À. — ÉTAT DE LA MÉMOIRE EN DEHORS DE TOUTE SUGGESTION
La plupart des auteurs admettent l'existence d’une exaltation
ne
ÉTAT DE LA SENSIBILITÉ ET DES FONCTIONS INTELLECTUELLES 1Â2t
de la mémoire pendant le sommeil hypnotique. Ils se basent pour avancer cette opinion :
1° Sur des faits analogues à celui rapporté par Richer : on récite des vers devant une somnambule, on l’éveille, elle n’en a conservé aucun souvenir: on la rendort, elle répète parfaitement les vers.
20 Sur ce que les somnambules ne se rappellent pas au réveil ce qui s’est passé pendant leur sommeil et qu’endormies de nouveau, elles se souviennent de tout.
Alin de discuter cette manière de voir, il faut distinguer la mémoire de conservation et la mémoire de rappel: la première est celle en vertu de laquelle un fait se grave dans notre cerveau et y reste latent, la seconde constitue la force nécessaire à évoquer le fait emmagasiné dans le cerveau.
Nous croyons souvent avoir oublié une ‘chose alors qu’un efiort intellectuel suffit pour nous la rappeler dans tous ses détails : c’est que le souvenir était latent, emmagasiné par la mémoire de conservation; ce qui manque pour que ce sou-
venir latent devienne un souvenir réel, c’est l'effort cérébral
qui constitue la mémoire de rappel.
Dans le premier fait énoncé plus haut, laquelle de ces deux mémoires était exaltée ? La somnambule éveillée ne se rappelait pas les vers énoncés pendant son sommeil, mais rendormie, elle les récitait parfaitement. On pourrait en conclure que la mémoire de conservation était exaltée pendant le sommeil (puisque le sujet a pu emmagasiner des vers qui n'auraient pu être retenus à l’état de veille) et que la mémoire de rappel était également exaltée (puisque le sujet à pu faire l'effort intellectuel de rappel alors qu'il ne le pouvait à l'état de veille).
La mémoire de conservation était-elle réellement exaltée ? Non, car on peut faire une expérience analogue concernant un fait accompli pendant la veille : si je demande, par exemple, à un individu quelconque, à brûle-pourpoint: « Qu'avez-vous fait tel jour, à telle heure, qu'avez-vous mangé ce jour-là ? »; il est plus que probable qu'il ne pourra répondre. Si alors J'endors cet individu, et que je lui suggère de se rappeler ce
qu'il a fait et ce qu’il a mangé à la date indiquée, il répondra souvent sans hésiter, il se rappellera parfaitement ce qu'il ne pouvait se remémorer à l’état de veille.
Que s'est-il passé? Ai-je modifié en rien la mémoire de conservation ? Non, je n’ai pu qu’exalter, par suggestion, la mémoire de rappel. Il est évident que si le souvenir avait été effacé du cerveau du sujet, Je n'aurais pu le créer de toute pièce par suggestion ; si j'ai réussi, c’est que le souvenir était latent, emmagasiné, que le sujet croyait, à l’état de veille, l'avoir oublié, parce qu'il ne pouvait faire l'effort intellectuel nécessaire pour rappeler ce souvenir. #
Dans ce dernier cas, la mémoire de conservation à l’état de veille ne doit-elle pas être considérée comme aussi développée que pendant le sommeil, dans le fait de Richer? Evidemment oui, et pour ma part. Je crois que les cas de ce genre ne suffisent pas à prouver une exaltation de la mémoire de conservation.
Mais on m'objectera que la mémoire de rappel était exaltée;: oui, elle l’était, mais par suggestion, non pas spontanément ; or, nous n’étudions ici que l'état de la mémoire des hypnotisés en dehors de toute suggestion, nous parlerons plus loin des modifications que cette faculté peut subir par la suggestion.
Les seconds faits énoncés par les auteurs, à l'appui de Ja théorie de l’exaltation de la mémoire des hypnotisés, sont-ils plus convaincants? Ils sont absolument analogues au premier: ies somnambules oublient au réveil ce qui s’est passé pendant leur sommeil, ils se le rappellent, au contraire, pendant un sommeil ultérieur. Maïs cette reminiscence est suggestive, non pas spontanée, absolument comme un sujet se rappelle par suggestion une chose exécutée à l’état de veille, chose qu'il était incapable de se remémorer pendant da veille; ici encore, rien ne prouve une exaltation de la mémoire de conservation, et la mémoire de rappel n’a été exaltée que par la suggestion.
D'ailleurs, il n’est pas nécessaire d’endormir le sujet pour rappeler ces souvenirs; Bernheim et Delbœui ont parfaitement démontré que, dans bien des cas, on peut, par suggestion à
TE