Beaunis, Le somnambulisme provoqué, p
Je dois l'avouer tout d'abord, la première raison que nous avons vu apporter par M. Guermonprez contre M. Bernheim, au Congrès international d'hypnotisme ne me semble nullement fondée. Je sais bien que poui beaucoup elle est la plus concluante, qu'elle impressionne fort un grand nombre d'esprits ; et c'est bien sûr pour ce motif que M. Guermonprez la mit non sans habileté au commencement de son argumentation ; mais elle n'en est pas plus solide pour cela. Le savant professeur de Lille, rappelant à son confrère de Nancy le fait incontestable qu'on hypnotise les animaux, lui demandait triomphalement s'il peut être question de suggestion quand il s'agit des bêtes ; et tenant pour certain qu'on ne pouvait répondre que négativement à son interrogation, il concluait : donc il existe quelque moyen d'endormir autre que la suggestion. Mais à la place de M. Bernheim je n'aurais répondu ni par un non ni par un oui : j'aurais opposé à M. Guermonprez un modeste distinguo; oui, cette distinction aussi simple que bien fondée : — Peut-on admettre la suggestion, demandezvous, quand il s'agit des bêtes ? Si par suggestion vous entendez une idée, un concept universel, l'idée générale de sommeil par exemple, j'accorde qu'on ne peut pas l'admettre; mais si, par suggestion, l'on peut entendre seulement une image, l'image du sommeil, j'affirme qu'on peut l'admettre ; car les bêtes, étant douées d'imagination, peuvent avoir des images', encore qu'étant dénuées de
1. J'ai montré ailleurs que les bêtes possèdent l'imagination : L'âme humaine, chap. viii : « Par quoi l'âme de l'homme diffère de l'âme de la bête. »
raison elles ne puissent avoir d'idées générales. Or, l'image du sommeil suffit à la suggestion ; car c'est l'image,
non pas l'idée abstraite du sommeil, qui endort. L'ar-
.ument suppose, ou bien cette erreur psychologique que
c'est l'idée et non pas l'image du sommeil qui endort,
ou bien cette autre erreur psychologique que les Ijêtes ne
peuvent avoir une image du sommeil.
Et cette réponse à l'objection tirée du sommeil que l'on produit artificiellement chez les animaux, peut évidemment servir à résoudre l'objection que l'on formule à propos du sommeil des petits enfants. Eux aussi ont l'imagination — ils rêvent : rien n'empêche donc que, par des pratiques appropriées, on suscite en eux l'image plus ou moins nette du sommeil, qui les fera s'endormir.
Je ne reconnais pas plus de valeur à ces faits qu'on nous rapporte de personnes mises en hyimose par un bruit soudain de gong ou de tam-tam. Qui vous dit que cette femme tombe pour la première fois en cet état, sous le coup d'une pareille sensation ? Qui vous dit que la première fois qu'elle y est tombée, il ne s'était pas fait auparavant dans son imagination, à la suite peut-être de ce qu'elle avait vu, entendu, lu ou rêvé, une association entre telle sensation, tel événement et l'image du sommeil ? Et supposé que nulle association antécédente n'ait eu lieu, qui vous assure qu'entre tel bruit soudain, l'impression nerveuse consécutive, et l'appétence et partant l'image du sommeil, il ne s'est pas produit une association instantanée ? L'imagination est si féconde, si étrange, si rapide !
Quant à l'argument basé sur les accidents de l'hyp-
notisme, je n'hésite pas à affirmer qu'il repose sur une fausse supposition. L'on suppose que la suggestion est nécessairement un acte où la volonté veut délibérément, en pleine connaissance de ce qui doit arriver, que tel ou tel effet soit produit, avec la séquence d'événements qui peuvent en être le résultat. Rien n'est plus faux. Pour qu'il y ait suggestion, il suffit que l'image du sommeil soit éveillée dans le cerveau, ou par l'hypnotiseur, ou par un objet quelconque, ou par telle disposition intime du sujet lui-même. Qu'on veuille bien se souvenir de la parole de M. Bernheim : ce Impressionner le sujet et faire pénétrer l'idée (c'est-à-dire l'image, car il ne peut pas y avoir d'idées dans le cerveau) de sommeil dans son cerveau, tel est le problème'. » L'image une fois produite, et à sa suite le sommeil^ les conséquences se déroulent, heureuses ou malheureuses, suivant l'état de la personne endormie.
Toutes ces objections que l'on fait valoir contre la thèse de M. Bernheim, si spécieuses et habilement présentées qu'elles soient, ne sont pas décisives.
— Alors, dira-t-ou peut-être, vous êtes convaincu que la suggestion est tout, qu'il n'y a rien en dehors de la suggestion, « que la suggestion est la clef de tous les phénomènes hypnotiques - ».
— Pas précisément.
Il ne me paraît pas, je le disais tout à l'heure, que l'on apporte contre M. Bernheim une seule objection insolu-