TOUT H03IME PEUT-IL HYPNOTISER ? POUVONS-XOUS TOUS ÊTRE HYPNOTISÉS
Nous avons vu comment on hypnotise, et que, pour y réussir, les uns s'adressent exclusivement aux sens extérieurs, la vue, le tact, l'ouïe, en excitant la terminaison périphérique des nerfs, les autres font simultanément appel aux sens et à l'imagination, d'autres enfin opèrent sur l'imagination seule. Il y aurait donc, à parler en général, trois procédés d'hypuotisation, que les hypnotistes amis du grec ont nommés : le premier, procédé somatique, le second, procédé psycho-somatique, le troisième, psychique. L'Ecole hypnotiste de Paris préconise et emploie le procédé somatique, celle de Xancy, le procédé psychique, le procédé psycho-somatique reste celui des indépendants, et des partisans de Braid répandus un peu partout.
Mais les moyens d'hypnotiser une fois connus, l'esprit se pose à leur sujet une foule de questions importantes. L'on se demande, par exemple, si les trois procédés généraux que nous venons d'indiquer, si divers qu'ils paraissent au premier abord, n'ont pas quelque élément commun par où ils se rejoignent et soient réductibles
l'un à l'autre. Et chacun comprend tout de suite l'importance spéciale que cette recherche a pour nous, qui voulons arriver à la connaissance de la nature intime de l'hypnotisme justement par l'étude des causes qui le produisent. L'on se demande ensuite si ces moyens sont efficaces, qui que ce soit qui les emploie : pouvons-nous tous hypnotiser ? et encore, s'ils produisent leur effet en toutes sortes de personnes : pouvons-nous tous être hypnotisés ? Enfin, ces questions résolues, il en surgit une autre plus grave encore et plus troublante, à laquelle il ne serait ni facile ni sage de rester indifférent : peuton être hypnotisé malgré soi ?
Sans doute, les procédés d'hypnotisation soulèvent bien d'autres problèmes ; mais nous les renvoyons jusqu'au moment où le développement de notre étude nous aura mis entre les mains les principes suffisants de solution ; et notre tâche pour le quart d'heure se bornera à essayer de résoudre ceux que nous avons formulés dans les lignes qui précèdent.
L'homme qui a le plus fait pour trouver et établir des rapports, un point de contact, entre les divers procédés d'hypnotisation, c'est incontestablement M. le D' Bernheim, de Nancy. Naturellement ses idées n'ont pas convaincu tout le monde, mais tout le monde re-
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connaît volontiers qn'il a fait preuve, dans cette matière, d'nne poi^ance de conception et d'une pénétration d'esprit capables d'établir, sinon sa thèse, an moins Sii réputation de penseur. Sa thèse, la Toici :
Les procédés que Ton emploie pour produire Vhy[nose ne sont divers et opposés qu'en apparence; en réalité ils se ramènent tous à un même facteur, impliquent tous le même élément essentiel : la suggestion.
Pour ne pas juger inadmissible dès le premier abord une telle assertion, il faut savoir que la suggestion est multiple et qu'il n'y a pas que des suggestions verbales. Quand ITiypnotiste dit à un sujet : c Vous allez dormir, le sommeil vous gagne, dormez », ces paroles sont une suggestion sans doute. Mais la suggestion peut tout aussi bien venir des événements ou des objets. Quand je passe la nuit en chemin de fer, et qu'à une heure avancée, quelque main discrète ayant voilé la lumière, mes voisins commencent à dormir et quelquefois, hélas î à ronfler autour de moi, l'image du sommeil vient tout de suite hanter mon cerveau : la demi- obscurité qui m'environne, ces paupières closes, ces membres détendus et affaissés, le halètement rythmé de la locomotive auquel je n'avais pas pris garde jusque-là. le balancement du wagon sur ses rails, tout ce que je vois et tout ce que j'entends me fait penser et me sollicite à dormir : je suis vraiment sotis l'influence d'une suggestion qui, pour n'être f'as verbale, n'en est pas moins réelle et efficace De même, après une longue marche, une étude laborieuse, sous le poids d'une fatigue inconsciente peut-êtro mais vivement ressentie par l'organisme, il peut fort
bien arriver que l'image du sommeil se présente spontanément et me sollicite ; cette image, quelle qu'en ait été l'occasion, est venue de moi, mais elle ne m'en invite pas moins au repos : c'est une véritaljle auto-suggestion. Outre la suggestion verbale qu'un homme adresse à un autre, il y a donc la suggestion qui vient des événements ou des objets, et la suggestion qu'un homme se donne à lui-même ^
Cela compris, l'affirmation de M. Bernheim ne paraît plus aussi extraordinaire. Le savant professeur, du reste, met autant d'habileté à exphquer et à justifier sa thèse, que d'énergie à l'affirmer et à la maintenir. Après avoir rappelé les divers procédés d'hypnotisation dont nous avons parlé nous-mêmes, il poursuit en ces termes :
ce Tout peut réussir chez un sujet, pour peu qu'il soit prévenu. C'est qu'un seul élément, en réalité, internent dans tous ces procédés divers : c'est la suggestion. Le sujet s'endort (ou est hypnotisé) lorsqu'il sait qu'il doit dormir, lorsqu'il a une sensation qui l'invite au sommeil. C'est sa propre foi, c'est son impressionnabilité psychique qui l'endort...
c( Sans doute, Braid a pu endormir des sujets par la fixation d'un objet brillant, sans les prévenir qu'ils allaient dormir. Mais la fatigue des paupières est une sensation qui, chez certains, donne au sensorium l'idée du sommeil. C'est la sensation qui suggère l'hypnose. Cer-
1. V. Bernlieim, De la suggestion, p. 309 etsuiv. D' Albert Moll, Der HypnotismuSjT^. 20. Di'Forel, Der Eypnotismxis, p. 32 (Zweit. Aufl.)
tains, très impressionnables, ne peuvent fixer un objet quelque temps sans sentir les yeux se fermer, et chez eux, il suffit de fermer les yeux et de les tenir clos quelques instants, pour provoquer un sommeil profond. L'occlusion des yeux, l'absence d'impression visuelle, l'obscurité, concentrent l'esprit sur lui-même, l'empêchent de se distraire au dehors, créent l'image du sommeil ; c'est une invite au sommeil. C'est une sensation qui réveille par habitude ou par action réflexe tous les autres phénomènes du sommeil.
(( Les passes, les attouchements, les excitations sensorielles ne réussissent, je le répète, que lorsqu'ils sont associés à l'idée donnée au sujet ou devinée par lui qu'il doit dormir... Les passes, la fixation des yeux ou d'un objet brillant, l'attouchement, ne sont nullement nécessaires : la parole seule suffit.
c( Les gestes ne sont utiles que pour renforcer la suggestion, en l'incarnant dans une pratique matérielle propre à concentrer l'attention du sujet.
« Tous ces procédés divers se réduisent donc en réalité à un seul : la suggestion. Impressionner le sujet et faire pénétrer l'idée du sommeil dans son cerveau, tel est le problème *. »
1. Premier Congres international de Vht/jmotistne, Comptes rendus, p. 84.
(( Les moyens employés par nous pour faire naître le sommeil... se résolvent tous dans l'idée suggérée de dormir. »M. Liébeault, Revue de l'hypnotisme, 1^' janvier 1887.
(( Il suffit en définitive (pour provoquer le sommeil) que l'on produise, chez le sujet mis en expérience, une concentration suffisante de la pensée et que l'idée du sommeil s'cmj)are du cerveau et le
Ces affirmations si catégoriques, M. Bemheim les faisait entendre au premier Congrès international de l'hypnotisme qui se tint à l'Hôtel-Dieu de Paris, du 8 au 12 août 1889. L'assemblée comptait plus de deux cents médecins venus non seulement des principales villes de France, mais de tous les pays d'Europe, quelques-uns même d'Amérique. Il ne se pouvait qu'une pareille thèse ne rencontrât dans un tel auditoire des contradicteurs. D'autant plus qu'à un moment, le savant professeur de Xancy, sortant du champ étroit de l'hy^motisme et généralisant sa théorie, avait osé dire : «... Les pratiques des touche urs, des masseurs, l'hydrothérapie, la métallothérapie, l'électrothérapie, les onguents secrets, les granules de Mattei, l'homéopathie, la suspension des tabétiques agissent en tout ou en partie ' par suggestion -. » C'était porter un coup à bien des convictions chères, et blesser beaucoup de monde à la fois. Aussi d'énergiques protestations se firent-
domine tout entier. » Liégeois, De la suggestion et du somaambidtsme, p. 108.
1. ((. Ou €71 2)artie » : Je souligne ces mots, bien qu'ils ne soient pas soulignés dans le texte, parce que trop généralement on ne les a pas observés. Il s'en est suivi que l'on a imputé à M. Bernheim une thèse qu'il ne soutient pas, à savoir que la suggestion est tout en thérapeutique. Aussi, M. le D^ Sperling, de Berlin, ayant attribué cette thèse absolue au professeur de Nancy, celui-ci a protesté vigoureusement : ce Je n'ai pas dit, écrit-il dans sa protestation, que la suggestion est tout, mais que la suggestion est dans tout. Ich hahe nicht gesagt, dass ailes Suggestion ist, sondern dass Suggestion bei allem dabei ist. )) Y. Zeitschrift fiir Hypnotismus , n*^ de décembre 1892. Où M. Bernheim affirme que la suggestion est tout, c'est dans l'hypnotisme.