Général Noizet, Mémoire sur le sojnnambulhmejT^. SC
monde ; que cet état calme, bienfaisant, rétablit l'équilibre du système nerveux, etc. ; au besoin, j'hypnotise devant lui un ou deux sujets pour lui montrer que cet état n'a rien de pénible, ne s'accompagne d'aucune expérience : et quand j'ai éloigné ainsi de son esprit la préoccupation que font naître l'idée du magnétisme et l'idée un peu mystique qui est attachée à cet inconnu, surtout quand il a vu des malades guéris ou améliorés par cette pratique, il est confiant et se livre. Alors je lui dis : « Regardez-moi et ne songez qu'à dormir. Vous ce allez sentir une lourdeur dans les paupières, une c( fatigue dans vos yeux ; ils clignotent, ils vont se « mouiller ; la vue devient confuse, ils se ferment. » Quelques sujets ferment les yeux et dorment immédiatement. Chez d'autres, je répète, j'accentue davantage, j'ajoute le geste, peu importe la nature du geste, je place deux doigts de la main droite devant les yeux de la personne et je l'invite à les fixer; ou bien avec les deux mains je passe plusieurs fois de haut en bas devant ses yeux ; ou bien encore je l'engage à fixer les miens et je tâche en même temps de concentrer toute son attention sur l'idée du sommeil. Je dis : « Yos pau- « pières se ferment, vous ne pouvez plus les ouvrir. « Vous éprouvez une lourdeur dans les bras, dans les « jambes ; vous ne sentez plus rien ; le sommeil vient » ; et j'ajoute d'un ton un peu impérieux : (c Dormez » ! Souvent ce mot emporte la balance ; les yeux se ferment, le malade dort ou du moins ef<t influencé ' . »
1. Delà su(/jestion et de ses appUcaiions à la tliàapeiUiqnc , p. 1.
M. Bernheim, dans le passage que nous venons de lire, parle de fixer le regard, de gestes ou de passes qu'il exécute. Mais qu'on ne s'y trompe pas : tout cela pour lui est secondaire : dans sa conviction, l'idée du sommeil est le seul facteur du sommeil. S'il dit au sujet : (( Regardez-moi », c'est pour lui donner une contenance, et prévenir un embarras, une préoccupation qui empêcherait l'impression de l'idée : de même les ge&tes et les passes n'ont d'autre but que d'entretenir et d'aviver l'idée du sommeil.
Du reste, j'ai eu l'avantage d'assister plusieurs fois aux opérations de M. Bernheim, le savant professeur m'y ayant autorisé avec une bienveillance et une courtoisie auxquelles je suis heureux d'avoir l'occasion de rendre hommage, et je dois dire que, sur plus de trente personnes que je l'ai vu endormir, je n'ai jamais remarqué qu'il fît un geste ou une passe quelconque, ni qu'il recommandât à aucune de le regarder, ou de regarder quoi que ce fût. Je le vois et l'entends encore nous disant, à nous les spectateurs, de sa voix fine, souple, caressante, qui sait si bien devenir impérieuse par instants : « Tenez, vous voyez cet homme, ce garçon, etc. ; eh! bien, tout à l'heure il dormira : les paupières vont devenir pesantes... elles vont clignoter, s'humecter... tenez, voilà qu'elles s'abaissent... elles se ferment... il ne pourrait plus les relever... vous ne pouvez plus ouvrir les yeux... cela vous est impossible... le sommeil gagne tout le corps... je vais lever votre bras... vous ne pouvez plus l'abaisser... impossible de l'abaisser... vous ne pouvez plus... il vous est impossible d'abaisser votre bras. »
18 L'HYPNOPTISME FRANC.
Souvent, en effet, le patient essayait en vain d'ouvrir les yeux ou d'abaisser le bras. Puis, souvent, presque toujours, l'habile opérateur poursuivait, s'adressant à nous de nouveau : a Yoici que je vais lui donner un petit verre d'une boisson très bienfaisante : cela va le rafraîchir, le calmer, diminuer son mal. ):» En même temps il prenait la main droite de l'hypnotisé, la disposait comme pour tenir un verre, puis lui présentant deux de ses doigts en guise de coupe : « Tenez bien, ajoutait-il, prenez garde de verser... buvez. » Et le patient buvait sa liqueur imaginaire avec une satisfaction visible. Le sommeil était dès lors assez profond pour qu'on pût procéder, s'il était utile, à d'autres expériences.
M. Pitres fait justement remarquer que « cette production du sommeil par voie de suggestion peut être variée de mille façons différentes y> '.
Yous dites à une personne facilement hypnotisable : (( Vous allez compter de un à six et vous vous endormirez quand vous arriverez à six » ; et les choses se passent comme on l'a dit. On bien encore : ce Tous vous endormirez en arrivant à tel endroit, en ouvrant telle porte, en touchant tel objet » ; et la personne s'endort en arrivant à l'endroit désigné, en ouvrant la porte indiquée, en touchant l'objet signalé à son attention, un porteplume, une clé, une paire de gants. Ces procédés de suggestion indirecte réussissent parfois même fort bien sur des personnes qui restent indifférentes à l'injonction impérative. Chose plus étrange, M. de Joug (de la Haye)
1, Leçons cliniques sur riiydirie et l'hypnotisme, t. II, p. 91.
COMilENT ON HYPNOTISE. 19
est parvenu plusieurs fois à hypnotiser des malades, qui ne s'étaient pas montrés sensibles à la plupart des méthodes connues, en les faisant respirer profondément, les yeux fermés, et en leur donnant l'assurance qu'ils s'endormiraient après un nombre fixe de respirations.
En résumé, quel que soit l'acte auquel l'idée de sommeil est rattachée par l'hypnotiseur, pourvu que l'acte s'accomplisse, le sommeil a lieu. M. Beaunis, l'éminent professeur de physiologie à la Faculté de médecine de Nancy, en rapporte un exemple véritablement frappant :
f( Au moment des vacances, comme je devais quitter Nancy pendant quelques mois, M"° A... E..., que j'avais l'habitude d'hypnotiser presque tous les jours, me dit un matin :
— Vous ne pourrez plus m'endormir maintenant, puisque vous partez.
— Pourquoi pas ?
— Mais ce n'est pas possible, puisque vous ne serez plus là.
— Cela ne fait rien : je vous donnerai des jetons magnétisés ; quand vous voudrez dormir, vous n'aurez qu'à en mettre un dans un verre d'eau sucrée : vous dormirez un quart d'heure... Puis, me ravisant, je lui dis : Mais il y a quelque chose de beaucoup plus simple; quand vous voudrez dormir, vous n'aurez qu'à dire en prononçant mon nom : ce Endormez-moi », et vous dormirez immédiatement.
— Quelle plaisanterie !
— Ce n'est pas une plaisanterie, c'est très sérieux.
— Je ne peux pas le croire.
20 L'HYPXOTISME FRAXC.
— Que VOUS coûte-t-il d'essayer? Essayez de suite, TOUS Terrez bien si cela réussit.
— Je le veux bien, dit-elle.
(( ]\Iais elle avait l'air rien moins que conTaincue, et j'aTOuerai que, malgré mon assurance apparente, je Tétais fort peu de mon côté : elle passe dans le jardin et je reste dans l'appartement pour éviter de l'influencer par le regard ou par ma présence.
c( Au bout de peu de temps, les personnes qui se trouvaient là Tiennent me dire : « Elle dort. y>
ce Je vais au jardin et je la trouve debout et dormant.
ce Mais il pouvait y avoir là un effet dû à ma présence, et j'étais curieux de savoir si, une fois absent de Xancy. le même phénomène se produirait. Je priai le docteur Liébault, chez lequel elle venait souvent, de l'observer et de me tenir au courant. Le résultat fut absolument le même. Elle n'avait qu'à prononcer la phrase sacramentelle pour s'endormir immédiatement. Et ce qu'il y a de caractéristique, c'est que dans ce sommeil, elle n'est en rapport avec aucune des personnes présentes, elle n'entend personne, pas même ceux qui, comme le docteur Liébault, ont l'habitude de l'endormir ^ . »
Persuadez à une personne hypnotisable que, de chez vous, à une heure déterminée, vous l'endormirez. A l'heure dite, elle devient inquiète, quitte son travail et s'endort.