Forel, Dcr Ilypaotlsmus, p
place des malades, et il est tout étonné, à son réveil, de se trouver dans un hôpital de chiens '. )>
Mais j'ai assisté moi-même à une expérience plus curieuse encore. Un matin, après avoir terminé sa visite dans la salle des hommes, M. Bernheim se rendit à colle des femmes. Il y avait parmi elles une jeune malade, phtisique assez avancée, qu'il me dit être un excellent sujet. Ayant pris connaissance de son état, et dicté une ordonnance, il l'endort et lui suggère entre autres choses, qu'après son réveil, qui aura lieu en cinq minutes, elle prendra le carton suspendu au mur audessus de sa tête, et où se trouve seulement imprimé le numéro de son Ht; et qu'elle y verra, son portrait, un portrait fidèle, très bien fait, la représentant telle qu'elle sera le 10 avril (nous étions au 2), c'est-à-dire guérie, avec une mine de santé florissante... Elle trouvera seulement qu'elle est un peu rouge. Cela dit, la visite continue, et nous attendons.
Après quelques instants, la jeune fille se réveille, les yeux grands ouverts, avec cette expression vague d'étonnement et ce mouvement circulaire du regard que l'on observe dans les personnes qui sortent d'un sommeil profond. Quelques secondes s'écoulent, tout à coup son œil brille et se fixe, comme celui d'une personne à qui vient une idée subite. Une fois, deux fois, elle ébauche un petit effort comme si elle voulait se tourner sur le côté. Voici que ce mouvement s'accomplit. Appuyée sur son bras droit, elle étend la main gauche, et saisit le carton.
l. Delà suf/rjcstlon, etc., p. 60.
Elle regarde un instant : puis, émerveillée et ne pensant pas qu'on l'observe : «. Ah ! »... dit-elle tout bas, en souriant avec une satisfaction marquée. Et elle continue de regarder et de sourire. Nous revenons vers elle. (( Qu'avez-vous donc qui vous rend si heureuse? lui dit ^r. Bernheim. — Mais, répond-elle timidement, vous voyez bien... là... — Je ne vois rien du tout que le numéro de votre lit. Y a-t-il autre chose ? — Mais oui, vous voyez bien. — Qu'est-ce enfin? — Mais... mais, c'est mon portrait... C'est ainsi que je serai?.... Je suis seulement un peu rouge. » Alors le docteur entreprend de lui prouver qu'il n'y a pas de portrait — lui affirme qu'il l'a endormie — qu'elle rêve — qu'elle doit bien se souvenir qu'il lui a joué d'autres fois de pareils tours. Rien ne peut la tirer de son illusion. ((. Mais enfin, où est-il ce portrait ? — Là. » Elle montre du doigt un point du carton. — « Le voyez-vous bien clairement? — Oui. — Pourriez-vous le dessiner » ? Un interne passe un crayon. Elle essaie de tracer le contour de son image. Mais au bout de quelques instants, elle s'arrête : ce Je ne vois plus... dit-elle, il n'y a plus rien. y> Le portrait s'était évanoui.
Mais outre l'hallucination positive, dont nous venons de parler, il se produit parfois un phénomène que l'on
•Ji L'HYPNOTISME FRANC.
a appelé V hallucination négative. Dans Téfcat d'hallucination positive on voit ce qui n'est pas ; l'hallucination négative empêche de voir ce qui est.
a Chez certains, écrit M. Bernheim, on peut suggérer pendant le sommeil une lialhicination mgative ^ : ceci ne réussit que sur les somnambules profonds. Un jour, je me trouvais chez le D'" Liébeault : il suggère à une femme endormie — ce n'était pas une hystérique — qu'à son réveil, elle ne me verrait plus ; je serais parti, ayant oublié mon chapeau. Avant de partir, elle prendrait mon chapeau, le mettrait sur sa tête et me l'apporterait à mon domicile.
c( Quand elle se réveilla, je me plaçai en face d'elle. On lui demanda : ce Où est le D'" Bernheim » .^ Elle répondit : « Il est parti ; voici son chapeau. » Je lui dis : (( Me voici, Madame, je ne suis pas parti, vous me reconnaissez bien. » Elle ne répondit rien. Au bout de cinq minutes, après avoir laissé la première impression s'effacer, je m'assis à côté d'elle et lui demandai : « Y a-t-il longtemps que vous venez chez M. Liébeault y> ? Elle ne me répondit rien, comme si elle ne m'avait ni vu ni entendu. Une autre personne lui fit la même question. Elle répondit immédiatement : « Depuis quinze jours. » Là-dessus, je continuai : « Et vous allez mieux. Madame, n'est-ce pas, depuis le traitement » ? Même silence. Réponse à la personne voisine. Je mis mes
1. MM. Binet et Féié ont critiqué cette expression, dans la Revue philosophique, (janvier 1885). Mais comme leur critique n'est pas très fondée, et qu'ils n'en ont point proposé de meilleure, nous gardons l'expression, au moins provisoirement.
ETEAXGES PHENOMENES. 05
mains devant ses yeux pendant deux minutes ; elle no sourcilla pas, je n'existais pas pour elle. Enfin, quand elle partit, elle prit mon chapeau, le mit sur sa tête et sortit. M. Liébeault la suivit dans la rue et lui redemanda le chapeau, disant qu'il se chargeait lui-même de me l'envoyer ^ . »
Si frappante que soit cette expérience, j'en ai vu faire une autre à l'illustre professeur de Nancy, qui l'est bien davantage.
C'était encore à l'hôpital, non dans une salle de malades, mais dans le cabinet du docteur, où il avait voulu me présenter plusieurs sujets intéressants. Parmi eux se retrouvait notre alcoolique de tantôt. Étaient aussi présents plusieurs docteurs en médecine, et quelques internes.
Après avoir endormi, à la file, sept ou huit hommes, et donné à chacun la suggestion qui lui convenait, il nous dit, en désignant le vieil ouvrier de faubourg : «( Tenez, celui-ci va sortir un instant dans le corridor : après deux minutes il rentrera, et ne me ven*a plus, il ne pourra plus me voir. » L'homme sort, et rentre presque aussitôt après. M. Bernheim se place droit en face de lui, et lui dit : ce Eh ! bien, vous me voyez, sans doute ; je suis toujours ici. )> Pas de réponse : les yeux du sujet sont fixés sur M. Bernheim, mais ce sont des yeux qui ne voient pas. Xous lui disons : « Mais, vous voyez bien M. Bernheim, il vous touche presque. — ^r. Bernheim ! mais il n'est pas ici ; je ne peux pas voir