CHAPITRE III
Conduite à tenir quand la maladie se déelare après la profession.
L'hystérie, avons-nous vu en étudiant ses causes, est surtout un mal héréditaire, et la plupart des hystériques apportent en naissant le germe de la maladie ; mais ce germe ne se développe pas toujours ou n'apparail que tardivement. Voici une jeune fille qui, par ses antécédents de famille, semble prédisposée à la névrose ; mais une éducation soignée, l'interdiction absolue de toute lecture dangereuse, féloignement constant des fêtes mondaines, des danses, des bals, des spectacles dont on sort le cœur agité, et qui font une si vive impression sur le système nerveux ; une vie sérieuse, active, occupée, qui ne laisse aucun temps pour la rêverie, une piété solide unie à une grande modestie, l'ont préservée de loute émotion malsaine ; son àme est restée pure et candide, et son existence s'est écoulée douce et paisible jusqu'au moment de son entrée au couvent. Là, ses bonnes qualités et son heureux caractère lui ont bientôt gagné tous les cœurs ; elle se prèle naturellement et sans effort à tout ce qu'on demande d'elle. Estimée de ses supérieures, chérie de ses compagnes, aimée de tous ceux qui étaient en rapport avec elle, elle coulait,
depuis des années, une vie heureuse, lorsqu'un jour une émotion, une surprise, une frayeur, fait éclater le mal qui couvait en elle depuis sa naissance : elle pousse un grand cri, perd connaissance, tombe à la renverse et se débat dans des convulsions effrayantes. Chacun s'empresse autour d'elle. Mais que faire?
Eloigner tout d'abord les jeunes Sœurs et les autres religieuses que cette crise impressionnerait vivement. On sait que les maladies nerveuses se communiquent avec une facilité extraordinaire. Un jour, une dame que nous avons connue, ayant vu une jeune fdle qui se débattait au moment d'une attaque, éprouva un tel saisissement qu'elle fut prise d'un tremblement nerveux dont elle ne parvint jamais à se débarrasser, et qui revenait à chaque instant sous le coup de la moindre émotion.
Le Dr Bossu résume ainsi les soins à donner à la malade : « Il faut, dit-il, la placer de manière à ce qu'elle ne puisse se blesser, la débarrasser des vêtements qui pourraient la gêner ou la comprimer et la maintenir au lit. Il faut quelquefois résister aux convulsions trop fortes, en immobilisant les quatre membres ; mais on ne doit recourir aux liens que si c'est absolument indispensable. » On restera auprès d'elle jusqu'à ce qu'elle soit complètement revenue à son état normal. Car la crise est à peine finie qu'une autre peut recommencer avec les périodes de convulsions, d'attitudes passionnelles, de délire ; et à celte crise succédera souvent une troisième, formant ainsi ce qu'on appelle des séries. Entre les séries, il y a
ordinairement quelques instants d'arrêt et de repos, de dix à douze minutes ; puis les crises recommencent. Toutefois il est rare que l'ensemble des séries dure plus de douze à quinze heures. Mais les attaques peuvent revenir dès le lendemain, pendant des semaines et des mois. Une malade de la Salpêtrière avait éprouvé dans une année plus de neuf cents attaques.
Nous dirons plus loin les moyens usuels qu'on emploie ordinairement, en l'absence du médecin, pour calmer les crises.
La période de délire peut se prolonger plus ou moins longtemps après l'attaque, et alors la malade est en proie à des hallucinations qui ne sont rien autre chose qu'une folie momentanée et qui peuvent être dangereuses pour elle-même ou pour les autres. Elle éprouve presque toujours une douleur atroce au sommet de la tête, comme si on lui enfonçait un clou dans le crâne, et alors elle cherche instinctivement du soulagement, en se frappant la tête contre les murs ou contre quelque corps dur. Dans de pareilles circonstances, le fameux Mesmer avait une chambre convenablement préparée, qu'on appelait la salle des crises ou l'enfer aux convulsions. Cette pièce était arrangée pour sa destination spéciale et soigneusement matelassée. Là, les énergumènes pouvaient s'abandonner impunément à leurs plus frénétiques ébats; leurs corps bondissants ne retombaient que sur des coussins moelleux ; leurs membres et leurs têtes n'allaient battre que contre des murs rembourrés de tentures épaisses et convenablement ouatées.
Gomme de pareilles salles ne se trouvent pas dans les communautés religieuses, on se contentera de maintenir la malade et de placer des oreillers sous sa tète, afin qu'elle ne puisse pas se frapper contre le bois de lit.
Pour les mêmes motifs, la chambre de l'hystérique sera, s'il est possible, située au rez-de-chaussée. Si la disposition des lieux ne le permet pas, les fenêtres de sa chambre seront grillées ou solidement condamnées. Car si, au milieu de ses hallucinations, l'idée lui venait de se précipiter par la fenêtre, elle le ferait sans hésiter.
Quand une crise a été produite par une cause fortuite ou par une émotion qui ne doit pas se renouveler, il ne faut pas trop s'en inquiéter ; il est assez rare qu'elle se reproduise. La malade reste bien pendant quelque temps agitée et surexcitée, mais ces accidents diminuent peu à peu et finissent par disparaître. Néanmoins il faut toujours être sur ses gardes ; car à la moindre émotion il arrive assez souvent, surtout si la malade est jeune, que la crise revient avec tous ses accidents. 11 semble que la digue une fois rompue l'économie se prête plus facilement à un ébranlement nerveux.
Voici, d'après les spécialistes, la conduite à tenir :
Si les crises sont très modérées, il suffît, la plupart du temps, de mettre la malade dans une chambre à part, avec une Sœur d'un certain âge, qui puisse la secourir au besoin. Sœur Z... a aujourd'hui cinquantehuit ans ; très impressionnable, elle a toujours été ce
qu'on appelle une femme nerveuse, mais sans aucune crise épileptiforme. Depuis quelques années, à la suite d'une grande frayeur, elle a de loin en loin quelques attaques, surtout pendant la nuit. Comme ces crises eHrayaient plusieurs de ses compagnes, on a cru devoir lui donner une chambre à part où elle demeure avec une autre Sœur. Parfois, au milieu de la nuit, elle pousse un cri, tombe de son lit et éprouve quelques convulsions. Sa compagne vient à son secours, la relève et l'aide à se recoucher ; elle reste au lit toute la journée suivante. Le lendemain elle se lève, avec un sentiment de malaise et de fatigue qui dure un ou deux jours, mais qui ne l'empêche pas de reprendre ses occupations. Elle reste ainsi dans son état normal jusqu'à ce qu'une contrariété ou une surprise ramène une nouvelle crise. Maintenant on y est si bien accoutumé que personne ne s'en préoccupe plus.
Il arrive parfois que les crises sont beaucoup plus fortes et les convulsions tellement violentes que les Sœurs effrayées ne peuvent plus maintenir la malade; elle crie, elle injurie, elle menace, elle déchire ses vêtements, ses draps, ses couvertures, elle brise tout ce qui est à sa portée ; elle cherche à frapper, à mordre, et, dans sa fureur, elle se déchirerait elle-même si on ne la retenait pas. Ces scènes se renouvelant pendant des semaines entières, il devient impossible de la garder plus longtemps dans la communauté, où d'ailleurs on n'a ni le personnel ni les ressources nécessaires pour lui donner les soins dont elle a besoin. Il faut se résoudre à la placer dans un asile.
Mais dans ces circonstances douloureuses il y a de grandes précautions à prendre. Tous les asiles ne conviennent pas, et on peut appliquer aux hystériques ce que M. Legrand du Saulle dit des épileptiques : « L'hystérie cesse d'être incurable, et la folie hystérique, si redoutable et si dangereuse, peut être enrayée ; mais pour en arriver là, il faut se donner quelque peine. L'hystérique est comme l'épileptique et comme l'aliéné ; son état s'améliore d'autant mieux que l'on s'occupe d'elle avec plus de vigilance et de dévouement. Toute malade abandonnée sans traitement dans la cour d'un établissement est une stagiaire obligée de Tincurabilité, une non-valeur cérébrale en expectative et une hôte en train de se façonner, malgré elle, aux amertumes d'une séquestration perpétuelle. Une médication méthodique très surveillée et extrêmement prolongée a raison aujourd'hui des attaques convulsives les plus graves, des hallucinations consécutives les plus effrayantes et des impulsions homicides les plus soudaines. » Il est donc de la dernière importance de bien connaître dans quelles conditions se trouve l'établissement où l'on se propose d'envoyer la malade. Un certain nombre d'asiles, sans être mal tenus, n'ont pas de locaux suffisants ou ne sont pas disposés de manière à pouvoir isoler les diverses catégories de malades. Pour ne parler que de la partie réservée aux femmes, il n'y a souvent que deux grandes divisions : le quartier des malades paisibles et le quartier des agitées. Or, qu'on la place dans l'un ou l'autre de ces quartiers, la religieuse hystérique est une personne
perdue. Si l'on se rappelle que l'hystérie n'atteint que très peu l'intelligence et qu'aussitôt la crise passée, l'hystérique revient à son bon sens, on conçoit quelle désolation ou, pour mieux dire, quel supplice c'est pour une personne intelligente, souvent très instruite, habituée à vivre dans un milieu agréable, et ayant en ce moment toute sa raison, de se voir renfermée, pendant des semaines et des mois, et de passer toutes ses journées, soit avec des folles furieuses, soit avec des idiotes ou des imbéciles qui divaguent sans cesse et dont elle ne peut obtenir une parole raisonnable. Elle aurait besoin de distractions, d'occupations en rapport avec ses habitudes et son éducation, mais la surveillante, quelle que soit sa bonne volonté, ne sait à quoi remployer et se voit obligée de l'abandonner à ellemême et de la laisser errer tout le jour, à travers les cours et les grandes salles, au milieu de pauvres femmes dont la société est un nouveau tourment pour elle. Ne sachant que faire ni que devenir, voyant tout en noir, l'infortunée tombe dans une sombre tristesse et ne tarde pas à mourir de chagrin ou à perdre complètement la raison.
Si donc on désire sérieusement sa guérison, il faut la placer dans un établissement où elle soit isolée des autres malades, où Ton s'occupe d'elle, où on lui témoigne de l'intérêt et de l'affection, où on lui parle avec douceur et où on l'emploie à des travaux qui lui plaisent et qui la distraient, sans la fatiguer. Évidemment toutes ces conditions ne peuvent guère se trouver que dans un asile dirigé par des religieuses. Sans nous
arrêter à ce que racontent chaque jour les feuilles publiques sur la conduite désordonnée, les excès de tout genre, les indélicatesses, les exigences, l'égoïsme et la dureté des infirmières laïques, qui n'agissent que par intérêt et qui, dit-on, ne rendent aux pauvres malades, qu'à prix d'argent, les soins les plus indispensables, nous voulons les supposer aussi bonnes que possible ; mais quels que soient leurs sentiments et leurs dispositions, elles n'ont ni les idées, ni les goûts, ni le langage qui conviennent à des religieuses. Femmes du monde, elles n'ont de pensées, de conversations, de désirs que pour les biens et les plaisirs d'un monde auquel la religieuse a renoncé. Avec elles la religieuse se trouve dans un pays étranger dont elle ne comprend pas la langue. Aussi une religieuse malade n'est bien qu'avec des religieuses ; leur genre de vie, leur tenue, leurs conversations, leurs habitudes, leurs aspirations sont les mêmes que les siennes ; elle est là comme dans son élément. Les réflexions pieuses, les soins affectueux qu'on lui prodigue, unis à un traitement approprié, ramènent bientôt le calme dans cette âme agitée.
Sœur M..., dans son état ordinaire, est une enfant charmante, aussi distinguée par son intelligence et ses connaissances que par sa bonté, son adresse et son amabilité. Malheureusement, elle a de fâcheux antécédents héréditaires : son père est mort fou, un de ses oncles s'est suicidé, et sa mère était extrêmement nerveuse. De temps à autre, elle a des attaques terribles d'hystérie épileptiforme. Alors elle ne se connaît plus,
pousse des cris sauvages, injurie ses compagnes, leur crache au visage, les maltraite el les frappe. On est obligé de la conduire dans une maison spéciale confiée à des religieuses. La première chose qu'on fait, à son arrivée dans l'établissement, c'est de lui retirer tout ce qui pourrait la faire reconnaître pour une religieuse, et de lui faire endosser l'uniforme de la maison : une robe et une pèlerine noires, avec un petit bonnet blanc. Tout en la changeant de vêtements, on lui parle avec bonté; on s'informe de sa maladie et on lui fait espérer qu'en suivant un régime convenable elle ne tardera pas à être guérie. Arrive le médecin qui l'encourage à son tour et lui prescrit un traitement facile. Puis on l'interroge discrètement sur ce qu'elle sait et sur ce qu'elle veut faire. Gomme elle est très adroite et qu'elle a beaucoup de goût, on la charge de confectionner des fleurs pour la chapelle ou de broder un ornement. Pour prévenir la fatigue et l'ennui, on varie ses occupations, évitant avec grand soin tout ce qui pourrait surexciter son imagination. Malgré toutes ces précautions, à la moindre émotion, il survient encore de nouvelles crises ; mais elles sont moins graves ; le calme se fait peu à peu, et au bout de quelque temps, la malade, revenue à son état normal, peut retourner dans sa communauté. Si on pouvait la préserver de toute émotion vive, de toute surprise, de toute contrariété, il est probable que la névrose ne reviendrait pas. Toutefois, si elle n'est jamais complètement à l'abri d'une rechute, à mesure qu'elle avance en âge, les attaques sont plus rares et plus légères, et
on a lieu d'espérer qu'elles finiront par disparaître tout à fait.
Mais que serait-il arrivé si on l'avait envoyée dans le premier asile venu, où elle aurait été confondue avec la foule des malades, abandonnée à elle-même et sans soins particuliers ? Il est moralement certain que depuis longtemps déjà elle serait folle ou idiote.
Répétons donc en terminant que le choix d'un asile est de la dernière importance, si Ton a à cœur la guérison d'une malade, et si, pour la placer dans un établissement convenable, on est obligé de faire un long et coûteux voyage, on sera amplement récompensé de ces sacrifices par le bien qu'on aura procuré à une compagne digne de compassion et par les heureux résultats obtenus.