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CHAPITRE XVI

Un jour, le Congrès socialiste international des mineurs, adhérant à la fédération du parti, a réuni dans Paris les mandataires officiels de 1.200.000 hommes, dont 600.000 Anglais, 250.000 Allemands, 130.000 Français, 120.000 Belges. Notez que ces genslà sont entraînés à la lutte par vingt ans de grèves successives, que l'habitude des plus durs travaux manuels les a rendus solides et farouches ; qu'ils obtinrent déjà de sérieux succès économiques ; que la plupart, soit dans les armées actives, soit dans les milices de leur pays, reçurent l'instruction militaire ; qu'étant des types humains à tendance d'esprit scientifique, la violence leur répugne en principe, mais que les entraîner à la conquête du domaine industriel et de l'outillage manié par eux ne serait pas impossible à des apôtres. Imaginez maintenant cette conflagration européenne évoquée depuis tant de lustres par les pessimistes, et qui embraserait les peuples ; puis, la bataille finie, vainqueurs et vaincus également ruinés, décimés, une seule force ressusci-

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tant, celle d'une Commune gigantesque et internationale, armée par la guerre économique, et qui lui substituerait la guerre sociale.

La crainte de ce péril compte parmi les raisons qui conseillent au tzar d'Orient et au kaiser d'Occident, aux deux Césars de maintenir la paix continentale. Ce serait un étrange aveuglement de ne pas reconnaître la puissance de cette nation répandue parmi les nations, et la seule qui soit profondément attachée à un idéal infrangible, persuasif, assez neuf pour ne pas avoir lassé les adeptes, assez vieux pour avoir expérimenté son effort moral, matériel et théorique,-assez haut en ses rêves de fraternité humanitaire pour convaincre les sentimentaux, les poètes, les enthousiastes, assez précis, dans ses réclamations d'intérêts immédiats pour séduire les appétits positifs et pratiques, assez muni de logiques simples pour justifier les haines des malheureux innombrables contre qui paraît jouir.

La grève générale russe d'octobre 1905, la révolution de Moscou, les congrès de 1907 tenus à Nancy puis à Stuttggart révèlent l'organisation de ces masses, les discipline qui les rend cohésives en dépit des plus graves divergences d'opinion.

Au cours d'une guerre européenne, les désastres financiers consécutifs anéantiraient la plupart des industries moyennes. Le manque de bras, la réquisition de l'outillage, l'arrêt des transactions obligeraient partout les propriétaires d'usines et de manufactures à fermer les deux tiers de leurs établissements ; car

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la crise serait longue et les combats succéderaient aux combats, durant les saisons, sans résultat majeur pour des troupes, pareilles en nombre, en stratégies, munies du même armement ou à peu près. L'exaspération de la misère augmenterait singulièrement l'influence des orateurs communistes. A la veille de déposer les armes, les travailleurs envisageraient leur situation particulière. Le chômage, la détresse, la famine, la course d'atelier en atelier où le contremaître refuse d'employer les talents faute de place ou d'ouvrage, d'argent pour payer les salaires : voilà ce qu'entreverraient ensemble le cavalier, le lignard, l'artilleur accoutumés à la violence par plusieurs mois de campagne. Au moins, dans le cantonnement, on distribue le pain. Il y a les bénéfices de la guerre et la solidarité des soldats. Rendre les armes, ce serait s'offrir à la détresse et à la mort sans défense, alors qu'ils s'estimeraient une puissance en évolution depuis un siècle et demi, et toujours accrue.

Des réflexions analogues persuadèrent les esprits de la garde nationale parisienne en 1871, quand on lui demanda de cesser une lutte qu'elle croyait — et avec combien de justesse ! — possible de prolonger encore. Elle refusa de rendre ses canons, elle voulait d'abord chasser l'ennemi au nom du patriotisme que les mêmes gens exaltent aujourd'hui après l'avoir honni chez les fédérés du Dix-Huit Mars. L'espoir de Rossel, qu'on fusilla brutalement à Satory, ne visait point à un autre bonheur que celui de vaincre ou

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mourir pour la gloire française. D'abord capitaine du génie assiégé dans Metz, il avait voulu s'emparer de l'ignorant Bazaine, et, avec quelques autres officiers^ lui substituer un général exempt de ces calculs politiques qui livrèrent à l'Allemagne une admirable armée. Bazaine le fît arrêter, Rossel s'évada lors de la capitulation, accourut à Tours, près du Gouvernement de la Défense Nationale, qui le nomma général auxiliaire et directeur du Génie.

A la nouvelle d'une paix honteuse, il fut à Paris rejoindre les patriotes de Montmartre. Il laissait cette lettre à ses supérieurs : « J'ai l'honneur de vous informer que je me rends à Paris pour me mettre à la disposition des forces gouvernementales qui peuvent y être constituées. Instruit qu'il y a deux partis en lutte dans le pays, je me range sans hésitation du côté de celui qui n'a pas signé la paix et qui ne compte pas dans ses rangs des généraux coupables de capitulation. »

On rougit d'appartenir à la presse quand on pense comment les hommes du 4 Septembre, avides d'exercer le pouvoir dévolu par les désastres de la France, obtinrent facilement des journalistes les immondes pamphlets, les monstrueuses calomnies et les fables ineptes destinés à travestir, devant l'âme naïve des provinciaux, le noble caractère d'un Rossel, d'un Delescluze, de ceux qui moururent à leurs côtés, héroïquement, pour la continuation de la guerre à outrance, et pour la conquête de l'autonomie communale. On ne peut lire les Mémoires de Rorsel, sans

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pleurer de rage. Mais, ainsi, Thiers, ses complices savaient plaire au commerce, à l'industrie, aux hommes d'argent qui payent et qui mettaient leur fortune, intitulée celle de la France, au-dessus de l'honneur du pays, au-dessus de la pensée de la Révolution. Dans un livre courageux et magnifique, {'Histoire de la France contemporaine, un académicien et un ancien ministre des Affaires Etrangères, M. Hanotaux a montré l'impéritie de Thiers et sa cruauté.

Vaincue, la République produira toujours de ces caractères audacieux et irréductibles. Victorieuse, elle communiquera l'ivresse de sa joie aux ambitions des novateurs qui voudront compléter le triomphe par une meilleure justice, et qui comprendront l'état d'âme du prolétariat à la veille de déposer les armes.

Après la guerre de Mandchourie, on put compter ainsi la révolte de l'escadre russe dans la mer Noire, celle des marins de Cronstadt, et, dans l'automne 1907, l'émeute militaire très grave de Vladivostock.

L'imminence d'une guerre sociale succédant au conflit des empires semble un des phénomènes ethniques les plus certains. Les Gouvernements croiraient à tort que les exploits d'autres semaines sanglantes comprimeraient alors l'immense émotion de l'élite ouvrière. La bataille entre jacobins et chouans recommencerait. Les mêmes causes qui assurèrent la défaite de ceux-ci confirmeraient sans doute, sinon le triomphe de ceux-là, du moins leur prétention à posséder l'outillage de leurs travaux et les immeubles des usines, avec l'autonomie des communes indus-

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trielles. Tel serait, en fin de compte, le résultat probable de guerres en Europe. Un troisième larron interviendrait ; non le moins excusable. Depuis Moukden, les Polonais de Lodz sont en perpétuelle révolte. On peut dès à présent imaginer que la Belgique et la Hollande serviraient, avec les Flandres, la Picardie et l'Argonne françaises de premier champ à l'évolution des armées socialistes. Les Allemands de Bebel, venus par l'ouest germanique, se concentreraient en pays wallons; les Anglais des Trade-Unions débarqueraient à Anvers ; et les soldats de Jules Guesde se rallieraient aux Belges entre Lens, Anzin, Roubaix, Mons et Charleroi. S'il pouvait prendre l'offensive, ce million d'hommes en armes marcherait sur Paris, où la majorité de la population souhaiterait de lui faire accueil ; tandis qu'entre la Seine et la Basse- Loire, dans les régions agricoles, paisibles et conservatrices, se masseraient les troupes de l'Ordre. Après une série d'engagements divers, aucune des deux forces n'aurait à se soumettre. Une lassitude commune obligerait à un compromis. Chaque parti demeurerait en ses positions. L'histoire du xx® siècle enregistrerait la naissance d^un nouvel Etat : la patrie communiste, établie dans les territoires de Hollande, de Belgique et du Nord de la France. Garantissant de par ses lois, dans les contrées à charbon et les ports d'exportation, la meilleure facilité de vie ouvrière, cette république une fois reconnue verrait accourir à elle le prolétariat des races. Les villes du Septentrion s'agrandiraient. La production s'y multiplierait.

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Trente ans après, moins sans doute, toute l'industrie occidentale vivrait là, selon un mode économique, dont la verrerie ouvrière d'Albi présente le prototype^ et selon les systèmes des coopératives, des associations de mutualité, en l'honneur desquelles M. Deschanel prononça d'excellents discours.

La durée de cette patrie serait, au reste, courte. Après une période de fortune, la concurrence africaine et asiatique ruinerait les motifs extérieurs de cette richesse. Le capital ayant émigré en Chine et vers les Grands-Lacs, pour trouver la main-d'œuvre au rabais, annulerait sur tous les marchés la valeur excessive d'une production très chère. La République sociale devra vivre en soi-même, consommatrice et productrice à la fois, protectionniste absolue; témoins la Nouvelle Zélande et l'Australie où régnent des parlements socialistes. Cela se pourrait certainement, si pendant l'ère initiale de prospérité, la population ne s'était pas accrue beaucoup. Mais, devenue grand Etat apte à nourrir de nombreuses factions favorisant les dissidences, les conflits intérieurs, les émeutes, la République se résoudrait vite en une fédération aux intérêts antagonistes. Quelques partis ouvriraient aux importateurs étrangers des places d'échange ; et tout péricliterait rapidement. Aux syndicats désireux de survivre une seule ressource demeurerait : celle de transporter l'outillage et la science de l'ingénieur dans les coins d'Asie, d'Afrique, encore fermés à la civilisation, et d'y établir, comme le capital, une féodalité européenne, asservissant, à ses industries,

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l'indigène de qui la main-d'œuvre peut être rémunérée petitement. Donc, au bout de l'évolution socialiste, dans le xx' siècle il adviendra peut-être simplement ceci : le quatrième Etat, promu capitaliste parla possession de l'outillage, usera des mêmes procédés qu'il attaque, en les nommant de façon différente.

Pour cela, l'oeuvre ne paraîtrait pas moindre. Toute une élite humaine aurait pu s'affranchir de la pauvreté, qui est, proprement, l'esclavage. Dépourvue du souci matériel, elle augmenterait sa connaissance, la somme des idées et du savoir ; elle créerait davantage ; elle transformerait mieux l'apparence du monde ; elle substituerait peu à peu le travail mécanique au travail humain ; elle régirait avec plus de justice les races soumises à son autorité ; car l'altruisme reste le propre de l'intelligence qui n'a qu'un seul précepte pour guide de la morale et de l'effort : Favoriser la Vie, dont la multiplicité engendre plus d'action, plus de pensée, partant, plus d'aise générale.

Je tire d'une brochure imprimée en langue étrangère les termes de cette hypothèse, à la vérité fort saugrenue. Mais construire des hypothèses, n'est-ce pas le plus amusant des jeux, et non le moins utile, tant de vérités ayant eu pour premiers masques ceux du paradoxe, du rêve et de l'erreur.

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