AVANT-PROPOS
Il existe une maladie qui devient de plus en plus commune et qui cause dans les familles, aussi bien que dans les communautés religieuses, beaucoup d'ennuis, d'embarras, et parfois même de grands scandales. C'est l'hystérie.
Un certain nombre de personnes, aux oreilles desquelles le mot hystérie sonne encore mal, se sont étonnées et même quelque peu scandalisées de voir un prêtre traiter un pareil sujet qui parait plutôt du ressort de la médecine que du domaine de la théologie. C'est ce que prévoyait Mgr Grandclaude, Vicaire général et Supérieur du Grand Séminaire de Saint-Dié : « Ce mot hystérie, nous écrivait-il, qui est encore pris en mauvaise part, même de nos jours, pourra effaroucher une certaine classe de personnes : vos lecteurs seront donc spécialement les confesseurs, auxquels vous pourrez rendre les plus grands services. » Au reste, voici à quelle occasion nous avons été amené à nous occuper de cette question.
En 1882, il fut présenté au concours ouvert à Salamanque. à l'occasion du troisième centenaire de sainte
Thérèse, un mémoire intitulé : Les Phénomènes hystériques et les Révélations de sainte Thérèse, par le R. P. Hahn, professeur de physiologie au collège des RR. PP. Jésuites à Louvain; dans cet écrit, l'auteur ne craignait pas d'affirmer que cette illustre sainte était hystérique, et que les apparitions démoniaques dont elle parle elle-même dans l'histoire de sa vie n'étaient que des hallucinations provenant de sa maladie. Chargé par notre Très Révérend Père Supérieur Général de réfuter ces assertions, qui avaient d'autant plus contristé et scandalisé les âmes pieuses qu'elles émanaient d'un religieux, et de démontrer que les infirmités dont sainte Thérèse eut à souffrir pendant la plus grande partie de sa vie n'avaient rien de commun avec les symptômes propres de l'hystérie, nous dûmes faire une étude assez approfondie de cette triste maladie. Le Seigneur daigna bénir ce travail entrepris contre notre goût et par pure obéissance. A la suite de cette polémique, le mémoire du P. Hahn, déféré à Rome, fut très sévèrement condamné et proscrit par la S. Congrégation des Rites, le 1er décembre 1885, « comme scandaleux, offensant les oreilles « pieuses, injurieux au Saint-Siège et prêtant des « armes aux hétérodoxes pour combattre les doctrines « de l'Église » ; et le 11 janvier 1886, il était mis à l'index des livres prohibés. Nous nous empressons de dire que la S. Gongrégalion ajoute : « L'auteur s'est louablement soumis et a réprouvé son opuscule. »
En nous livrant à l'étude de l'hystérie, il nous avait été facile de nous convaincre, par notre propre expérience, que bien peu de personnes avaient une idée exacte de cette fâcheuse affection. « Vos Lettre* au P. Hahn, nous écrivait du fond de l'Amérique une vénérable supérieure, m'ont fait comprendre la conduite bizarre de certaines religieuses que je ne m'expliquais pas auparavant. » C'est parce qu'elles ignoraient complètement les effets de cette maladie que des supérieures ont quelquefois traité avec une grande sévérité de pauvres filles, beaucoup plus à plaindre qu'à réprimander, puisqu'à certains moments elles étaient privées de leur libre arbitre et qu'elles étaient incapables de résister aux impulsions qui les dominaient ; tandis que d'autres supérieures, les regardant comme des folles, les envoyaient dans des maisons d'aliénés, où, désespérées de se voir ainsi renfermées, elles finissaient par perdre tout à fait la raison.
C'est pour prévenir autant que possible ces mesures toujours regrettables que des personnages éminenls, des supérieurs généraux de congrégations considérables, nous ont engagé à composer un petit traité dans lequel nous indiquerions sommairement la nature, le caractère, la fréquence, les causes et les fâcheux effets de l'hystérie ; les symptômes auxquels on peut reconnaître une prédisposition à cette maladie, et la conduite à tenir avec ceux qui en sont atteints. En même temps, on nous exhortait à profi-
ter de cette occasion pour montrer combien sont vaines et téméraires les théories de ces faux docteurs, si nombreux de nos jours, qui prétendent expliquer tous les miracles, même ceux de l'Évangile, par l'hystérie, la suggestion et l'hypnotisme. Et comme nous nous excusions sur notre grand âge et que nous exposions combien il était difficile à un homme qui avait quatre-vingts ans de traiter convenablement un sujet aussi délicat, un bon religieux nous répliqua avec vivacité : « Dans les temps où nous sommes, il n'est permis à personne de se reposer, quand il s'agit de faire le bien et de défendre la vérité ; vous avez déjà abordé cette matière, il faut continuer jusqu'au bout ; d'autres perfectionneront après vous ce que vous n'aurez fait qu'ébaucher. » Nous avons dû céder à ces instances réitérées et à ces invitations pressantes. Au reste, les encouragements ne nous ont pas manqué. Au mois de janvier suivant, le supérieur général d'un grand Ordre religieux à qui nous avions communiqué de longs extraits de notre travail nous écrivait : « J'ai parlé à plusieurs vénérables Mères de l'ouvrage commencé; on l'attend avec impatience. C'est une véritable direction que vous avez entreprise et que votre excellent livre continuera indéfiniment dans les communautés et dans les pensionnats. Bon courage ! Dieu vous aidera jusqu'au bout ! Je demande à l'Enfant Jésus d'être votre petit secrétaire ; de vous bénir, comme il devait bénir saint Joseph ; de vous
sourire, comme il souriait à su mère. Ce sourire divin esl le rayon qui donne de la force au corps, et à l'âme de la joie. »
On nous affirmait que cette Étude serait utile aux jeunes confesseurs, en leur faisant comprendre la cause d'égarements et de chutes qui paraissent inexplicables dans des personnes jusque-là très pieuses et très régulières ; utile aux supérieures, pour la direction des religieuses nerveuses et impressionnables ; utile enfin aux maîtresses chargées de l'éducation des enfants, puisque c'est ordinairement de douze à quinze ans que se manifestent les premiers symptômes de l'hystérie, et qu'alors, avec des précautions et des soins bien entendus, on peut en quelque sorte enrayer la névrose et l'empêcher de se développer. Un habile médecin que nous consultions sur un phénomène étrange de cette maladie, et à qui nous communiquions le plan de notre ouvrage, nous disait : « Je voudrais que votre livre fût entre les mains de toutes les mères de famille intelligentes : jamais vous n'auriez rien fait d'aussi utile. »
Néanmoins cette matière nous paraissait si délicate à traiter, que nous n'avons pas osé livrer notre Étude au commerce de la librairie, nous nous sommes contenté de l'adresser aux maisons-mères des congrégations et aux établissements ecclésiastiques qui nous l'ont demandée. Le succès a dépassé tout ce que nous pouvions espérer : en quelques mois, l'édition a été
complètement épuisée, et, dès le mois suivant, on nous pressait d'en publier une nouvelle, mais on nous demandait en même temps d'y ajouter un ou deux chapitres sur la conduite à tenir avec les enfants du premier âge, puisque, d'après le témoignage des médecins, c'est à cet âge qu'il est le plus facile d'enrayer la maladie.
C'était nous demander un travail bien difficile à notre âge. Cependant nous nous sommes décidé à l'entreprendre, après avoir reçu l'appréciation suivante que nous a fait transmettre par un de ses grands vicaires S. Ém. le cardinal Bourret. « Le livre du P. Touroude est tout de sagesse et d'expérience; la science médicale et une curiosité malsaine n'ont rien à voir là-dedans. Cet ouvrage est fait pour les directeurs des âmes, pour les supérieurs et les supérieures de communauté, pour les chefs de famille, à qui cette afïection cause une multitude de chagrins. Ils trouveront là des cas similaires à ceux qui les préoccupent, et des conseils qui leur permettront d'atténuer et quelquefois de prévenir ou de guérir une maladie des plus fâcheuses dans ses conséquences, vu la fréquence du mal, du moins sous des formes bénignes. Ce livre me semble venir à propos et combler une lacune. »
On a déjà vu que M"r Grandclaude était du même avis, et une multitude de lettres que nous avons reçues depuis expriment le même sentiment. Enfin, ce qui a achevé de nous prouver que notre ouvrage pouvait
être de quelque utilité, c'est que les visiteurs des communautés religieuses, dans le diocèse de Malines, ont recommandé à toutes les supérieures de se le procurer.
Malheureusement, nos forces ne répondaient pas à notre bonne volonté ; notre grand âge et une santé délabrée ne nous permettaient pas un travail suivi et régulier, et nous avons fait longtemps attendre cette seconde édition que nous publions surtout en faveur des mères de famille.
D'après tous les auteurs qui se sont occupés de celle affection, l'hystérie est surtout une maladie héréditaire dont l'enfant apporte le germe en naissant. Il est donc de la plus grande importance d'étouffer ce germe avant qu'il se soit développé. Nous sommes persuadé qu'on peut y parvenir sans trop de peine, et que plus de la moitié des personnes aujourd'hui atteintes d'hystérie auraient échappé aux crises de cette maladie, si elles avaient reçu dans leur enfance des soins et une éducation convenables.
Gomme dans notre première édition, exclusivement destinée aux maisons religieuses, nous n'avions en vue que des postulantes et des novices, c'est-à-dire des jeunes filles de dix-huit à vingt ans, dont le tempérament était déjà formé et les habitudes prises, nous n'avions pas beaucoup insisté sur ce point. Cependant l'expérience prouve que c'est chez les enfants qu'il est le plus facile de détruire ou au moins d'atténuer le mal
dans sa racine. Nous sommes donc entré dans d'assez longs détails sur les soins à leur donner et sur les conditions d'une bonne éducation d'où dépend leur avenir, leur bonheur et celui de leurs parents. Peut-être plus d'une mère, en parcourant ces pages, reconnaîtra qu'elle a pris une voie tout opposée à celle que nous indiquons et que, sans s'en douter, elle a facilité le développement de ces crises nerveuses qui l'inquiètent et qui la désolent.
Mais on comprendra facilement que des détails qui convenaient très bien pour des maisons religieuses seraient sans utilité et sans application pour les gens du monde. Nous avons donc supprimé, dans cette nouvelle édition, les chapitres où nous exposions les inconvénients résultant de l'admission des hystériques dans les communautés ; la conduite habituelle des hystériques dans les couvents ; les symptômes auxquels on peut reconnaître chez une novice une prédisposition à l'hystérie ; enfin la conduite à tenir quand la maladie se déclare après la profession religieuse.
Toutefois, comme il nous a été impossible de remplir les demandes qui nous ont été adressées tardivement par beaucoup de communautés, nous avons fait tirer à part un certain nombre d'exemplaires dans lesquels sont ajoutés en appendice, à la fin du volume, les chapitres qui concernent spécialement les religieuses et que nous avons supprimés dans l'édition destinée au public. Ces exemplaires seront adressés aux
communautés et aux ecclésiastiques qui en feront la demande.
On nous objectera peut-être encore, comme on Ta déjà fait, que nous parlons ici de choses que nous ne connaissons pas par nous-même. C'est vrai; et nous avouons ingénument que nous n'avons jamais fréquenté l'École de médecine ni la clinique du Dr Gharcot. Mais ce que nous n'avons pas vu de nos yeux, nous l'avons appris dans de fréquents entretiens avec de savants docteurs et dans les écrits des hommes les plus compétents en cette matière : les Gharcot, les Grasset, les Pitres, les Paul Richer, les Legrand du Saulle, les Gilles de La Tourette, etc., etc., et quand nous citons un fait, nous indiquons presque toujours l'auteur dont nous l'avons tiré.
Pour mettre autant que possible notre ouvrage à la portée de toutes les intelligences, nous avons cru devoir remplacer par des termes usuels que tout le monde comprend les grands mots tirés du grec dont certains médecins surtout aiment à faire parade et qui sont incompréhensibles pour la plupart des lecteurs. Notre travail gagnera en clarté ce qu'il perdra peutêtre en précision scientifique. C'est pour la même raison que, dans le cours de l'ouvrage, nous avons cité un grand nombre de faits qui, à notre avis, feront mieux, comprendre les phénomènes hystériques que de longues dissertations.
Enfin nous répéterons, en terminant cet avant-pro-
pos, ce que nous disions dans la première édition : comme ce n'est pas par spéculation ni par vanité, mais dans le désir d'être utile, que nous avons composé ce petit traité, si nous avons atteint ce but, nous conjurons tous ceux qui le liront de se souvenir dans leurs prières de celui qui l'a écrit dans sa quatre-vingt-troisième année, c'est-à-dire à un âge où, suivant l'expression du Prophète, la vie n'est plus que peine et douleur.