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CHAPITRE PREMIER

Une Prusse Orientale toute blanche par la neige de ses vallons et de ses collines, toute noire par ses forêts hirsutes, étagées, nombreuses. Des villes de briques posées de-ci, de-là, rouges et jaunes, nettes, comme des jouets peints. Des paysages que fixèrent les estampes du Premier Empire consacrées à la bataille d'Eylau, estampes que nous croyons naïves par leur dessin rectiligne, simpliste, et qui sont l'exact témoignage de cette contrée aux colonnades de sapins, aux perspectives droites, ouvertes dans les bois, aux moulins coniques dont les ailes tournoient pour l'aisance du meunier Sans-Souci. Les habitants bottés patinent sur les mares, entre les meules pointues. Vers le soir, le soleil écarlate du couchant illumine les m.urs pourpres des bourgs. Parfois une vapeur de neige emboit l'espace et les forêts de Siegfried, les enveloppe d'irréel. Une musique devrait naître. Enfin l'express

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gelé, poudré à frimas, couvert de stalactites d'eau, pénètre en Russie. A la douane de Wirballen, il y a des soldats vêtus de bure ainsi que nos moines. L'icône énorme brille de ses métaux orfèvres derrière la lampe orthodoxe au bout de la salle où des hommes velus, muets, pieax, sages et doux entassent les bagages, ouvrent les malles, vérifient les passeports. Des ouvriers, des paysans à mine de martyrs chrétiens, se murmurent des réflexions discrètes. On se rappelle les saints des vieux tableaux, les ascètes immortalisés par l'art du Moyen Age. Autour de figures graves et ridées, de visages ronds et poupins, les barbes moussent, les boucles s'enchevêtrent, pendillent. Des calottes de fourrures contiennent ce pelage abondant, Quelques colosses embarrassés de leur taille s'isolent, farouches, avec les postures mêmes de leurs aïeux que les Byzantins ramenaient captifs vers la somptueuse capitale des Commènes. A Wirballen, un coin évident de l'empire grec survit, passé cinq siècles, dans cette gare qu'enfument pourtant les locomotives, qu'éclaire pourtant la foudre esclave au centre des globes éblouissants.

Voilà donc ce peuple qui entreprit la plus formidable révolution. Car, autant qu'on put le déduire des discussions ouvertes durant les trois Doumas, l'essentiel du mouvement ne fut pas l'insurrection ouvrière, mais la revendication paysanne. Depuis quatre ans, et plus, l'icône dans une main, le portrait du Tsar dans l'autre, les moujiks, de toutes parts, se lèvent, menacent, pillent, brûlent, se crûssent avec

le cosaque, s'apaisent et puis recommencent. Ils réclament, ils exigent le partage des grands domaines privés, entre les laboureurs voisins. Dans le vestibule du comte Witte, président du Conseil, au mois de janvier 1906, j'ai rencontré un staroste, c'est-à-dire un maire, qui arrivait du gouvernement de Tver tout naïvement pour déposer une pétition de cette sorte au nom de ses administrés. Malgré ses bottes de feutre, sa chemise en loques et sa barbe inculte, il fut reçu par un chef de service qui l'assura de la bienveillance souveraine, lui dénombra même la quantité de messages analogues remis dans les bureaux de l'empire. Monarchistes et dévots, ces millions d'hommes demandent la réforme générale préconisée par les révolutionnaires athées des républiques. Les grèves cesseront : les émeutes de la rue se lasseront; les ouvriers obéiront à la faim, et les intellectuels céderont aux baïonnettes ; mais il est improbable qu'on puisse réfréner le désir des paysans. Lorsque l'émancipation des serfs fut résolue en 1862, l'Etat leur distribua des terres achetées à la noblesse, et dont ils devaient rembourser la valeur en payant un impôt maintenant aboli. Ils protestent que ces terres ne suffisent plus aux nécessités de leurs familles prolifiques. Il faut leur distribuer celles des grands propriétaires. Déjà, par mille vexations, quelquefois par la violence, ils obligent ceux-ci à quitter leurs maisons et leurs biens. Les moujiks déclarent, avant chaque printemps, qu'ils ensemenceront, à leur bénéfice, les champs des personnes chassées par la peur des in-

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jures, des charivaris, des sévices, des coups, de l'incendie secrètement allainé.

C'est ainsi que les ruraux comprirent la propagande faite par la sociale-démocratie allemande à l'ouest de la Russie; mais ils ne se convertissent point au collectivisme. Les grèves des chemins de fer les ont, tout au contraire, exaspérés. Contraints d'arrêter leurs convois de bétail, de nourrir leurs troupeaux en panne au moyen de fourrages devenus très chers puisque la circulation interrompue détruisait la concurrence entre les vendeurs, maints pasteurs pauvres durent abandonner leurs animaux à vil prix. De là cette fureur contre les employés de la voie ferrée qu'ils dénoncèrent aux chefs de la répression, qu'ils livrèrent aux fusillades militaires dès l'échec des insurgés à Moscou. Dans toutes les gares, autour de cette ville, les soldats exécutaient des ingénieurs saus jugement, selon une simple liste de noms livrés par la police.

Ainsi veulent tragiquement et opiniâtrement les hommes en touloupe de peau de mouton, et bottés de feutre jaune qui conduisent, dès le matin, leurs traîneaux chargés de bois à travers la forêt magnifique et féerique. De la racine jusqu'au plus mince rameau, chaque arbre est dans une gaine de neige gelée ; et cela le rend tel qu'une haute pluine d'autruche. Les buissons semblent de corail blanc. C'est un pays improbable et splendide. C'est l'éclat universel de la neige mauve dans l'ombre, rose au soleil dardé par la turquoise du ciel. Dans les plaines, les isbas souf-

fient aussi de la fumée blanche. L'église de bois tend au zénith ses deux bulbes, turbans vert cru, surmontés d'une croix d'or ; mais sa cloche n'apaise pas les cœurs. Enjuponnés dans leurs casaques épaisses, gantés de cuir, et le givre sur la barbe, les moujiks s'exaspèrent, harcèlent leurs chevaux aux belles crinières et aux longues queues qui tirent le traîneau, qui secouent la tête sous l'arc bariolé joignant les brancards.

Mille inscriptions commerciales en or et en couleur balafrent Saint-Pétersbourg plein de vie, où glissent, innombrables les traîneaux emportant, chacun, le gros isvochtchik bleu coiffé de fourrures, et l'officier en capote grise qu'abrite ce dos énorme contre la rafale de neige. Rien de lugubre n'attriste la célérité de ces courses pimpantes, ni l'aspect des promeneuses emmitoufflées qui trottinent sous les arcades, le long des boutiques aux trésors béants, ni l'activité des messieurs en bonnets d'astrakan, en pelisses et en galoches de caoutchouc qui se saluent avec des sourires slaves, germaniques, mongols, arméniens et juifs. La Perspective Newsky encadre dans ses hautes maisons la foule animée par les préparatifs des fêtes. Chez le confiseur, on a toujours ignoré, les cadavres de Moscou, de Lodz et d'Odessa. Dans les salons, dans les restaurants, on loue la bravoure de l'étudiante qui, surprise par la police dans la maison du complot, profita de sa maigreur pour mettre en son corsage deux bombes et sortir indemne sous les yeux scrutateurs des agents. On s'indigne

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encore, en 1909, pour l'assassinat du professeur Vorobieff, que les officiers de police vinrent, l'an 1905, trouver à sa table de travail : « Avez-vous des armes ?

— Oui : un revolver, mais je possède l'autorisation.

— Montrez-la ! » Et tandis que le savant marchait vers son armoire, ils le tuèrent d'un coup de feu. Depuis, le colonel meurtrier se constitua prisonnier en s'accusant de délire, d'égarement, de folie subite. On ne lui pardonne pas, non plus qu'au général qui fit pendre, sans autre forme de procès, par ses soldats, l'ingénieur de la station, à Volk, parce que les employés en grève refusaient de chauffer le train militaire. On vilipende encore les journaux conservateurs qui, relatant le fait, ajoutèrent : « Aussitôt le train fut formé et en route », comme pour justifier l'excellence de la méthode par le résultat.

Ces sortes de propos exaltent le ton des conversations munies encore par les nombreux petits journaux qu'offrent, aux coins des rues, des marchands bottés, coiffés de casquette à bandeaux garance. Au fort de la révolution les gravures de ces gazettes généralement tirées en rouge représentaient « la mer de sang » où baigna Moscou. L'une montrait Napoléon et l'amiral gouverneur de la ville, contemplant l'un contre l'autre, l'incendie, les massacres pareils de 1812 et de 1905. Ces feuilles portaient des titres de guerre, comme La Mitrailleuse, Beaucoup de personnes élégantes les achetaient.

Si l'on pénètre dans la cathédrale de Kazan, sise au centre de la Perspective Newsky, et qu'elle décore su-

perbement de sa double colonnade en hémic)''cle, si l'on regarde les images saintes, dignes de l'antique magnificence byzantine, si l'on admire le granit des cinquante-six colonnes monolithes et les pierrerries recouvrant l'icône miraculeuse, quelqu'un surgit aussitôt pour vous rappeler comment le jour où Tolstoï fut excommunié,les étudiants manifestèrent dans ce lieu, résistèrent aux cosaques, en s'armantde vieux drapeaux pris aux Français vers 1814, et suspendus là par la piété d'Alexandre I", avec les ciels de vingt-huit villes conquises.

J'ai refait le chemin suivi par le pope Gapone dans le quartier de Narva, lorsqu'il mena les ouvriers, réunis autour des usines Poutilofï, jusqu'au centre de la ville, près le palais d'hiver en janvier 1905. Long faubourg de maisons basses, construites en bois, historiées en couleurs d'inscriptions nécessaires au commerce de détail. Mille charrettes et tombereaux montés sur patins colportent des marchandises, des ballots, les ordures du quartier, en salissant la neige. Pour un Parisien, c'est déjà tout un rêve d'Asie suggéré par ces hommes en bonnets à poils, en cafetans à gros plis, et qui crient à travers leur barbe gelée. Sous l'arc des brancards, les chevaux agiles se démènent. Les fouets claquent. Les dévots se signent devant les chapelles de bois illuminées à l'intérieur sous les métaux des images. Les ponts en dos d'âne franchissent les canaux solidifiés bloquant les péniches aux nuances vives. A la porte des « traktirs », les ouvriers conversent. Ils ont des petits

bérets en mouton noir, des bottes de feutre, les figures de vingt races asiatiques et européennes. Contre la blancheur étale de la neige, ils paraissent des êtres découpés dans la tôle. Leurs compagnes se promènent en pardessus informes avec des châles autour des oreilles. Leurs nez courts hument le froid. Cette foule aux manières indolentes et calmes suivit le pope Gapone, sans pathétisme. Allant vers la fusillade, elle n'imaginait point que cela pût ainsi finir. Innocente et sereine, elle marcha parce que, vraiment, la vie était difficile, parce que certains avaient dit qu'on pouvait obtenir du Tsar le remède aux maux des faubourgs où les malheureux grignottent de blêmes charcuteries après s'être épuisés tout le jour en maniant les forces de la vapeur, de l'électricité, du feu, dans les ateliers plus grands que les villes de leurs provinces.

Une palissade verdâtre ferme la région des usines Poutiloff. Là, quatorze mille travailleurs reçoivent vingt-cinq mille roubles de salaire quotidien pour fabriquer les aciers nécessaires aux arsenaux, pour faire rouler les chariots chargés de blocs incandescents^ soleils que les laminoirs aplatissent et transforment en rails de lumière, pour faire couler le sirop de fer éblouissant au fond des moules à projectiles. Dans une halle que les brasiers empourprent, on voit des colosses bénins diriger des ruisseaux de flammes entre les pattes des pigeons familiers. Ces oiseaux remplissent les usines de leur vol. L'orthodoxe vénère le pigeon en qui s'incarna le Saint-Esprit. Il ne le tue jamais.

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Devant les fours éblouissants, et parmi les étincelles épanouies hors des convertisseurs que manœuvrent les grues mobiles, les essors de colombes grises s'éparpillent vers les combles de verre encrassé et de poutres métalliques. Dehors ces oiseaux tournoient dans le ciel, par-dessus les grandes cheminées noires. Rengorgés, ils piètent dans la neige sur les voies que parcourent les trains minuscules propres à transporter les pièces lourdes d'atelier en atelier. Souvent les pigeons sacrés se perchent sur l'espèce d'autel qui s'érige au milieu des machines et des établis, parmi les cris du fer et du feu, pour offrir aux hommes en labeur l'idée de la Vierge maternelle enchâssée dans l'icône. Legs de Byzance à ces colosses au Nord abondamment barbus, à ces beaux garçons du Caucase, à ces Mongols désignés par leurs yeux gris et leurs moustaches de chats, à ces Slaves gracieux et flexibles, tous unis, depuis tant de siècles, par le seul lien de la religion grecque, avant que les apparentât mieux l'espoir de cette Justice égalitaire, pour laquelle ils s'en furent, tranquilles, pataugeant avec leurs bottes de feutre au milieu de la neige, derrière le pope Gapone, le long des maisons, des petites chapelles illuminées, des traktirs joyeux, par le pont courbé sous l'arc triomphal et romain des vieux Tsars, vers la perspective de Palais rouges où les attendaient les soldats en froc qui les décimèrent, marquant ainsi de pourpre la première page de la révolution russe.

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