‹ L'hystérieChapitre 3 sur 31 · A. TOUROUDE · texte numérisé non relu

A. TOUROUDE

Le mol hystérie, dénomination impropre, dit le Dr Dutil, mais à jamais consacrée par l'usage, sert à désigner un ensemble de troubles du système nerveux, très nombreux, très divers, et qui, en se groupant, en s'associant de mille manières, réalisent, suivant les cas, des symptômes d'une variété pour ainsi dire indéfinie. Ces phénomènes sont cependant régis par des lois rigoureuses et possèdent un certain nombre de caractères qui leur sont propres, que l'analyse a su distinguer, et qui permettent de les reconnaître sûrement sous les multiples aspects qu'ils sont susceptibles de revêtir.

D'après le Dr Hospital, il y a peu de maladies sur lesquelles on ait tant écrit que sur l'hystérie. Elle est connue depuis la plus haute antiquité, et les auteurs nous apprennent que beaucoup d'hystériques sont dangereuses, soit pour elles-mêmes, soit pour les autres.

NATURE KT FRÉQUENCE DE l'hYSTÉRIE

L'hystérie est une maladie nerveuse qui varie tellement, qui a des caractères si fantaisistes, si étranges et si inattendus, une marche si capricieuse et si instable, que. suivant l'expression de Sydenham, c'est un véritable Protée qui se présente sous autant de couleurs que le caméléon, et qu'il est impossible d'en donner une définition précise.

Dans l'hystérie on trouve des troubles nerveux extrêmement variés, tantôt irréguliers, tantôt revenant par accès, à certaines époques, depuis la tristesse sans motifs, l'agacement, l'irritabilité, les vertiges, la pesanteur de tête, les palpitations, les vapeurs et maux de nerfs, comme les appellent les femmes, jusqu'aux attaques avec cris, mouvements convulsifs, perte plus ou moins complète de connaissance et de sentiment. L'exaltation de la sensibilité paraît jouer le rôle principal dans la production des accidents hystériques : et Ton peni avancer, ajoute Bernutz, que l'exagération de l'impressionnabilité est une condition, pour ainsi dire indispensable, de la manifestation de la névrose. Aussi Briquet a-t-il pu dire que l'hystérie est la folie de la sensibilité.

Au témoignage de Sydenham et de Charcot, l'hystérie est capable de simuler la plupart des maladies

qui arrivent au genre humain. Car dans quelque partie du corps qu'elle se rencontre, elle produit aussitôt les symptômes d'une affection propre à cette partie, et si le médecin n'a pas beaucoup de sagacité et d'expérience, il attribuera à une autre maladie des symptômes qui dépendent uniquement de l'hystérie. Voilà pourquoi, dit Lasègue, la définition de l'hystérie n'a jamais été donnée et ne le sera jamais.

On a longtemps attribué cette maladie à ce qu'on appelait Yuterus. A l'époque où vivaient Hippocrate et Galien, rapporte le Dr Grasset, on soutenait que l'utérus est un animal logé dans la femme et poussant violemment à la procréation des enfants. Quand on ne lui donne pas une suffisante satisfaction, il s'indigne, parcourt le corps en tous sens et donne lieu à toute espèce de malaises et de maladies. D'un passage de Platon on avait déduit le célèbre aphorisme qui servit longtemps de base à la théorie et au traitement de l'hystérie féminine : Nubat Ma et mordus eff'ugiet : Mariez la jeune fille, et la maladie disparaîtra. La science a fait justice de toutes ces erreurs et ne voit plus dans l'hystérie qu'une névrose qui a son point de départ à la partie inférieure de l'abdomen et qui affecte en même temps le système nerveux en général.

On s'étonnera peut-être que des hommes aussi intelligents et aussi savants que Platon, Hippocrate et Galien. aient pu avancer une pareille absurdité : on en sera moins surplis quand on connaîtra un fait constaté à plusieurs reprises, dans son service, par le Dr Pitres, doyen de la Faculté de médecine de Bor-

deaux, en 1890. « Albertine M..., âgée de 28 ans, eul des attaques convulsives presque quotidiennes pendant près de deux ans : c'étaient de grandes attaques épileptiformes... Depuis, les attaques convulsives sont devenues plus rares ; elles ont été remplacées par des attaques de sommeil spontané. Actuellement, Albertine s'endort spontanément plusieurs fois par semaine. Mais cette attaque de sommeil s'annonce d'une manière toute différente que les attaques convulsives. La malade sent, dans le flanc gauche, une boule, de la grosseur d'un œuf de poule, qui se détache de la région ovarienne et fait rapidement sept ou huit tours dans l'abdomen. Aussitôt après, surviennent des langueurs d'estomac très pénibles qui persistent pendant un temps variable de quelques minutes à deux ou trois heures. Puis, tout à coup, la malade éprouve une contraction aux tempes; ses yeux deviennent brillants, humides; sa tète se renverse en arrière; elle fait deux ou trois grands mouvements avec les bras et tombe dans l'état de sommeil. »Huchard a rencontré des jeunes filles qui exprimaient ce qu'elles éprouvaient « par la sensation de corps étrangers à la gorge, de bêtes qu'elles ont dans le ventre, de vers qui montent et qui descendent ». Si Hippocrate et Galien avaient observé de pareils phénomènes produits sans lésion organique, on conçoit qu'ils aient pu les attribuer à un animal étrange qui parcourait ainsi le corps de la malade. Ce qui paraît le plus surprenant, c'est qu'ils n'aient point remarqué que le mariage ne faisait pas disparaître ces accidents.

Pendant longtemps on a regardé l'hystérie comme une maladie honteuse. Aujourd'hui encore, telle femme qui ne se trouverait nullement offensée si on lui disait qu'elle est nerveuse serait très blessée et très humiliée si on lui disait qu'elle est hystérique. C'est que beaucoup de gens s'imaginent que l'hystérie entraîne nécessairement aux plus déplorables emportements de la luxure. « C'est que, ajoute le Dr Gilles de La Tourette, dire d'une femme qu'elle est hystérique, cela équivaut dans le monde à la considérer comme une dévergondée ; or, c'est là un préjugé aussi faux qu'il est fâcheux. Le dérèglement est chez elle psychique, mental, et non pas physique. C'est même souvent avec une extrême répugnance qu'elle se prête dans le mariage aux actes les plus légitimes. » — « Qu'on le sache bien, dit Legrand du Saulle, la femme hystérique a été calomniée : elle n'est point asservie à la sensualité, et si parfois, dans de grandes crises, elle manifeste des tendances aux actes les plus indécents, ces tendances ne tiennent pas essentiellement à la maladie. Ce n'est qu'un effet de l'excitation générale du système nerveux, de ce désir d'aventures où pousse les hystériques leur caractère romanesque , de leur insurmontable besoin d'émotions, de leur incessante recherche de l'imprévu, bien plus que de l'appétit de satisfactions sensuelles.

« On voit parfois les jeunes filles les mieux élevées, les plus réservées avant leur maladie, s'éprendre d'une passion passagère pour leur médecin ou leur confesseur, s'émouvoir au bruit de leurs pas, concevoir des

idées de mariage, rêver des unions impossibles; mais tout cela ordinairement sans suite : l'idée délirante changeant, à chaque instant, de sujet et d'objet, apparaissant souvent subitement et disparaissant de même. En résumé, les femmes les plus chastes et les plus honnêtes peuvent être hystériques. L'hystérie est une maladie nerveuse qui n'a rien à voir avec certains appétits sensuels. » (Legraïid du Saulle.)

Et cependant, en 1816, Louyer-Villermay écrivait encore, dans un traité qui a exercé la plus néfaste influence : « Les causes les plus fréquentes de l'hystérie sont la privation des plaisirs de la volupté et les chagrins relatifs à cette passion. » Après avoir cité ce passage. Briquet indigné s'écrie : « Ce traité devrait dater de 1500 plutôt que de 1816. Que penser, en effet, d'un auteur qui, en plein xixe siècle, consacre tout son ouvrage à faire de l'hystérie une maladie de lubricité, une affection honteuse, et à rendre les hystériques des objets de dégoût et de pitié? »

Évidemment, d'après les anciennes théories, les femmes seules pouvaient être atteintes d'hystérie, et, jusqu'à ces derniers temps, les médecins eux-mêmes regardaient celte maladie comme leur étant spéciale; cette opinion doit être abandonnée aujourd'hui. Des observations multipliées ont démontré l'existence de l'hystérie chez l'homme ; toutefois elle est incomparablement plus fréquente chez la femme. Briquet, qui a étudié cette maladie d'une manière toute spéciale, et dont les ouvrages font autorité en cette matière, admet que, sur cent hystériques, il y a quatre-vingt-quinze

femmes et cinq hommes seulement. Et même les docteurs Grasset et Legrand du Saulle trouvent que Briquet ne fait certainement pas une part assez large à la femme. Cette affection est donc une exception chez l'homme, tandis qu'elle est très commune chez les personnes du sexe. C'est un point qui ne saurait soulever aucune contestation. Bernutz même n'admet qu'un homme sur mille hystériques.

Toutefois, suivant le Dr Gilles de La Tourette, « d'après les dernières observations de MM. Pitres à Bordeaux, Marie, Girode, Souques, dans divers hôpitaux de Paris, il semblerait que, de nos jours et avec nos mœurs, l'hystérie devient de plus en plus fréquente parmi les hommes ». Un médecin du Val-de-Gràce, à Paris, nous disait qu'il n'est pas rare de rencontrera l'hôpital des soldats hystériques.

Comme nous le verrons plus loin, l'hystérie se développe et s'étend parmi un peuple, à mesure que le système nerveux prend le dessus sur le système musculaire. La plupart des hommes hystériques sont d'une complexion délicate, incapables de travaux fatigants et prolongés ; ils ont quelque chose d'efféminé dans leurs gestes, dans leurs goûts, dans toute leur personne.

Cependant Charcot fait justement remarquer qu'il ne faut pas s'attendre à rencontrer l'hystérie que chez des individus imberbes, chétifs et présentant les attributs extérieurs du féminisme. On l'observe souvent chez des manouvriers vigoureux, assujettis à des travaux grossiers, et dont la culture intellectuelle et la sensibilité ne sont rien moins que raffinées. Mais, comme il

l'observe un peu plus loin, l'hystérie provient du traumatisme t c'est-à-dire de contusions, de plaies, de chutes, des accidents nerveux qui succèdent aux collisions de chemins de fer, d'ébranlements psychiques, de frayeurs, de chagrins, etc. Aussi n'est-elle pas rare dans les prisons. (Dltil.)

Un autre fait bien curieux attesté par les Drs Charcot, Gilles de La Tourette et d'autres médecins, c'est que la race juive paraît surtout prédisposée à cette maladie. « L'hystérie, dit le Dr Raymond, est assez fréquente à Varsovie, parmi les personnes des deux sexes : mais les hommes hystériques sont presque tous des Israélites. »

Mais d'où vient cette prédominance de la névrose chez la femme? Les opinions sont très partagées sur ce point. Il y en a qui font jouer à certains organes un rôle prépondérant que rien ne justifie. Briquet paraît en avoir donné la raison la plus plausible. « La femme, dit-il. est douée d'un mode de sensibilité très' différent de celui de l'homme, et cette différence est attestée par la série de troubles que produisent chez elle les moindres émotions. C'est là surtout qu'il faut voir la cause de la plus grande fréquence de l'hystérie chez la femme. »

Briquet soutient que plus de la moitié des femmes sont hystériques ou du moins très impressionnables.

« Il est une vérité dont il est indispensable d'être bien pénétré, dit Babinski, c'est que le domaine de l'hystérie est infiniment plus vaste qu'on ne le croyait autrefois. C'est une des maladies nerveuses des plus

fréquentes qui peut atteindre l'enfant, l'adulte et le vieillard, les deux sexes, que les causes les plus diverses, influences morales, accidents, intoxications, infections, sont susceptibles de provoquer. »

« L'affection hystérique, dit à son tour Sydenham, autrement appelée les vapeurs hystériques, est, si je ne me trompe, la plus fréquente de toutes les maladies chroniques. En effet, il est peu de femmes qui en soient entièrement exemptes, à l'exception de celles qui sont accoutumées à une vie dure et laborieuse. » Le Dr Legrand du Saulle ne va pas aussi loin : il estime qu'à Paris seulement il y a environ cinquante mille hystériques, dont dix mille ont des attaques ou des crises avec convulsions.

Cette différence d'appréciations sur le nombre des hystériques provient de ce que certains docteurs comprennent sous ce nom toutes les personnes susceptibles, irritables, fantasques, excentriques, extrêmes en tout, exagérant tout, qu'on appelle communément des personnes nerveuses ; tandis que d'autres ne le donnent qu'aux personnes atteintes de certaines crises d'une nature particulière.

CAUSES DE L HVSTERIE

Hippocrate et Galien croyaient que l'hystérie naît de la continence. Cette idée, ancienne comme la méde-

eine, a fait son chemin de génération en génération et jouit encore du crédit que rencontrent trop souvent dans le monde les préjugés anciens, surtout lorsqu'ils touchent aux choses médicales. Gomment une pareille erreur a-t-elle pu naître ? On a- de la peine à se l'expliquer : mais ou conçoit qu'elle ait été facilement admise, quand on l'a vue professée et défendue par les maîtres de la science aux différentes époques. (Legiund du

Page 1