CE QUE L'ON SAIT DU SOMMEIL
n'étant que de six kilomètres, il partit à pied. Mais, chemin faisant, il s'endormit ; et , par suite d'une circonstance qu'il n'a jamais pu s'expliquer, tourna sur lui-même et revint à son point de départ, où il fut bien étonné, comme l'on pense, de se retrouver, quand il se réveilla. Je pourrais encore apporter l'exemple des soldats qui, cédant à la fatigue après une marche forcée, s'endorment en faction, et cependant continuent à tenir leur fusil, et à marcher d'un pas normal dans l'espace réglementaire, comme s'ils étaient éveillés ^ — Et que n'aurais- je pas à dire si je voulais parler des prodiges qu'opèrent, en fait de mouvements, les vrais somnambules? Je ne veux citer à ce sujet qu'un passage curieux d'Albert le Grand. Dans un chapitre de ses ouvrages intitulé : ce De ceux qui en dormant font actes de veille », nous lisons : ce II faut savoir c[ue, ojmrtet scire, bien que le sommeil enchaîne les sens et la faculté de se mouvoir, il est toutefois des hommes qui en dormant se meuvent et accompKssent beaucoup d'actes propres à l'état de veille ; par exemple se promènent , montent à cheval, recherchent et poursuivent les ennemis, les tuent à l'occasion, et reviennent à leur lit sans avoir cessé de dormir. Et moi-même j'ai vu et entendu quelqu'un qui faisait cela, et vidi ego et audivi quemdam hocfacientem. Interrogé un jour, pendant qu'il dormait, il se leva, répondit aux questions qu'on voulut lui adresser, resjmidit ad infei'rogata, puis sans se mettre en peine de ceux qui le questionnaient, se recoucha, et re-
1 , D' Oskar Togt, Zeitschri/t f ii r Ili/pnoiisinus, Band TV, Heft I, p. 45.
posuit se, ilîis dimissis. Pendant tout le temps, il avait dormi sans s'interrompre, ef continue donnivit, dum hoc faceret '. » Je n'en dirai pas davantage - et ne raconterai point non plus les pérégrinations si extraordinaires de ces sujets atteints du mal qu'on a appelé : « Vautomafisme cnnliilatoire ^ » ? Il me suffit d'avoir constaté que, même dans le sommeil ordinaire, il s'en faut que les nerfs moteurs et les muscles perdent tout pouvoir d'agir.
Et qu'advient-il, pendant ce temps-là, de notre raison et de notre liberté ? « L'usage de la raison, dit saint Thomas, dépend d'une certaine manière de l'activité des puissances sensitives : c'est pourquoi, le sensorium commun se trouvant lié et les divers sens empêchés d'agir, l'homme n'a point l'usage parfait de sa raison, unde ligcito sensu et impeditis inferiorihus viribus sensitiviSj home perfectuni usum rationis non hahet ^ » Et c'est aussi pourquoi, dit encore le sairt Docteur, « ce qui arrive à l'homme durant le sommeil ne lui est pas imputé ; car il n'a pas l'usage de la raison, lequel est nécessaire pour qu'un acte soit -sTaiment humain : id quod accidit in somno non imputatw hominî, quia non habet usum rationis^ qui est i^Tojwius hominis actus ^ ».
1. De Somno et L'ir/Uia, lib. I, tract. II, cap. v : « De bis qui faciunt in somno opéra vigilantium. »
2. V. Grasset, Leqons de Clinique médicale, p. 4 et suiv. — D' Engelbert-Lorenz Fischer, Der Sogenannte Lehensmatjiuîlsmus oder Ht/pnotismus. p. 19 et suiv.
3. Pitres, Leçons cliniques sur l'ht/stèrie et Vhypnotisme, t. II, p. 2(;8-282.