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CHAPITRE II

C'est à Saint-Pétersbourg, au mois de janvier 1906. A travers les tourbillons de neige, détale, dans la Perspective Newsky, toute la cavalerie des traîneaux rapides. Quelques-uns sont attelés de superbes trotteurs noirs échevelés. Blancs, violets ou bleus, de grands filets recouvrent leurs croupes et les brancards, afin que la glace rejetée par leurs sabots n'atteigne pas la corpulence du cocher, ni sa barbe rousse, ni son bonnet à quatre cornes de velours liseré d'or. Ces équipages, ceux des humbles izvochtchiks frôlent les gorodovoïs, sergents de ville, qui se tiennent impassibles, en belles pelisses neuves, le sabre au côté, dans le milieu de la voie. Les coursiers de luxe s'élancent, difficilement contenus dans les rênes bleues par leurs conducteurs qui mènent, les poings écartés à la hauteur des genoux, comme leurs aïeux spirituels sur l'arène de l'Hippodrome. Derrière ces gros hommes ballonnés, s'abritent de fines Slaves le manchon sur la bouche, et chargées de chevelures blondes. Hussards à brandebourgs d'or, chevaliers

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aux casques ailés, boyards aux pelisses et aux bonnets de fourrures rares, sont emportés aussi par la course des chevaux entre la double cohue qui flâne le long des boutiques lumineuses, dans l'air terne.

Cet élan de la vie russe, alors, se précipite, vers le quartier d'édifices impériaux, que bâtirent Catherine II, puis Alexandre P"^, dans le style romain des xviii^ et xix* siècles. Des trophées en bronze vert ornent les angles des murs et les centres des panneaux crépis de rouge sombre. Cette pourpre somptueuse et sévère ennoblit les larges perspectives, leurs façades, leurs colonnes, les saillies de leurs cintres. Des champs de neige séparent ces palais. Demeures ministérielles, musées, casernes, en ces lieux les tragédies de l'histoire s'accomplirent. Là furent préparées les savantes espérances qui composèrent le plus colossal empire du vieux monde. La statue de Souvarofif, déguisé en stratège antique et plâtré de neige, fait son geste de conquête au centre de ces architectures rouges dont il assura le prestige en Pologne, en Turquie, en Crimée, en Italie même, contre les républicains de notre Mac-Donald et de notre Joubert.

Manoeuvrant sur le champ de Mars, les soldats, en froc, peuvent contempler sans cesse le héros qui menace, d'un glaive immuable, les prisonniers politiques enfermés, par delà les glaçons de la Neva, dans les cellules de la forteresse Pierre et Paul, sous les tombeaux des Tzars, où tendue vers le ciel, une haute Biguille d'or signale le repos éternel des empereurs»

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Elle indique aux conscrits slaves, tartares, arméniens, lettons, allemands et juifs le devoir de protéger l'esprit de la race régnante contre les menées subversives des terroristes et des républicains, contre la rancune du Turc qui garde sous le cimeterre cette Byzance où les premiers orfèvres pieux ciselèrent les métaux des images miraculeuses. A patauger dans cette plaine blanche, selon la brusque mécanique des instructeurs, les ûls de tant de races hétérogènes conçoivent la force de l'idée dominatrice qui les allia pour s'imposer au monde oriental depuis Varsovie jusqu'à Samarkand et Vladivostock. La gloire de l'empire était le meilleur motif de l'aimer pour ces fils de nations envahissantes, venues jadis, pirates vikings, par les mers septentrionales, pillards scythes, par les montagnes du Caucase, pasteuis mongols, par les toundras de Sibérie, aventuriers turcomans et cosaques par les rives de la Caspienne. Maintenant les revers trop manifestes d'une guerre malheureuse inquiètent le dévouement des soldats. Ils songent à ces nobles, ces marchands, ces popes qui taxent d'imprévoyance, d'ignorance et d'indolence, les ministres successifs, qui les tuent parfois après des complots. Les garçons qui revinrent de Mandchourie, sous le bonnet en fourrure de chèvre noire bouclée comme une grosse chevelure, imputent leurs douleurs et leurs mécomptes à trop de criminelles négligences. Quelques uns croient cependant que bientôt les députés du peuple^ à la Douma d'Empire contrôleront les actes des fonctionnaires nonchalants.

Ensuite la puissance des Tsars sera restaurée dans son éclat de naguère ; et, la terre des seigneurs ayant été distribuée par des mandataires de la nation, entre les paysans, le monde rural prospérera sur l'immense patrie du Saint-Nicolas givré.

Confiants, pour cela, dans l'issue des luttes présentes, les fils des moujiks évoluent en rythme^ la baïonnette au bout du canon. Ils plaignent, sans la vraiment haïr, cette foule ouvrière qui vint affronter leurs balles, dans la Perspective Newsky, sur la place du Palais d'Hiver, dans les jardins de l'Amirauté, cette autre foule aussi qu'ils durent fusiller dans les rues et les gares de Moscou. Les soldats accusent la révolte non de forfait, mais d'imprudence puisqu'elle devait se comprendre incapable de triompher. S'ils la jugent moins coupable que chimérique, ils l'estiment plus inapte à gouverner que les gens instruits, chamarrés, entourés de paperasses authentiques, et qui travaillent dans ces palais somptueusement rouges, le long de la Neva, sous leurs toits de neige. Cependant les glaçons du lac Ladoga qu'a charriés le cours du large fleuve heurtent les fenêtres des cachots où les prisonniers socialistes et libéraux préparent l'éloquence de leurs plaidoiries en l'honneur d'une équité nouvelle.

En l'un de ces édifices, le comte Witte étudiait les émouvantes difficultés de la tâche. Car il régna. Mais il régna comme tous les maîtres sans véritable liberté. D'une part, les conservateurs l'accusaient d'avoir mis les villes à feu et à sang, puisqu'il allécha tous les

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appétits révolutionnaires en conseillant au Tsar le manifeste historique du 17 octobre, l'octroi des libertés civiles en usage chez les Occidentaux. On le qualifiait de socialiste, ce qui fut excessif. D'autre part, les libéraux le vilipendent, parce que ces libertés ne sont pas concédées encore réellement, parce que la troupe décima ceux qui tentèrent de les pratiquer, parce que des arrestations innombrables et maladroites anéantirent les moins subversifs, parce que, sur l'avis des réactionnaires irréductibles, le comte intronisa partout des gouverneurs et des fonctionnaires connus pour leurs opinions autocratiques. Aussi les nihilistes le menacèrent de l'acte qui termina les jours de Plehve. On ne lui pardonne point, à gauche, ses complaisances pour le ministre de l'Intérieur, M. Dournovo. Les émeutes de Moscou, leur répression trop prolongée lui valurent des épithètes très rudes. Certains se plaisent à répéter que sa politique a même indirectement suscité les troubles, qu'elle les a laissés croître, afin de frapper un coup et de propager une impression de terreur. D'autres reprochent la publication d'une circulaire reconnaissant le droit à la grève des chemins de fer, mais avertissant les grévistes que la force publique ne les pourrait efficacement protéger contre la colère des paysans ruinés par l'interruption du service. On veut là deviner un appel à la brutalité des moujiks ainsi prévenus qu'aucune sanction ne châtiera leurs attaques contre les ouvriers révolutionnaires. A vrai dire, le gouvernement ne sut guère com-

ment réprimer les désordres de la campagne. Nulle police rurale n'existe, en fait. Il faut créer partout des gardes provisoires recrutées parmi la population des petites villes, et qui n'en imposent guère aux paysans armés. Sans doute, l'antagonisme entre ces masses avides et les socialistes n'est pas sans agréer au pouvoir. Mais le problème agraire prépare des tracas très graves. Le comte Witte assurait alors que la Douma d'Empire devra, même conservatrice, assouvir largement les cupidités des paysans. Ce furent là de capitales angoisses, au milieu desquelles se débatît cet homme que taquinaient, en outre, les intrigues de cour très hostiles à son succès, comme elles le deviennent au succès de M. Stolypine.

Si larges que soient ses épaules, si colossal que parût son corps lorsqu'il marchait à la rencontre du visiteur, depuis l'extrémité de la très haute salle claire où il travaillait, le comte Witte ne posséda point trop de vigueur pour dominer en de telles conjonctures. D'ailleurs, ce visage quelque peu meurtri par l'âge offrait une apparence de douleur solennelleet tragique. Après les compliments et les gestes d'accueil, le comte se rassit, s'accoudant au bras de son fauteuil. Il appuya sur une grande main sa tête souffrante et orgueilleuse. Et tous ces mouvements semblèrent résulter d'une méthode pour économiser les forces. Attentif, il parut rétiéchir profondément aux choses que la conversation évoqua. Se méfiant de toutes phrases qui, mal interprétées, eussent pu le perdre à Tsarskoïé-Sélo, ou bien hâter la détermination d'un justicier nihiliste,

il s'évertuaitp our qu'aucune idée ne s'échangeât qui ne fût ordinaire. Emanées d'un personnage comme lui, les déclarations de La Palice suffisent, il le sait, pour que la presse européenne batte le tambour et se vante de les croire ré élatri.tes. Pourtant le comte Witte a le souci de marquer, par le geste et par le ton, une supériorité d'esprit peu sensible dans ses paroles prudentes. Il souffre avec évidence de sa contrainte. Des vautours rongeaient le foie duProméthée enchaîné sur ce fauteuil de bureau, devant la longue table couverte de coupures d'imprimés et de dossiers nombreux, en ordre.

- C'est en janvier 1906.

Les destins de la Russie gisent là dans les feuilles de ces manuscrits constamment modifiés selon le résultat des conversations orageuses qu'on poursuit autour de Nicolas II. Les mesures répressives ou libératrices dépendent des lignes que tracera cette grande main charnue, tachée de roux, terminée par des ongles durs et carrément taillés. Elles dépendent de ce que calcule cette face ravagée. De ce long corps musculeux, engainé de drap marron, rien ne bouge que les blancheurs du poil court autour d'une large bouche, que le scintillement des quatre boutons cousus à la manche élégante. Le Comte Witte garde cette attitude contraire aux façons latines de nos ministres. A chacune de ses phrases, il prête l'appui d'une voix grave, triste et grondante. Il y a, dans ces sons, de la douleur, de l'indignation et delà crainte. Douleur d'un extraordinaire travail à fournir. Indi-

gnation contre les adversaires acharnés à méconnaître les obstacles de cette énorme besogne. Crainte de se voir incompris et trahi.

On a beau être un géant du Nord dont la tête effleure les plafonds ; on a beau avoir acquis jadis, comme ingénieur des voies ferrées, comme auxiliaire des ministres, comme ministre des finances, comme plénipotentiaire, un savoir étendu, le faix des choses demeure pesant à soulever. Si l'on interroge le comte sur la rupture de l'équilibre européen, dans Algésiras, et sur l'impérialisme formidable d'une Allemagne plus triomphante encore, il se redresse devant le fantôme évoqué. De tout son corps cyclopéen, il fait face à cet autre danger ; il s'empresse d'affirmer : « Tant que l'alliance franco-russe se maintiendra dans les conditions actuelles, cette rupture d'équilibre ne saurait se produire ! » Le comte Witte semble se vouloir rassurer lui-même en haussant la voix. Il proteste de son affection pour notre pays. Il se défend de préférer l'Allemagne, comme le lui reprochent certains d'entre nous. Il déclare que s'il prononça quelques paroles sévères, elles s'adressaient uniquement aux socialistes français, car ils fomentent en Russie les haines intestines au nom desquelles coule et coulera peut-être tant de sang.

J'objectai que l'influence des socialistes germains m'avait paru bien autrement prépondérante dans les écrits et les discours des révolutionnaires russes. M. Witte ne redoute pas autant le socialisme allemand, nationaliste, que le socialisme français, inter-

nationaliste, terrible ferment de désorganisation universelle. Toutefois, il renie la prétention d'arrêter à lui seul « un mouvement qui date de Jésus-Christ, puisque le Christ était, en quelque manière, socialiste », ajoute-t-il. Il importe cependant que l'évolution s'accomplisse par degrés, sans catastrophes, de siècle en siècle. Lui ne combat que la hâte seule.

Debout, très haut dans l'altitude de l'immense salle claire, le géant à tête douloureuse témoigne de ses sympathies envers la France, prodigalement. Même il semble qu'à l'heure sournoise où s'ouvrait la Conférence d'Algérisas, le diplomate mît de l'insistance à laisser entrevoir les conséquences les plus extrêmes de cette sympathie. Si, parfois, il la dissimulait un peu, « c'est, dit-il, qu'un homme d^'Etat doit ménager les justes susceptibilités de toutes les nations ».

Il n'est pas opportun d'interroger bien avant un ministre anxieux et qui réclame le silence en faveur de ses plus simples paroles. Donc, je pris congé du comte Witte, de sa tristesse, et le laissai dans ce palais qui regarde la largeur de la Neva, ses glaçons, les cachots politiques de la forteresse Pierre et Paul, les colonnes rostrales de la Bourse.

Traversant à nouveau la cité de pourpre, ses champs de neige, ses voûtes rouges à trophées de bronze vert, croisant les voitures de cour dont les cochers portent un bicorne oblique sur l'œil droit, j'emportai la conviction que le géant qui servait alors de cariatide à l'édifice du pouvoir autoritaire se

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fatiguait, que ses énormes épaules fléchissaient. Malgré le loyalisme avéré des troupes, Ja défaite des Moscovites, l'incarcération de mille et mille personnes, parmi lesquelles le fils de l'illustre sociologue Eugène de Roberty ; malgré les efforts considérables tentés en tous lieux, la révolution ne cessait de grogner aux quatre points cardinaux, même dans l'île Oesel, où les insurgés capturèrent alors un bataillon de marine envoyé pour les réduire ; même dans le gouvernement de Tver, où les paysans enlevaient les gardes-strajnikis expédiés contre eux. Le génie de ce grand vieillard douloureux sut pourtant raffermir dans l'étreinte de ses bras titaniques la colonne qui chancelait dans les ailes battantes de l'aigle noir double tête couronnée.

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