CHAPITRE VI
l’appellent, elle les avait connus à l’hôpital, elle va s’asseoir près d’eux : « Tout à coup, dit-elle, l’un deux se lève et m’ordonne de le suivre, je suis obligée de lui obéir. Il m’emmène chez lui. Là., il a fait de moi tout ce qu’il a voulu ; puis il m’a commandé de retourner seule sur le boulevard et de m’asseoir sur un banc, j’ai encore obéi, et c’est là que je me suis réveillée. » Cette jeune fille avait été violée par un externe du service.
Voici un fait analogue rapporté par le docteur Mesnet : le 10 octobre 1889, en arrivant à l’hôpital, il vit, couchée dans une des salles, une jeune fille de dix-sept ans entrée depuis une quinzaine de jours. L’interne lui apprit que cette jeune fille disait avoir été violée dans une attaque de sommeil provoqué. Mesnet l’endormit, l’examina au spéculum, sans que la malade en eût la moindre notion.
Éveillée, elle ne savait que ce qu’une amie lui avait dit : un soir, emmenée par un jeune homme, elle avait passé dehors une partie de la nuit sans faire de résistance.
Endormie, voici ce quelle déclara ; « Qu’un jeune homme, M. X..., la suivait chaque jour, quand elle allait à son atelier ou quelle en revenait; qu’elle ne lui parlait jamais et cherchait même à l’éviter.
« Que le 25 avril, à 10 heures du soir, étant entrée dans un bureau d’omnibus, M. X..., la voyant seule, était venu près d’elle, lui avait pris les mains ; qu’elle avait voulu fuir, qu’il l’avait retenue et l’avait endormie en la regardant
fixement.
« Qu’aussitôt endormie, elle avait cessé de s'appartenir et qu’elle l’avait suivi pas à pas, machinalement ; quelle était montée avec lui dans une voiture ; qu’arrivée place de la Bastille, il était entré dans un hôtel où elle l’avait
suivi. . , .
« Qu’arrivée là, dans une chambre au premier étage, il mi
avait dit de se coucher; quelle avait résisté, qu’il lui avait pris de nouveau les mains, en la regardant fixement, et qu alors n’ayant plus ni force ni résistance, il avait fait d’elle ce qu i
avait voulu.
DISCUSSIONS ET OPINIONS PERSONNELLES
« Qu’il était descendu vers minuit, qu’elle l’avait suivi encore, et que, vers 1 heure du matin, elle s’était éveillée clans une rue, près du Panthéon.
« Que, rentrée chez elle, elle avait trouvé sa sœur et sa mère très inquiètes de ne point la voir revenir ; qu’elle avait été elle-même étonnée de leur entendre . dire qu'il était 1 heure et demie du matin, alors qu’elle croyait rentrer à 10 heures.
« Elle perdait bien un peu de sang’, mais elle n’en eut aucun souci, se sachant à peu pi’ès à l’époque de ses règ’les. Les deux jours suivants, elle éprouva un peu de fatigue, cjuelques légers malaises dont elle ne se préoccupa pas. Le troisième jour, vers 2 heures, étant chez elle, occupée à travailler près de sa mère et de sa sœur, elle s’était levée brusquement, avait pris à la hâte son chapeau et son châle et avait voulu sortir.
« Sa mère et sa sœur, lui trouvant une physionomie singulière, le regard fixe, le geste brusque et saccadé, voulurent s’opposer à sa sortie. Elle ne répondait pas aux questions qu’elles lui adressaient, ne les entendant pas.
« Elle les bouscula, franchit la porte, descendit l’escalier en courant et échappa à la concierge qui essayait de lui barrer le passage.
« Elle se dirigea rapidement sur telle rue, tel numéro, marcbant tantôt sur le trottoir, tantôt sur la chaussée, suivant que la voie était libre, évitant les passants, comme on évite des obstacles ; et arrivée à son but, elle entra dans une maison et dit à M. X. qui l’attendait : « Me voilà. »
Mesnet demanda alors à la jeune fille pourquoi elle était allée trouver M. X.
« Je ne pouvais faire autrement, c’était indépendant de ma volonté ! Il m’avait dit, trois jours avant : Tel jour, à 'î hem es, je set ai dans tel endroit, et tu viendrcis ni! y retrowoer . »
Je pose donc en fait que l’on peut violer une femme, non seulement pendant la léthargie et la catalepsie qui sont excessivement rares, mais encore pendant le somnambulisme véritable.
Cette opinion, confirmée par les très intéressantes expériences de Mesnet, est pour moi absolument certaine ; au cours
ciiAi'muc VI.
des cliniques d’hypnologie que j’ai données, il m’est arrivé, à différentes reprises, de pouvoir prouver expérimentalement la possibilité du viol des somnambules. Léonie, dont la photog’rapliie a été reproduite précédemment, avait toujours refusé obstinément de se laisser examiner au spéculum ; un jour, je la fais venir devant environ trente-cinq élèves qui assistaient à la clinique, je l’endors, et lui ordonne de se placer sur le fauteuil, j’écarte ses jambes et j’introduis le spéculum à plusieurs reprises sans qu’elle paraisse s’en apercevoir et sans qu’elle fasse la moindre résistance ; cette malade était cependant bien en somnambulisme véritable. Chaque fois qu’il m’a plu de répéter cette expérience, elle a réussi, à condition que le sujet soit assez profondément endormi ; chez les sujets dont le sommeil n’atteignait que les états somnambuloïdes, il m’était impossible d’écarter les jambes, ces sujets résistaient absolument comme ils l’auraient fait à l'état de veille. Il est certain que si je m’étais adressé à des femmes sans pudeur, ou habituées à l’examen au spéculum, j’aurais pu facilement pratiquer le viol expérimental bien qu elles s en rendissent compte, mais j’avais soin de choisir mes sujets de manière à pouvoir comparer les résultats d’après la profondeur du sommeil. Je considère donc comme démontré que le viol est possible en somnambulisme.
Comme pour les faits précédemment étudiés, j’ai voulu connaître l’opinion de quelques auteurs sur ce point; voici la question qui leur fut posée :
Le viol est-il possible pendant l’hyjmose ; dans quelle phase est-il réalisable ‘ ?
DuîvIONTpallier (de Paris). « Dans 1 état léthargique suitout. »
Sanchez Herrero (de Madrid). « Oui, dans le somnambulisme et dans les degrés post-somnambuliques. »
Marot (de Paris). « Je le crois possible, môme dans la
phase de somnambulisme. »
JoiRE (de Lille). « Oui, pendant la léthargie et pendant le somnambulisme. »
1'. Réponses à mon questionnaire.
DISCUSSIONS ET OPINIONS PERSONNELLES
Beaunis (de Paris). « Oui, dans la phase du sommeil profond. »
Azam (de Bordeaux). « Parfaitement, pendant la période cataleptique. »
A. Voisin (de Paris). « Le viol est possible pendant l’hypnose, la léthargie et la catalepsie. »
Brémaud (de Brest). « Le viol est possible, je dirai même, plus facile, tout dépend de l’habileté du misérable qui chercherait à abuser d’une femme endormie. — Il est possible à toutes les périodes de l’hypnose ou dans tous les états.
« Si le sujet est cataleptique, léthargique, c’est une masse inerte, qu’on peut manier en tous sens ; si la femme est en état de somnambulisme, le criminel peut se faire passer pour le mari, pour l’amant, et agir avec un consentement qui se trompe d’adresse, ce n’en est pas moins un viol. »
Pitres (de Bordeaux). « Oui. »
Luys (de Paris). « Oui. »
Lajoie (de Nashua-New-Hamspire). « Oui, sommeil très profond. »
Le Menant des Chesnais (de Ville-d’Avray). « Il n’est pas douteux, pour moi, que certaines femmes peuvent avoir, dans le sommeil hypnotique, leur libre arbitre et leur sens moral assez diminués pour se laisser violer. »
David (de Narbonne). « Oui, dans la phase somnambulique, mais la règle n’est pas sans exception. »
Henrick Petersen (de Boston). « Je crois des crimes possibles dans toutes les phases avancées de l’hypnose profonde, aidée par des hallucinations suggérées. »
Déjerine (de Paris). « Quant à la question du viol pendant l’hypnose, je le crois possible. »
G. Ballet (de Paris). « Oui, dans la léthargie. »
Masoin (de Louvain). « Oui. »
Persac (de Paris). « Oui. »
Burot (de Rochefort). « Possible, mais très difficile. »
De Jongh (de la Haye). « Si le viol est possible en état hypnotique, c’est en état de somnambulisme, chez quelques sujets, et dans l’état de léthargie. »
CIIAI’ITIU'; VI.
Ocnoivowicz (de Varsovie), « Il n’est guère possible qu’exceptionnellement, mais alors indépendamment de la phase du sommeil. »
Baron von Schrenck Notzing (de Munich). « Oui, dans certaines circonstances. »
Tous ces auteurs admettent donc la possibilité du viol ; il n’y a guère que G. Ballet, Azam et A. Voisin qui semblent croire que la catalepsie et la léthargie peuvent seules en permettre l’accomplissement.
Lorsqu’une femme se plaint d’avoir été violée par un étranger ou un inconnu, le juge pourrait s’étonner que cette personne se soit laissée endormir sans avoir sur l’hypnotiseur les garanties de moralité nécessaires; il faut que le magistrat sache qu’on peut endormir une femme sans son consentement et malgré elle par la compression des zones hypnogènes ; nous avons en effet vu précédemment que l’on peut, par la simple compression de certaines zones, provoquer le sommeil hypnotique sans que le sujet le sache et sans qu’il le veuille.
L’hypnotiseur peut-il violer une femme avec la certitude de n’ètre pas découvert?
Il est certain qu’un criminel habile pourra réduire de beaucoup les chances d’ètre puni : il aura soin de suggérer l’amnésie avant de réveiller la somnambule, il pourra même lui ordonner de ne se laisser endormir par personne d’autre que lui-même. Ces précautions suffiront souvent pour assurer l’impunité du criminel, mais quelquefois elles échoueront; c’est ainsi qu’un indice quelconque, tel que le désordre de la toilette, une tache sur la chemise, une douleur aux organes génitaux, pourra appeler l’attention de la femme et faire naître dans son esprit un soupçon; si c’est une jeune fille, rentrée chez elle, elle racontera tout à sa mère ; si c’est une jeune femme, elle confiera ses soupçons à son mari ; la mère ou le mari iront trouver l’hypnotiseur qui se troublera, on portera plainte, et l’affaire se terminera bien ou mal, suivant les preuves existantes.
L’hypnotiseur habile, ai-je dit, suggère à sou sujet de ne se laisser hypnotiser par personne, mais cette interdiction ne
DlSCUSSlOiNS ET OPINIONS PERSONNELLES.
J se réalise pas toujours ; souvent on parvient à endormir des sujets après qu’un expérimentateur leur a défendu de se laisser influencer par un autre que par lui-même. Enfin le violateur habile suggère l’amnésie au réveil, mais ici encore il peut arriver que la suggestion ne se réalise pas et que le sujet se souvienne tôt ou tard de ce qui s’est passé pendant son ( sommeil, surtout si on l’interroge en ce sens.
On le voit, si le viol des somnambules est souvent possible, il faut cependant convenir que le criminel qui commet cet acte pendant le sommeil hypnotique, ne peut toujours se mettre complètement et sûrement à l’abri des poursuites. Tout ce que je viens de dire se rapporte au viol commis sur un sujet passif, j’aurai l’occasion de parler plus loin des cas où le viol peut se commettre sur un sujet actif, qui prend part à l’accomplissement de l’acte.