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LA RESPONSABILITÉ DES ÉLECTEURS

Le député d'une grande ville se rend compte en général que les hommes instruits et intelligents de son district sont très ignorants et incapables en matière politique. L'électeur intelligent dont on parle tant, — l'homme qui a reçu une éducation libérale, qui est instruit et animé des meilleures intentions — agit parfois de la manière la plus bizarre.

Les grandes réunions publiques, si fréquentes depuis quelques années en faveur d'un mouvement politique indépendant des partis, ont évidemment fait beaucoup de bien ; mais les mêmes hommes qui assistent à ces réunions publiques et qui s'indignent contre la folie et la perversité des politiciens, agissent parfois, le jour des élections, d'une manière tout aussi nuisible que ceux, qu'ils condamnent si justement. En voici un récent exemple. En 1882, il y avait à la Chambre, un jeune député de New- York qui jouait le rôle le plus utile. Cette année-là, la législature était remarquablement mal composée. Les politiciens les plus malhonnêtes comptaient sur elle pour faire aboutir quelquesuns de leurs plans et éviter à certains députés les conséquences de leurs mauvaises actions. On proposait continuellement, dans le soi-disant intérêt des classes laborieuses, des mesures démagogiques, pour lesquelles un homme intelligent et honnête ne pouvait voter.

Elles étaient cependant soutenues, non seulement par les démagogues et agitateurs populaires, mais encore par un grand nombre d'ouvriers honnêtes, mais peu éclairés. Finalement, de riches corporations tentèrent, par des moyens peu délicats, de faire passer au plus vite des lois en leur faveur. Le jeune député dont je parle, s'attira, par sa conduite dans ces diverses circonstances, l'hostilité des politiciens, des démagogues, et de la classe si dangereuse des criminels opulents. Il avait également mérité la reconnaissance des honnêtes gens, et il l'obtint — du moins en paroles. Les bons journaux firent son éloge; les hommes cultivés et intelligents, et généralement tous ceux qui font partie des clubs mondains et littéraires — ne pouvaient assez le louer. Je me souviens d'un homme de son district qui se montra très indigné que les politiciens osassent lui faire de l'opposition ; mais lorsqu'on proposa à cet homme de surveiller le scrutin le jour des élections afin d'assurer le retour de ce législateur à .\lbany, il répondit qu'il était désolé de ne pouvoir le faire, étant invité à une chasse aux cailles ! Cependant la plupart des gens respectables auraient sans doute voté pour le jeune député sans l'incident politique survenu à la fin de la campagne. Une liste, sans couleur politique déterminée, avait été formée pour l'élection à certaines fonctions locales ; elle était soutenue par l'élite véritable des deux partis. Cette liste ne contenait que des noms de candidats aux offices municipaux, et n'avait aucun rapport avec les élections législatives ; ce simple fait fut cependant l'occasion d'un malentendu pour un

grand nombre d'honnêtes électeurs. Lorsque le jour des élections arriva, ils refusèrent de mettre dans l'urne autre chose que la susdite liste ; ils s'entêtaient à croire que si le comité qui patronnait cette liste n'avait proposé aucun candidat pour la Législature, cela prouvait qu'aucun n'était digne de leur vote. Le meilleur groupe de candidats aux élections législatives perdit ainsi des votes auxquels il avait droit, et dans le district particulier dont je parle, le député sortant fut ba|;tu ; plus exactement, il obtint une majorité si faible que des adversaires peu scrupuleux invalidèrent son élection. Cette ignorance des questions politiques les plus simples, jointe à une grande timidité, caractérise particulièrement la bourgeoisie aisée. Elle est souvent formée de très honnêtes gens, mais leur égoïsme naïf les rend incapables de sacrifier en partie leurs occupations ou leurs ^plaisirs aux affaires publiques, et permet aux politiciens corrompus de tenir une place dans la Législature. Le cas est différent à la campagne. Là, les électeurs sont généralement honnêtes, quoique ayant l'esprit étroit; ils surveillent avec soin leurs députés, ce qui oblige ceux-ci à une certaine honnêteté. Ils ont du moins la précaution d'agir honnêtement dans toutes les affaires concernant le district. La mauvaise influence des politiciens est surtout évidente en ce qui concerne les affaires de la cité. Les électeurs campagnards savent juger leur député dans le cas où leurs intérêts sont engagés ; mais quant aux autres représentants, ils ne disposent d'aucun moyen pour se former une opinion sur eux, sauf par les journaux, — et surtout par les

grands journaux métropolitains. Or, ils considèrent avec une extrême défiance les informations de ces grands journaux pour ce qui regarde l'honnêteté ou la malhonnêteté des hommes politiques. Nos journaux, en effet, y compris ceux qui représentent la partie la plus instruite de la nation, ont pris l'habitude d'attaquer si souvent et avec tant de légèreté la réputation d'hommes politiques parfaitement honnêtes, qu'ils n'ont plus d'autorité lorsque leurs attaques sont fondées. Ils peignent en noir tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Il en résulte que l'ensemble des lecteurs, sachant qu'ils ont en partie tort, pensent qu'ils ont aussi en partie raison ; ils concluent que personne n'est aussi blanc ou aussi noir qu'on le représente, et se figurent qu'ils sont tous d'une teinte uniformément grise. Il est alors impossible de les stimuler à agir en faveur d'un homme honorable ou contre un vaurien. Les politiciens malhonnêtes bénéficient de ce sentiment ; et parmi les causes qui le produisent, il faut compter certains de nos journaux qui affectent cependant de jouer un rôle très moral. Quant aux autres journaux, du genre « sensationnel », tels que les deux qui ont actuellement le plus de lecteurs à New- York, il est inutile de préciser leur rôle ; ils encouragent la corruption politique et le vice privé, et exercent la plus nuisible influence.

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