‹ L'icône et le croissantChapitre 18 sur 32 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

En effet, voici quarante ans bientôt que l'Alsace et la Lorraine, bonne soeurs patientes, attendent, sous l'orme du Rhin, les braves qui promirent de recoudre un lé tricolore au vaste nœud de soie noire parant leurs chevelures. Depuis trente huit ans, les milliards sont perçus, les artilleries modifiées, les fusils changés, les shakos remplacés par des képis, les képis par des casques, les sabres-baïonnettes par des épées-baïonnettes. Les fournisseurs ont été enrichis, les éleveurs de poulains rentes. Depuis trente huit ans, les laboureurs, les apprentis et les bacheliers, habillés d'une capote bleue, usent les godillots sur les cailloux des casernes comme sur le pavé des routes, afin de rejoindre victorieux Celles qui attendent sous l'orme symbolique. Le résultat jusqu'à ce jour est nul. Nos généraux refusent d'encourir les chances de la guerre, et nos députés développent la couardise du corps électoral.

Donc, ni le patriotisme des officiers, ni celui de la troupe ne purent s'efforcer suffisamment afin d'acquérir la science et les qualités nécessaires à la Re-

vanche. Les chefs, eux-mêmes, le constatent humblement à la face du monde et à l'heure où du prestige leur semble indispensable. D'autre part, et quoique nous soyons, maintenant, les banquiers du monde, jamais notre parlement ne profitera de cette richesse pour quintupler notre artillerie d'un coup, et obtenir ainsi la maîtrise militaire, l'Allemagne n'ayant pas les moyens financiers d'en faire autant.

Tout nous détourne du devoir légué par nos pères. En 1889, les paysans avertis de la sorte répondaient aux apôtres du boulangisme : « Voter pour votre général, c'est voter pour la guerre ; jamais nous ne voterons pour nous faire casser les os. — Et la Revanche, l'Alsace ? — Ah ! bien ! Puisqu'on ne peut rien y faire ! C'est bon pour les braillards des villes, toutes ces vues-là ! » De fait, le peuple de France, excepté celui des grandes cités, signifia, en accordant ses suffrages aux adversaires du soldat, qu'il n'entendait point risquer sa peau. Les Deux Sœurs attendent toujours sous l'orme du Rhin.

Cette horreur de la guerre se révèle encore mieux à la caserne, où nos jeunes héros comptent le temps parles jours de service qu'il leur reste à faire. L'homme de la classe y est considéré tel que le bienheureux. Tous, depuis l'aide-cuisinier jusqu'au sergent-major, ne prononcent point quatre paroles sans un anathème contre leurs chefs, contre le régiment, sans un espoir de libération anticipée, sans une confidence relative aux trucs et moyens qui dispenseraient d'accomplir la période complète.

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Revenu dans le café de sa petite ville, dans Pestaminet de son village, il ne tarde point cependant à témoigner, d'un patriotisme bénin. Mais, dès que l'autorité militaire le convie à servir vingt-huit jours son pays, il s'exténue en démarches, en platitudes; il sollicite des recommandations, il se dénude devant un médecin-major ; il paye ; il promet ; il transige ; il se réconcilie ; il s'indigne et se lamente ; il résiste ; il injurie ; il se révolte. Il prendrait les armes et ferait la guerre civile plutôt que d'accéder k Tinvltation du Recrutement, si la peur des coups ne remportait encore sur la crainte de porter l'uniforme.

Voilà ce qu'on a fait du Gaulois cent ans après léna, Friedland, Tilsitt, cent ans après le partage du monde convenu sur le radeau de Niémen, entre la France et la Russie, entre Napoléon et Alexandre. Aussi nous avons laissé le Japon écraser notre alliée à Moukden et à Isoushima.

Et ce n'est point seulement l'ennui de subir les tracasseries de la discipline qui conseille cette démence. Au premier moment de ses treize jours, un de mes amis soutenait, devant les territoriaux de sa com.pagnie, que les hommes de quarante ans, désabusés des avantages de vivre, se montreraient très fermes au péril de la bataille, redoutant peu la mort, fin de tous les maux. Au contraire, expliquait-il, les enfants de la vingtième année attendent de l'existence le bonheur : la crainte de ne pas le voir se réaliser les ferait plutôt faiblir. Cet aperçu patriotique fut salué par une protestation générale des commis, des

paysans, des boutiquiers verdis par la mauvaise nourriture, ridés par les intempéries. Le plus cossu de ces militaires, un négociant aux bagues opulentes, à labarbe noblement taillée, exprima l'objection commune : « Allons donc ! nous ne regarderions pas l'ennemi devant nous. Nous regarderions d'abord en arrière I Et nos affaires, et nos femmes, et nos maîtresses, et nôtre aisance, et nos habitudes! Le jeune soldat, lui, laisse peu de choses à la maison. Ne dites pas de bêtises ! Notre moral serait le pire de l'armée ! » Ayant approuvé ces paroles, chacun plaisanta, renchérit sur la manière dont il fuirait à la première détonation. Bien entendu, la majorité de ces bonnes gens acclamèrent le ministre qui conseilla la reculade à Fashoda, puis ce Rouvier qui nous rendit infâmes dans Algésiras ; mais qu'on ne s''y méprenne point : cet effort des militaires à la caserne disparaît en campagne; il n'a pas empêché nos troupes d'être héroïques à Tien-Tsin, exemplaires de Majunga à Tananarive ; magnifiques à Casablanca.

Jusqu'en 1789, on se battait pour le roi, dont la France était la ferme opulente. Recrutés parmi les coupe- bourses des villes, des souteneurs et des spadassins de tripots, les soldats, sous l'ancien régime, envisageaient la guerre comme une profession conforme à leurs habitudes et à leurs instincts. Ils tuaient dans l'espérance du pillage. Après la capitulation d'une place, on leur partageait une forte portion d'un trésor saisi. Un de leurs camarades tombait-il au feu,

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ses voisins de rang le dépouillaient aussitôt de ses bottes, de son habit, de sa bourse. Ils gardaient de cela ce qu'ils ne vendaient pas aux fripiers à la suite des brigades. Les chevaux capturés dans le combat étaient le bénéfice du cavalier. En 1806, même, pendant la campagne d'Iéna, il fallut traduire devant les conseils de guerre les chasseurs de la Grande Armée qui présentaient au paysan prussien leurs montures comme des bêtes de prise. Le sabre en main, ils forçaient le cultivateur à l'acheter moyennant bon prix, puis, l'ayant reçu, sautaient en selle et disparaissaient avec les chevaux. Durant la même campagne, les dragons qui couvrirent le pays, de Lubeck à Dantzig, arrivaient dans les villages par groupes de cinq ou six, cernaient l'école, en faisaient sortir les enfants, appelaient les mères et menaçaient de mettre à mort les petits si on ne leur versait pas telle somme. Ensuite, les ordres du jour de Napoléon disaient glorieusement : « Notre cavalerie légère a les poches cousues d'or. » On sait comme il dota ses généraux, leur allouant, après chaque victoire, des domaines immenses, des centaines de mille francs. La guerre se faisait encore comme sous l'ancien régime.

Cependant les conscrits de 1793 avaient eu vraiment la notion d'une Patrie : l'idée républicaine d'émancipation, de liberté. Ils avaient marché vers le péril des batailles au cri sincère de ce couplet :

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Du salut de notre Patrie

Dépend celui de l'univers ;

Si jamais elle est asservie, Tous les peuples sont dans les fers.

Liberté, que tout mortel te rende hommage ! Tremblez, tyrans ! vous allez expier vos forfaits ;

Plutôt la mort que l'esclave:

C'est la devise des Français 1

Ce chant de guerre mena contre les Impériaux les armées du Directoire et celles de Bonaparte qui s'imaginèrent, jusqu'en 1815, combattre pour les Droits de l'Homme, et le « Robespierre à cheval » n'étant point détrompées par une presse asservie à la police.

Les désastres de 1812, 1813, 1814 et 1815, les milliers d'hommes massacrés en Russie, à Leipzig, à Waterloo, le pillage de l'Europe pendant dix années ameutèrent l'unanimité des peuples contre le grand Tueur. La Restauration succéda. Ses deux rois ne comprirent rien au changement des esprits. Ils voulurent ramener à la tradition de la ferme royale les Français que dix ans de République avaient instruits. L'opposition trouva des hommes énergiques au nombre des anciens soldats bonapartistes. Béranger chanta Sainte-Hélène. 1830 et 1848 marquèrent la Revanche des demi-soldes sur les Gardes du Corps. La Patrie de Ledru-Rollin, de Thiers, de Lamartine, de Cavaignac, après celle de Guizot, fut encore tout empreinte de l'idéal républicain. La révolution de Février bouleversa l'Europe et la fit parlementaire,

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tandis que celle de 1830 n'avait modifié que les pays latins. Napoléon III portait cet idéal à Magenta et à Solférino, où il affranchissait les Sardes libéraux du joug autrichien, avec l'appui du suffrage universel.

Jusqu'en 1870, le patriote français sut qu'il devait mourir pour la liberté, comme le bourgeois de Bouvines avait su mourir pour l'indépendance des communes garantie par la royauté contre les exactions féodales.

Mais, lorsque la malchance de Sedan eût prouvé à nos généraux d'Afrique qu'on ne traitait pas M. de Moltke comme Abd-el-Kader, ni les Poméraniens comme de simples Kabyles, la nation, désabusée de la gloire, se mit à réfléchir. On s'aperçut que l'Europe avait adopté l'usage des institutions libérales plus ou moins, que les peuples n'avaient plus de leçons à recevoir de nous, que la multiplicité des communications, le nombre des journaux, des livres, les échanges incessants du commerce avaient rendu frères bien des esprits jusqu'alors opposés. Il devint évident qu'un docteur parisien avait plus d'affinité avec un médecin berlinois qu'avec un pâtre basque, que les socialistes de Lens ou de Carmaux aimaient la cause même de ceux travaillant aux industries du Wurtemberg, mais qu'ils défendaient leur vie économique contre le capitaliste d'Albi ou de Lille. On s'éveilla. Les différences de races, au moins pour leurs intérêts, avaient disparu. La religion avait trop perdu de sa valeur pour maintenir l'antipathie entre catholiques et protestants. Le mercier de Li-

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moges achetait ses cotonnades à Manchester et sa maroquinerie en Saxe. Grâce à ses correspondants anglais ou germaniques, il put propérer, tandis que le fournisseur français l'eût, par ses gros prix, réduit à la faillite. Le paysan, mieux renseigné par Tinvasion elle-même, apprit que le soldat ne pillait presque plus, ne tuait, ni ne violait, sauf en des aventures exceptionnelles. L'idée de défendre son bien contre l'envahisseur perdit toute réalité objective devant l'esprit simpliste des rustres. En 1870, ils préféraient déjà le uhlan discipliné au franc-tireur.

Dès lors, à quoi bon se battre, puisque nul motif de conflit ne persistait.

Sans se l'avouer, chacun raisonna de la sorte et obéit à l'instinct de conservation. L'âme oublia la Revanche, si la bouche n'omit point de l'espérer dans la romance. D'ailleurs, l'Alsace se portait bien sous l'orme. Strasbourg se développa magnifiquement.

Le socialisme grandit. Les instincts de lutte alimentèrent le conflit entre le capital et le travail. Les défenseurs de l'ouvrier lui offrirent les lois syndicales, le droit de grève. Peu à peu les haines sociales remplacèrent les haines nationales. Deux patries nouvelles se fondèrent, deux patries possédant, elles, leur idéal, leur motif de sacrifice et de guerre. La Patrie des riches. La Patrie des pauvres. L'une et l'autre échappèrent aux expressions géographiques. L'une et l'autre plantèrent leurs drapeaux dans tous les sols, face à face, aux détours de la forêt germanique, aux

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deux bouts de la prairie anglaise, entre les fleurs du jardin de France.

Et, tandis que les anciennes patries, celles de la ferme royale, celles du libéralisme, finissaient d'émouvoir les coeurs, ces deux patries nouvelles saisissaient victorieusement les esprits.

Aujourd'hui la guerre vraie n'est plus entre les races, mais entre les castes. Elle peut surgir encore entre des négoces concurrents, l'Anglais et l'Allemand par exemples.

Aussi notre prolétaire a perdu l'élan du gardefrançaise cherchant l'aventure, comme la foi du conscrit de 93 espérant la liberté du monde. Ces deux types d'idées ne contentent plus. Petit est le nombre des foules qui se sacrifieraient avec un peu d'enthousiasme en leur honneur.

C'est cela que devraient comprendre les généraux et les diplomates allemands qui perpétuent seuls en Europe la menace de la guerre. Rien ne nous fait plus ennemis entre gens de races diverses, ni la religion, ni la convoitise du pillage, ni le désir d'imposer aux monarques l'émancipation de leurs peuples.

On sait bien que l'Angleterre, si elle accapare l'Afrique, laissera librement y trafiquer tous les citoyens du monde. Le négociant algérien transportera ses comptoirs au Caire ; et tout sera dit.

Voilà pourquoi, et pour les mêmes raisons, les deux soeurs patientes, Alsace, Lorraine, attendent depuis si longtemps sous l'orme du Rhin.

Il n'est plus qu'un idéal d'héroïsme, celui de la

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Révolution sociale. Seul il pourra ressusciter, au lendemain d'un nouveau 93, les élans des patriotes qui couchèrent les armées des monarques dans les champs de Valmy, de Hohenlinden, d'Austerlitz et de Wagram. La France ne redeviendra belliqueuse que le jour où ses fils auront une idée de grandeur fraternelle à imposer au monde. Car si demain tous les socialistes européens émigraient en France, tous, les catholiques antisémites et chauvins en Espagne tous les banquiers en Angleterre et tous les gens de commerce en Allemagne, il y aurait demain des patriotes frénétiques sous les drapeaux Irançais, espagnols, anglais, allemands.

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