SUGGESTION DIRECTE
duit ce résultat. J'ai été à même bien souvent de revoir des malades soumis à ces procédés de suggestion hypnotique par ceux-là mêmes qui les vantent le plus et proclament que, non seulement les hystériques, mais tout le monde est hypnotisable et ensuite siiggestible. Mais par un fâcheux hasard, sans doute, il se trouvait que tous ces malades n'avaient jamais pu être endormis, ou l'ayant été n'avaient pas ressenti les heureux effets de la suggestion infaillible.
Une remarque non moins défavorable à la suggestion directe, hypnotique ou non, c'est que très souvent le sujet qui est accessible à toutes sortes de suggestions n'ayant aucun rapport avec ses accidents, y devient tout à fait réfractaire quand il s'agit de les faire disparaître.
Enfin j'ai observé fréquemment que les suggestions qui paraissent réussir pour faire exécuter un acte, sont incapables de réveiller la sensibilité dont le retour suffirait à le provoquer volontairement. Une anorexique qui refuse de manger, par exemple, pourra prendre des aliments par suggestion, mais elle n'aura pas faim pour cela, et comme en générai elle ne veut pas manger parce qu'elle n'a pas faim, on voit qu'on n'a pas gagné grand chose. On ne peut pas même dire qu'elle mange volontairement, puisque c'est sous une influence étrangère à elle qu'elle le fait. Elle s'alimenterait à la sonde que le résultat serait le même. Dès qu'on cessera de lui suggérer de manger elle ne mangera plus, parce qu'elle continuera de n'avoir pas faim. Restaurez la sensibilité de son estomac et elle mangera aussitôt volontairement, parce qu'elle aura faim.
Un des plus gros inconvénients de la suggestion est d'affaiblir la volonté du sujet et de troubler sa personnalité. A force d'accomplir des actes sans les avoir prémédités, sans les avoir discutés avec lui-même, sans s'y être déterminé pour des raisons conscientes, il s'habitue à agir en automate, et le peu de volonté, de self-controll, qu'il avait, s'éteint rapidement. Il y a de malheureuses hystériques qui en sont réduites à ne pouvoir plus rien faire sans être suggestionnées tous les jours, ou à des
intervalles réguliers^ comme des pendules qu'on remonte. Que devient leur personnalité à ce jeu-là?
Mais si la suggestion a de tels inconvénients — on pourrait dire de tels dangers — quand elle a pour objet des actes, que penser d'elle quand il s'agit d'idées, de sentiments imposés? Gomment, voilà un sujet qui, par le fait de ses personnalités multiples sous-conscientes, est incapable de vous renseigner exactement sur ses pensées les plus intimes, sur les mobiles secrets qui l'ont fait agir, sur les impressions même que lui ont causées les circonstances qui ont amené ses accidents, un sujet dont vous ne pouvez démêler le caractère réel, les tendances naturelles, dont l'évolution morale est arrêtée par le fait de son hystérie depuis plusieurs années quelquefois, et qui, si elle s'était faite naturellement, l'aurait peut-être amené à un état très différent de celui que vous constatez maintenant, un sujet enfin dont vous ne connaissez que les principaux épisodes de sa vie, dont l'enchaînement vous échappe dans les détails qui ont souvent la plus grande importance, et vous n'hésitez pas à lui suggérer des idées, des sentiments, qui ont les plus grandes chances de se trouver en désaccord avec ceux qu'il a réellement au fond de son inconscient et qu'il ignore lui-même ! Quel trouble ne va-t-il pas en résulter dans sa personnalité! Quels conflits ne vont pas surgir entre ces idées et ces sentiments inconscients, avec ceux, également inconscients, puisque suggérés et imposés, en vertu desquels on veut le faire agir malgré lui !
On sait à quelles controverses a donné lieu la question du crime par suggestion. Je me rallie pleinement à l'opinion qu'on ne peut le suggérer qu'à quelqu'un qui s'y trouve naturellement enclin. Je sais aussi que contre certaines suggestions, en opposition avec leurs véritables tendances, les malades luttent, et que cette lutte amène une attaque qui les sauve de la suggestion. Mais cela, c'est des extrêmes. Il faut considérer les cas ordinaires, où il ne s'agit pas d'imposer au malade des suggestions graves, d'actes ou de sentiments importants, mais simplement des défenses, des habitudes, des manières de faire qui.