Parai. XXIX
défendu expressément d'enseigner en ce nom-là ? Et voilà que vous avez rempli Jérusalem de votre doctrine. » Que répondent les Apôtres ? Que fera Pierre, qui, d'un mot, vient de frapper de mort Ananie et Saphire ? Ils se rappellent le précepte de Jésus, ils n'ont recours à d'autre arme que la simplicité : « Jugez vous-mêmes, répondent-ils, si l'on doit préférer les ordres des hommes à ceux de Dieu. » Leur simplicité est punie des verges. Mais comment le tout finira-t-il ? Par la joie, Ibant gaudentes. Après avoir parlé de la joie, disons donc aussi quelque chose de sa compagne naturelle, la simplicité.
La simplicité, c'est l'opposé de la composition. La composition, de soi, n'est pas mauvaise : elle suppose une imperfection qui ne saurait exister en Dieu ; mais, de fait, toutes les créatures, même les plus parfaites, sont composées ; et s'il est une créature composée entre toutes, c'est bien l'homme, qui comprend en lui-même tous les degrés de l'être créé, depuis la nature intellectuelle qui l'assimile aux anges, jusqu'à l'existence brute de la matière qui lui est commune avec les minéraux. Seulement, pour qu'un être composé d'éléments si divers reste beau, il faut que ces éléments soient ramenés à l'unité, et c'est ce qui fait du composé humain un si merveilleux ensemble ; c'est que toutes ses parties, toutes ses puissances, émanent d'une même force qui contient tout, commande à tout, met tout en mouvement, l'âme raisonnable, forme substantielle du corps. Nous constatons pareille chose dans le phénomène de la vision : nous avons deux yeux.
c'est aussi une sorte de composition ; mais les donliées de chaque œil étant transmises par les nerfs à un centre commun, la duplicité d'organe ne nuit en rien à la simplicité de l'acte visuel. Il en est de même de la simplicité au sens moral. C'est précisément ce même organe de l'œil que le Seigneur a choisi comme terme de comparaison lorsqu'il a voulu inculquer à ses Apôtres l'importance de la simplicité. « C'est l'œil, leur dit-il, qui éclaire tout le corps. Si l'œil est sain — à la lettre, s'il est simple, — c'est-à-dire dans son état naturel, tel qu'il doit être pour bien remplir son office, tout le corps sera dans la lumière ; tous les autres membres dirigés par lui rempliront leurs fonctions sans se heurter. Ce sera le contraire, s'il est malade, s'il y a en lui des éléments qui l'empêchent de voir droit et juste. » Cette simplicité réside donc avant tout, pour Jésus, dans l'intention. C'est assez dire qu'il n'est pas toujours aisé de définir exactement où elle est et où elle n'est pas : car il n'est rien de si secret, qui soit aussi exclusivement du domaine de Dieu, que l'intention. Voir le fond des cœurs, c'est là une prérogative que Dieu, que Jésus donne en maints endroits comme une preuve manifeste de sa divinité. Pour ce qui est de la simplicité, en particulier, que de fois nous croyons la trouver là où il n'y a que ruse et habileté consommée ; combien plus souvent encore une timidité excessive, mais pardonnable après tout, une sorte de gaucherie native ou acquise, peut-être une légère pointe d'originalité, suffisent à nous la dérober là où elle subsiste, quoique voilée par ces défauts de forme dont on ne se débarrasse guère qu'à la mort !
I,a simplicité est dans l'intention. Mais qu'est-ce que l'intention ? C'est une recherche, un mouvement vers quelque chose, une direction imprimée aux puissances de l'âme, tendere in. Dans la vie chrétienne, c'est chercher Dieu, c'est-à-dire, ce qui est juste, ce qui est vrai : c'est ramener tout à ce but, c'est s'unifier soi-même, ne rien vouloir être, ni paraître, ni faire, que dans la vérité. De là, l'expression frappante qui revient plusieurs fois dans saint Jean, facere veritatem. C'est, au fond, la même chose que l'auteur de l'Ecclésiaste donne comme le tout de l'homme: £>^wm quaere. Prenant cette notion comme point de départ, nous voyons déjà que nous devons tendre à la simplicité avec un zèle tout particulier, puisque c'est la première condition, la seule, en réalité, que saint Benoît exige pour la réception de ses novices, Si vere Deum quaerit.
Simplicité n'est donc pas sottise, comme le faux langage du monde le donnerait volontiers à entendre ; au contraire, elle suppose une claire perception du but suprême de la vie humaine et une énergie capable de viser droit à ce but, sans se lasser, sans se détourner, sans revenir sur ses pas. C'est là précisément tout l'opposé de la sottise. D'où vient donc que le monde n'entend rien à la vraie simplicité ? C'est qu'il ignore le but, ou, s'il l'a entrevu, l'habitude qu'il a de s'en détourner de parti pris lui a fait perdre et mépriser jusqu'à l'idée d'une position fixe et constante vers ce but unique. De l'unité, il s'est détourné vers la multiplicité. Il promène son esprit distrait à travers toutes les croyances, traitant d'arriéré ou d'intolérant quiconque s'est fixé à l'une
d'elles : il prête son cœur au plus offrant, et s'étonne de ce que d'autres marchent droit leur chemin, sans se laisser prendre comme lui aux appâts des plaisirs, des richesses, des honneurs, de toutes les formes enfin que peut revêtir la passion du moment.
Le premier fondement de la simplicité du chrétien, c'est donc sa foi, qui le fait adhérer sans aucun mélange d'hésitation à tout ce que la Vérité suprême a daigné révéler aux hommes. Il faut que les moines aient en eux cette foi, pleine, large, solide comme le roc : rien n'est plus nécessaire en notre temps. Nous pouvons faire au monde certaines concessions sur d'autres points : dès qu'il s'agit de la foi, notre devoir est de ne rien sacrifier. Et cette foi, il nous faut l'étendre à tous les détails de la vie, à nos rapports avec nos frères, avec nos supérieurs surtout. C'est là encore un des traits caractéristiques de notre Règle. C'est cet esprit de foi qui nous fait voir le Christ dans l'Abbé, des vases sacrés de l'autel dans les plus humbles ustensiles de la maison de Dieu : lui, qui fait attacher du prix à l'avis du plus jeune des frères, parce que Dieu souvent révèle aux petits ce qu'il y a de mieux ; qui nous entoure de la présence divine comme d'un bouclier ; qui, aux heures de la prière, nous rappelle que nous sommes devant le trône de la Majesté adorable, tout entouré de ses Anges : lui, qui nous porte à servir nos frères, à soigner les malades, à accueillir les hôtes comme le Christ en personne. Si un étranger trouve à reprendre quelque chose, l'esprit de foi suggérera à l'Abbé d'examiner si Dieu ne l'aurait pas envoyé tout exprès pour cela. Enfin, rien ne se fera, rien ne
se dira dans l'enceinte du monastère, qui ne procède de cette foi, et ne contribue à son accroissement.
C'est avec cet œil simple de la foi qu'il faut nous habituer à considérer les moindres détails de nos usages, de nos cérémonies : par exemple, la forme de notre habit, de notre tonsure ; de même, nos inclinations profondes, tel ou tel autre point de nos coutumes monastiques ou liturgiques. Que parfois certains doutes spéculatifs, certaines préférences personnelles pour des pratiques différentes surgissent dans l'esprit, c'est tout naturel ; et le mal n'est pas grand, pourvu qu'on n'y insiste pas contre le gré des Supérieurs. Mais c'est précisément cette insistance qui est à craindre. Or, s'arrêter à ces vétilles, c'est se diviser, c'est se perdre, c'est très souvent reculer. Acceptons en bloc et avec la simplicité de la foi toutes les minces conséquences du grand acte unique de notre Profession. Chacun de nous peut ici parler d'expérience. Quelles sont les bonnes vocations, celles qui triomphent de tous les obstacles ? Si un sujet, en se présentant au monastère, vient uniquement y chercher Dieu, sans trop s'inquiéter du reste, nous disons aussitôt : En voilà un qui tiendra bon, rien ne l'arrêtera, ou du moins ne le fera regarder en arrière, il ira droit à Dieu. Mais qu'un aspirant à la vie monastique nous assiège de questions : A quelle heure se lève-t-on ? Quel est le régime ordinaire pour la nourriture ? Combien a-t-on de temps pour causer ? Quand commencet-on à étudier ? Après combien d'années peut-on devenir prêtre ? A cette importance visible attachée à tant de petits détails, nous reconnaissons quelqu'un
qui ne saura pas se donner simplement. Or, c'est là, nous l'avons vu, le principal et comme le tout du moine. Nous sommes ainsi ramenés comme forcement au premier mouvement qui suit la conversion du cœur : Quîd facîemus vîri fratres ? C'est que l'obéissance, l'abandon total à Dieu entre les mains de l'Abbé, est justement ce qui donne à la vie du moine son cachet de vraie simplicité. Par là, tout son être est tenu et relié à Dieu : son intelligence, son cœur, chaque mouvement de ses sens. Et l'on peut dire alors du moine qu'il est parfaitement simple.
Vis-à-vis de nos frères aussi, nous devons nous montrer simples, et c'est ici surtout qu'il est besoin d'un regard perçant, pour découvrir en eux, à travers les défauts et les imperfections de la nature, l'être de grâce qui motive de notre part un amour formellement théologal. I^a première chose à éviter, ce sont les soupçons. Mgr Gay dit quelque part que, si Dieu pouvait avoir de la rancune, ce serait contre les âmes soupçonneuses. Du moins peut-on affirmer qu'il est impossible à ces âmes d'être simples dans leurs rapports forcés avec le prochain. Le prochain n'est pour elles qu'une sorte de sable mouvant, sur lequel elles ne sauraient avancer. Elles voudraient pouvoir compter sur telle qualité que Dieu semble avoir mise dans l'âme de leur frère, mais elles soupçonnent incontinent quelque piège. Ce frère peut être faible, sujet à tel et tel défaut : ce témoignage d'affection ou d'estime que je lui donnerais pourrait se changer pour lui en tentation. Ou bien peut-être est-il mal disposé contre moi, peut-être veut-il
s'élever à mes dépens, jalouse-t-il mes succès. Misères que tout cela : mais misères dont il est plus malaisé de se retirer, que de la plupart des autres. Le plus souvent, ce qu'il y aurait de mieux à faire, pour une âme soupçonneuse, ce serait d'aller s'enfermer au fond de quelque ermitage, où ses soupçons ne pussent trouver dans le prochain un aliment et une victime.
En général, le moyen d'être toujours simple et égal avec ses frères, c'est de ne pas s'arrêter aux petits défauts qu'eux-mêmes sont les premiers à déplorer, à réparer, à effacer par le repentir : c'est de ne pas tant voir en eux ce qu'ils sont, que ce qu'ils veulent être. Sans doute, il est des cas, oii il faut tenir compte des imperfections réelles d'un sujet ; c'est le devoir de tout supérieur, par exemple, quand il s'agit de confier à quelqu'un un office de quelque conséquence. En dehors de ces cas, bornons-nous à considérer ce qui restera de lui à jamais, ce que nous espérons retrouver de lui au ciel. C'est le vrai point de vue, celui qui ne change pas, qui ne varie pas suivant les divers incidents de la route.
Soyons encore simples avec le prochain dans la 'manifestation de nos sentiments à son égard : que nos marques de respect et d'affection partent véritablement du cœur. Donnons sans doute les signes extérieurs de déférence prescrits par la Règle et nos usages : mais n'allons pas jusqu'à nous montrer raides et cérémonieux en tout. Rien de glacial comme ce caractère officiel imposé aux relations les plus simples de la vie quotidienne : l'existence y perd une part de sa jeunesse et de sa fraîcheur.
Évitons spécialement l'exagération des titres honorifiques : c'est un des signes obligatoires de toutes les époques de décadence. Je suppose, par exemple, qu'un religieux vénérable par son âge ou sa dignité emploie à l'égard d'un tout jeune moine, qui vient à peine d'être ordonné, l'appellation solennelle : « Votre Paternité. » Dans quelle fausse position ne mettrait pas celui-ci une pareille interversion des rôles ? Tenons-nous-en à ce qui est prescrit dans la Règle : que les plus jeunes témoignent aux anciens tout le respect qui leur est dû ; quant aux anciens, ce qu'ils ont surtout à montrer aux plus jeunes, c'est de l'affection, Priores vero iuniores dîligant^. Déjà, parmi les « instruments des vertus », Saint Benoît avait dit : Seniores venerari, iuniores diligere ^. C'en est assez pour éloigner de nous cette froide raideur dont nous parlions tout à l'heure, et faciliter à chacun le rôle qui lui convient.
A côté de la raideur, il est une autre ennemie de la simplicité : c'est la flatterie. Je sais bien qu'elle ne saurait guère exister dans un monastère, ni même parmi les vrais chrétiens, que dans les louanges immodérées ou hors de propos. Ce serait déjà trop : c'en serait assez pour mettre à la gêne toute nature, cfroite et simple. A l'endroit des supérieurs, tout acte d'adulation tendrait d'abord à leur rendre plus difficile l'accomplissement de ce précepte indispensable imposé par la Règle à l'Abbé en particulier : suamque fragilitatem semper suspectus sit ^ ; il