CHAPITRE II
Marques auxquelles ou peut reconnaître une prédisposition à l'hystérie ou un commencement de cette maladie.
Il ne faut pas croire que les attaques d'hystérie se manifestent brusquement, sans que rien puisse les faire prévoir. Les gens tant soit peu expérimentés ne tardent pas à reconnaître dans une jeune fille les signes précurseurs ou même les symptômes de la névrose. Il existe, dès l'enfance, un état spécial de susceptibilité qui est particulier au sujet destiné à devenir plus tard hystérique. La vivacité de ses sensations, la volubilité de son langage, la rapidité de ses gestes, la promptitude et surtout la variabilité de ses déterminations suffisent pour la faire reconnaître. (Desciret.) Elle se fait bien vite remarquer par certaines bizarreries dans sa mise, dans sa tenue, dans son langage. Sous le rapport physique, elle est ordinairement d'une santé débile, maigre, délicate, sujette à des migraines et à des maux de cœur; le système musculaire est peu développé, son visage est pâle et elle s'évanouit facilement ; sous le rapport psychique, elle est d'un tempérament nerveux, impressionnable à l'excès. (Legraxd du Saille.)
Nous avons rapporté au commencement de cette Étude diverses affections maladives, organiques ou
psychiques, signalées dès l'enfance, dans certains sujets, par le Dr Pitres, elles aideront une habile maîtresse des novices à reconnaître dans une jeune fille une prédisposition à la névrose. Si elle a des doutes, et si, en même temps qu'elle constate son intelligence, son activité, son zèle, son obligeance, elle la voit impressionnable, susceptible, aimant à paraître, poussant tout à l'extrême, il lui sera facile, par des questions discrètes, dans le cours d'une conversation familière, de connaître les divers accidents morbides qui ont signalé les premières années de la postulante ou qui ont eu lieu dans sa famille, parmi ses proches parents, et de s'assurer si ces défauts proviennent simplement d'un caractère mal formé ou d'une constitution héréditaire. Toutefois elle devra procéder avec une extrême prudence. Nous l'avons vu précédemment, quelle que soit la mobilité d'esprit et de caractère des hystériques, elles ont cependant certaines idées auxquelles elles reviennent continuellement et certains desseins auxquels elles ne renoncent jamais. Ainsi, le jour où une jeune fille franchit le seuil d'un couvent, elle a dessein de se faire religieuse ; plus ce dessein est arrêté chez elle et plus elle a soin d'éviter tout ce qui pourrait s'opposer à ce qu'elle regarde comme sa vocation. Or, les hystériques sont naturellement soupçonneuses, et si une novice croit s'apercevoir qu'on l'observe d'une manière particulière et qu'on songe à la renvoyer, elle se tient si bien sur ses gardes qu'il est impossible d'en rien tirer ou de la prendre en faute. De là vient souvent qu'une jeune fille dont on n'avait
jamais eu à se plaindre pendant son noviciat, qui s'était montrée douce, attentive, affectueuse, obéissante, devient tout à coup difficile, exigeante, capricieuse, intraitable, lorsqu'après avoir prononcé ses vœux elle est placée dans un établissement. Assurée de n'être pas renvoyée de la Congrégation, à moins de fautes très graves dont elle saura bien se garder, elle ne tarde pas à s'affranchir de la contrainte qu'elle s'était imposée jusque-là. C'est alors qu'elle fait la désolation de sa supérieure et le tourment de ses compagnes. Insupportable à tout le monde, elle passera successivement par toutes les maisons d'une Congrégation, traînant avec elle les affligeants désordres de sa triste maladie. Il est donc de la dernière importance pour une communauté, avant d'admettre une postulante, de s'assurer, autant qu'il est possible, par l'observation de son tempérament et de son caractère, qu'elle n'est pas prédisposée à l'hystérie.
Mais, nous objectait un jour une maîtresse des novices : « S'il faut refuser toutes les jeunes filles impressionnables, on ne pourra en garder aucune, car dans les temps où nous sommes, il n'y en a pas une seule qui ne soit plus ou moins nerveuse. » C'est malheureusement vrai. Toutefois, dans ces questions délicates, comme en beaucoup d'autres, il faut se garder de rien exagérer et de pousser les choses à l'extrême.
Dès le commencement de cette Étude, nous avons considéré l'hystérie à trois degrés différents : d'abord l'hystérie peu apparente, et pour ainsi dire à l'état latent ; ensuite l'hystérie plus prononcée avec crises
légères ; enfin l'hystérie avec contractures, convulsions, perte de connaissance, délire, etc., etc., qu'on appelle communément la grande hystérie ou hystérie épileptiforme.
Pour ce qui est de cette dernière, lorsqu'une jeune fille a éprouvé quelqu'une de ces crises effrayantes que nous avons décrites précédemment, nous n'hésitons pas à déclarer qu'à notre avis on ne doit jamais l'admettre dans une communauté, quand bien même elle paraîtrait, pour le moment, parfaitement guérie. Il ne faut pas oublier que, par la suite, une émotion vive, une contrariété, une surprise, un accès de colère, une frayeur, peuvent ramener cet état de crise avec son cortège d'accidents nerveux. Si par un excès de charité et par une commisération malentendue ou pour d'autres motifs, une supérieure se décide à recevoir dans sa maison une jeune fille atteinte d'hystérie bien confirmée, elle se prépare pour elle-même et pour les autres religieuses une foule d'ennuis et de désagréments.
Il n'en est pas de même de l'hystérie au premier et même au second degré, quand celle-ci n'est pas trop développée. Car la ligne de démarcation entre ces divers degrés n'est pas tracée d'une manière bien précise. Si, par sa base, le second degré touche au premier, il confine au troisième par son sommet, et le passage de l'un à l'autre est presque imperceptible. Une enfant apporte en naissant une prédisposition à l'hystérie, la plupart du temps héréditaire ; cette prédisposition se développe ou s'atténue, suivant le milieu où elle vit, suivant les soins et l'éducation qu'elle reçoit.
Tous les moralistes gémissent de la manière dont on élève aujourd'hui les enfants ; on leur passe tout, on leur souffre tout. Et ce que nous disons des enfants en général s'applique surtout aux jeunes filles, dont le système nerveux est beaucoup plus sensible et plus impressionnable que celui des jeunes gens. Gâtées dès le berceau ; capricieuses et difficiles, entêtées à douze ans ; hystériques à dix-huit, voilà l'histoire d'un très grand nombre.
C'est souvent dans ces conditions qu'une jeune fille demande à entrer au couvent. Le premier soin de la supérieure sera donc de bien étudier la postulante, ses qualités et ses défauts. Elle paraît très pieuse, intelligente, instruite, aimable avec ses compagnes; c'est un sujet dont on pourra tirer grand parti ; mais, par moments, elle se montre très impressionnable, susceptible, légère, un peu jalouse, inconstante dans ses affections, aimant à paraître et à se faire remarquer; elle est sujette à des migraines, à des maux de cœur, à des douleurs d'entrailles. Gomme la supérieure possède quelques notions sur l'hystérie, elle ne peut s'empêcher de craindre que la postulante ne soit prédisposée à cette névrose. Devra-t-elle la renvoyer immédiatement et sans balancer? Nous ne le pensons pas. Nous supposons toujours que la jeune fille n'a jamais eu d'attaques proprement dites, avec perte de connaissance, contractures, convulsions, délire, et les autres symptômes de l'hystérie épileptiforme. Car dans ce cas, à notre avis, il n'y a pas d'hésitation possible : la postulante doit être rendue à sa famille. Mais voilà une jeune personne plus ou moins nerveuse, une
hystérique au premier ou au second degré, il ne faut pas désespérer d'en faire une bonne religieuse. Toutefois il y a de grandes précautions à prendre.
La plupart du temps, l'éducation de l'hystérique a été négligée ou complètement manquée ; il faut la reprendre, pour ainsi dire, dès le commencement. C'est l'affaire de la maîtresse des novices. Mais, pour y réussir, elle a besoin de beaucoup de patience et d'une extrême prudence. Si, comme on l'a dit, la direction des âmes est l'art des arts, c'est surtout quand il s'agit des personnes nerveuses. Le caractère des hystériques varie à l'infini, et le traitement qui convient à l'une ne convient pas à l'autre. En général, il peut se résumer dans .ces quelques mots : une grande douceur unie à une grande fermeté. Dans beaucoup de circonstances, on peut même tirer parti de leurs défauts.
L'hystérie, avons-nous dit, agit surtout sur les facultés affectives. Sans s'en rendre bien compte, la jeune fille atteinte de celte névrose sent le besoin de s'attacher à quelqu'un, et l'un des reproches les plus fréquents qu'on adresse aux hystériques, c'est d'avoir des amitiés particulières. Une maîtresse habile s'appliquera à gagner l'affection de sa postulante, et elle y parviendra facilement en lui témoignant beaucoup d'intérêt et en lui donnant quelques marques de bienveillance auxquelles la novice sera fort sensible. A partir de ce moment, elle en obtiendra tout ce qu'elle voudra. La pauvre enfant n'aura plus d'autre volonté que la sienne : elle sera entre ses mains comme l'argile
entre les mains du potier; elle se laissera façonner comme une cire molle, sans opposer aucune résistance ; elle recevra avec docilité toutes ses observations, subira, sans se plaindre, ses réprimandes, acceptera avec empressement les emplois pour lesquels elle avait le plus de répugnance ; elle fera pour elle les plus grands sacrifices, et rien ne lui coûtera quand il s'agira de plaire à sa maîtresse bien-aimée et vénérée. Mais, peu à peu, celle-ci dirigera plus haut les pensées et les affections de sa novice et l'habituera à faire uniquement pour Dieu ce qu'elle faisait un peu pour la créature. Sous cette sage direction, la novice ne tarderait pas à devenir une excellente religieuse si, avec toutes ses bonnes qualités, elle ne restait pas toujours extrêmement impressionnable.
On ne peut pas lui en faire un crime, puisque ce défaut est indépendant de sa volonté. Des reproches amers, des réprimandes sévères, de mauvais traitements, bien loin de la corriger, ne feraient que surexciter son système nerveux et finiraient souvent par amener de grandes attaques épileptiformes. Ce n'est qu'avec beaucoup de temps et de patience qu'on parviendra à lui faire prendre l'habitude de résister aux impulsions résultant de la première impression. L'hystérique reçoit une injure qui l'affecte vivement, son premier mouvement, sa première impulsion sera de se venger, de rendre coup pour coup ; on l'accoutumera peu à peu à résister à celte impulsion, à ne rien dire et à ne rien faire tant qu'elle se sentira émue. C'était la méthode de saint François de Sales que personne ne
prendra pour un hystérique. Né avec un tempérament violent et emporté, il était devenu, après de longues années de luttes continuelles, le plus doux et le plus patient des hommes.
L'hystérique n'en viendra pas là tout d'un coup; il y aura encore plus d'une fois des crises et des chutes ; il ne faut pas se décourager ; à force de persévérance, elle finira par les rendre plus rares et plus légères, et peut-être parviendra-t-elle à les prévenir tout à fait.
Car si l'hystérie affaiblit plus ou moins la volonté, elle ne va pas, le plus souvent, jusqu'à l'annihiler tout à fait, excepté dans les grandes attaques épileptiformes, et l'hystérique est responsable de ses actes en proportion de la liberté qui lui reste. Son intelligence n'est pas atteinte, elle est capable de réflexion ; sous l'empire même de la névrose, elle combine, avec une habileté extraordinaire, les moyens d'arriver au but qu'elle se propose. Il faut donc l'habituer à réfléchir avant d'agir et, si elle cède à un premier mouvement, la reprendre avec douceur, mais aussi avec fermeté, et ne lui passer aucun caprice, même dans les choses qui paraissent les meilleures. Ainsi, à la suite d'une lecture, d'un sermon, d'une exhortation, la novice, enflammée d'un beau zèle, prend la résolution de se livrer à des exercices de piété exagérée, à des mortifications extraordinaires : on s'y opposera énergiquement et on ne lui permettra que les pratiques prescrites ou autorisées par la règle.
A cette occasion, nous dirons qu'on doit veiller,
avec le plus grand soin, sur ses lectures e( sur les livres qu'on mettra entre ses mains. Il ne s'agit pas ici de ces ouvrages pernicieux, si répandus aujourd'hui dans le monde, ni môme de ces publications romanesques qui, sans avoir rien de contraire à la religion et aux bonnes mœurs, sont remplies de scènes émouvantes et font les délices des personnes frivoles ; nous sommes persuadé que jamais de pareils ouvrages ne se trouvent dans une communauté religieuse, et l'on comprend de suite combien ils seraient dangereux pour une hystérique. On se gardera même de lui laisser lire des livres de haute mysticité ou de ces vies de saints où il est question de visions, de révélations, d'apparitions, de possessions du démon ; car bientôt elle s'imaginerait avoir des révélations, prendrait ses rêves pour des visions, ses hallucinations pour des inspirations du Ciel, et ses cauchemars pour des persécutions diaboliques, comme ces personnes qui, toujours inquiètes de l'état de leur santé et lisant des traités de médecine, se persuadent très fréquemment avoir la maladie dont elles voient la description. Règle générale : il faut, autant que possible, éloigner de l'hystérique tout ce qui peut surexciter son imagination.
Voilà pourquoi il serait bon, ce nous semble, de renoncer à l'habitude qu'on a prise, dans la plupart des communautés, de confier à des hystériques la direction du chant et de la musique pour laquelle elles montrent assez souvent une aptitude particulière. De toutes les occupations, il n'y en a pas, au jugement de beaucoup de docteurs, qui leur convienne moins ; parce que la
musique agit trop sur le système nerveux. Si son action ne va pas toujours jusqu'à produire des attaques, elle rend les hystériques si impressionnables qu'il est à peu près impossible de leur adresser la moindre observalion ou de les contrarier en quoi que ce soit, sans s'exposer à amener des crises violentes. On est obligé de les laisser agir à leur gré. Elles compensent souvent ce défaut, il est vrai, par leur activité, leur énergie et leur habileté ; mais il n'en est pas moins désagréable pour une supérieure d'avoir dans sa maison une personne à qui elle ne peut rien dire et qui est en quelque sorte indépendante.
Et maintenant, quand après un ou deux ans de noviciat et des épreuves multipliées, on remarque dans une jeune fille, avec d'excellentes qualités, les défauts que nous avons signalés dans les hystériques au premier ou au second degré, que faut-il faire? On ne peut pas la retenir indéfiniment au noviciat, faut-il la renvoyer dans sa famille? Si l'on avait surabondance de sujets, ce serait peut-être le parti le plus sage. Mais dans presque toutes les congrégations, on se plaint de la rareté des vocations, et, comme le disait une maîtresse des novices, s'il faliait congédier toutes les jeunes filles impressionnables, on devrait les renvoyer toutes. La plupart des médecins affirment en elîet qu'à L'époque où nous sommes, il y a peu de femmes qui ne soient plus ou moins nerveuses. Trop souvent des supérieures inexpérimentées s'imaginent que ces défauts de caractère diminueront avec le temps, c'est le contraire qui a lieu. Si, au moment de prononcer ses
YuHix, une novice, malgré tous les soins et les avis qu'elle a reçus, se montre encore quelquefois susceptible, capricieuse, volontaire, ces défauts, bien loin de disparaître quand elle aura quitté la maison-mère, ne feront que se développer. L'expérience prouve qu'une religieuse n'est presque jamais plus fervente, plus régulière, plus obéissante, qu'à la fin de son noviciat. Combien n'y en a-t-il pas, suivant le mot du pieux auteur de l'Imitation, qui, après plusieurs années passées dans le cloître, en sont à regretter les dispositions où elles étaient le jour de leur profession? La novice qui sent qu'on l'observe, qu'on l'étudié, qui sait que de sa conduite dépend son admission ou son renvoi, se tient sur ses gardes, se montre exacte et empressée à faire tout ce qu'on lui demande ; ce n'est que plus tard, après avoir prononcé ses vœux, qu'elle se relâche et se laisse aller à ses penchants naturels. Et quand alors, à la vue de ses caprices et de ses exigences, on demande à la supérieure comment elle a pu admettre une pareille personne dans sa congrégation, que de fois elle répond : « Mais elle n'était pas ainsi pendant son noviciat! elle était aussi bonne, aussi douce, aussi docile, qu'elle est aujourd'hui difficile, revécue, opiniâtre. » N'y aurait-il point quelque moyen de maintenir une religieuse prédisposée à la névrose dans les bonnes dispositions où elle était pendant son noviciat?
Pour les personnes nerveuses, comme pour la plupart des hommes, la crainte est le commencement de la sagesse. Si les hystériques sont très impression-
nables, elles sont aussi très timides, et ce qu'elles ne feraient pas toujours par vertu, elles le font par crainte. De nos jours, une jeune fille qui entre au couvent est bien décidée à se faire religieuse et à passer sa vie dans le cloître. C'est là une idée bien arrêtée chez elle et dont elle ne se départira pas. Elle s'est faite religieuse, elle veut mourir religieuse. Si, plus tard, elle se montre difficile, entêtée, c'est qu'elle se tient pour assurée qu'on ne peut l'expulser de la congrégation que pour des fautes graves, et non pour de simples infractions à la règle ou pour de légères désobéissances. Du jour où elle serait bien convaincue qu'on peut la renvoyer, si l'on est mécontent d'elle, cette conviction suffirait, la plupart du temps, pour la maintenir dans le bon chemin et l'empêcher de s'abandonner aux fantaisies d'une imagination dévoyée.
Sœur G... était, devenue insupportable à tout le monde par ses bizarreries, ses exigences et ses caprices : elle se disait atteinte de toutes sortes de maladies, gardait le lit une grande partie de la journée, déclarait ne plus pouvoir remplir ses emplois, s'était fait un régime à part et se traitait à sa fantaisie, sans vouloir écouter personne. Un soir, une de ses compagnes lui annonça que la supérieure générale ne tarderait pas à venir visiter la maison et lui insinua qu'il ne faudrait pas s'étonner si, en voyant le triste étal de sa santé, elle l'envoyait dans un autre établissement. Le lendemain matin, Sœur G... se levait avec tout le monde, suivait les exercices de la communauté et reprenait ses occupations habituelles. Elle était corn-
plètement guérie. La crainte d'un changement de position avait opéré ce prodige.
Il y a maintenant un certain nombre de congrégations où l'on ne fait d'abord que des vœux temporaires de un, trois ou six ans, toujours renouvelables. Il paraît que. loin d'être blâmée, la pratique des vœux à temps limité est approuvée à Rome et tend à devenir, en dehors des grands Ordres religieux, une règle générale pour les congrégations à vœux simples. On comprend que, dans ces congrégations, on peut, sans grand inconvénient, admettre à la profession une jeune fille nerveuse. Il est très probable que cette situation précaire, espèce de noviciat prolongé, suffira pour la maintenir dans le calme et l'observance de la règle. Si, au contraire, la névrose se développe et s'il survient plus tard des crises violentes qui troublent la communauté, on aura toujours la ressource de la rendre à sa famille.
Mais dans les congrégations où, d'après les constitutions, les vœux sont perpétuels dès le premier jour, quelle conduite tiendra-t-on à l'égard des jeunes filles qui paraissent plus ou moins disposées à la névrose? Autrefois cette question n'avait pas une grande importance, puisqu'on n'admettait guère à la profession que les personnes d'un âge assez avancé pour n'avoir pas à redouter de grands changements dans le tempérament et dans le caractère. Saint Ambroise ne permettait aux femmes les vœux perpétuels qu'à l'âge de quarante ans. Il n'en est plus de même aujourd'hui : la plupart des femmes font profession de vingt à vingt-deux ans
et même assez souvent deux ou trois ans plus tôt. Nous en avons rencontré qui avaient fait leurs vœux: à seize ans et qui plus tard avouaient ingénument qu'alors elles ne comprenaient que très imparfaitement l'étendue des obligations auxquelles elles s'engageaient. Pour remédier à cet inconvénient, il y a longtemps déjà que des supérieurs de grands Ordres monastiques ont obtenu de Rome l'autorisation, sans rien changer à leurs constitutions, de ne faire faire que des vœux temporaires aux sujets sur lesquels ils avaient des doutes sérieux. Tout dernièrement un supérieur nous disait que celte pratique était devenue presque générale et qu'elle évitait de grands embarras aux supérieurs, quand ils étaient obligés de congédier un religieux après trois ou quatre ans de profession. Mais que fera-t-on dans les congrégations où les voeux sont perpétuels et où on ne veut pas modifier les constitutions en quoi que ce soit, ni solliciter de dispense à Rome ? Voici une jeune fdle qui manifeste le plus grand désir d'entrer en religion, qui a toutes les marques d'une véritable vocation, mais dont la constitution nerveuse donne des inquiétudes pour l'avenir, faut-il l'admettre ou la renvoyer? Si on la renvoie, elle est très exposée à se perdre dans le monde, à cause de la faiblesse et de la mobilité de son caractère : si on l'admet à la profession, on s'expose à tous les ennuis et les troubles que peut causer dans une communauté un esprit mal équilibré. Que faire? La question est tellement délicate que nous n'osons pas nous permettre d'émettre une opinion et que nous laissons à l'autorité compétente le soin de la résoudre.