CHAPITRE XIII
Après la bataille de Moukden, on put dire que la puissancedel' Allemagne avait décuplé. La Duplice, en fait, cessa d'être une force matérielle, et moins encore une force morale suffisante pour tenir en échec les Germains et leurs alliés. De nouveau, l'équilibre européen était rompu.
11 l'était d'autant plus, que nous avions trabi nos alliés ortbodoxes pendant la guerre de Mandcbourie. Nous faillîmes chasser à coups de canon, du golfe du Tonkin, la flotte de l'amiral Rodtjetwensky, pour servir les intérêts stratégiques de l'amiral Togo. Nous avons envoyé les marins russes au désastre de Tsoushima, tant notre peuple fut lâche devant les injonctions de l'Anglais et de ses mercenaires jaunes. Vainement les Francs-Maçons radicaux et les socialistes soutiennent qu'il s'agissait de perdre le tzar dans l'opinion des moujiks par une défaite qui eût permis le triomphe des libéraux et des socialistes à Moscou, à Pétersbourg. L'avènement de la troisième Douma dévouée à l'autocratie, Textinction de l'esprit révolu-
tionnaire russe, montrèrent en 1908, quelle était la sottise de la tactique française. Elle eut pour résultat l'entrevue de Swinemunde où Guillaume II et Nicolas parurent resserrer leurs liens de sympathie, et se conseiller l'irapérialisme comnje méthode de gouvernement. D'août 1907 à juin 1908 la Duplice n'exista plus que de nom. Il fallut les efforts d'Edouard VII et la nécessité pour son peuple, de restreindre la puissance allemande. Le roi d'iVngleterre rétablit l'alliance en signant le traité relatif aux choses de la Perse et à la répartition, en ce pays, des influences russes et anglaises, puis en établissant la Triple Entente de Reval.
Néanmoins la prospérité du commerce allemand aura désormais, pour s'accroître l'aide évidente d'une sécurité. En outre, toutes les industries silésienne, westphalienne, bavaroise et rhénane vont trouver l'exutoire de leur surproduction dans les provinces russes et surtout, par le Transsibérien, dans l'Asie septentrionale, que les Japonais vont rendre militariste, capitaliste et spéculatrice, par suite acheteuse de rails, d'aciers, de produits chimiques, de machines. Déjà les banques chinoises du Nord se syndiquent, tandis que le gouvernement de Pékin refuse de nouvelles concessions aux Chrétiens et aux Sémites d'Occident. Avertis par cinquante ans d'intrusions et de tentatives étrangères sur leurs territoires, les Jaunes veulent opérer eux-mêmes leur tranformation économique et sociale.
Les Samouraïs viennent de prouver au monde que leur honneur chevaleresque sait tout entreprendre
afin d'égaler celui des grandes nations. Aujourd'hui, ni le Cosaque aux chevauchées séculaires, hardies, opiniâtres, ni le Yankee, créateur de villes et poète de trafics fabuleux, ni leViking, roi des mers, conquérant des anses et des îles éparses, ni le Latin narquois, philosophe et industrieux, fier de son histoire, nul ne peut plus saluer de haut le descendant des hommes à deux sabres, nul ne peut plus sourire à la vue des yeux bridés, des pommettes saillantes, des moustaches félines. Cela représente une somme d'énergie, de science et de bravoure digne d'être comptée parmi les biens nobles des races humaines. Ceux du Céleste Empire furent profondément reconnaissants aux Nippons d'avoir inauguré ce concept neuf. Ils écoutèrent ces glorieux initiateurs. Un temps, ils leur obéirent. Cent mille soldats s'instruisirent sous les ordres de capitaines japonais. A leurs trésors des arts et de la rhétorique, de l'horticulture et du calcul, les fils de Confucius vont joindre ceux de la science industrielle et militaire. Et l'Allemagne aura la chance prochaine de munir leurs usines et leurs arsenaux en grande partie.
Malgré tout ridicule et tout scandale, Guillaume II se trouve être « l'Empereur » au même titre que Barberousse. Dès aujourd'hui il est l'Empereur comme Léon X était le Pape ; uniquement. Le César russe ne salue pas encore la résurrection de son pouvoir et de ses prestiges. Le souverain d'Autriche sent les marches du trône se fendre sous ses pieds. Seul le César allemand est véritablement l'homme de son titre, grâce
au destin le plus heureux. Voici que la France semble la dernière ombre capable d'inter;epter encore les rayons d'un tel sceptre. Humainement, aux cœurs du chauvinisme germain doit s'exalter le désir d'amoindrir cette ombre. Et l'éclat des illuminations dans la rade pavoisée de Swinemûnde l'entama fut pour l'amoindrir quelque peu. Heureusement pour nous Edouard VII avait mieux à proposer dans le port de Reval.
Consécutif au succès nationaliste et à la défaite socialiste des élections allemandes, les avis de l'empereur Guillaume ont poussé Nicolas II à forcer son peuple de voter pour les octobristes et les réactionnaires. Quelle que soit leur surprenante métamorphose en libéraux hardis, ceux-ci détestent la France radicale socialiste, exemple funeste à leurs conceptions de monarchie absolue. Ils n'entretiendront qu'avec mollesse les rapports affichés jadis par les Carnot et les Félix Faure dans les eaux de Cronstadt. La Duplice a maintenant la raison d'être dans le portefeuille du Foreign office.
Désormais une tâche considérable incombe à la jeunesse, soit qu'elle assume la responsabilité de s'unir pl-us étroitement aux Etats européens sous la garantie de l'autorité anglaise, soit qu'elle prétende ressusciter la puissance nationale par tous les moyens intellectuels, moraux et stratégiques.
D'aucuns estiment que la prédominance par les arts et les sciences suffit à la plus exigeante ambition des peuples. Notre tradition méditerranéenne
i3o l'icône
occidentale adressera perpétuellement des hommages religieux à la Grèce antique pour avoir transformé les cultes et les morales venues d'Egypte et de Phénicie, afin de composer la culture helléno-latine, aux siècles de Léonidas, de Platon, de Praxitèle et de Phryné. Avoir conçu et réalisé ces grands types humains semble parfait à ceux qui considèrent l'action romaine comme le geste de barbares instruits par ces maîtres, le stoïcisme comme une discipline de Spartiates, et les Césars comme les écoliers de ces esclaves rhéteurs nés en Grèce qui dressèrent toute l'élite patricienne. Auprès de cette oeuvre nous déprisons les victoires des Goths et des Vandales ; nous rions des Huns et des Francs.
D'autres pensent que la suprématie économique semble avant tout souhaitable, en notre temps. L'argent domine, régente, prononce, dicte la paix, détermine la guerre, la prolonge, fournit les moyens du succès, i out dépend du trésor. Autour de lui se forment les classes opulentes aptes à favoriser les arts, à les employer pour leurs luxes, comme elles favorisent la science et l'utilisent pour leurs lucres.
Enfin les multitudes jugent encore les peuples selon leurs triomphes ou leurs défaites militaires Voyez comme le courage cruel des Japonais trouve parmi nos socialistes humanitaires des approbateurs enthousiastes, pour fervents apôtres qu'ils se disent de la paix universelle. Ils admirent les Huns.
Le ces Ucis n.oyens historiques, le premier nous m eiiie scluellenient le plus comnrode à choisir. Si
l'icône i3i
Tolstoï, détient le plus haut prestige littéraire du monde, nous possédons, d'autre part, les deux sculpteurs incomparables, Rodin et Bartholomé les trois grands peintres Besnard, Blanche, Monet ; les musiciens éminents Erlanger, Charpentier, Debussy, qui n'ont guère d'émulés sur la planète. Jean Moréas, la comtesse de Noailles et Henri de Régnier portent justement la couronne du poète. Point de savants étrangers vivants qui puissent présenter à l'admiration des siècles une œuvre analogue à la synthèse organique de Berthelot, car la découverte de la télégraphie sans fil est plutôt un fait d'expérience qu'un résultat de doctrine. Nos ingénieurs construisent les meilleurs submersibles, les meilleurs dirigeables chefs-d'œuvre des connaissances mécaniques, physiques, chimiques et mathématiques. Le docteur Chantemesse, poursuivant les travaux de Pasteur, réduit, par l'effet de son sérum, la mortalité naguère formidable due à la fièvre typhoïde ; M. Quinton cicatrise les plaies tuberculeuses avec le sérum ; nos chirurgiens sont illustres sur la planète. Enfin, si la Russie abrite le meilleur sociologue, Eugène de Roberty, nous avons l'école psychologique de Ribot, le prognatisme de Bergson. Donc, notre race latine paraît assez bien douée pour le rôle de la royauté intellectuelle.
Cela suffit-il à contenter l'instinct essentiel des sociétés, cette volonté de puissance que constatent, après Nietzsche, tous les sociologues, et qui semble le moteur psychologique des peuples en évolution,
i32 l'icône
comme le vouloir-vivre est le moteur psychique de l'individu ?
Vivre c'est pouvoir. C'est pouvoir assouvir son appétit ou satisfaire son ambition. Mais pouvoir c'est d'abord savoir. L'animal n'assouvira son appétit que s'il sait les succulences de la proie, les moyens de fuite et de défense, ses vigueurs comparées à celles de la bête poursuivie. L'observation et l'analyse sont les laits principaux de la vie. Rudimentaire ou compliquée, la science, avant tout, paraît indispensable à l'être pour qu'il agisse. Ainsi la volonté de science précède et nécessite la volonté de puissance. Logiquement, nous ne devons souhaiter que la puissance recommandée par le savoir, celle qui le protège et l'amplifie. Aujourd'hui, la plupart des philosophes s'accordent à reconnaître que la morale, rédigée en lois, consacrée par les coutumes et les religions, fut une simple hygiène sociale. La morale même se peut définir comme une thérapeutique des passions et des instincts. La psychologie des peuples est le fondement de cette science. Autant soutenir que la philosophie et le savoir apparaissent comme les plus précieux apanages de l'esprit, puisqu'ils autorisent l'établissement des morales grâce auxquelles les hommes s'assemblent en nations au lieu de rester soumis aux misères et aux dangers de l'errance sauvage.
A tout prendre, une nation peut se contenter de science et d'arts pour son honneur. Mais elle manifeste d'autres besoins. Les prolétariats contemporains exigent des salaires élevés. 11 importe que l'industrie
l'icône i33
les contente et prospère. Elle ne gagne que si les traités de commerce la protègent, la secourent^ l'aident à l'écoulement rémunérateur de sa production. Les traités sont les résultats d'entente après conflits où celui-là l'emporte qui se fait craindre. Un peuple soucieux de la paix doit fournir à ses rivaux des motifs évidents de redouter la guerre. Point de diplomatie efficace sans armée. Point d'armée sans richesse nationale. Et sans richesse point de classe opulente apte à favoriser les arts, pour son luxe, les sciences pour son lucre. Tout se lie, se détermine et se contraint.
Ne croyons pas que la volonté de puissance, que la vie d'un peuple s'exempte aisément, à notre époque, de la richesse et de la victoire. Sous le joug romain, les Grecs ne créèrent rien d'excellent comme pendant l'ère de leur indépendance. Pourtant ils demeurèrent respectés de leurs maîtres. Quand, à Byzance, ils reconquirent leur hégémonie, ils préparèrent le mouvement d'idées, d'arts que nous nommons la Renaissance.
Ne nous contentons pas d^'une énergie. Toutes sont indispensables, même pour s'unir, sans combattre. L'union, comme l'amitié, ne s'affirme qu'entre personnes égales, ou presque. Jamais plus qu'à cette heure la jeunesse française n'eut besoin de le comprendre. Il importe qu'elle augmente la somme des énergies nécessaires. Elles sauveront peut-être notre race menacée.