Voir plus haut, chapitre V
met en œuvre. Qui n'a entendu ces formules, répétées jusqu'à devenir banales : l'imagination, par ses tableaux, dilate le cœur ou le serre, accélère ses mouvements ou les ralentit, jette le sang au visage ou le refoule à l'intérieur, glace d'épouvante, enflamme de colère , donne des nausées, provoque la sueur brûlante ou froide, fait blanchir les cheveux dans une nuit, cause ou guérit des maladies très réelles, arrête ou stimule l'action des nerfs, enfin, par la rupture violente des vaisseaux sanguins dans les régions cardiaques ou cérébrales, amène une crise fatale ou tue à l'instant même : et les exemples suivent , innombrables ; et l'on ne manque pas surtout de vous rappeler ces paroles de Flaubert écrivant à M. Taine : a Mes personnages imaginaires m'affectent, me poursuivent, ou plutôt c'est moi qui suis en eux. Quand j'écrivais l'empoisonnement d'Emma Bovary, j'avais si bien le goût d'arsenic dans la bouche, j'étais si bien empoisonné moimême, que je me suis donné deux indigestions, coup sur coup, deux indigestions très réelles, car j'ai vomi tout mon dîner » ' ; et l'on vous parle de ces hypocondriaques qui, à force de se croire malades, le sont devenus très gravement, ou de ces goutteux en pleine crise qu'un incendie ou un accident de chemin de fer dont ils allaient être victimes ont subitement rendus ingambes ; et l'on vous cite les effets prodigieux des pilules de mie de pain solennellement administrées à des malades réfractaires aux médications les plus énergiques ; et ce jeune ouvrier imprimeur de Bordeaux, qui, se croyant
l.Tsiiae, De l'intelligence, t. I, p. 90.
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épileptique, parce qu'il avait été mordu par un chien que tout le monde à l'atelier disait être atteint d'épilepsie, souffrit pendant plusieurs mois d'accès effroyables, jusqu'à ce que M. le professeur Pitres le guérit radicalement d'un seul coup, en lui persuadant qu'il allait lui administrer le remède de M. Pasteur, alors qu'il lui injecta tout simplement sous la peau de l'avant-bras un centimètre cube d'eau stérilisée ; et cette femme à qui une vive contrariété fit vomir le sang ; et ce mot bien connu du médecin John Hunter : <( Ma vie est à la merci du premier gredin qui voudrait me faire mettre en colère », mot très juste, puisque l'infortuné docteur mourait peu de temps après subitement dans un accès de colère ; et enfin l'histoire de cette pauvre mère, qui, apprenant que sa fille venait d'échapper à un horrible danger, tomba frappée d'apoplexie, tuée par la teiTcur et par la joie. Au récit de tous ces fi\its et de milliers d'autres semblables, une réflexion naît spontanément dans l'esprit : si l'imagination est si puissante , comment ne pourraitelle pas, supposé que son activité soit dirigée dans ce sens, produire des hémoiTagies et des exsudations à la surface du corps ? Quoi donc ! elle peut créer des maladies , corrompre les humeurs, « tourner le sang », suivant l'expression populaire si énergique et si vraie, produire des lésions organiques internes d'une extrême gravité, rompre les vaisseaux sanguins du cerveau et des poumons, briser le cœur, et elle serait incapable de distendre le tissu des vénules et d'élargir les pores de la peau, de manière à donner passage à quelques gouttelettes de sang ? Mais cela est contraire à toute ^Taisemblance et à
toute raison. Car qui peut le plus peut le moins. Or, rompre une veine et tuer, est certainement plus que distendre seulement un tissu, ouvrir les pores, et causer une légère hémorragie.
X'y aurait-il que cet argument, tiré de la puissance de l'imagination considérée d'une façon générale, nous serions obligés d'admettre, en bonne logique, que les expériences de Xancy et de La Rochelle ne dépassent point son pouvoir. Mais l'observation nous fournit des faits spéciaux qui prouvent plus directement notre thèse. Je vais en rapporter quelques-uns.
Le D"- Hack Tuke, ancien président de la Société médico-psychologique de Londres, voulant établir que <( souvent l'afflux du sang dans les vaisseaux, sous l'influence d'une émotion, et principalement d'une émotion soudaine, cause une extra vasation ou la rupture des petits vaisseaux sanguins, commence ainsi sa démonstration : <i Comme exemple de l'influence de la crainte ou appréhension sur le système vasculaire, nous citerons tout d'abord le fait suivant ; il concerne une dame extrêmement intelligente, que nous connaissons beaucoup... Un jour, elle se promenait auprès d'un étabhssement public; elle vit un enfant, auquel elle s'intéressait particulièrement, sortir par une porte en fer. Elle vit qu'après avoir ouvert la porte, il la laissait aller, et qu'elle était sur le point de se refermer sur lui : elle crut même que cela se ferait avec assez de force pour lui écraser le pied; néanmoins il n'en fut rien. « Il m'était impossible, dit-elle, de parler ou d'agir assez promptement pour empêcher ce
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que je redoutais; du reste, je m'aperçus que je ne pouvais plus remuer; une douleur si intense se développa dans mon pied, là même où j'avais cru que l'enfant serait blessé, que je pus seulement y porter la main pour en soulager l'extrême sensibilité. Je suis certaine de n'avoir fait aucun mouvement qui pût me donner une foulure ou une entorse. Le retour chez moi (j'avais à franchir environ un quart de mille) fut très pénible; en retirant mes bas, je trouvai autour de la cheville un cercle qui semblait peint avec un liquide rutilant ; de l'autre côté, il y avait une large tache de même couleur. Le lendemain matin, tout le pied était enflé, et je dus garder le lit pendant plusieurs jours ^ »
Rapprochons de ce fait celui que signalait naguère à M. Toussaint Barthélémy ]M. Ch. Richet : « Une jeune mère est occupée à ranger dans une armoire des porcelaines dont elle a les mains pleines : son petit enfant joue par terre à l'autre extrémité de la chambre, près du foyer sans feu; à force de toucher au mécanisme l'enfant finit par décrocher la crémaillère, et le rideau de la cheminée menace de tomber sur le cou de l'enfant qui se trouve à genoux et dans la position du guillotiné, le rideau de la cheminée jouant le rôle du couperet... C'est à ce moment, précédant immédiatement la chute du rideau métallique, que la mère se retourne. Subitement, elle entrevoit le danger que court son petit enfant. Sous l'influence du saisissement a son sang »,
1 . Le Corps et l'Esprit, traduit de l'anglais, par Victor Parant, p. 209.
selon l'expression consacrée, « ne fait qu'un tour ». Comme cette femme est très impressionnable et nerveuse, il se forma, sur-le-champ, un cercle érythémateux et saillant autour du cou, dans le point même où l'eni^mt allait être frappé. Cette empreinte persista assez intense, et assez durable, pour qu'un médecin, venu quelques heures après, pût encore la constater ^ »
M. Hack Tuke a recueilli, dans les revues et les livres de médecine, un nombre considérable d'observations analogues, parmi lesquelles je note, au passage, le récit du docteur Marmisse, de Bordeaux, rapportant qu'une servante, (c ayant vu saigner sa maîtresse à laquelle depuis longtemps elle donnait des soins assidus, éprouva une émotion si puissante au moment où le chirurgien enfonça la lancette dans le bras de la malade, qu'elle ressentit au pli du coude une sensation de piqûre, et que bientôt après une ecchymose apparut en ce point ; et cet autre exemple, raconté par Tissot, d'un homme qui avait cru voir un spectre le saisir, et en avait été si terriblement effrayé, qu'il se produisit immédiatement à l'un de ses pieds de la rougeur et du gonflement, et, bientôt après, de la suppuration ^ ».
Je me contenterais de ces exemples, si la thèse n'était pas si importante, et si je n'en avais pas encore deux sous la main, dont la valeur démonstrative est particulièrement frappante.
« John Ford, officier de la marine royale, qui servait
1. Toussaint Barthélémy, Étude sur le dermograp?iisme,iJ. 82.