CE QUE L'ON SAIT DU SOISIMEIL
Est-ce à dire que la raison, chez ceux qui dorment, demeure toujours totalement inerte ? Non. Si la raison n'agit point, ce n'est pas qu'elle soit en elle-même frappée d'impuissance, c'est parce que les sens, dont la raison dépend en une certaine manière, comme nous le disait tout à l'heure saint Thomas, n'exercent plus leurs fonctions. Mais les sens ne sont pas toujours influencés par le sommeil à un égal degré ; et dans la mesure où ils s'en affranchissent, la raison peut elle-même reprendre son travail. Ecoutons encore saint Thomas. Le passage que je vais- traduire, si la théorie physiologique d"Aristote qui s'y trouve exprimée n'a qu'une valeur relative, apparaîtra d'une exactitude parfaite au point de vue de l'observation psychologique : « Les sens, durant le sommeil, ne sont pas chez tous également enchaînés. Quand les vapeurs affluent abondamment au cerveau, non seulement le sensorium commun, mais l'imagination elle-même est liée, si bien que nul fantasme ne se montre; c'est ce qui arrive surtout quand quelqu'un commence de dormir, après un repas abondant et des libations copieuses. Si l'afflaence des vapeurs est un peu moindre, quelques images apparaissent, mais incohérentes et sans suite, comme dans la fièvre, cqiparent ])hantasmata , sed distorta et inordinata. Si l'affluence est moindre encore, les images apparaissent ordonnées ; comme cela s'observe particulièrement à la fin du sommeil, et chez les hommes qui ont à la fois une grande sobriété et une forte imagination. Mais si le mouvement de vapeurs est faible, alors ce n'est plus seulement l'imagination qui est libre, le sensorium commun lui-
même se trouve en partie dégagé, q)se sensus commuais ex parte soîvifur; de telle sorte que l'homme parfois, en dormant, juge que ce qu'il voit n'est que songes, et parait discerner entre les choses et les apparences des choses, quasi dijudicans inter rcs et rerum similitwUnes. Toutefois le sensorium commun demeure partiellement lié; et c'est pourquoi, encore qu'il distingue entre certaines apparences et les objets réels, il se trompe toujours cependant pour quelques-unes, et klco , licet cdiquas simiUtudincs discernât a rébus, tamen semper in aliquibus decipitur. Il suit de là — puisque la raison est libre pour l'action dans la mesure où les sens le sont eux-mêmes — que dans le sommeil, le jugement de l'intelligence est libre à proportion que le sensorium et l'imagination se trouvent dégagés, c'est-à-dire partiellement, non totalement, non tome a ex toto. C'est pourquoi, ceux qui raisonnent en dormant, reconnaissent toujours, après être éveillés, qu'ils ont failli en quelque point, unde illi qui dormiendo syllogizant, cum excitcintur, semper recognoscunt se in aliquo defecisse ^ »
De ce passage, et de plusieure autres que je pourrais citer, il résulte que la raison n'est pas incapable de toute action pendant le sommeil. Il faut même ajouter, si vous voulez avoir la pensée complète de saint Thomas, que la raison, quand la sensibilité tout entière sommeille, a n'en est que plus apte, ptar elle-même, aux concepts les plus élevés, tanto inteUigihilium alstradorumjit