CHAPITRE XIV
Apropos de la paix etdela guerre, onécrit beaucoup depuis le traité de Portsmouth, les deux conférences de La Haye, et l'entrevue de Reval, Un grand nombre degensgardent la foi en un avenir assezprochainement voué à la naissance de la Confédération européenne ou, pour le moins, continentale. Malgré l'opposition de l'aristocratie prussienne et le militarisme du Japon, malgré Santiago, Colenso, Moakden, ils s'encouragent. Ils s'émeuvent. Tel conseille : « Organisez dans la presse de tous pays une immense pétition, prélude d'un plébiscite international, qui statuera sur la question de haine ou de fraternité. Il n'y aura point de majorité ouvrière, paysanne, intellectuelle pour voter en faveur de la haine. » Tel autre calcule : « Maints et maints traités d'arbitrage imposants furent adoptés par les Etats-Unis, les Etats de l'Amérique latine, ceux de l'Europe et de l'Asie, qui ont évité de s'en remettre, en maintes occasions, au naïf jugement de Dieu. Pourquoi ne point généraliser la procédure de La Haye qui empêcha le conflit entre
l'icône i35
l'Angleterre et la Russie après le bombardement des pêcheurs de Kul par l'escadre de Rodtjetwenski ? Pourquoi ne pas faire élire par les peuples, les magistrats d'un tribunal permanent qui résoudrait les litiges entre Nations. Ainsi, les cours royales furent instituées jadis pour faire cesser les guerres de province à province, de duc à duc, de seigneur à seigneur. Le Congrès de Berlin n'a-t-il point déjà réglé de façon approximative, la question d'Orient, que l'on croyait, vers 1880, propice à une succession de grands conflits armés ? » Celui-là constate : « Le nombre des patries morcelées et infimes depuis le Moyen Age, se totalise en patries plus grandes dont les citoyens acceptent une même discipline. Les Albigeois et les gens de langue d'Oil se détestèrent autant que Français et Allemands contemporains. Les Bourguignons et les Armagnacs, les Vendéens et les Bleus vécurent de terribles haines. Aujourd'hui, tout ce monde ne forme-t-il pas la France, sans que l'idée vienne à la Municipalité d'Albi de convoquer les réservistes et les territoriaux du département puis une Croisade contre Paris, par esprit de revanche et d'honneur ? Depuis 1870, VAAemagne ne forme plus qu'une grande patrie, à laquelle bientôt, va se joindre le germanisme autrichien. C'est une loi sociologique évidente : les patries se totalisent ; et cela se comprend très bien. A l'origine, on luttait pour défendre, contre le pillage des conquérants, le domicile, le trésor, les provisions de la grange, les femmes, le bétail et sa liberté. Aujour-
i36 l'icône
d'hui, rien de tout cela ne se trouve directement menacé par le vainqueur. Les envahisseurs autant que possible respectent le bien du vaincu, car il garantit la prospérité du pays annexé qui pourra de la sorte contribuer, par l'impôt raisonnable, à la grandeur de l'Etat heureux. Fait indéniable, la fortune de Strasbourg s'est multipliée sous la domination allemande. Nice et la Savoie, après avoir changé de nationalité, n'ont guère pâti, au contraire. Le paysan, l'ouvrier, le travailleur s'aperçoivent de ce phénomène nouveau. Leur raison n'admet plus guère la nécessité des antagonismes meurtriers. Pendant l'invasion de 1870, mille et mille paysans cachaient leurs provisions quand arrivait le franc-tireur qui payait mal. Ils les étalaient dès la venue du Prussien, qui payait mieux. Certainement, parce qu'on lui a répété à l'école dans les discours officiels, au régiment, que le patriotisme et l'honneur sont même chose, la jeunesse s'anime encore à l'évocation de ces mots somptueux. Mais qu'un gouvernement habile persuade, comme en 1889, que le triomphe du boulangisme c'est la guerre, la revanche ; toute la masse électorale des campagnes vote comme un seul homme pour les candidats de la résignation au traité de Francfort. Depuis trente ans, l'Alsace et la Lorraine attendent les libérateurs qui préfèrent une bonne partie de piquet devant un apéritif à cette entreprise périlleuse. Soyez donc sûr, Monsieur, que le sentiment général est pour la totalisation des patries européennes. Le commerce les rend solidaires. Il n'est plus de dynastie assez puis-
l'icône i37
santé pour engager les guerres de succession. » Voilà comment plaident les dévots de la paix. Certains élèvent des objections notables : « Comment pouvez-vous croire à l'imminence d'une entente. Partout, les armements redoublent. Nous eûmes la guerre à Cuba, l'Espagne saigne encore. Ruinés par la dernière invasion anglaise, les Boërs se désespèrent. Le peuple russe gronde furieux d'avoir été battu par les japonais ; et il accuse ses bureaucrates. Les expéditions coloniales sillonnent les nouveaux continents, y portent le fer et le feu. L'Angleterre menace l'Allem.agne. Toutes les nations du monde se disputent en grognant. La guerre a seulement changé de motifs. Au lieu de la vanité des rois, les raisons économiques vont justifier les marches des soldats. On s'est battu, pour la fabrication du sucre. Les matelots de l'Amiral Cervera sont morts pour le rendement des mélasses américaines. En l'honneur de l'or africain, le Transvaal et l'Angleterre se sont déchiquetés. Pour les forêts et le riz coréens, les soldats de Kouropatkine moururent sous le feu des Nippons. Sept mille Français périrent à Madagascar, en l'honneur de nos cotonnades, que l'on souhaita vendre aux sujets de Ranavalo, sans rivaliser avec la concurrence anglaise exclue par le protectionnisme du général Galliéni. Cela, d'ailleurs, est nécessaire. Car, si la fabrication de la cotonnade augmente en France, à la suite de cette conquête, plus d'ouvriers trouveront ici du travail, de l'aise; ensuite, les impôts de consommation rendront des bénéfices majeurs au
i38 l'icône
Trésor qui pourra reconstituer notre flotte ou accepter le principe des retraites ouvrières. Ces morts accroissent l'intensité de la vie nationale. Le sacrifice était utile. »
Tout cela semble juste. Les avocats de l'entente européenne répondent: <e Distinguons. Loin de nous est encore l'espoir de la paix universelle. Notre ambition momentanée se borne à vouloir établir la paix continentale, et, si l'on peut, la paix européenne. »
« Nous ne prétendons pas interrompre les expéditions coloniales qui vont se propager longtemps encore. Car en 1878 et en 1904, les Russes se battirent contre des Asiatiques et non contre des Européens. Entre les races islamiques et les races chrétiennes, les motifs de guerre gardent toute leur vigueur d'antan. Les industriels veulent pénétrer au Maroc pour y acquérir la matière première, sans qu''un sauvage absurde coupe la tête de leurs commis, en dansant la gigue. C'est une prétention raisonnable.
« Pour cruelle que soit la méthode de troupes marines peu nombreuses installant la sécurité du commerce dans les pays noirs, cette cruauté ne dure point. Sans l'intervention européenne parmi les tribus autochtones, le respect de la vie continuerait à être nul, les chefs perpétueraient leurs habitudes de tuer et de torturer, de réduire en esclavage, de razzier leurs pareils, de supprimer toute vie faible, de maintenir le pays dans des conditions de stérilité qui condamne à la famine et aux épidémies d'innombrables multitudes. Le Dahomey où l'on coupait des cen-
l'icône iSg
taines de têtes, les jours de fête royale, respire depuis qu'un chemin de ier lui vaut l'emploi de son caoutchouc naturel et des excédents budgétaires. Quoi qu'on en ait pu dire, les intrusions européennes dans le domaine du nègre valent mieux, pour favoriser la vie générale, que le maintien d'autorités sanguinaires. En outre, il y a, entre les adversaires, contradiction de mœurs, de croyances, mépris réciproque, impossibilité actuelle d'entente. M. Deherme le démontre, avec profusion de documents dans son livre très savant sur l'Afrique occidentaie. Chez ces peuplades, il n'existe de dévotion qu'envers la force brutale. L'état de guerre ne choque point leurs intelligences rudimentaires, ni leurs instincts de fauves qui achèvent avec rage les blessés du champ de bataille. « Mais c'est tout le contraire entre races blanches. Nos philosophies, nos religions, nos raisonnements scientifiques, nos codes réprouvent, depuis maints siècles, l'emploi de la force brutale pour trancher les différends. L'ancien « jugement de Dieu » nous semble une absurdité misérable. Nous avons amendé les coutumes de la guerre au point que le pillage est interdit, que la pitié relève les blessés et les soigne, que les conventions internationales prohibent l'usage des engins trop malfaisants. Quant aux contradictions qui justifieraient les colères collectives des guerres, elles n'existent plus, ni dans les mœurs devenues à peu près identiques, ni dans les religions que le scepticisme unifie, ni dans les habitudes que la science et l'hygiène généralisent, ni dans les idées
qui s'amalgament avec l'évolution philosophique. Le professeur de Berlin, celui de Londres, celui de Rome et celui de Paris, enseignent à peu près la même parole à leurs disciples, durant la même heure de la classe commencée, et finie avec les mêmes gestes. A l'école du village silésien, gallois, écossais, lombard, tchèque ou tourangeau, l'instituteur prône les mêmes vertus libertaires recommandées dans tout le Continent par la Déclaration des droits de l'homme et les révolutions de 1848. Certes, des nuances différencient ces enseignements ; mais ils comprennent les principes affermis d'une solidarité véritable. »
Les plaideurs pour la paix n''estiment donc pas impossible de réunir en une fédération d'idées les races occidentales. Cette fédération constituerait la force invincible. Rien du vieux monde ne lui résisterait. Ayant assemblé ses bataillons, elle modiQerait en très peu de temps les conceptions barbares de la vie. La race jaune, attirée dans les usines occidentales, produirait, à bon marché, quatre ou six fois autant que l'ouvrier blanc. Déjà, les filatures de l'Inde ne fournissent-elles point ce que celles de Manchester envoyaient autrefois à Bombay ? L'Hindou, le Chinois seraient substitués dans la fabrique, les mines, au travailleur européen, qui jouerait le rôle de contremaître et d'ordonnateur.
On rit de ces prédictions. Mais la Crète vit déjà régie par le concours des puissances. Quelles que soient les apparences des manœuvres navales sur les côtes américaines, le désir de tirer le canon pour s'as-
surer le Pacifique, se manifeste surtout dans les gazettes. Les intérêts britanniques et russes viennent de se concilier en Perse. Les diplomaties européennes, mesurant le devis des opérations militaires, s'en tiennent, même dans Algésiras, aux transactions qui égalisent les droits de toutes leurs compagnies financières et de tous leurs citoyens, sans distinction de drapeau. La conquête industrielle de la Chine présente une assez belle promesse pour décider les compétiteurs à l'alliance qui rendrait le succès rapide et certain, selon l'espoir de Guillaume II.
Parce que les raisons des guerres deviennent exclusivement économiques^ les plus civilisées des nations peuvent facilement transformer ces causes en des plaidoiries devant un tribunal arbitral, ou une commission mixte. Un traité de commerce entre deux Etats ne lèse ou ne favorise qu'une partie des citoyens, aux deux versants de la frontière. Si nos vignerons se plaignent de l'accès offert au vin espagnol, les autres classes de nos producteurs n'embrassent point leur cause avant d'avoir mesuré les avantages plus généraux de la convention douanière. Il faut, aujourd'hui, l'assentiment de l'opinion totale pour entreprendre des hostilités. La presse discute, échange des arguments publics, démasque les intérêts particuliers, oppose, aux calculs des provinces, le souci du bien universel. Tout compte fait, il reste nombre de motifs, afin de préférer toujours un arrangement à la bataille. Si les Espagnols n'avaient pas mis un point d'honneur à la méconnaissance des affaires
dans rile de Cuba, s'ils avaient, à l'exemple de l'Angleterre, sagement accordé à leurs coloniaux l'autonomie réclamée, les malheurs d'un désastre leur eussent été épargnés. Le marché américain des sucres eût profité de la modification. Résultat : le chiffre des affaires traitées entre la Havane et New-York eût déculpé, enrichissant Hidalgos et Yankees. Cela n'eùt-il pas mieux valu, pour la gloire des fils de Cervantes, que voir 13.000 policemen, et membres des sociétés de gymnastique américaines, expulser de la grande île 130.000 hommes de troupes régulières, entraînés par cinq ans de campagne et commandés par la fleur de l'état-major ibérique instruite à l'allemande ? Si les Boërs avaient admis les justes prétentions des Uitlanders à ne pas être ruinés par les douanes du Transvaal, si les Russes avaient laissé aux Coréens l'indépendance nécessaire pour tolérer les achats de riz indispensables aux Japonais, si la sagesse de ces parties avait soumis leurs différends aux arbitres de La Haye. Cela n'eùt-il pas mieux valu que tant de massacres sur le Veldt et en Mandchourie .?» On peut admettre que l'exemple de ces aventures dernières aura excité les méditations des ministres en tous les pays. Reconnaissant l'inutilité d'un entêtement à Fachoda, qui eût arrêté la création du railway Cap-au-Caire, nos hommes d'Etat refusèrent les offres belliqueuses de la Russie, grâce auxquelles, peut-être, les Anglais eussent perdu l'empire des Indes. Cependant, nous aurions risqué d'inutiles bombardements, plus tumultueux qu'efficaces. Cette
lâcheté sage sera beaucoup imitée, car les intérêts de l'économie publique s'opposent de plus en plus à ceux des grandes luttes. La nécessité de mettre sous les armes tous les hommes valides, de les nourrir, de les équiper et de les transporter, est autre chose que celle de mobiliser comme jadis, 60.000 ou 100,000 soldats professionnels, dont les journaux s'occupaient seuls. Toute guerre continentale, aujourd'hui, ruinera le commerce du vainqueur, celui du vaincu. Seuls, les fournisseurs d'armée gagneront à l'algarade. Du reste, rien ne prouve que l'Etat parviendrait à solder les dépenses folles de ses armées.
La science économique raréfie la guerre.
Elle l'aura éliminée complètement le jouroù le libreéchange sera devenu, entre pays d'Europe, une obligation vitale. Cette obligation, l'Angleterre libérale finira, quelque jour, p^r l'imposer, l'Allemagne aussi, l'Italie, l'Espagne de même. Les industriels étrangers inventeront le moyen économique de contraindre la France à renier son protectionnisme malfaisant, £.nti-libéral, survivance des arbitraires anciens et qui vient de ruiner les vignerons du midi pour lesquels, se ferment tous les débouchés exotiques, par réciprocité d'exclusivisme. Avec le libre-échange, la majeure paitie des conflits économiques disparaîtra. La dernière raison des luttes militaires aura sombré.
Resteront deux possibilités de bataille : l'expansion coloniale, la rivalité sociale du travail et du capital.
La première question sera close, si toutes les forces des civilisés n'ayant plus à secraindreréciproqueraent.