PREMIÈRE PARTIE
Gilles de la Tourette, dans son excellent Traité de Vhystérie, commence ainsi le chapitre consacré au traitement : « Aujourd'hui que Tart médical est devenu une science qui s'attache de plus en plus à remonter aux causes directes des phénomènes morbides, il semblerait tout naturel qu'avant d'exposer les règles d'un traitement rationnel de l'hystérie, nous précisions la nature elle-même de la névrose. Si nous savions exactement, en efïet, quel organe est le substratum du processus hystérique, si nous connaissions les altérations dont cet organe est le siège, il est clair que les efiforts de notre thérapeutique devraient tendre tout entiers à faire disparaître la lésion anatomique; nous supprimerions ainsi les effets en détruisant la cause. Malheureusement, à ce point de vue, l'hystérie fait encore partie du domaine des névroses, c'est-à-dire de ces maladies sine materia, ou au moins dont la « matière » est encore à déceler ».
Ces lignes, pleines de justesse en 1895, n'auraient plus leur raison d'être aujourd'hui qu'en ce qui concerne la nécessité de connaître la nature de l'affection pour pouvoir en déduire un traitement rationnel. En effet, au point de vue de la nature même de l'hystérie, de nombreuses recherches ont été faites, qui ont abouti à deux grandes
SoLLiER. — L'hystérie et son traitement. 1
NATURE DE l'hYSTÉRIE
théories, la théorie psychologique, représentée principalement par Pierre Janet, qui en a déduit un traitement psychologique de l'hystérie S et la théorie physiologique, que j'ai établie dans mon ouvrage sur la Genèse et la nature de Vhystérie, paru en 1897 2.
C'est le traitement fondé sur cette théorie, traitement psycho-physiologique, que je veux exposer ici aujourd'hui. J'ai attendu, pour le faire, de l'avoir expérimenté pendant plusieurs années, d'avoir pu juger ainsi de ses avantages et de ses inconvénients, delà solidité de ses résultats comparativement avec d'autres méthodes, et d'avoir pu enfin voir mon observation confirmée par d'autres auteurs.
Pour bien comprendre les différents procédés employés pour arriver à la guérison de l'hystérie, il est donc nécessaire d'exposer préalablement en quoi consiste le trouble fondamental de cette névrose, et d'exposer par conséquent les deux théories en présence, la théorie psychologique et la théorie physiologique, de montrer laquelle des deux comprend la généralité des phénomènes, laquelle justifie le mieux les résultats obtenus empiriquement jusqu'ici et qui n'en constituent pas moins de véritables expériences de contrôle, laquelle enfin permet le plus d'employer des procédés précis, des règles sûres, des moyens exacts d'évaluation des troubles divers qu'on a à traiter.
C'est à cela qu'on doit tendre en effet si on veut instituer un traitement vraiment rationnel et scientifique de l'hystérie. Jusqu'ici, au contraire, il n'est pas d'affection dont le traitement ait été plus empirique et ait suggéré plus de procédés bizarres, extravagants même, dangereux souvent, plus contraires parfois aux lois physiologiques les plus élémentaires et au bon sens lui-même. Tout cela provient d'ailleurs d'un manque absolu d'idée théorique et pathogénique. Faute de cette idée directrice, la plupart des auteurs qui ont écrit sur l'hystérie en ont été réduits, quand il s'est agi du traitement, à faire une iénumération
* Traité de thérapeutique appliquée de A. Robin. Fasc. XV. — Rueff et O^, Paris.
* 2 vol. in-80. F. Alcan, Paris.
THEORIES PSYCHOLOGIQUES DE L HYSTËllIE 3
des procédés empiriques reconnus comme les meilleurs, et à prendre pour règle fondamentale de leur thérapeutique le primum non nocere qui entraîne souvent le non agere. Mais le devoir du médecin n'est pas seulement de ne pas faire de mal ; il doit s'efforcer aussi de soulager, et pour cela de connaître ce qu'il a à combattre.
Tout a été employé, et, ajoutons-le, tout a réussi parfois, depuis la castration jusqu'à l'eau magnétisée, depuis la douche jusqu'à la suggestion, depuis l'hypnotisme jusqu'à la vis medicairix nalurœ, c'est-à-dire l'absence de tout traitement. Sans principe directeur on essaie « pour voir », en raison de certaines circonstances particulières. Si on réussit, on érige le moyen employé en méthode générale qu'on se hâte de publier, mais on a soin de taire les insuccès qu'on a ensuite.
Tout ce chaos de procédés hétéroclites, dont on voit encore aujourd'hui surgir des échantillons de temps à autre, n'est cependant pas sans contenir un double enseignement. On peut d'une part démêler ce qu'il y a d'essentiel et de général dans le mécanisme par lequel ils ont paru agir; et l'on voit souvent, d'autre part, ce qu'il est inutile ou dangereux de faire.
Dans le traitement de l'hystérie, plus peut-être que dans toute autre affection, il est souvent aussi nécessaire de savoir ce qu'il ne faut pas faire que ce qu'il est bon de faire ; et ce n'est pas tout encore, il faut aussi savoir comment faire.
Tels sont les points que nous devons examiner en présence d'un cas à traiter. Nous allons les passer en revue. Mais auparavant nous devons faire l'exposé critique des deux théories actuellement en présence sur la nature et le mécanisme d^ l'hystérie.
Théories psychologiques de l'hystérie .
La meilleure critique de la théorie psychologique de l'hystérie a été faite par ses partisans eux-mêmes. L'entente est loin de régner entre eux sauf sur un seul point, à savoir que l'hystérie est une maladie psychique.
NATUUE DE L HYSTÉRIE
Le désaccord surgit immédiatement dès qu'il s'agit de savoir quel est le trouble fondamental, caractéristique, dont tous les phénomènes psychiques et somatiques dérivent.
- Ce désaccord prouve à lui seul combien est fragile la base sur laquelle sont édifiées les théories psychologiques, et il va nous suffire de présenter successivement ces diverses théories pour montrer comment elles se réfutent réciproquement et sont insuffisantes à expliquer, non pas même l'ensemble des phénomènes hystériques, mais encore Ja plus grande partie.
C'est Gharcot qui, le premier, a considéré Thystérie comme une psychose, et a émis l'opinion que la modification essentielle qui la caractérise est un état maladif de l'esprit.
De ce que les émotions la déterminent souvent, de ce que la suggestion peut faire disparaître ou produire des phénomènes hystériques, que l'isolement et le traitement moral peuvent influencer heureusement ses manifestations, de ce qu'en un mot l'hystérie peut être provoquée ou guérie par des causes et des moyens psychiques, ce n'est pas une raison pour en conclure que c'est une maladie psychique.
Si Ton raisonnait ainsi, on serait immédiatement en droit de répondre que certaines fièvres la déterminant souvent, et des traitements physiques et mécaniques la guérissant non moins bien que les procédés psychiques., elle n'est qu'une maladie physique.
Cette manière de raisonner serait aussi défectueuse que la première. Toutes les deux, en effet, ont un défaut capital, c'est de ne tenir compte que de certains éléments d'ordre secondaire et de laisser de côté l'essentiel, à savoir le mécanisme par lequel des causes, tantôt physiques, tantôt morales, provoquent des phénomènes identiques, et celui par lequel des procédés tantôt physiques, tantôt psychologiques, les font disparaître. Et cela provient de ce qu'on a envisagé la question d'un seul côté. L*hystérie est, en effet, une maladie à manifestations somatiques et psychiques. Pourquoi vouloir subordonner les unes aux
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THÉORIES PSYCHOLOGIQUES DE L'hYSTÉRIE 5
autres au lieu de chercher si elles ne sont pas toutes deux sous la dépendance d'un même trouble cérébral f Car tout le monde s'accorde aujourd'hui, qu'on soit partisan de la théorie psychologique ou de la théorie physiologique, a considérer le cerveau comme le siège du trouble qui produit les manifestations hystériques, et je crois inutile de discuter ce point.
Lorsque, dans une maladie infectieuse, nous voyons survenir en même temps des manifestations psychiques et des troubles physiques, disons-nous que ce sont les premières qui provoquent les seconds ou réciproquement? Nous pensons tout naturellement qu'il n'existe d'autre rapport entre les deux qu'une commune origine. Pourquoi donc ne pas raisonner de la même façon lorsque la maladie dont il s'agit a précisément son siège dans un organe qui préside à la fois aux fonctions physiques et aux fonctions psychiques?
Pourquoi ne pas se demander si ce n'est pas le même trouble qui, suivant qu'il frappe les centres sensoriels, sensitivo-moteurs, ou d'aperception, entraîne des troubles sensoriels, sensitifs, moteurs ou psychiques? Et ne suffîtil pas même pour produire ces derniers que les premiers existent, ne suffit-il pas que les perceptions sensitivo-sensorielles et motrices soient troublées pour que l'état psychique le soit? A priori donc un trouble univoque du cerveau permet de faire comprendre les manifestations d'ordres divers de l'hystérie, sans recourir à des hypothèses plus ou moins ingénieuses pour expliquer comment des troubles psychiques peuvent entraîner des troubles physiques ou réciproquement. La 'feeule question à résoudre est de se demander en quoi consiste ce trouble du cerveau. C'est là précisément ce que nous examinerons dans la théorie physiologique.
Pour le moment, abordons l'examen des théories psychologiques. Se borner à dire avec Charcot que l'hystérie est une maladie mentale ne peut pas être considéré à proprement parler comme une théorie pathogénique. C'est une simple manière de voir et Charcot, n'a guère été plus
loin, sans chercher à la justifier rigoureusement. Jtfais cette opinion fut reprise par d*autres et particulièrement par Mœbius et par Striimpell.
Pour ces deux auteurs l'hystérie est une maladie par représentation. Que faut-il entendre par là?
Prenons un cas simple : pour faire un mouvement quelconque, il faut que je me représente la forme de ce mouvement, quels mouvements composants successifs je dois faire, quel effort je dois développer. Que cette représentation soit impossible, je ne pourrai pas exécuter le mouvement commandé. 11 y aura donc paralysie du mouvement, et cette paralysie par défaut de représentation, qui ne s'accompagne d'aucune lésion du système nerveux, est ce qu'on appelle une paralysie hystérique.
Prenons un autre exemple : sous l'influence d'un traumatisme léger, mais que j'ai cru grave, l'idée que je suis paralysé surgit et s'implante en moi. Je me représente mon bras paralysé et par conséquent incapable de réaliser aucun mouvement. Par suite de cette représentation que je ne puis chasser, je reste en effet paralysé du bras. C'est encore là une paralysie hystérique. De sorte que voilà une paralysie qui peut être produite ou par défaut de représentation ou par excès de représentation, et qui, dans les deux cas, au point de vue somatique, apparaîtra avec les mêmes attributs et se comportera de la même manière. Dans les deux cas, en effet, on constatera un phénomène commun : l'anesthésie superficielle et profonde de toutes les parties paralysées.
Mais on néglige ce phénomène, qu'on retrouve cependant partout et à tous les degrés, dans les divers accidents hystériques. Tel malade a tel symptôme parce qu'il se représente qu'il Ta ; tel autre a le même symptôme parce qu'il ne peut plus avoir de représentations normales. La représentation est comme le sabre de M. Prudhomme. Ce qui, en tout cas, est capital dans la théorie, c'est que c'est le trouble représentatif qui est primitif et entraîne à sa suite les phénomènes corporels. Or, je crois avoir démontré dans mes recherches -antérieures sur la nature de l'hystérie que c'est au contraire la représenta-
tien qui est postérieure le plus souvent, ou tout au plus simultanée, au trouble physiologique. J'y reviendrai.
Mais cet argument, quelque péremptoire qu'il soit, peut être discutable, puisqu'il m'est personnel, et fait partie de ma théorie physiologique. Je préfère donc m'appuyer sur les critiques que les autres partisans de théories psychologiques ont soulevées eux-mêmes. MM.Oppenheim, Jolly, Pierre Janèt, ont repoussé cette théorie comme insuffisante et trop absolue. M. P. Janet résume ces critiques d'une façon très claire* : « 1^ Un grand nombre d'accidents hystériques, nettement localisés, des hyperesthésies, des tics, des paralysies, des spasmes, ne semblent en relation avec aucune idée, aucune imagihation du sujet... Il y a deux catégories d'accidents hystériques, que Ton distingue surtout facilement en examinant des tics ou des spasmes. Les uns ont lieu quand le sujet y pense; ils disparaissent quant le sujet est distrait ou qu'il s'endort ; ceux-là peuvent être facilement rattachés à une idée. Mais très souvent le mouvement maladif se produit même quand le sujet n'y pense pas; le spasme persiste malgré la distraction, quelquefois malgré le sommeil. Ce ne sont plus là, au moins en apparence, des accidents qui dépendent d'une représentation mentale. »
2° Outre les accidents permanents il y a l'attaque. « Or cette attaque n'est pas un acte simple comme une contraction de la main, c'est un ensemble très complexe de convulsions, de cris, de paroles. Le sujet n'a pas dans l'esprit la représentation de toute cette série de phénomènes; il les ignore même presque dans la majorité des cas, il se réveille de l'attaque sans bien savoir ce qui vient de se passer... ces attaques semblent dépendre de quelque phénomène physique. »
3® « Considérons des accidents plus précisément moraux, des délires, des somnambulismes qui appartiennent incontestablement à l'hystérie; nous ne nous trouvons pas davantage en présence d'une idée fixe, claire et simple. Le
* Étal mental des hystériques. Les accidents mentaux, p. 263.
sujet ne sait pas ce qui se passe pendant son somnambulisme ou son délire, et il n'y pense pas... En un mot, môme en laissant de côté les stigmates^ en ne considérant que les accidents, il est impossible de les ramener tous à des modifications corporelles produites par des représentations conscientes. »
Retenons ces critiques parfaitement justes, et qui, dans la bouche de M. P. Janet, prennent une importance particulière, car nous allons les voir tout à l'heure se tourner contre ses propres théories.
Reconnaissant d'une part que certains accidents peuvent s'expliquer par des idées fixes, des représentations, et que d'autre part il est impossible de comprendre de la même façon certains troubles tels que les attaques et les somnambulismes, par exemple, M. P. Janet prend un autre phénomène comme pivot de sa définition de Phystérie, et s'adresse au somnambulisme, qui, comme Font bien montré Charcot et Gilles de la Tourette, présente les liens les plus étroits avec l'attaque. Ces deux phénomènes sont provoqués de la même manière, amènent la même amnésie suivie de mémoire alternante, donnent naissance au même dédoublement de la personnalités
Voilà le phénomène capital autour duquel tout va graviter. Que le somnambulisme dure de longues périodes ou qu'il ne se produise que d'une façon fugitive, « il est toujours le résultat, la manifestation d'un dédoublement de la personnalité. »
Avant d'aller plus loin, je ne puis m'empècher de faire remarquer comment tous les partisans des théories psychologiques prennent sans cesse l'effet pour la cause. Nous l'avons déjà vu pour la subordination des phénomènes physiques aux phénomènes psychiques, nous le voyons encore ici pour le dédoublement de la personnalité. Le somnambulisme est un phénomène physique; c'est une forme de sommeil. On le voit s'accompagner de dédoublement de la personnalité : il serait logique d'en conclure qu'il est la cause de ce dédoublement. Pas du tout, il en est au contraire le résultat. Pourquoi, comment? C'est
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ce qu'il est impossible de pénétrer. Ea appliquant ce raisonnement au sommeil normal qui s'accompagne de rêves, on serait amené à dire que le sommeil est le résultat, la manifestation du rêve, ce qui serait absurde. Mais continuons.
Grâce à ce dédoublement de la personnalité, où il n'y a pas seulement alternance de deux personnalités s'ignorant l'une l'autre, mais coexistence, le sujet peut avoir dans sa seconde personnalité, qui est subconsciente, des idées qu'il ignore complètement. Ce sont ces idées fixes subconscientes qui peuvent provoquer et entretenir divers accidents. Voici donc la théorie de Mœbius, l'hystérie maladie par représentation, justifiée, mais à la condition de faire intervenir le somnambulisme et le dédoublement de la personnalité. Restent les attaques : celles-ci sont pour la plupart « la reproduction plus ou moins complète d'une émotion, d'une action, d'une idée ancienne dans une seconde existence qui est comparable à un somnambulisme plus ou moins rudimentaire. »
Gomment concilier cette manière de voir avec l'opinion émise plus haut par M. P. Janetque les attaques semblent dépendre de quelque phénomène physique, « car, ajoutet-il, elles sont indépendantes de la pensée du sujet, et il suffit quelquefois pour les provoquer, non pas d'éveiller les idées du sujet, mais de presser un point du corps, l'ovaire où l'épigastre, pour que la décharge se produise? »
Ou elles sont d'ordre physique, ou elles sont de simples représentations dans l'état somnambulique, lequel est produit soi-disant par le dédoublement de la personnalité, lequel est lui-même un phénomène psychique.
De sorte que maintenant le dédoublement de la personnalité est devenu le pivot de la théorie psychologique : c'est lui qui amène le somnambulisme, grâce auquel le sujet peut agir sous l'influence de représentations inconscientes, tandis que dans l'état de veille il agit sous l'influence de représentations conscientes.
Voilà bien des complications déjà. Mais si on ajoute que « la séparation des deux consciences est loin d'être
10 NATURE DE l'hYSTÉRIE
absolue, et qu'un phénomène qui a été provoqué dans l'une par toute une série d'associations d'idées, peut apparaître brusquement dans l'autre », on conviendra que le problème risque de devenir inextricable. Ce n'est pas tout encore cependant.
Ce dédoublement de la personnalité, regardé également par Laurent, par Breuer et Freud, comme le phénomène fondamental de l'hystérie, est à son tourinsufflsantà expliquer tous les phénomènes. C'est M. P. Janet lui-même qui le reconnaît après l'avoir proclamé tel. « Les définitions précédentes, dit-il (celles qui prennent pour base le trouble des représentations ou le dédoublement de la personnalité), ont certainement une grande généralité, elles s'appliquent à la grande majorité des accidents hystériques ; mais il est évident d'autre part qu'elles laissent à peu près complètement de côté d'autres caractères également nombreux et très importants, je veux dire les stigmates. » Il précise : « Certains auteurs ont essayé d'appliquer aux stigmates la même explicationqu'aux accidents et de les rattacher également à des idées fixes. Cette explication serait simple, conforme aux principes que nous avons adoptés, mais on a vu que nous ne pouvions constater dans les anesthésies ni l'évolution, ni les caractères des idées fixes. On peut les considérer comme la preuve d'un amoindrissement des fonctions nerveuses, d'un épuisement des organes. Ce n'est pas là une théorie, c'est l'expression aussi juste que banale du fait lui-même; reste à interpréter la nature de cet épuisement. »
C'est bien là en effet le nœud de la question, et du moment qu'on reconnaît que les stigmates, c'est-à-dire les phénomènes véritablement fondamentaux de l'hystérie, sont dus à un épuisement nerveux, il serait naturel de chercher en quoi consiste cet épuisement, par quel mécanisme il survient, et si, applicable aux stigmates, il peut servir à expliquer aussi les accidents. Malheureusement M. Pierre Janet se contente de répondre sommairement qu'il ne pense pas que les stigmates soient dus à des lésions locales des appareils sensoriels, des muscles, des
oerfs, ni des centres. En ce qui concerne raltération de ces derniers — ^altération dynamique bien entendu — j'avoue ne pas comprendre coiiiment on peut la nier quand on admet que l'hystérie est une affection psychique. Peut-il donc y avoir des états psychiques qui ne soient pas liés à des états cérébraux? Les fonctions psychologiques sont-elles indépendantes du fonctionnement de Técorce cérébrale, comme M. P. Janet a Tair de le croire quand il dit : « Peut-on dire que l'anesthésie tactile, le rétrécissement du champ visuel, se ^attachent précisément à un arrêt du fonctionnement des centres nerveux qui servent à cette sensation tactile ou visuelle, ou bien ces ânesthésies ne sont-elles qu'une manifestation particulière d'un affaiblissement portant sur toiites les fonctions de Técorce cérébrale, et se rattachent-elles par conséquent à un trouble des fonctions psychologiques?» Et dans les développements qu'il donne à sa pensée, il ressort que les fonctions psychologiques — fonctions de l'écorce cérébrale — peuvent être atteintes sans que le fonctionnement des centres nerveux de cette mêmeécorce cérébrale soit lui-même atteint. Qu'on transporte cette conception dualiste dans n'importe quel domaine physiologique et l'on verra immédiatement à quels singuliers résultats ou aboutira. Pourquoi donc, je ne me lasserai pas de le répéter, considérer le cerveau comme un organe différent des autres, et penser que chez lui la fonction — pure abstraction — puisse s'en dégager, vivre d'une vie isolée, agir pour son propre compte? S'il en était ainsi, la physiologie cérébrale cesserait d'exister. Il ne faut voir dans cette manière de comprendre les choses qu'une persistance du vieux dualisme spiritualiste, qui n'a pas grand inconvénient à être soutenu dans les écoles philosophiques, mais qui conduit à de singulières conséquencesquand on l'applique dans le domaine de la physiologie et de la clinique.
Mais suivons les partisans de la théorie psychologique. Le dédoublement de la personnalité qu'on croyait le trouble fondamental est reconnu lui-même insuffisant, et il faut recourir à un nouveau trouble psychologique pour expli-
quer les choses : ce trouble c^est le rétrécissement du champ de la conscience, Gommeat la conscience^ qui représente une qualité dlntensité des phénomènes psychologiques, peut-elle prendre un caractère d'étendue, c'es t ce qui n'apparaît pas très clairement. Il a besoin d'une explication que voici : « Nous avons proposé d'appeler champ de conscience ou étendue maximum de la conscience, le nombre le plus grand de phénomènes simples^ ou relativement simples, qui peuvent être simultanément rattachés à notre personnalité dans une même perception personnelle. » De sorte que ce n'est même plus une étendue que ce terme représente, mais une quantité de phénomènes. Pouvoir ou capacité de synthèse personnelle sont des expressions beaucoup plus justes. M. P. Janet arriva ainsi à la formule suivante pour les stigmates : ce Les choses se passent comme si les phénomènes psychologiques élémentaires étaient aussi réels et aussi nombreux que chez les individus normaux, mais ne peuvent pas, à cause du rétrécissement du champ de la conscience, à cause de cette faiblesse de la faculté de synthèse, se réunir en une seule perception, en une seule conscience personnelle. » Le dédoublement de la personnalité qui servait à expliquer les accidents devient la conséquence immédiate de cette faiblesse de synthèse psychologique. De sorte qu'en somme toute l'hystérie, stigmates et accidents, dépend de -cette dernière.
A quoi tient cette faiblesse de la faculté de synthèse, c'est ce qui n'est pas mis en lumière, quoique ce soit le seul point important. M. P. Janet recourt à une nouvelle conception plus générale et plus vague encore, à la désagrégation mentale, comme explication dernière : « Les choses se passent comme si le système des phénomènes psychologiques qui forme la perception personnelle chez tous les hommes, était, chez ces individus, désagrégé et donnait naissance à deux ou plusieurs groupes simultanés ou successifs, le plus souvent incomplets et se ravissant les uns aux autres les sensations, les images et par conséquent les mouvements qui doivent être réunis nor-
THÉORIES PSYCHOLOGIQUES DE l'hYSTÉRIE 13
malement dans une même' conscience et dans un même pouvoir. » Qu'est-ce que ce nouveau système de phéno* mènes psychologiques formant la perception personnelle; notre personnalité n*est-elle donc pas formée de la synthèse de tous nos phénomènes psychologiques présents et aussi passés; et la désagrégation de ce système, à quoi tient-elle, encore une fois ?
Du reste les partisans eux-mêmes du rétrécissement du champ de la conscience ne le trouvent pas tous suffisant non plus, et M. Pick, par exemple, considère comme caractéristique de rhystérie la diminution de la puissance d'attention, le rétrécissement de la perception personnelle auquel il ajoute le rétrécissement de l'impulsion motrice.
On voit combien les partisans de l'hystérie maladie mentale s'entendent peu sur la véritable caractéristique psychologique de la maladie, combien les phénomènes qu'ils prennent pour point de départ sont insuffisants pour expliquer la généralité des faits, comment, après avoir constaté cette insuffisance, ils sont obligés de chercher une explication dans un nouveau phénomène non moins insuffisant, qui en appelle un autre encore pour se justifier, et comment en fin de compte on aboutit à quelque chose d'absolument vague et qui n'a plus rien de spécifique, la désagrégation mentale, qu'on retrouve dans toutes les dégénérescences mentales.
Si on ajoute que, pour expliquer beaucoup de phénomènes, M. P. Janet les rattache tantôt à la distraction, tantôt à l'amnésie, tantôt à l'aboulie (l'insomnie ellemême devenant un trouble aboulique), on conviendra que la théorie psychologique manque vraiment d'unité. S'il faut invoquer tantôt un phénomène, tantôt un autre, pour en expliquer un troisième, on risque fort aussi de donner des explications un peu fantaisistes et auxquelles on adapte tant bien que mal les faits, au lieu de les déduire des faits tels qu'ils se présentent. En rattachant tous les phénomènes à une idée fixe, et en déclarant, lorsqu'on ne la trouve pas, qu'elle n'en existe pas moins, mais est incon-
i4 NATURE DE l'hYSTÉRIE
scîente, il est évident qae tout devient d*uQe simplicité enfantine.
Malheureusement les faits sont loin de se plier à cette manière de voir, et malgré ces explications s'étayant toutes les unes sur les autres, on en arrive à cette constatation que nous trouvons dans M. P. Janet : « Mais il existe d*autres accidents hystériques dont l'interprétation psychologique est beaucoup moins avancée et même beaucoup moins vraisemblable; nous croyons pouvoir les ranger dans trois catégories principales : 1° les accidents viscéraux de Thystérie ; 2° les troubles vaso-moteurs et secrétoires; 3® les troubles trophiques. » C'est-à-dire qu'un bon tiers, sinon la moitié des manifestations hystériques, échappe à une interprétation purement pyschologique, de Taveu même des auteurs les plus convaincus de cette conception. Alors à quoi bon échafauder tant de subtilités ?
On a fait, il est vrai, jouer un rôle de plus en plus considérable aux idées fixes dans le développement de ces divers troubles. Mais c'est une explication vraiment trop simple, en présence d'un phénomène quelconque, de dire que le sujet le présente parce qu'il a l'idée qu'il doit l'avoir, et cela mène à des raisonnements compliqués bien inutilement. On a proposé, par exemple, de l'anorexie hystérique l'interprétation suivante : le sujet a de l'anesthésie stomacale; ne sentant plus son estomac, il en conclut qu'il n*en a plus, et n'en ayant plus, qu'il n'a pas besoin de manger. Or, de ce qu'on ne sent plus un organe, onn'enconclut pas forcément qu'il n'existe plus, et dans le cas particulier ce serait un raisonnement faux que de se croire dispensé de s'alimenter pour vivre, parce qu'on n'a plus un des organes servant à la digestion, alors qu'on peut, dans une certaine mesure s'alimenter par une autre voie. N'est-il pas plus simple de dire : Le sujet, par suite de l'anesthésie de son estomac, a perdu le sentiment de la faim ; n'ayant pas faim, il ne pense pas à manger et juge avec apparence de raison que s'il avait besoin de manger il aurait faim.
Rendez à ce sujet la sensibilité de son estomac, Tappétit reviendra et, dès qu'il aura faim, il mangera. Il n'y a
SBE
pas besoin d'imaginer l'existence d'une idée fixe pour expliquer son refus antérieur d'alimentation.
Je pourrais citer bien d'autres exemples où il n'y a pas davantage lieu de faire intervenir des idées fixes. Mais que penser du rôle de ces idées fixes dans les cas où le sujet ignore lui-même les modifications organiques qu'il présente ? Gilles de la Tourette a montré les modifications du taux de l'urée, l'inversion de la formule des phosphates dans les attaques hystériques ; j'ai mis en évidence aussi les modifications du chimisme stomacal dans les cas d'anorexie hystérique causée par l'anesthésie de l'estomac' jQue viennent faire là les idées fixes ?
J'ai d'ailleurs montré par bien des exemples, qui n'ont fait que se multiplier depuis, que l'idée fixe était la conséquence et non la cause de l'état fonctionnel. Je n'en veux pour preuve que ce premier fait : c'est que si, par un procédé physique quelconque, on fait disparaître le trouble fonctionnel, l'idée fixe qui lui est liée disparaît aussi, — et cet autre plus caractéristique encore : c'est que si une cause quelconque, n'ayant aucun rapport avec l'idée fixe ancienne, provoque le retour du trouble fonctionnel, l'idée fixe reparaît aussi. Elle est toujours postérieure, ou tout au plus simultanée, au trouble fonctionnel.
Il y a cependant deux faits qui pourraient au premier abord militer en faveur d'une même théorie psychologique , c'est, d'une part, que même les phénomènes qui échappent à son interprétation peuvent être provoqués par la suggestion, c'èst-à-dire par une action toute psychique, et, d'autre part, que certains de ces phénomènes sont identiques à ceux qui accompagnent les émotions, lesquelles sont d'ordre également psychique.
Il faut, pour être impartial, examiner ces deux objections qui valent certainement mieux à elles seules que toutes les explications plus ou moins ingénieuses et subtiles qu'on a proposées et que nous venons de voir. Mais pour répondre à ces deux objections, il nous faut d'abord mettre en évidence certains faits que nous allons avoir à examiner à propos de la théorie physiologique. Ces faits ont trait à la conscience que nous pouvons avoir, dans certains états
pathologiques, de fonctionnements et d'impressions dont nous n'avons aucune espèce de conscience à l'état normal, et, par suite de cette conscience que nous en avons, à l'action volontaire que nous pouvons avoir sur ces fonctions, et qui n'existe plus dès que nous sommes revenus à l'état ordinaire (p. 39 et 51).
La discussion viendra donc tout naturellement alors, et en l'abordant maintenant nous risquerions d'être obscur, sans compter l'inconvénient d'être obligé de nous répéter.
On a cherché aussi à rattacher tous les phénomènes de l'hystérie à une autchsv g gestion ^ et M. Bernheim (de Nancy) a soutenu cette opinion simpliste tout récemment encore S « ses idées^ dit-il^ ayant été insuffisamment comprises et inexactement rapportées. » L'anesthésie, qui est le trouble fondamental de l'hystérie, est pour lui le résultat d'une auto-suggestion. Déjà en 1886 il soutenait que l'amaurose hystérique n'était localisée ni dans la rétine, ni dans le nerf optique, ni dans le centre cortical visuel, mais dans l'imagination du sujet. Il en est de même d'ailleurs des autres anesthésies hystériques. L'auteur a malheureusement omis de nous dire ou siégeait l'imagination, si elle était ou non indépendante du cerveau, et quel rapport elle affectait avec les centres corticaux et les fonctions cérébrales.
Même quand l'anesthésie est survenue à la suite d'une cause génératrice organique, si elle survit à sa cause c'est par auto-suggestion. Pourquoi? Parce que « l'idée de cette anesthésie reste inscrite dans le cerveau, et que l'image cérébrale du phénomène toujours présente continue à actionner le cerveau qui en est dupe et fait inhibition à la sensation perçue. »
Cherchons à appliquer ces données à un fait quelconque, une paralysie d'un bras, par exemple, survenue à la suite d'un choc nerveux qui a déterminé un trouble vaso-moteur. PourM. Bernheim, ce trouble vaso-moteur disparaissant, la
* L'anesthésie hystérique. (Revue de médecine, mars 1901.)
paralysie persiste par auto-suggestion. L'idée de paralysie s'est localisée dansTimagination du sujet — où, pourquoi, comment, nous n'en savons rien — et de là elle actionne le cerveau pour produire, non un mouvement comme on pourrait s'y attendre, mais une pa7'alysie, de sorte que la mise en activité du cerveau produit un phénomène d'arrêt; voilà qui devient singulier. Mais cette idée ne s'en tient pas là, et elle fait encore inhibition à la sensation perçue, c'est-à-dire aux sensations qui, parties dé la périphérie du bras, devraient être perçues par la conscience. Comment unes idée localisée dans l'imagination peut-elle arrêter le cours d'une impression nerveuse, où et pourquoi le faitelle, surtout si la sensation est perçue? Cette psycho-physiologie «st trop transcendante pour que je m'aventure à tâcher de la comprendre.
Pour nous les choses sont beaucoup plus simples. Il est faux d'abord que l'anesthésie hystérique survive à l'état vaso-moteur — soit local, soit cortical — engendré par le choc nerveux qui Ta causé. Il n'y a pas d'anesthésie hystérique, et par conséquent de troubles hystériques, sans un trouble vaso-moteur, et il suffit de faire disparaître ce trouble pour ramener la sensibilité et la fonction normale. Rien n'est plus facile à constater par la méthode graphique, en prenant le pouls capillaire avant et après l'anesthésie. Si l'image cérébrale est toujours présente, c'est que Tétat du centre cortical qui l'a produite est toujours le même. Réveillez l'activité de ce centre, ralentie ou suspendue, et l'idée disparaîtra aussitôt. Ce n'est pas l'idée de l'anesthésie qu'a le sujet : l'idée qui est liée à l'anesthésie €st quelconque et dépend des conditions qui ont provoqué l'anesthésie ; l'anesthésie, elle, n'est que la traduction de l'arrêt, plus ou moins complet, du centre cérébral qui a été atteint par ces conditions.
Tout en attribuant à l'auto-suggestion la raison de la persistance des « douleurs, spasmes, vomissements, crises, convulsions, paralysies fonctionnelles, etc., — c'est-àdire, en somme, de tous les accidents hystériques — qui «ne fois assimilés par les centres nerveux ont de la tendance à être conservés par eux, alors que la cause initiale
SoLLiER. — L'hystérie et son traitement. 2
n*existe plus » M. Bernheim reconnaît lui-même que Tauto-suggestion ne suffit pas à expliquer tous les phénomènes.
La théorie, de son propre aveu^ n'est donc qu'une explication possible dans certains cas, et elle n'a aucun caractère général, univoque. Or, la valeur d'une théorie est proportionnelle au nombre de cas qu'elle peut embrasser. La fantaisie de sa base psychologique nous dispense d'ailleurs de nous y arrêter plus longuement.
En résumé, il n'y a pas de théorie psychologique univoque à proprement parler ; il n'y a que des essais d'explication, d'interprétation psychologique. Aucune de ces explications n'est suffisante pour donner la clef de tous les phénomènes. La théorie qui embrasse le plus grand nombre d'entre eux, celle de M. P. Janet, est obligée de recourir à tout un enchaînement d'explications aboutissant à une définition des plus vagues et des moins caractéristiques de l'hystérie, et va par conséquent à rencontre du but qu'on se propose ordinairement dans toute science, et qui est de préciser les définitions le plus possible de façon à ce qu'elles ne puissent s'appliquer à aucun autre ordre de phénomènes que ceux qu'on a en vue. De plus, elle laisse de côté toute une série de faits des plus importants. Enfin elle se contredit elle-même dans ses explications. Nous sommes donc forcés de repousser toutes ces tentatives d'interprétation purement psychologique, que leurs auteurs eux-mêmes se chargent de réfuter réciproquement, et de chercher ailleurs la clef des phénomènes. Il nous faut pour cela revenir sur le terrain plus solide de la physiologie et de la clinique ; il nous faut rechercher si un trouble unique frappant le système nerveux ne pourrait pas y déterminer tous les troubles moteurs, sensitifs et sensoriels, vaso-moteurs et trophiques, psychologiques enfin, que nous rencontrons dans l'hystérie. C'est ce que nous allons démontrer tout à l'heure, et nous aurons ainsi l'occasion de formuler de nouvelles critiques contre la théorie psychologique, en même temps que nous donnerons une interprétation plus simple, plus
conforme surtout aux faits, moins dépendante aussi de l'imagination de l'observateur, de tous les phénoipènes qu'elle est impuissante à expliquer. C'est pourquoi je me suis contenté pour le moment de mettre les différentes théories psychologiques en opposition entre elles.
Est-ce à dire que les phénomènes psychologiques qui ont servi de base à ces théories sont contestables ? En aucune façon. Rien n'est plus exact que le défaut de représentation, le dédoublement de la personnalité, la diminution du pouvoir de synthèse des impressions, que l'affaiblissement de la conscience, que l'existence d'idées fixes. Seulement, au lieu de considérer tous ces phénomènes comme indépendants et fondamentaux, avec certains^ ou au contraire comme conséquents les uns des autres, avec d'autres, nous les regardons comme des effets d'une même cause, comme des symptômes d'un même état du système nerveux. Ce ne sont pas les descriptions qu'on a données de ces phénomènes que nous attaquons — personne n'a été pl-usau fond de leur analyse que M. P. Janet — c'est leur rôle pathogénique. Mais l'on ne saurait contester qu'au point de vue pratique du traitement, qui doit préoccuper avant tout le médecin, et qui est en même temps la justification de la théorie, la pathogénie a une importance primordiale. C'est d'elle que découle le traitement rationnel, et il vaudra ce qu'elle vaudra elle-même.
On a paru croire que je déniais toute valeur aux causes psychiques dans le développement de l'hystérie. Je dois protester contre une pareille interprétation de mes recherches. Ce serait aussi absurde que de soutenir qu'à l'état normal une idée, une représentation, un sentiment^ sont incapables de provoquer en nous des mouvements ou des émotions, ou des sensations.
Ce que je prétends seulement, c'est que les manifestations hystériques dépendent uniquement d'un état physiologique spécial, permanent, mais susceptible de variations, des centres nerveux, que cet état ait été d'ailleurs amené par des causes d'ordre psychique ou pour mieux dire
moral, ou d'ordre physique. C'est ce que je vais tâcher de démontrer maintenant.
Théories physiologiques de Thystérle.
Je ne citerai que pour mémoire la théorie qui plaçait rhystérie sous la dépendance de l'appareil utéro-ovarien. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs, si invraisemblable que cela puisse paraître, qu'elle soit complètement disparue aujourd'hui. Il n'y a pas encore longtemps que j'ai eu l'occasion de voir une jeune Hlle à laquelle un médecin avait successivement pratiqué, pour enrayer des attaques hystériques, d'abord la rupture de l'hymen, puis des cautérisations au thermo-cautère du clitoris, et enfin la clitoridectomie ! Et ne voyons-nous pas souvent encore l'ovariotomie ou l'hystérectomie pratiquées pour des accidents purement hystériques, au cours de manifestations multiples du même ordre, qui devraient cependant mettre le chirurgien en garde! En dehors de Terreur de diagnostic qui est fâcheuse, il y a l'arrière-pensée, contre laquelle on doit hautement protester, que l'opération pourra agir par suggestion pour faire cesser les accidents nerveux, qui ne sont peut-être que la conséquence des troubles de l'appareil génital. J'ai vu l'année dernière encore une jeune femme anorexique, avec de grandes attaques, anesthésique totale, et qui, pour des métrorrhagies, avec points douloureux aux ovaires, avait été dilatée, puis curetée, et enfin oophoreptomisée d'un ovaire, parfaitement sain d'ailleurs — le chirurgien ayant hésité pour savoir lequel il devait enlever et ayant failli, sans l'intervention du médecin ordinaire de la malade, enlever les deux.
Les accidents nerveux n'ayant fait qu'augmenter, ainsi que les pertes, la malade me fut confiée. En trois mois elle était guérie par réveil cérébral, ses pertes avaient cessé et ses règles étaient redevenues parfaitement normales à tous points de vue, et sans aucune douleur. Combien de cas semblables ne pourrais-je pas citer! Mais nous reviendrons plus loin sur cette question de l'intervention chirurgicale dans l'hystérie
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Depuis Briquet, tout le monde s'accorde pour reconnaître que rhystérie est une névrose et que son siège est dans le système nerveux central. La disparition complète et quelquefois brusque de certains troubles, tels que des. paralysies par exemple, sans qu'il en reste aucune trace, même après une durée de plusieurs années, prouve à elle seule que le système nerveux ne présente aucune altération anatomique, qu'il n'y a pas de lésion organique, mais simplement un trouble physiologique qui modilSe la fonction du système nerveux. La production artificielle des mêmes phénomènes par la suggestion plaide dans le même sens, et sur ce point il ne saurait y avoir de doute.
Reste à savoir si l'écorce cérébrale seule est atteinte dans ses différents centres sensoriels et sensitivo-moteurs, ou si certains centres inférieurs et même les nerfs périphériques ne peuvent pas participer à la constitution des phénomènes hystériques.
Que les centres inférieurs soient atteints directement et primitivement, c'est possible, mais je n'en ai aucune preuve. Qu'ils le soient indirectement, c'est presque certain et il en est de même des nerfs périphériques. Deux faits paraissent démontrer cette assertion : c'est, d'une part,y'abolition et dans certains cas l'exagération des réflexes, qui indiquent que la moelle est atteinte elle-même par le trouble hystérique ; et, d'autre part, la diminution qu'on observe quelquefois d'une façon très nette dans l'excitabilité électrique des nerfs, dans certains cas de paralysie.
Si l'anesthésie était un phénomène de distraction, purement psychologique, on pourrait comprendre que le muscle fût paralysé, ou parût l'être, on ne comprendrait pas qu'il ne se contractât pas sous l'influence de l'excitation électrique de son nerf moteur. Pour qu'il y ait diminution de la réaction, il faut donc que le nerf ne soit plus dans son état normal.
C'est là un fait que j'ai constaté maintes fois d'une façon très nette.
Il est encore un autre phénomène que signalent beaucoup d'auteurs, c'est que les excitations mécaniques ou
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électriques portées sur les nerfs périphériques, dans des caa d'anesthésie ou de paralysie, peuvent faire disparaître ces deux troubles, ce qui prouve que la propagation de Texcitation s'est faite jusqu'aux centres corticaux où se fait la perception consciente. Ces centres corticaux étaient donc dans un état physiologique anormal. Que cet état soit déterminé par une influence psychique ou par une action physique, peu importe^ c'est toujours à un trouble physiologique de Técorce cérébrale, tenant sous sa dépendance la fonction dont on constate l'altération, que nous avons affaire. C'est lui qui est capital, non l'influence psychique.
A elle seule, en effet, sans l'intermédiaire des centres fonctionnels de l'écorce, elle ne pourrait provoquer aucun phénomène. Sans elle on conçoit très bien par contre que, le centre fonctionnel étant atteint, la fonction qui est sous sa dépendance soit troublée. Un exemple très simple mettra la chose en évidence. Je reçois l'ordre de lever mon bras droit. Cet ordre évoque en moi une représentation du mouvement à accomplir; cette représentation ellemême est liée à la mise en jeu du centre cortical qui fait fonctionner mon bras droit, centre qui émet à la fois l'énergie nécessaire pour actionner les muscles du bras, et reçoit les impressions émanées des diverses modifications qui s'y produisent. Admettons maintenant que ce centre du bras droit soit dans un état d'inhibition si l'on veut, pour se servir d'un terme qui ne préjuge pas la nature de cet état. L'ordre reçu d'élever le bras ne déterminera aucun ébranlement de son centre. Parlàmème aucune représentation du mouvement à accomplir ne surgira, et aucun mouvement ne se produira ; en même temps qu'il ne pourra transmettre aucune excitation motrice, il ne percevra aucune excitation sensitive et l'on constatera que tout le territoire qui en dépend est anesthésié.
On comprend ainsi très simplement pourquoi l'anesthésîe n'a aucun rapport avec les territoires des nerfs périphériques. Elle dépend uniquement de l'étendue du trouble cortical, lequel varie et n'a aucune régularité, empiétant sur les centres voisins ou n'envahissant qu'une partie d*un mémo centre. Les variations d'étendue de l'anes-
thésie, ses empiétements quelquefois singuliers, s'expliquent très simplement si on se reporte à la topographie cérébrale.
Si nous considérons maintenant que Tordre de lever le bras gauche peut être exécuté, et qu'il n'existe pas d'anesthésie de ce bras, on conviendra que la théorie psychologique de l'hystérie maladie par représentation n'est pas soutenable.
En effet, si l'esprit fonctionne pour son propre compte, a des altérations indépendantes de l'état cérébral, comment se fait-il qu'il puisse avoir la représentation d'un mouvement avec le bras gauche et non avec le bras droit? Existe-t-il deux esprits, un droit et un gauche, l'un qui a perdu, l'autre qui a gardé son pouvoir de représentation? Et s'il n'y en a qu'un, comment expliquer que cette perte ou cet affaiblissement du pouvoir de représentation ne porte pas sur les deux côtés du corps, et même sur tout le corps ? Comment admettre des altérations des facultés (?) de l'àme et, en outre, qua ces altérations ne soient pas générales, mais subdivisées, localisées, avec de véritables territoires comme l'écorce cérébrale elle-même ?
Et si maintenant, par un procédé mécanique ou physique quelconque, nous excitons les nerfs périphériques qui vont en fin de compte aboutir au centre moteur du bras, nous voyons que la sensibilité reparaît, c'est-àdire la conscience, et en même temps le pouvoir de représentation dès mouvements du bras, auquel je peux dès lors faire exécuter ceux que l'on me commande. L'ébranlement produit dans le centre moteur cortical a ramené la possibilité de la représentation mentale, sans aucune intervention psychique. N'est-ce pais là une preuve évidente que le défaut de représentation ne tient pas à un trouble de l'esprit, mais à un trouble purement physiologique d'un centre fonctionnel de l'écorce ? J'en ai observé et rapporté maints exemples.
Prenons une autre explication proposée par les théoriciens psychologues : c'est la distraction, l'amnésie, provenant de la désagrégation mentale, qui causent la paralysie du bras droit. Le sujet ne peut pas grouper dans sa
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personnalité les impressions provenant de son bras droit et de son bras gauche en même temps ; il est distrait, il oublie son bras droit.
Admettons un moment qu'il ne puisse, en effet, se représenter à la fois ses deux bras, et que, s'il fait attention à Tun, il oubliera l'autre. Si vraiment il ne s'agit que d^un trouble psychologique nous devrons constater que, suivant qu'on attire son attention sur son bras gauche ou sur son bras droit, il se paralyse succeàsivement du bras droit ou du bras gauche. On voit en effet — quelquefois — une anesthésie légère se transposer ainsi sous l'intluence d'un effort d'attention. On est en droit d'ailleurs de penser que ce n'est pas la sensibilité qui diminue par le fait de la distraction dans un des côtés du corps, mais que c'est l'attention qui l'exalte dans l'autre côté. Mais il n'en est pas de même en face d'une paralysie complète. Et ce n'est pas faute cependant qu'on attire l'attention du sujet sur le membre atteint. Il y a donc autre chose, et la distraction est insuffisante.
Alors intervient l'idée fixe, c'est-à-dire juste l'opposé. Si le sujet persiste à rester paralysé de son bras droit, c'est qu'il est persuadé qu'il ne peut pas le remuer. Cette nouvelle explication est doublement en contradiction avec le défaut de représentation et la distraction. En effet, pour croire que mon bras est paralysé, il faut que je me le représente paralysé. Bien loin que mon pouvoir de représentation soit affaibli, il est donc au contraire exalté, puisqu'il peut arriver à me donner une impression imaginaire et permanente ? D'autre part, cette idée fixera été surtout constatée dans des cas où, à la suite d'une cause quelconque que je croyais capable de me paralyser le bras, la paralysie est survenue. Or, dans ces cas, l'attention est sans cesse fixée sur le bras que l'on craint de voir se paralyser. Si la théorie du mécanisme de la distraction est juste, c'est l'autre bras qu'on devrait oublier et qui, par suite de cette distraction regrettable, devrait se paralyser. On aurait alors une paralysie des deux bras : de l'un parce que l'on aurait l'idée fixe qu'il va être paralysé; de
lamm^mrmm
THÉORIES PHYSIOLOGIQUES DE l'hYSTÉRIE 25
Tautre parce que Ton aurait par distraction oublié qu'il existe.
Examinons donc la question en prenant pour point de départ Tanatomie et la physiologie générales du système nerveux.
Notre cerveau peut être considéré comme formé de deux parties, Tune que j'ai appelée le cerveau organique, l'autre le cerveau psychique. La première partie est préposée aux fonctions motrices et sensitivo-sensorielles, dont les centres sont assez bien connus aujourd'hui. Mais ce n'est pas tout et il faut admettre que toutes les fonctions végétatives et viscérales y ont aussi leurs centres fonctionnels. Ce fait, facile à prévoir puisque certaines influences psychiques, certaines représentations mentales volontaires, ou provoquées par suggestion, sont capables de modifier le fonctionnement des viscères et de déterminer des modifications vaso-motrices, je l'ai démontré à l'aide de nombreux exemples cliniques et expérimentaux. J'ai pu même préciser la topographie de plusieurs centres viscéraux de l'écorce, tels que ceux de la respiration, du cœur, de l'estomac, de l'intestin, de la vessie, des organes génitaux. J'ai exposé en détail ailleurs ^ les procédés expérimentaux employés pour mettre ces faits en évidence, et répondu aux critiques qu'on en avait faites. D'autres observateurs, se mettant dans les mêmes conditions que moi, ont confirmé mes résultats ^,
Toute la partie du cerveau en arrière du lobe frontal est donc constituée par une série de centres d'où partent et où aboutissent toutes les excitations motrices et vasomotrices, et toutes les impressions sensitives, sensorielles et cénesthésiques. Ces centres sont loin d'avoir des limites précises; ils fusionnent avec leurs voisins à leur périphérie et s'associent avec les autres centres plus ou moins
* Genèse et nature de VHystérie^ 1. 1, p. 389, et Revue neurologique, 1900, p. 102, 364.
■ Comar. Sur le traitement de Vhystérie par le réveil de la sensibilité. Bulletin médical, 11 nov. 1899.
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éloignés au moyen de fibres d'association. Tout notre corps est ainsi représenté sur Técorce cérébrale, qui se trouve en somme constituée par une foule de petits cerveaux ayant une certaine autonomie et tous associés les uns avec les autres. La répartition corticale de ces centres permet de comprendre comment deux parties du corps, de fonctions tout à fait différentes, peuvent présenter simultanément des troubles dont on ne comprend pas le rapport, tout simplement parce que leurs centres sont contigus dans Técorce et que le trouble de Tun a atteint l'autre par propagation directe. D'autre part, certains centres éloignés réagissent réciproquement l'un sur l'autre grâce à leurs fibres d'association, un de ces centres s'arrêtant et ne pouvant plus transmettre à celui qui lui est habituellement associé fonctionnellement les impressions qu'il reçoit.
La topographie des centres viscéraux que j'ai donnée et des centres moteurs et sensoriels connus permet de comprendre ainsi l'association quelquefois bizarre de certains troubles hystériques.
Tous les centres du cerveau organique sont reliés avec le cerveau psychique, c'est-è,-dire le lobe frontal dans sa partie antérieure, en avant de la frontale ascendante et du pied de la 3® frontale. Ce n'est pas le lieu de discuter ici le rôle du lobe frontal, mais avec plusieurs autres auteurs on doit, je crois, le considérer comme le centre récepteur de toutes les impressions qui arrivent aux divers centres du cerveau organique, l'enregistreur de toutes les modifications dynamiques dont ils sont le siège. C'est là que se fait Taperception, la conservation et l'évocation des souvenirs S la synthèse de tous les états dynamiques qui constituent notre personnalité présente et passée.
Tandis que les centres du cerveau organique ne sont que des centres de réception et de représentation, pouvant agir dans une certaine mesure d'une façon isolée, indépendante, le cerveau psychique ne représente qu'un seul centre qui semble se comporter vis-à-vis des premiers
* SoUier. Le problème de la mémoire, Paris, F. Alcan, 1900.
comme une sorte de récepteur général, et d^accumulateur de l'énergie provenant des divers états dynamiques se produisant au niveau du cerveau organique.
En résumé, toutes les impressions sensitives, sensorielles, kinesthésiques, eénesthésiques aboutissent à l'écorce du cerveau organique et y déterminent dans les divers centres de projection des états moléculaires particuliers. L'énergie résultant de ces variations d'état moléculaire agit sur les centres contigus ou associés, soit moteurs, soit sensitifs, et y détermine des réactions nouvelles, d'une part; d'autre part, à chaque instant, l'ensemble des états dynamiques du cerveau organique détermine dans le cerveau psychique, grâce aux faisceaux d'association, un état dynamique spécial, différent de ceux qui précèdent ou suivent, et correspondant à un état particulier de la personnalité. Chaque fois que le même état dynamique du cerveau psychique se reproduira, chaque fois, pour mieux dire, que l'énergie potentielle qui lui est liée, sera mise en liberté, elle déterminera dans les différents centres du cerveau organique le même état moléculaire qui l'a primitivement engendrée. Ainsi se produiront les représentations qui constituent les souvenirs et, si cette reproduction est assez générale, nos états de personnalité passés reparaîtront complètement. Il n'y aura plus seulement souvenir, il y aura reviviscence.
Donc, dans le cerveau organique centres relativement indépendants, dont l'état moléculaire varie d'une façon incessante, soit sous l'influence du courant nerveux qui lui vient de la périphérie, soit sous l'influence de l'énergie qui émane du cerveau psychique ; suivant que c'est l'une ou l'autre, on a affaire à une impression ou à une représentation, qui sont dans un rapport constant avec l'état moléculaire d'une part, et l'excitation capable de le provoquer d'autre part. Chaque fois que le même état moléculaire se réalisera dans un centre quelconque, la représentation de l'impression qui l'a déterminé déjà surgira donc fatalement.
Dans le cerveau psychique, au contraire, pas de cen-
très indépendants, un seul centre récepteur de Téaergie émanée de tous les états moléculaires variables du cerveau organique, emmagasinement de cette énergie à l'état potentiel, les états potentiels successifs ainsi déterminés étant dans un rapport constant avec les états dynamiques multiples générateurs de Ténergie. De sorte que la mise en liberté d'une certaine quantité de cette énergie potentielle va déterminer dans les centres du cerveau organique des états moléculaires exactement correspondants, et, par suite, des représentations correspondant aussi exactement aux impressions qui ont provoqué ces états moléculaires autrefois.
Production d'énergie à la périphérie sous l'influence d'excitations d'ordres divers, amenant des états moléculaires dans un rapport constant avec l'excitation, développement d'une énergie spéciale ou transformation de l'énergie reçue par les centres où ces états moléculaires se produisent, emmagasinement de cette force vive sous forme d'énergie potentielle, qui se trouve ainsi elle-même dans un rapport constant avec les excitations périphériques et les états moléculaires déterminés dans le cerveau organique ; puis mise en liberté de cette énergie potentielle, et, suivant la quantité libérée, provocation des états moléculaires correspondants dans les centres du cerveau organique et par conséquent représentations des impressions correspondantes qui leur ont donné primitivement naissance ; tel est le mouvement de va-et-vient incessant qui se produit dans le système nerveux, tel est le mécanisme schématique qui transforme l'énergie nerveuse en énergie psychique et permet ensuite à cette dernière de reproduire les états organiques liés au développement de l'énergie nerveuse.
Dès lors tous les phénomènes hystériques, qu'ils soient d'ordre moteur, sensitivo-sensoriel, viscéral, vaso-moteur, ou psychique, s'expliquent aisément. Nous allons le montrer le plus rapidement possible.
Ce qui caractérise les troubles hystériques, c'est qu'ils sont essentiellement fonctionnels, tant par leur topo-
graphie que par leur évolution, puisqu'ils peuvent toujours disparaître sans laisser de traces. Le trouble organique qui les produit n'est donc pas anatomique, mais physiologique ; il peut être caractérisé d'un mot, c'est un -phénomène d'arrêt ; peu nous importe pour le moment de savoir à quoi est dû cet arrêt et de quelle nature il est. D'autre part, ce phénomène d'arrêt se pt^oduit dans les centres nerveux supérieurs, certainement au niveau de l'écorce cérébrale, et peut-être aussi dans les centres inférieurs du cerveau et de la moelle.
Supposons, dès lors, que ce phénomène d'arrêt frappe un centre moteur. Les excitations que reçoit ce centre, soit du dehors par l'intermédiaire des fibres sensitives, soit du dedans sous l'influence de l'excitation partie des centres d'aperception — lobes frontaux — n'y détermineront plus aucune modification. Aucune réaction ne se produira dans le premier cas, aucune représentation de mouvement à exécuter dans le second, puisque nous venons de voir que les centres scnsilivomoteurs et sensoriels ou viscéraux ne sont en réalité que des centres de réception et de représentation : il y aura paralysie sensitivo-motriee.
Si c'est un centre sensoriel ou viscéral qui est atteint, les choses se passeront de la même façon et les impressions .extérieures ne pourront plus se transmettre aux centres d'aperception, oit a lieu la conscience. Les représentations sensorielles ou des besoins organiques ne pourront pas davantage être évoquées : il y aura abolition de sensation ou de fonction. Ainsi ont raison ceux qui disent que l'hystérie est une maladie par défaut de représentation.
Mais ce défaut de représentation n'a lieu que lorsqu'il y a un arrêt complet de fonctionnement des centres. Supposons que cet arrêt soit moins complet, et qu'il se soit produit à un moment où le centre était dans un état moléculaire correspondant à une certaine représentation ou sensation. Il se trouve immobilisé en quelque sorte dans cet état-: la représentation devient ainsi permanente et nous avons alors une idée fixe. Toutes les autres parties du cerveau pourront continuer à fonctionner, à rece-
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voir des impressions nouvelles et à produire des mouvements, cette représentation persistera d'une façon indépendante jusqu'à ce qu'une cause quelconque vienne modifier l'état moléculaire auquel elle est liée. Et ainsi ont raison ceux qui disent que l'hystérie est une maladie par représentation ou par idée fixe. Je reviendrai sur cette dernière plus loin. C'est en effet une des plus importantes explications psychologiques auxquelles on a eu recours, et particulièrement M. P. Janet, pour expliquer l'hystérie.
Supposons maintenant qu'au lieu d'un seul centre, plusieurs soient frappés soit simultanément, soit successivement, et dans une proportion telle que les centres indemnes ne soient guère plus nombreux que les centres atteints. Il est rare que ces derniers le soient assez profondément pour que Tarrêt soit absolu ; le plus souvent ils continuent à fonctionner, mais d'une façon trop insuffisante pour que le centre d'aperception en prenne conscience. Dès lors le sujet agit de deux manières, consciemment pour certaines choses, inconsciemmen t pour d'autres. Pour les premières, il se sent agir, pour les secondes il constate seulement par ses différents sens externes qu'il agit. Une partie de ses actes, de sa vie, échappant à son contrôle, à sa conscience, il a le sentiment d'être double. Ceux qui soutiennent que l'hystérie est une maladie par dédoublement de la personnalité ont donc aussi raison.
Et ceux qui disent que c'est un rétrécissement du champ de la conscience qui la cause n'ont pas moins raison. En effets dans ces cas, le sujet n'a plus conscience que de ce qui se passe dans les centres fonctionnant normalement ; tout ce qui se passe dans ceux qui sont frappés d'un arrêt ou d'une diminution de fonctionnement ne détermine pas d'impression consciente dans les centres d'aperception. La quantité des phénomènes conscients est donc diminuée.
Mais ce n'est pas tout encore. Les différents centres pouvant être atteints d'une manière tout à fait indépendante les uns des autres, irrégulièrement et successive* ment, il en résulte tout naturellement que la coordination des impressions ne peut plus se faire, et Ton a le droirde
dire avec certains que Thystérie est une désagrégation mentale.
Or, notre personnalité est formée à tout instant par l'ensemble des états moléculaires des différents centres de notre cerveau, perçus par nos centres psychiques dans une synthèse consciente. Par suite de Tétat variable des centres dont les uns fonctionnent normalement, dont d'autres ne fonctionnent plus que faiblement ou pas du tout, et dont d'autres enfin sont immobilisés dans un état spécial de fonctionnement, la personnalité est incomplète, les réactions volontaires se font en vertu de sensations affaiblies, au moyen de mouvements dont la représentation se fait mal. Il n'est pas surprenant que dans de telles conditions le sujet paraisse se comporter d'une façon parfois bizarre, contrastant singulièrement en tout cas avec son ancienne manière d'être. Pour peu qu'il s'y ajoute des représentations fixes n'ayant aucun rapport apparent avec l'état actuel, on ne sera pas éloigné de penser qu'il s'agit là d'une maladie mentale. Ceux qui, d'une manière simpliste, se bornent à dire que l'hystérie est une maladie mentale n'ont ainsi pas tort. Et cela deviendra d'autant plus vraisemblable si, à son tour, le centre d'aperception est atteint dans son fonctionnement^ si le sujet perd conscience de tous ses actes, de toutes ses impressions, si sa mémoire se perd — mémoire de fixation et mémoire d'évocation — si, surtout, ce centre subissant des oscillations spontanées dans son fonctionnement, il en résulte l'évocation de représentations anciennes correspondant à des états de personnalité passés, d'oii les états seconds, ou les états délirants^ si ces modifications sont trop irrégulières pour correspondre exactement à des états anciens de la personnalité.
Que valent maintenant l'amnésie, l'aboulie, la distraction, pour expliquer d'autres troubles que le défaut ou l'excès de représentation, le dédoublement de la personnalité, le rétrécissement du champ de la conscience, la désagrégation mentale, la faiblesse du pouvoir de synthèse personnelle, etc., sont impuissants à faire com-
prendre? Elles ne sont que TexpressioD même de l'état cérébral, comme tous ces derniers phénomènes psychologiques, et nullement des causes des troubles hystériques. L'amnésie n*est^ en effet, elle-même que la conséquence de l'état d*arrèt des centres cérébraux. Pour nous rappeler une impression quelconque — une image comme on dit — il faut pouvoir nous la représenter. Si le pouvoir d'évocation, — laquelle a lieu dans le centre d'aperception — fait défaut, par suite de la diminution du fonctionnement de ce centre, la représentation mentale produite par l'état moléculaire déterminé dans les centres moteurs ou sensoriels par l'excitation partie du centre d'aperception, ne pourra se produire, malgré leur intégrité. Si ce sont au contraire les centres moteurs ou sensoriels dont le fonctionnement est entravé, l'excitation évocatrice, — laquelle ne nous donne pas l'image-souvenir, mais permet seulement sa reproduction — ne pourra y provoquer l'état moléculaire correspondant à l'impression qui constitue le souvenir, et il n'y aura pas de représentation. Ce ne sera pas parce que le sujet aura perdu le souvenir du mouvement à exécuter ou de l'image qu'on cherche à évoquer en. lui qu'il ne pourra pas l'exécuter ou la reproduire, c'est simplement parce que le centre moteur ou sensoriel ne peut plus fonctionner sous l'influence de l'excitation du centre d'aperception, ou que ce centre lui-même a cessé de fonctionner.
De même pour l'aboulie. La volonté n'est que le sentiment conscient que nous avons des réactions qui se produisent sous l'influence de certaines excitations extérieures ou de représentations. Plus les divers mobiles nous apparaissent nettement^ soit qu'ils nous poussent tous dans le même sens, soit que la suprématie des uns sur les autres, contradictoires, se manifeste clairement, et plus nous croyons nous déterminer volontairement. Or, dans l'hystérie, les excitations extérieures affaiblies ne sauraient réagir énergiquement sur des centres moteurs normaux, et si ce sont ces derniers dont le fonctioittiement est diminué ou arrêté, les excitations auront beau être puissantes,
la réaction sera faible ou nulle. Dans les deux cas le sujet aura donc un sentiment conscient très faible de ces réac-^ tions et sa volonté paraîtra très affaiblie.
Pour vouloir fortement il faut se représenter nettement l'acte à accomplir. Comment pourrait-il vouloir quand ses centres de représentation fonctionnent mal, ou que le centre d'évocation de la représentation est lui-même atteint ? ^
Quant à la distraction, c'est encore une conséquence de Tétat d'arrêt ou de moindre fonctionnement des centres et non une cause de troubles fonctionnels. Pour faire attention à une chose il faut la percevoir vivement, il faut en avoir une conscience claire. Comment pourrait-on fixer son attention sur des impressions qui n'agissent qu'à peine sur les centres récepteurs, lesquels les transmettent trop faiblement au centre d'aperception pour que la conscience s'y montre nettement? Lorsque le cerveau est dans l'état hystérique, c'est-à-dire que ses centres ont tendance à s'arrêter facilement, il arrive tout naturellement que, lorsqu'une excitation forte ébranle suffisamment un centre pour le faire fonctionner mieux, les autres, recevant d'autant moins d'excitations, par suite de cette concentration d'efforts sur un seul point, cessent aussitôt de fonctionner. L'augmentation d'attention d'un côté — c'est-à-dire de fonctionnement — amène de la distraction de l'autre — c'est-à-dire une diminution de fonctionnement. Il y a compensation, et la somme totale d'énergie disponible reste la même.
Ainsi s'expliquent les phénomènes de transfert et de suppléance.
J'ai dit plus haut que la possibilité de produire les troubles hystériques par suggestion pouvait donner un appui à la théorie psychologique de l'hystérie. Certains auteurs ont même cru voir dans la suggestihilité le phénomène essentiel de l'hystérie.
La suggestibiliie est en raison inverse de la volonté, et nous venons de voir que les conditions dans lesquelles se
SoLLiER. — L'hystérie et son traitement. 3
34 NATURB DE L*HYSTÉRIB
trouvent les centres cérébraux ne permettent guère d'exercer la volonté.
Non seulement les représentations des actes à réaliser sont trop faibles, mais la dissociation môme des centres de représentation ne permet pas leur contrôle réciproque. Or, lorsque j'ai une idée ou que je reçois un ordre, en même temps que les centres présidant à l'action qui réalisera cette idée ou cet ordre se représentent les mouvements à faire, d'autres représentations en opposition peuvent surgir dans d'autres centres et empêcher la réalisation de l'idée ou de l'ordre. Ici il n'en est plus de même. L'hystérique qui reçoit un ordre a une représentation de l'acte à réaliser plus forte que toutes les autres, par suite de l'engourdissement des autres centres. C'est le seul centre sur lequel j'agis, c'est le seul point sur lequel j'attire par tous les moyens possibles son attention, qui entre en activité, et alors même qu'elle serait faible elle sera encore supérieure à celle des autres centres engourdis et non excités. Si j'arrive à exciter suffisamment le centre de représentation de l'acte à accomplir, le sujet n'aura donc conscience que de cet acte, et il lui paraîtra par conséquent le seul à exécuter, aucun contre-poids n'existant dans des représentations opposées. La suggestibilité n'est que la conséquence de la dissociation des centres de représentation, et la suggestion n'est que l'évocation d'une représentation isolée dans un de ces centres.
Aussi voit-on la suggestibilité disparaître dès que le cerveau recouvre son activité dans toutes ses parties, se réveille en un mot, comme disparaît aussi dans certains cas la possibilité de l'hypnose.
La suggestibilité n'est donc qu'un symptôme résultant, comme l'amnésie, l'aboulie, le dédoublement de la personnalité, etc., de l'inactivité des centres cérébraux. La mise enjeu de cette suggestibilité par la suggestion ne fait donc que développer la tendance du cerveau à agir d'une façon indépendante dans ses différents centres, et, bien loin de pouvoir contribuer à la guérison, lui est plutôt défavorable.
Il n'y a qu'un cas dans lequel elle peut servir, c'est lors-
THÉORIES PHYSIOLOGIQUES DE l'hYSTÉRIE 35
qu'on l'emploie à donner une direction générale au sujet, comme lorsqu'on lui suggère de faire tous ses efforts pour se guérir et rester guéril Je reviendrai du reste sur cette question à propos du traitement moral. Je ne veux pour le moment que montrer la valeur de la suggestibilité en tant que preuve de la nature psychologique de l'hystérie.
En réalité elle n'est, elle aussi, que la conséquence du trouble physiologique du cerveau, de l'arrêt de fonctionnement des centres corticaux.
Nous voyons donc qu'un seul trouble peut rendre compte de tous les phénomènes hystériques pris successivement pour pivot de la névrose, et concilie toutes les explications psychologiques reconnues précédemment insuffisantes et incapables de s'appliquer à tous les cas. La raison en apparaît bien simple et bien claire maintenant : c'est que tous les phénomènes psychologiques qu'on nous présentait comme des causes sont en réalité des effets, des manifestations du trouble cérébral qui constitue l'hystérie.
Mais il nous faut aller plus loin. Gomment ce phénomène d'arrêt peut-il produire une telle diversité de troubles avec des nuances si délicates ; comment se concilie-t-il avec la ténacité de certains accidents, la mobilité de certains autres ; de quelle nature enfin peut-il être pour durer si longtemps dans certains cas, pour apparaître ou se modifier si brusquement sous certaines influences, et même disparaître, dans certains autres?
C'est pour répondre à ces diverses questions que j'ai entrepris mes recherches sur la Genèse et la nature de Vhystérie, parues en 1897. Je les résumerai très brièvement ici dans leurs lignes essentielles, et dans leurs résultats les plus importants, renvoyant pour la démonstration clinique et expérimentale dans ses détails à l'ouvrage que j'y ai consacré.
Je dois dire d'abord que tous les faits que j'ai énoncés alors, je les ai vus confirmés depuis en toute occasion, et j'ajouterai que les rares observateurs qui ont expérimenté ou ont appliqué mes méthodes sont arrivés à des résul-
3^ NATUBB OK L HTSTÉBIB
Uts, je ne dirai pas analogues, mais absolument identiques et Buperposables aux miens.
Un premier fait attira mon attention, c'est l'insomnie rebelle des hystériques, rebelle et absolue comme je m'en assurai. Or, on résiste moins à l'insomnie qu'à l'inanition, et on ne saurait en tout cas y résister des semaines et des mois, comme on l'observe couramment. Certains faits cliniques et des expériences pendant Tétatde sommeil hypnotique me montrèrent d'abord que l'insomnie tenait simplement à ce que les hystériques sont plongées dans un état de sommeil pathologique que, en raison de l'apparence de veille qu'il leur laisse, j'ai proposé d'appeler vigilambulisme. Si les hystériques ne dorment pas du sommeil naturel, c'est qu'elles dorment d'un autre sommeil et, comme me le disait une malade, que j'interrogeais sur la cause de son insomnie, pendant l'hypnose : « On ne peut pas dormir deux fois. »
Les belles études du professeur Raphaël Dubois (de Lyon) sur le sommeil viennent corroborer cette manière de voir physiologique. Je ne suis même pas éloigné de croire que le mécanisme du sommeil cérébral qui constitue rhystérieest analogue à celui qu'il a indiqué chez les hibernants ^
En même temps je constatais que, si ces hystériques ainsi en état de vigilambulisme étaient réveillées par un ordre violent ou une forte excitation, il se produisait deux choses : d'abord une régression de leur personnalité plus ou moins loin en arrière de l'époque actuelle, et ensuite des modifications de la sensibilité générale, sensorielle et cénesthésique. La première que je cherche à réveiller, le l**" décembre 1893, se réveille en se croyant au mois de novembre 1890. J'en ai réveillé depuis lors qui sont revenues à des états de personnalité anciens de plus de vingt-cinq ans.
Un autre cas, dans lequel je me contentai d'ordonner à
* R. Dubois. — Physiologie comparée de la mai^motte. Étude sur le mécanisme de la thennogenèse et du sommeil chez les mammifères. Paris, G. Masson, 1896.
THÉORIES PHYSIOLOGIQUES DE l'hYSTÉRIE 37
la malade, plongée dans le sommeil hypnotique, de se réveiller complètement, et qui guérit en quatre séances avec retour complet de la sensibilité dans tous ses modes et retour du 3ommeil normal, me montra : 1** que le réveil n'est complet que lorsque la sensibilité est redevenue normale ; 2^ que Tanesthésie traduit par son intensité et son étendue le degré du sommeil cérébral *.
Je ne puis rapporter ici toutes les considérations cliniques et expérimentales par lesquelles j'ai démontré que les hystériques ne sont que des vigilambules qu'il s'agit de réveiller pour guérir, et dont le réveil amène la disparition des troubles de sensibilité. Je me demandai tout naturellement si la restauration des diverses sensibilités n'amènerait pas le réveil, puisque les deux choses sont corrélatives. Si le réveil ne peut être provoqué qu'en bloc, et par une excitation psychique, par un ordre, qui peut être insuffisant, la sensibilité peut être au contraire rétablie par des excitations variées et partielles. Au début je donnais seulement l'ordre au sujet, dans l'état d'hypnose, de sentir telle, ou telle partie de son corps qui était anesthésiée. C'était encore un procédé psychologique et on ne manquait pas de dire que c'était de la suggestion. Gela ne signifie absolument rien, mais avec ce mot on croit tout expliquer. J'ai eu alors recours à d'autres excitations, telles que l'électricité dans certains cas, et surtout à la gymnastique, telle que je l'exposerai plus loin. Or, quelle que soit l'excitation employée les mêmes phénomènes se sont toujours déroulés de la même façon, et j'ai de nom-
* Il est assez intéressant de voir M. Pierre Janet, qui rattachait autrefois les anesthésies hystériques à la distraction, ou à Famnésie, etc., s'exprimer ainsi qu'il suit dans des travaux ultérieurs à Fapparition de mon ouvrage sur la genèse et la nature de l'hystérie : « Je ne parle pas maintenant de leurs anesthésies qui se rattachent à leur engourdissement cérébral... » A maintes reprises d'ailleurs, dans ses diverses publications, M. P. Janet a modiûé ses interprétations de certains accidents hystériques d'une manière conforme à ma théorie. Quoi qu'il n'ait pas cru devoir me citer, je n'en suis pas moins heureux de constater que les faits rapportés par cet observateur distingué viennent à l'appui de ma théorie contre la sienne propre.
breux cas dans lesquels la gymnastique suédoise spéciale que j'emploie a non seulement suffi à rétablir les fonctions physiques, mais a provoqué à un moment donné, exactement comme les autres méthodes d'excitation psychique — ordre de sentir ou de se réveiller — les mômes phénomènes psychiques, la même régression de la personnalité, puis le retour complet à l'état normal physique et moral.
Je ne décrirai pas ici toutes les réactions qui accompagnent la restauration des diverses sensibilités. J'aurai, en effet, l'occasion d'y revenir à propos du traitement, et de montrer alors comment on doit procéder à cette restauration, quelles en sont les difficultés, à quoi on reconnaît enfin qu'elle est complète.
C'est au cours de ces restaurations partielles de la sensibilité que j'ai eu l'occasion de constater à quoi tenaient les diverses modalités des phénomènes hystériques. Toutes sont dues à des diminutions permanentes ou variables de la sensibilité. Il n'y a pas de trouble hystérique sans trouble de la sensibilité, et lorsqu'on ne rencontre pas de modification de la sensibilité dans une région qui est le siège d'un accident qu'on croit fonctionnel, il faut être très circonspect avant de l'attribuer à l'hystérie. Entre le degré d'anesthésie où la conscience des excitations portées sur la peau cesse d'exister, et celui où l'inconscience existe même pour les excitations sur les parties profondes, il y a bien des échelons que le sujet, par le fait même qu'il est inconscient, ne peut nous révéler. Entre la perte des sensations profondes et l'abolition complète de toute sensibilité, même inconsciente, il y a aussi bien des degrés que le sujet est encore plus incapable de nous faire connaître. Or, lorsqu'il est plongé dans le sommeil hypnotique et qu'on procède au réveil de la sensibilité par la méthode des restaurations partielles, rien n'est plus facile que de les constater, le sujet en ayant conscience dans cet état au fur et à mesure de la restauration.
Un des faits les plus curieux révélés au cours de la restauration de la sensibilité, c'est-à-dire en somme du
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THÉORIES PHYSIOLGIQUES DE l'hYSTÉRIE 39
réveil du cerveau, est en eflFet celui-ci : dans Thypnose le sujet a conscience des moindres modifications de sa cénesthésie ; il peut percevoir la forme, les dimensions de ses organes et quelquefois même leur constitution anatomique. Il a^ en un mot^ conscience de toutes sortes de sensations organiques, qui, à l'état normal, sont absolument inconscientes, et dont il perd lui-même le souvenir quand il atteint le degré le plus parfait de la sensibilité. C'est ainsi que Testomac, dont nous n'avons qu'une sensation vague à l'état normal, apparaît, quand il y a réveil de son centre cortical, comme une poche plus ou moins grande que le sujet décrit parfaitement ; il en est de même pour d'autres organes, comme les ovaires ou l'utérus, dont l'existence n'est révélée par aucune sensation consciente ordinairement. En résumé, le sujet, pendant le réveil de la sensibilité, c'est-à-dire du centre fonctionnel de l'organe considéré et anesthésié, est conscient de tout ce qui est ordinairement inconscient et comme fonctionnement et quelquefois même comme état anatomique.
Mais ce n'est pas tout, et à ce fait déjà important s'en ajoute un autre qui ne l'est pas moins au point de vue du traitement, c'est que le sujet peut agir volontairement sur ces fonctions normalement inconscientes. Il peut par exemple faire contracter volontairement les muscles lisses de l'estomac ou de l'intestin.
Plus un centre a été profondément endormi et plus, quand il se réveille, le sujet peut prendre conscience de tout ce qui se passe dans l'organe qui est sous sa dépendance et qui est inconscient à l'état normal. En même temps qu'il en prend ainsi conscience, il peut agir volontairement sur son fonctionnement, alors que celui-ci échappe complètement au contrôle de sa volonté quand il est réveillé.
Ainsi peuvent se formuler ces deux faits qui jettent un jour nouveau sur le mécanisme de l'esprit, sur la conscience, et permettent de comprendre comment^ dans certains états hypnotiques ou de vigilambulisme profond, les hystériques peuvent accomplir des ordres où sont en
jeu dès fonctious qui échappent à toute action de la volonté dans Tétat de veille normale, et produire par exemple des phénomènes de sécrétion, de vaso-motricité. Suggestion, disait-on. Soit, mais cela n'expliquait rien. La connaissance de ces faits permet maintenant de comprendre comment peut s'exercer la suggestion, c'est-à-dire simplement l'exécution d'un ordre : c'est que le sujet a conscience d'états organiques dont il ne pourrait avoir aucune con* naissance, quelque attention qu'il y mette, à l'état de veille, dans l'état normal du cerveau. Aussi^ lorsque le sommeil cérébral est faible, lorsque le réveil se produit^ les suggestions de cet ordre deviennent de plus en plus rares, et cessent même d'être possibles.
Par contre, plus l'état hystérique, c'est-à-dire l'état de sommeil cérébral, est prononcé, plus la suggestibilité est grande ; c'est là un fait bien connu, de même que celui de la disparition de la suggestibilité avec la guérison de l'hystérie .
Nous nous expliquons aussi comment telle hystérique, qui peut par suggestion hypnotique accomplir certains actes qui paraissent en temps ordinaire échapper à toute action de la volonté, est incapable d'en exécuter qui se rapportent cependant à des organes soumis normalement à l'action de la volonté. C'est que, suivant le degré de sommeil cérébral, c'est tels ou tels organes dont le fonctionnement devient conscient, et sur lesquels le sujet peut agir.
Nous comprenons maintenant comment le fait de reproduire par suggestion des troubles ayant les caractères de ceux de l'hystérie survenus spontanément, ne constitue plus une preuve de la nature psychologique de l'hystérie.
J'ai pu ainsi établir pour les muscles, les articulations, les viscères, les organes des sens, et le cerveau lui-même, l'ordre de succession des réactions motrices, sensitives, sensorielles et vaso-motrices qui accompagnent chaque degré de sensibilité depuis son abolition complète jusqu'à sa restauration njormale. Grâce à ces échelles de sensibilité, on peut déduire de l'état de fonctionnement d'un organe quelconque son état d'anesthésie et réciproque-
THEORIES PHYSIOLOGIQUES DE L HySTÉRIE 41
ment, et de plus inférer, de la manière dont le sujet décrit les troubles dont il est atteint, cet état de fonctionnement, caries expressions employées par tous les sujets pour un troublé d'un degré donné sont presque stéréotypées. J*ai pu constater que tous les accidents hystériques , paralysies, spasmes, contractures, troubles fonctionnels viscéraux divers, ou sensoriels, tenaient uniquement à des différences d'intensité ou à des variations de la sensibilité, c'est-à-dire de l'engourdissement des centres cérébraux correspondants.
L'étude des réactions organiques qui accoiQpagnent la perte ou le retour de la sensibilité m'a permis de mettre aussi en évidence le mécanisme des attaques. Toutes les attaques d'hystérie, quelle qu'en soit la forme, attaque de Briquet, attaque syncopale, attaque convulsive, grande attaque, ne sont dues qu'à la perte plus ou moins complète d'abord, à un retour plus ou moins complet ensuite, de la sensibilité. La grande attaque reproduit exactement toutes les réactions qui accompagnent le réveil général de la sensibilité, y compris les variations de la personnalité qu'on n'expliquait guère, et elle les reproduit non seulement dans leur physionomie, dans leur aspect extérieur, mais encore dans leur évolution, dans leur succession. Nous avons ainsi l'explication physiologique du déterminisme de ces attaques, et de tous les phénomènes d'apparence quelquefois bizarre qu'elles présentent. Non seulement les attaques générales, mais les attaques locales sont dues à des pertes suivies de retour partiel de la sensibilité ou simplement à des retours spontanés, sans perte préalable, et j'ai pu déterminer pour chaque espèce à quel degré d'anesthésie correspondaient leurs diverses manifestations.
Grâce au procédé de réveil de la sensibilité que j'exposerai plus loin, j'ai pu montrer que le cerveau n'agit pas seulement sur les fonctions de relation, mais encore sur les fonctions de nutrition, et que tous les appareils, tous les organes y sont représentés dans des centres spéciaux qui peuvent être mis en action par la volonté du sujet pendant l'hypnose. J'ai pu également montrer les rap-
42 NATURE DE l'hYSTÉRIE
ports qui existent entre l'état de sensibilité des viscères et leurs fonctions, et mettre en évidence Tinfluence du cerveau sur les sécrétions et la vaso-motricité. Des expériences^ ont montré que les sécrétions nep sont pas seulement modifiées dans leur quantité et leur qualité, mais encore dans leur constitution chimique, et que ces modifications sont concomitantes des troubles de la sensibilité.
J'ai ainsi établi pour chaque viscère son échelle de sensibilité et parallèlement celle des troubles subjectifs dont ils sont le point de départ et des troubles fonctionnels qui les accompagnent. J'ai pu ainsi rattacher à des degrés divers d'anesthésie viscérale certains phénomènes dont on était loin de soupçonner la cause, tels que Tangoisse, Tangine de poitrine, la dyspnée, etc.
Un des faits les plus intéressants que j'ai mis en évidence est la possibilité de déterminer expérimentalement sur le vivant la localisation, non seulement des centres cérébraux connus , mais encore d*un certain nombre d'autres, jusqu'ici inconnus, tels que les centres fonctionnels de tous nos viscères. Chaque fois en eflFet qu'un organe recouvre sa sensibilité; il se produit du côté du cerveau des sensations spéciales, douloureuses ordinairement, en un point localisé, et en même temps la sensibilité du crâne dans la partie correspondante reparaît après avoir été, elle aussi, douloureuse. Il est facile de constater, quand il s'agit des membres, dont les centres corticaux, sont bien délimités et connus, que ces phénomènes douloureux se passent bien à leur niveau et que, lorsque la fonction est rétablie, la région du crâne correspondant au centre sous-jacent a recouvré sa sensibilité. Lorsque les mêmes phénomènes se produisent, quand on opère sur des viscères comme l'estomac ou le cœur, on est en droit de conclure que c'est également dans leurs centres fonctionnels que se produit la douleur, et que la région du
* Influence de la sensibilité de V estomac sur le chimisme stomacal. En collaboration avec Parmentier. Arch. Physiol., 1894.
crâne qui recouvre en même temps sa sensibilité correspond à ces centres fonctionnels viscéraux. J'ai aujourd'hui un nombre de faits si considérable^ et qui tous concordent avec la topographie que j'ai donnée autrefois de ces centres corticaux des viscères, que le fait mé paraît hors de doute. Les observateurs qui se sont mis dans les mêmes conditions que moi sont d'ailleurs arrivés aux mêmes
^rjrifjc, \
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Fig. 1. — Schéma des centres viscéraux corticaux.
« (Cette Hgure, empruntée à la Genèse et nature de l'hystérie, doit être légèrement modiGée en ce qui concerne les centres respiratoires du larynx et des poumons, dont la situation est plus voisine et plus en avant de la frontale ascendante) .
constatations ^ Déplus, la topographie même de ces centres nouveaux montre qu'ils se trouvent précisément dans la zone latente dont la destination était jusqu'ici inconnue.
L'étude des réactions liées au réveil du cerveau montre qu'elles sont de trois sortes : motrices, sensitives et psy-
* Sollier. Localisation cérébrale des troubles hystériques. Revue neurologique, 1900.
Gomar. Cénesthésie cérébrale et amnésie hystérique. Revue neurologique, 1900, p. 548.
Vial. Traitement mécanique de Vhystérie. Arch. neurol., 1900, t. IX, p. 212.
44 ' NATlTRE DE L HYSTÉRIE
chiques. Les premières sont les mouvemeats de tête, secousses, oscillations, etc., qui accompagnent le retour de la sensibilité dans toutes les parties du corps ; les secondes , à part quelques sensations particulières, n'ont rien de bien spécial et sont celles qu'on rencontre aussi dans la restauration de la sensibilité de presque tous les organes. Mais les seules intéressantes sont les dernières, les réactions psychiques. Elles surviennent quand les lobes frontaux commencent à se réveiller, après que tout le reste de Torganisme a recouvré la plus grande partie de son fonctionnement et quand, par conséquent^ les parties moyenne et postérieure du cerveau et du crâne ont recouvré leur sensibilité. On voit survenir alors dala confusion des idées, puis la régression des souvenirs et de la personnalité jusqu'au début de Thystérie, à plusieurs années en arrière ordinairement ; puis le sujet redescend le cours de sa vie année par année, mois par mois, semaine par semaine, quelquefois même jour par jour et heure par heure pour les derniers temps. Après quoi la clarté, la netteté se font dans son esprit, et la volonté, la conscience de soi reparaissent en même temps, le tout accompagné d'un sentiment de bien-être et de satisfaction qui se traduit ordinairement par du rire. Le sujet se réveille alors, et si on a poussé le réveil assez loin, il est absolument normal.
Au fur et à mesure que le réveil du cerveau que j'ai appelé psychique se fait, la personnalité se reconstitue donc, ce défaut de synthèse dont on voulait faire la cause de rhystérie disparaît par conséquent, puis l'attention, la volonté et le caractère s'affermissent à leur tour.
En un mot, nous voyons tous les phénomènes hystériques disparaître quand on restaure la sensibilité des organes, phénomènes moteurs ou viscéraux quand il s'agit des membres ou des viscères, phénomènes psychiques lorsqu'il s'agit du cerveau qui a, comme tous les viscères, sa sensibilité propre. En réalité ce ne sont pas les organes qui recouvrent leur sensibilité, c'est le cerveau qui se réveille, et c'est selon que le réveil porte sur les centres
THÉORIES PHYSIOLOGIQUES DE l'hYSTÉRIE 45
fonctionnels moteurs, sensoriels ou vaso-moteurs, ou sur le centre psychique, que Ton voit survenir des réactions organiques ou psychiques. De même que le sommeil envahissant plus ou moins les centres cérébraux, avec une intensité plus ou moins grande, détermine tous les accidents les plus variés, soit comme localisation, soit comme étendue, soit comme intensité, de même le réveil amène leur disparition ou leur simple diminution suivant qu'il est plus ou moins coniplet. Et quand il est parfait, sinon définitif, le meilleur critérium est le retour du sommeil normal la nuit. C'est la confirmation même de l'assimilation de l'hystérie à un état de sommeil pathologique.
Mais si ce sommeil cérébral permet de comprendre par les nombreux degrés d'intensité et les variations plus ou moins rapides qu'il peut présenter, par la variété des centres qu'il peut affecter d'une façon successive ou simultanée, indépendante ou associée, les nuances et les combinaisons infinies que peuvent présenter les symptômes hystériques, il reste encore à se demander comment il se produit, comment il persiste ou se modifie, quelle influence il a sur l'évolution des autres onctions cérébrales.
Mais avant d'examiner ces divers points, il me paraît utile de trancher une question sur la nature même de ce sommeil. J'ai dit que, en dehors de toutes les considérations qui permettent de regarder le trouble fondamental qui frappe le cerveau dans l'hystérie comme analogue au sommeil du somnambulisme, la plus simple preuve que les hystériques étaient simplement des sujets endormis, c'est qu'il suffisait de les réveiller pour voir disparaître leur hystérie. Je ferai remarquer, d'autre part, que l'insomnie desL hystériques est au prorata de leur anesthésie, et par conséquent de leur vigilambulisme, et enfin que le seul critérium absolu de la guérison est le retour du sommeil normal et la disparition de toutes les anesthésies.
L'anesthésie est en efiFet le signe objectif révélateur du sommeil cérébral. Dès qu'un point quelconque du cerveau est engourdi, la sensibilité de la région qu'il tient
46 NATURE DE l'hTSTÊRIB
SOUS sa dépendance, superficielle ou profonde, est modifiée, diminuée, pervertie ou abolie. A ce propos, il faut faire remarquer que Thyperesthiésie n'est ordinairement qu'une diminution de la sensibilité; elle correspond en effet à un degré très léger de Tanesthésie, comme il est facile de s'en rendre compte quand on procède à la restauration de la sensibilité, car elle précède presque immédiatement la sensibilité normale. On la confond d'ailleurs fréquemment avec Tanesthésie douloureuse, qui représente aussi un autre degré de l'anesthésie.
C'est donc une loi absolue qu'a toute anesthésie périphérique correspond un état d'arrêt ou de diminution de fonctionnement du centre cérébral correspondant, et que plus l'anesthésie est étendue plus le sommeil cérébral a envahi le cerveau, plus elle est profonde et plus le sommeil cérébral est profond. L'anesthésie est la signature de l'hystérie. C'est la traduction apparente du sommeil du cerveau.
L'anesthésie n'est pas la seule conséquence directe du sommeil pathologique cérébral qui constitue l'état hystérique : la seconde, non moins fatale et logique, est la diminution ou la suppression du sommeil normal. Anesthésie et insomnie sont au prorata de l'engourdissement des centres cérébraux. Ces trois phénomènes sont d'un parallélisme absolu sur lequel je ne saurais trop insister, car, au point de vue pratique que nous allons aborder plus loin, la connaissance de cette loi permet de juger de la guérison apparente ou réelle.
Cette hypothèse d'un sommeil cérébral anormal a soulevé trois objections principales : si ce sommeil est dû à un épuisement cérébral, comment cet épuisement disparaît-il pour se reproduire si facilement ; dans la neurasthénie il y a aussi épuisement et cependant les troubles sont bien différents dans les deux névroses ; cette théorie peut parfaitement expliquer les cas de grande hystérie, mais il est difficile de l'appliquer aux cas légers.
En ce qui concerne l'épuisement comme cause du sommeil cérébral, s'il me paraît hors de doute dans cer-
taîns cas où on voit l'hystérie apparaître à la suite de surmenage ou de maladies infectieuses ou toxiques, il est loin d'être la seule. Il n'exclut pas d'ailleurs la disparition des troubles, car l'épuisement cérébral n'est pas forcément irréparable, et précisément l'hystérie due aux causes précédentes guérit le mieux.
Les troubles disparaissent et reparaissent facilement? Mais un organe qui a été frappé dans son fonctionnement ne présente-t-il pas fréquemment de ces alternatives avant de revenir à son état normal? Pourquoi le cerveau se comporterait-il autrement, et après avoir réparé son épuisement en apparence complètement, ne serait-il pas susceptible, comme le foie ou l'estomac, sous une influence quelquefois légère, par suite de sa fragilité, de rechutes ?
La neurasthénie, dit-on, est aussi un épuisement cérébral et cependant, quoique atteignant les mêmes centres, les phénomènes ne sont pas les mêmes que dans l'hystérie. Il faudrait d'abord démontrer que la neurasthénie est bien un épuisement cérébral. Dans l'immense majorité des cas la neurasthénie n'est pas une maladie, mais un état constitutionnel, où il ne s'agit pas d'épuisement mais de faiblesse, d'insuffisance fonctionnelle. Dans d'autres, on trouve par contre un grand nombre de troubles qui rapprochent singulièrement les deux névroses, et il n'y aurait rien de surprenant .'i ce qu'elle ne fussent que deux degrés différents d'un même état. C'est le cas par exemple de ce qu'on a désigné sous le nom d'hystéro-neurasthénie, tant il est difficile de démêler ce qui revient à chaque névrose.
Mais à côté de l'épuisement ne peut-il pas y avoir simplement arrêt ? Lorsque l'on s'endort le soir y a-t-il épuisement cérébral ou arrêt? Épuisement et arrêt sont deux mots qu'il ne faut pas confondre. Le premier peut être la cause du second, mais il n'en est pas la seule cause, voilà ce qu'il faut bien remarquer.
Je dois reconnaître que je suis tombé moi-même dans cette faute de confondre ces deux choses dans mon ouvrage sur la nature de l'hystérie, et je saisis cette occasion de la réparer.
Reste la question de savoir en quoi consiste ce sommeil cérébral. Je ne puis répondre que ce que je disais autrefois : on me pardonnera de ne faire aucune hypothèse en songeant que nous ne savons pas encore ce qu'est le sommeil naturel et à quoi il est dû exactement. Le nie-t-on pour cela? Pour ma part je crois que les deux sommeils sont bien analogues. Normalement notre cerveau s'engourdit périodiquement^ et il a une tendance spontanée à s'éveiller sous des influences internes que nous ignorons et sous diverses excitations externes. Le réveil normal s'accompagne de diverses réactions qui durent un temps plus ou moins long suivant les individus, et pendant lequel persistent une certaine torpeur intellectuelle et une certaine lenteur des mouvements. Or, nous voyons se produire les mêmes réactions dans les cas de réveil d'hystériques peu atteintes. Chez les autres^ il faut des excitations plus fortes et surtout plus prolongées. Faut-il s'en étonner quand on songe que l'on a affaire à des cerveaux endormis non pas depuis quelques heures, mais souvent depuis des années ?
Enfin la dernière objection tirée de la différence qui existerait entre les cas légers et les cas graves ne me paraît guère soulenable. Ou les cas légers d'hystérie sont d'une nature différente des cas graves, ou ils sont de même nature, mais d'intensité différente. Étant donné que l'hystérie est contituée par un trouble atteignant plus ou moins profondément un plus ou moins grand nombre de centres du cerveau, il me semble que rien n'est plus simple au contraire que d'appliquer la théorie du sommeil cérébral à tous les cas, suivant son intensité et son extension. Ce qui a troublé les auteurs qui ont fait cette objection, c'est que je considérais la grande hystérie comme un état de vigilambulisme complet. En effet les grands hystériques, avec anesthésie généralisée, à manifestations multiples, chez qui aucune fonction ne se fait normalement, sont en état de vigilambulisme complet, leur cerveau est complètement endormi, plus ou moins profondément, suivant les points et voilà tout. Il est évident qu'une hystérique qui n'a qu'un trouble localisé, ou des crises passagères ne
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laissant aucune anesthésîe à la suite, n'est pas dans cet état de vigilambulisme, et que^ si on réveille le centre sous la dépendance duquel se trouve Torgane qui ne fonctionne plus, il n'y aura aucun phénomène psychologique, aucune régression de la mémoire et de la personnalité.
Quelles sont maintenant les principales causes qui produisent ce sommeil cérébral, cet engourdissement cérébral ?
J'ai déjà parlé de Tépuisement qu'on rencontre comme conséquence du surmenage, des maladies toxiques et infectieuses. Il y a lieu de se demander si^mème dans ces dernières, il y a épuisement réel et non pas seulement arrêt par suite de l'empoisonnement, les centres cérébraux ainsi enrayés ne pouvant plus reprendre leur activité ancienne une fois l'empoisonnement disparu, et nécessitant une nouvelle éducation par de nouvelles excitations.
Une autte cause assez importante est le choc traumatique. Nous savons que physiologiquement des chocs brusques ou répétés sur le système nerveux peuvent produire des paralysies, des phénomènes d'inhibition d'une façon générale. Ce qui se produit chez les animaux se produit également chez l'homme dans les grands traumatismes, et c'est ainsi que les phénomènes objectifs et subjectifs de la névrose traumatique ont été considérés depuis Gharcot comme d'orâre hystérique.
Il n'est pas rare de voir l'arrêt se produire dans le cerveau par le fait d'un défaut de fonctionnement à la périphérie. C'est ainsi que beaucoup d'anorexiques le sont devenues parce que, pour un trouble gastrique quelconque, on les a mises à un régime débilitant, et ne demandant surtout que le minimum d'effort de la part de l'estomac. D'autres deviennent paralysés à la suite de l'immobilisation nécessitée par une maladie qui les a tenus couchés, ou par un appareil chirurgical. Le manque d'exercice d'une fonction organique entraîne, chez les sujets prédisposés, l'arrêt du centre cérébral préposé à cette fonction. C'est là un fait qu'il ne faut pas oublier.
SoLLiER. — L'hystérie et son traitement. 4
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Les agents capables de produire de Tanesthésie locale et surtout générale comme le chloroforme, Téther, la cocaïne, le froid, sont souvent le point de départ de Thystérie, ce qui vient confirmer la théorie de l'engourdissement^ de Tarrêt des fonctions nerveuses comme cause fondamentale de Thystérie, Tengourdissement provoqué devenant permanent.
La cause la plus fréquente et la plus puissante est certainement Témotion. Elle agit en anesthésiant Tinvidu au point de lui faire perdre connaissance quelquefois. Lorsque le sujet est normal, une fois Témotion passée, ou la syncope terminée, le retour de la sensibilité se fait complètement et plus ou moins rapidement. Mais si son système nerveux est constitutionnellement faible, ou si l'inhibition cérébrale a été trop profonde, il n*y pas retour ad integrum; de Tatiesthésie, soit générale, soit locale, persiste. A partir de ce moment le sujet est hystérique. Mais non seulement Tétat physique devient permanent, mais aussi les idées qui lui sont associées par suite du mécanisme que j'ai exposé plus haut. Ëtat sensitif et cénesthésique persistant, idée fixe associée, sont deux termes corrélatifs. Détruisez Tun, l'autre disparaît. C'est pourquoi la théorie de l'hystérie par idée fixe, qui ne s'applique d'ailleurs qu'à certains cas, se justifie, à la condition qu'il soit bien entendu, que ce n'est pas l'idée qui crée le trouble physiologique, mais qu'elle lui est liée. Le fait que certains phénomènes hystériques sont identiques à ceux qui accompagnent les émotions, s'explique donc tout naturellement, et ne prouve nullement que l'hystérie soit un trouble psychologique, puisque, d'après les théories admises généralement aujourd'hui, les émotions ne peuvent exister sans trouble physique, et que c'est la permanence seule de ce trouble physique qui le fait appeler hystérique.
Dans certaines circonstances même, il semble qu'elle crée réellement ce trouble fonctionnel. C'est lorsqu'une idée, donnée ou imaginée par le sujet,amène chez lui une émotion. Par une loi que j'ai mise en relief dans une communication faite au Congrès International de psychologie
en 1900 S les représentations peuvent produire localement les mêmes manifestations sensitives que la cause exté^ rieure elle-même agissant sur le même point de récono« mie. Dès lors, nous nous trouvons ramenés au cas précédent, à savoir celui de troubles sensitifs causés par une émotion^ provoquée non pas par une impression externe, mais par une représentation ou image interne. L'état émotionnel esttoujours indispensable, et jamais une idée incapable de produire un semblable état n'est capable de provoquer un trouble fonctionnel. Quant à celui-ci, au lieu de disparaître avec la représentation comme il disparaît par le retour de la sensibilité dans les cas précédents, il persiste parce que le trouble sensitif persiste. Le mécanisme est donc exactement le même, et l'idée n'est fixe que parce que Tétat émotionnel et sensitif est permanent luimême.
Dans tous ces cas, nous avons affaire à Y hystérie acquise. Mais il est d'autres formes. Une des plus fréquentes, sinon la plus fréquente, c'est celle que j'ai appelée Vhystérie d'évolution. C'est celle qui se montre dans la seconde enfance^ et particulièrement au moment de la puberté. Il se produit alors dans tout l'organisme des modiûcations profondes ; il y a souvent un désaccord entre l'évolution du cerveau et l'évolution physique qui se fait trop rapidement ; le cerveau ne sufflt pas à sa tâche, pour peu surtout qu'on cherche à développer en même temps les fonctions intellectuelles. Il se produit une sorte de retard, puis d'arrêt de fonctionnement de certains centres cérébraux; c'est surtout dans le domaine vaso-moteur, qui subit de telles secousses, chez les filles particulièrement, que cela se produit. Il en résulte des troubles de l'émotivité, et par suite une tendance plus grande à subir les fâcheux effets des émotions que nous venons de voir.
Enfin, l'hystérie peut exister dès la première enfance. J'en ai rapporté des observations très détaillées, et le docteur
' Émotions localisées. Comptes rendus du Congrès international de Psych., 1900.
Ghaumier, de Tours, considère comme hystériques beaucoup de convulsions de Tenfance, opinion que je partage complètement. Le cerveau a, chez ces sujets, une tendance constitutionnelle à s'inhiber avec une grande facilité. Pendant un temps plus ou moins long cette inhibition, qui se fait tantôt sur un point tantôt sur un autre, disparaît moins facilement ; il persiste un certain état de diminution de l'activité fonctionnelle des centres nerveux, et finalement cette activité s'arrête plus ou moins. 11 y a alors anesthésie périphérique, trouble fonctionnel, et, cet état gagnant de proche en proche, le sujet arrive assez vite à un engourdissement, un sommeil général du cerveau^ au vigilambulisme, et l'hystérie est constituée.
L'hystérie peut se développer en somme de deux façons : ou d'emblée générale, ou par une succession de causes agissant partiellement, et dont l'action devient de plus en plus facile à mesure que le cerveau a moins de résistance, par suite du nombre de plus en plus grand de centres atteints.
Mais il est aussi un autre mode de propagation : c'est celle qui se produit par voisinage entre deux centres cérébraux affectés à des fonctions différentes. C'est ainsi qu'on peut comprendre la succession parfois bizarre dans laquelle se présentent certains troubles hystériques.
Mais partout et toujours on trouve la même chose : un arrêt de fonctionnement du cerveau, arrêt plus ou moins complet, plus ou moins tenace, produisant un état analogue à du sommeil ou de l'engourdissement, et se traduisant objectivement par des troubles fonctionnels et de l'anesthésie.
Deux raisons expliquent sa permanence : l'intensité de la cause qui le provoque et la prédisposition constitutionnelle ou acquise du cerveau à subir l'influence de cette cause. Mais, par suite de cette prédisposition même, l'intensité de la cause provocatrice ne vient qu'en seconde ligne et ce qui domine tout c'est la difficulté que le cerveau présente à reprendre son état d'activité normale quand, pour une des raisons que nous avons passées en
THÉORIES PHYSIOLOGIQUES DE l'hYSTÉRIE 53
revue, cette activité s'est trouvée arrêtée ou amoindrie.
Cependant, il n'en est pas toujours ainsi^ et si le cerveau s'arrête totalement ou partiellement avec trop de facilité, il peut être susceptible de recouvrer son fonctionnement de lui-même ou avec l'aide de quelques excitations spéciales. Dans le premier cas, le retour à l'activité normale se fait d'une façon plus lente qu'elle n'aurait dû, mais elle se fait, et les réactions qui accompagnent le retour de la sensibilité constituent ce qu'on appelle une crise. Mais ce retour n'est pas toujours complet du premier coup et il faut une série de réactions pour arriver à l'état normal. D'autres fois, il se produit partiellement au point de vue du nombre des centres atteints et ne peut jamais dépasser une certaine limite. On observe aussi chez certains sujets des hauts et des bas continuels^ des améliorations et des aggravations, une mobilité des anesthésies et des troubles fonctionnels. On tourne alors sans cesse dans le même cercle sans jamais arriver à la guérison spontanée.
Enfin, après des essais insuffisants pour revenir à l'état normal, le cerveau se laisse envahir de plus en plus par l'engourdissement. Les centres endormis cessant de se mettre en rapport avec les autres, ceux-ci voient leur activité réduite de plus en plus, et par défaut de fonctionnement, comme je le disais plus haut, finissent par s'arrêter à leur tour : c'est ce qui explique la disparition des crises quand la maladie s'aggrave et leur retour quand on marche vers la guérison.
Il y aurait peut-être lieu d'examiner ici comment et dans quel ordre se développent les troubles fonctionnels périphériques qui dépendent du trouble cortical. Ce serait passer en revue tous les accidents de l'hystérie et cela nous entraînerait trop loin. Qu'il nous suffise de dire que tous les accidents affectant un organe sont dus à des degrés divers de l'anesthésie, c'est-à-dire en rapport avec les degrés divers de l'engourdissement du centre cortical fonctionnel, et leur fixité ou leurs variations. Si l'on veut bien se reporter à mon ouvrage sur la genèse et la nature de l'hystérie, on trouvera à propos de chaque organe, de
chaque fonction, Tordre dans lequel se développent les troubles et comment on peut inférer de ceux-ci au trouble cortical.
Diaprés ce que nous venons de dire de la façon dont les centres cérébraux s'engourdissent, on comprend quel retentissement peut avoir un pareil engourdissement, même peu intense et peu étendu, quand il se produit au moment où le cerveau est en plein développement, où il acquiert chaque jour de nouvelles notions dans toutes les directions de Tintelligence, du sentiment, de l'expérience.
Ainsi s'expliquent facilement la persistance du caractère enfantin des hystériques^ leur impression qu'elles ont cessé d'apprendre à partir du moment où elles ont été atteintes, leur sentiment, quand elles guérissent au bout de plusieurs années, de sortir d'un rêve, de passer brusquement de la jeunesse à l'âge adulte, et de voir tout pour la première fois sous le vrai jour.
Mais je ne veux pas insister davantage sur ces considérations que j'ai longuement exposées dans mon précédent ouvrage.
L'hystérie nous apparaît en somme d'une manière très simple, moins comme une maladie que comme une manière spéciale de réagir du cerveau. Ce n'est pas, sauf dans quelques cas à titre provocateur, un épuisement du cerveau qui la constitue, c'est une diminution ou un arrêt de son activité, soit sur un point, soit sur plusieurs, soit sur toute l'étendue de l'écorce.
Ce qui caractérise l'hystérie, c'est, d'une part, la tendance que le cerveau présente — soit constitutionnellement, soit d'une façon acquise — à s'engourdir, à s'endormir sous l'influence de causes qui seraient insuffisantes à produire cet effet sur un cerveau normal, et, d'autre part, ce qui est encore plus important, la difficulté qu'il a, une fois cet engourdissement, ce sommeil, produit, à reprendre son activité normale, à se réveiller en un mot. C'est peut-être même là sa caractéristique essentielle, car il n'est guère de phénomène hystérique qu'on ne puisse retrouver^ soit au point de vue physiologique, soit au point de vue psychologique, chez l'homme normal. Il n'y a
guère entre les deux qu'une différence de limites, de degrés mais ce qui est capital, c'est que la modification organique, cérébrale, qui accompagne ces phénomènes, disparaît facilement chez Thomme normal, tandis qu'elle persiste chez l'hystérique.
« L'hystérie, écrivais-je en 1892, dans mon livre sur les Troubles de la mémoire^, n'est qu'une manière de fonctionner du cerveau; il n'y a pas une maladie hystérique, c'est le mécanisme cérébral qui est hystérique, ce n^est pas l'affection. » Le mécanisme du cerveau est en effet modifié dans l'hystérie , par suite de la facilité avec laquelle ses différents centres s'engourdissent, s'endorment, de la difficulté avec laquelle ils recouvrent leur activité nornfale, et, quand ils la recouvrent, des réactions particulières qui en accompagnent le retour. On peut admettre qu'un seul centre soit atteint par le sommeil : dans ce cas le trouble qui en sera la conséquence sera dit hystérique. Ce sera à proprement parler le mécanisme par lequel il se sera produit qui méritera ce nom. Si au contraire un très grand nombre, ou tous les centres du cerveau sont atteints, on aura alors un ensemble symptomatique très complexe par suite du retentissement des divers troubles les uns sur les autres, et de leurs combinaisons variées, et c'est à cet ensemble qu'on donnera le nom d'hystérie, en le considérant comme une maladie. IMais il est bon de se rappeler que l'hystérie se trouve en définitive constituée par un nombre plus ou moins grand d'états locaux agglomérés. On a ainsi ce qu'on a appelé de l'hystérie locale et de l'hystérie générale. Il vaudrait mieux dire hystérie localisée et hystérie généralisée.
J'ai cherché à résumer la définition de l'hystérie de la manière suivante, qui contient Texplication de tous les troubles hystériques :
L'hystérie est un trouble physique , fonctionnel, du cerveau, consistant dans un engourdissement ou un sont- ' meil localisé ou généralisé, passager ou ^permanent, des centres cérébraux, et se traduisant par conséquent, sut-
* Les Troubles de la mémoire, 2» éd^t. — Paris, J. RuefiF, 1901.
56 NATURE DE l'hYSTÉRIE
vant les centres atteints, par des manifestations vaso-motrices ou trophiques, viscérales, sensorielles et sensitiveSf motrices et enfin psychiques, et, suivant ses variations, son degré et sa durée, par des crises transitoires, des stigmates permanents, ou des accidents paroxystiques. Les hystériques confirmés ne sont que des vigilambules , dont Vétat du sommeil est plus ou moins' profond, plus ou moins étendu,
A quoi est dû cet engourdissement des centres cérébraux? Il faut avouer que nous ne pouvons répondre d'une manière précise à cette question. J*ai pensé, avec Bastian, que Ton pouvait invoquer des troubles vasomoteurs, soit spasme, soit dilatation. Mais comme on Ta fait remarquer, il est difficile d'admettre qu'un spasme artériel dure des années. Cependant devant les faits il faut s'incliner, et il n'est pas douteux qu'il en soit ainsi dans un certain nombre de paralysies hystériques.
Mais de ce que l'on peut ainsi expliquer les paralysies ou les contractures hystériques, il ne s'en^it pas que tous les troubles si variés de l'hystérie soient provoqués de la même façon. Or, ce que nous cherchons, c'est une cause, un mécanisme, univoque.
Mais là ne me paraît pas être du reste la question véritable. On peut en effet admettre, si Ton veut, que les parties atteintes de troubles fonctionnels dits hystériques présentent des modifications vaso-motrices, sans que cela prouve que le trouble du système nerveux central soit luimême d'ordre vaso-moteur. En admettant que cela soit, il faut encore se demander pourquoi se produit le spasme vaso-moteur qui amène l'arrêt fonctionnel des centres nerveux. Est-il cause ou conséquence, encore une fois? Et ne faut-il pas plutôt rechercher dans le mécanisme physiologique du sommeil la cause de l'arrêt cérébral, c'est-à-dire dans des modifications des échanges respiratoires, et dans une sorte d'intoxication par les produits qui devraient être excrétés et sont retenus, Tacide carbonique en particulier. Le réveil par les exercices musculaires semblerait venir à l'appui de cette manière de voir.
Cette constatation du sommeil des hystériques, mis en évidence par le réveil qui fait disparaître tous les troubles, reste le fait capital. On pourra dire : à quoi est dû ce sommeil? et le nier parce que je ne pourrai pas répondre. Mais le sommeil normal est-il mieux connu dans sa cause première, et cependant le conteste-t-on ? Expérimentalement je constate que les hystériques ont le cerveau en état de sommeil partiel ou total ; théoriquement ce sommeil explique tous les troubles hystériques ; et pratiquement la théorie se trouve contrôlée et corroborée par ce fait que le réveil, obtenu par divers procédés, amène la disparition de ces troubles et la guérison de Thystérie. Gela me suf&t pour le moment.
Si maintenant on rapproche Tétat hystérique de ce qu'on connaît en biologie sous le nom de vie latente, on voit facilement que toutes les conditions physiologiques qui provoquent et accompagnent ces états de vie latente se rencontrent dans Thystérie. Parmi ces conditions une des plus importantes est la diminution de Tirritabilité. Or, si nous admettons avec Cl. Bernard, que la sensibilité et l'irritabilité sont au fond une seule et même chose, que la sensibilité consciente, puis la sensibilité inconsciente, puis la sensibilité insensible ou Virritabilité ne sont que des degrés dififérents d'un même phénomène élémentaire, si, avec lui encore, nous disons que la sensibilité est une fonction alors que Tirritabilité est une propriété qui la tient sous sa dépendance, et si, d'autre part, nous remarquons que rhystérie est précisément caractérisée par de l'anesthésie, nous serons amenés tout naturellement à la considérer comme due à une diminution ou un arrêt de l'irritabilité cérébrale, produisant un état de vie latente qui se traduit par des altérations plus ou moins profondes, étendues et variables de la sensibilité. On arrive ainsi à une conception qui soumet l'hystérie aux grandes lois de la physiologie générale.