal assiste à la suggestion, restant lui-même. Ici au contraire ce moi polygonal n'assiste plus ; il se transforme, il devient le Moi d'une autre personne.
Le dernier exemple de Richet est bien remarquable à cet égard. Le sujet a des griefs sérieux contre le pâtissier. Si on lui suggérait seulement une hallucination où figurerait ce pâtissier, elle l'invectiverait, se défendrait elle-même. On l'a transformée en ce pâtissier : alors, la scène change, c'est le pâtissier qu'elle défend bien, comme il le ferait lui-même.
Ferrari, Héricourt et Richet*, partant de ce prin
1. Ferrari, Héricourt et Richet. La personnalité de l'écriture. Bévue philos., 1886. Cit. Crocq, p. 383.
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cipe que l'écriture est sous la dépendance directe des états permanents ou passagers de la personnalité, ont étudié récriture dans les diverses personnalités suggérées à un sujet.
Cette écriture change en effet suivant que le sujet est transformé en Harpagon ou en Napoléon. Seule- 'ment un autre sujet transformé aussi en Napoléon par Crocq aura une écriture différente de celle du premier. Et ni Fun ni l'autre n'écriront comme écrivait réellement Napoléon.
Chaque sujet représente naturellement le type objectivé, comme son polygone le conçoit.
Varinard^ a fait une intéressante étude de ces diverses écritures de personnages suggérés, au point de vue graphologique.
Au même groupe de faits se rattachent encore les expériences dans lesquelles Bourru et Burot" ont replacé suggestivement un sujet à une date antérieure de sa vie, lui ont fait revivre un âge antérieur.
On peut déterminer cette suggestion soit par l'insinuation verbale directe que le sujet a tel âge, qu'on est en telle année, etc., soit par le rappel d'une circonstance mémorable (comme une paralysie) qui, dans le polygone du sujet, reste liée à un âge donné.
Ces expériences sont bien analogues aux précédentes, comme principe.
1. Varia- ARD. Paris graphologie, avril 1887. ^^^- Crocq, p. 38/i.
2. BiNET. Les altérations de la personnalité. Biblioih. scientif. internat., 1892, p. 207.
Car les sujets de Richet réalisent un personnage comme ils se Vinuujinent et ceux de Bourru et de BuROTle réalisent comme ils se \e rappellent. Au fond, c'est toujours le polygone, qui, transformé suggestivement en une autre personne, la réalise avec les images et les souvenirs qu'il a à sa disposition.
En terminant cet exposé des faits, il suffit de rappeler cette définition de Littré * « dans le langage philosophique, on appelle personnalité ce qui fait qu'un individu est lui et non pas un autre » pour voir que toutes ces suggestions méritent bien le nom de suggestion de personnalité : après la suggestion l'individu n'est plus ce qu'il était, le sujet est devenu, psychologiquement, un autre individu.
Ces modifications de la personnalité ne s'observent pas seulement dans l'hypnose et par suggestion. Il y a des suggestions spontanées de la personnalité dans un certain nombre de maladies.
Il est bon de les rappeler et de montrer les analogies et les différences qu'il y a entre ces troubles spontanés de la personnalité et les troubles provoqués dans riiypnose.
3. Tout le monde connaît ce type curieux de Lorenza Feliciani qui vit deux existences distinctes : dans l'une, elle adore et, dans Tautre, elle déteste Joseph Balsamo.