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Le Sommeil, p

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sa montre, et ne se trompait jamais ' . » Un autre de ces dormeurs privilégiés, sachant que sa pendule avance d'une demi-heure, décide qu'il s'éveillera, non au son de huit heures, mais quand l'aiguille ma^iuera huit heures et demie. Il s'endort à minuit. Le matin il se réveille en sursaut, avec la crainte d'être en retard... mais non; il avait continué de dormir quand la pendule avait sonné fortement huit heures, et il s'était Ijien exactement réveillé au moment où l'aiguille arrivait silencieusement sur la demie -.

En résumé :

Le sommeil, quelle qu'en soit la nature spécifique et la vraie cause, a certainement pour effet ou pour condition un état de perturbation dans la sensibilité. Quand il se produit, ou bien les sens, tant externes qu'internes, cessent totalement d'agir, ou bien les uns agissent et les autres ne le peuvent pas ; et parmi ceux qui agissent, les uns le font très faiblement sous le coup d'excitations violentes, les autres répondent par une explosion d'activité intense à des excitations faibles ; quelques-uns manifestent même une activité « élective » et en quelque sorte partiale. En ce sens, M. Mathias Duval a dit très justement : « Ce qui est essentiellement aboli pendant le sommeil, c'est la fonction régulière qui lie les impressions extérieures avec le travail cérébral et celui-ci avec es réactions volontaires, c'est la coordination normale des fonctions de relation ^. » Cette saisie des sens, qui

1, De Manacéine, le Sommeil, p. 3G.

3, Cours de 2^^'!/''i'^lof/ie, p. 118.

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aiTête leur fonctionnement ou le trouble, a pour résultat d'immobiliser la raison on de jeter le désordre dans ses opérations : l'acte libre n'est plus possible, la pleine conscience, la possession et la maîtrise de soi disparaissent. Yoilà ce qui m'a semblé utile de dire sur le sommeil. Nous pouvons passer maintenant à l'interprétation des phénomènes hypnotiques.

Puisque l'imagination est, comme nous l'avons vu, une faculté si complaisante ou du moins toujours si empressée, demandez à la vôtre un petit efîbrt : et qu'elle vous repi'ésente M. Bernheim à Xancy, dans une salle de l'hôpital Saint-Pierre, où l'éminent professeur veut montrer à un groupe d'étudiants comment on hypnotise et ce que l'on obtient de l'hypnose. Là se trouvent une quarantaine de malades atteints d'affections diverses, et qui presque tous ont été soumis déjà au traitement hypnotique. A peine entré, les yeux du professeur se sont dirigés vers le troisième lit à droite. Le lit est vide ; mais l'on voit tout près celui qui l'occupe habituellement : c'est un jeune phtisique qui peut avoir vingt ans; il a passé une nuit mauvaise, et, en attendant la consultation du matin, il a cédé à la fatigue et s'est endormi dans son fauteuil profondément. Le docteur s'approche en silence, et entouré des étudiants qui se sont

avancés sans bruit, il commence à parler au malade d'une voix très douce, un peu traînante, et coupée de petites poses : a Dormez... ne vous éveillez pas... dormez... le sommeil vous fait du bien... il faut dormir... vous dormez bien... d'un très bon sommeil... vous n'allez pas vous réveiller... » Prenant alors avec précaution la main droite du jeune homme, il ajoute : « Je lève votre main droite, vous n'allez pas l'abaisser... votre gauche aussi... ne l'abaissez pas non plus. y> Les deux mains restent effectivement en l'air. Après quelques instants, M. Bernheim les rabaisse jusque sur les genoux du malade; et, se tournant vers ses élèves : « Tous le voyez, dit-il, je n'ai pas eu la peine de l'endormir : j'ai simplement transformé son sommeil. Ce n'est pas bien difficile : cependant je dois vous prévenir qu'on ne réussit pas avec tous les sujets : il faut ou un entraînement préalable, ou une prédisposition particulière, et toujours, bien entendu, procéder très doucement. Maintenant vous allez voir comme il va être obéissant. »

S'adressant alors de nouveau à son malade, sur le ton ordinaire de la conversation : « Tiens, dit-il, vous avez là dans votre main droite un joli bouquet de roses... il faut en respirer le parfum... il sent très bon. » Sur les lèvres du jeune homme se dessine un sourire de satisfaction ; il lève sa main pour odorer à son aise le bouquet imaginaire et aspire avidement la senteur. M. Bernheim poursuit : « Il n'y a plus de bouquet, le bouquet a disparu : mais voici sur l'index de votre main gauche un bel oiseau... c'est un pinson... caressez-le. » Le jeune homme dirige ses yeux vers sa main gauche :

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les paupières sont lég-èrement entr'ouvertes ; la physionomie exprime un contentement mêlé d'une certaine surprise : il fait le geste de caresser un oiseau qui serait posé sur sa main gauche. Cela dure quelques instants; puis les mains se détendent et retombent : la vision a sans doute disparu, ce Écoutez, reprend M. Bernheim, écoutez... le tambour... Yoici maintenant les clairons... un régiment qui défile... Allez voir à la fenêtre d'en face. » Le malade ne se le fait pas dire deux fois; il se lève vivement, va à la fenêtre : il ne l'ouvre pas, mais il regarde avec un vif intérêt, et frappant des deux pieds le parquet, marque énergiquement le pas en prêtant l'oreille pour mieux entendre les tambours. La figure prend un peu de couleur et s'anime : il prononce même quelques mots imparfaitement articulés et qui nous échappent. « Tiens, lui dit alors M. Bernheim, vous êtes soldat... mais oui, vous êtes soldat... Je vois même aux galons que vous portez sur le bras que vous êtes sergent... sergent... oui, vous êtes sergent. y> A ce moment, il se déroule une petite scène curieuse : le jeune malade est tout transformé : il se dresse ; il se met à aller et venir d'un pas ferme, avec une démarche fière, en étirant et roulant une moustache qui à en juger par le geste, doit être d'une belle longueur. Le voici qui s'arrête, les yeux grands ouverts et fixés sur le mur : « Garde à vous!... ahgnement î... Yoyez-moi cette espèce de chou-fleur î » Il fait un pas en avant avec un air de menace. « Chargez !... joue !... feu ! » A l'entrain que montre le sergent, l'exercice pourrait bien ne pas finir tout de suite : mais M. Bernheim lui fait entendre que

les soldats sont rentrés à la caserne et que lui doit retourner à son fauteuil, où il se réinstalle en effet tranquillement comme si rien n'était arrivé. Lui présentant alors une tasse de la tisane qu'il a l'habitude de prendre, l'habile opérateur lui dit : « Vous vous êtes un peu échauffé en commandant : voici un petit verre d'eaude-vie qui vous fera grand bien... buvez... — Il boit. — Allez doucement, car c'est un peu fort. ï> — Il fait la grimace et toussotte. — (c Maintenant vous allez encore dormir deux heures... bien tranquillement... d'un bon sommeil... Quand vous vous réveillerez, dans deux heures, vous vous sentirez très bien... vous serez de belle humeur... et vous trouverez très bonne la viande qu'on vous servira. »

Voyons si nous aurons beaucoup de peine à expliquer tout cela. Avant tout, souvenons-nous que le jeune homme dort. Il dort : donc, d'après les lois psychologiques du sommeil que nous avons constatées, ou ses sens n'agiront pas, ou leur action ne sera pas normale et ordonnée ; donc, en second lieu, sa raison, plus ou moins empêchée, n'exercera plus son contrôle ni sa direction ordinaires. Cette première observation générale supposée, reprenons les faits dans l'ordre où nous les avons vus se dérouler tout à l'heure.

M. Bernheim parle : le jeune homme ne se réveille pas, et entend. Il ne se réveille pas, parce que M. Bernheim a parlé très doucement et de manière à ne pas provoquer un ébranlement, une surprise des nerfs qui aurait eu pour conséquence de rompre le sommeil; il entend,

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comme nous avons vu que beaucoup d'autres dormeurs entendent. Mais voici qu'au moment où ^I. Bernheim lui affirme qu'il a dans la main un bouquet de roses, ou sur le doigt, un oiseau, il odore le bouquet et caresse l'oiseau. Cela va de soi. En entendant ces deux mots (( bouquet de roses » et « pinson », l'imagination du jeune homme s'est représenté ces deux objets, tout comme votre imagination se les représente plus ou moins nettement, en lisant sur cette page ces deux mots ce bouquet de roses.., pinson ». Seulement, parce que vous êtes éveillé ; parce que votre raison en pleine activité s'assure par le témoignage de la vue et du toucher et par diverses réflexions, qu'au bouquet et à l'oiseau de votre imagination ne répond, dans le cas présent, aucun objet, rien ne vous sollicite à odorer ou à caresser. Au contraire, la raison de notre malade ne pouvant, à cause du sommeil, faire ces réflexions et soumettre au contrôle des sens les images qui lui sont présentées, rien ne contredit en lui ces images ; et suivant la loi « des images non contredites 3) il les prend pour des réalités, cum offenmtur îmafjlnariœ similitudiiies,inhœretur eis qiMsi relus ipsis, nisi contracUcat sensus aut ratio ^. » Cela étant, il n'est pas difficile de deviner ce qui arrivera. Dès lors que l'imagination est éveillée, il y a tout lieu de penser que sa voisine, l'émotivité, n'est pas endormie. Or, nous l'avons vu-, quand notre émotivité, ou volonté sensible, se trouve en face d'un objet perçu comme réel et en même

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