‹ L'idealisme anglais; étude sur CarlyleChapitre 6 sur 8 · SÀ CONCEPTION DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

SÀ CONCEPTION DE L'HISTOIRE

« L’histoire universelle (1), dit Carlyle, l’his- » toire de ce que l’homme a accompli dans le » monde, est au fond l’histoire des grands » hommes qui ont travaillé ici-bas. Ils ont été » les conducteurs dès peuples, ces grands » hommes; les formateurs, les modèles, et, dans » un sens large, les créateurs de tout ce que la » masse des hommes pris ensemble est parvenue » à faire ou à atteindre. Toutes les choses que » nous voyons debout dans le monde sont pro-

(4) On Heroes, I, 7i .

l’idéalisme anglais.

» preraent le résultat matériel extérieur, l’ac- » complissement pratique et l’incarnation des » pensées qui ont habité dans les grands hommes » envoyés au monde. L’âme de l’histoire entière » du monde, ce serait leur histoire (1). » Quels qu’ils soient, poètes, réformateurs, écrivains, hommes d’action, révélateurs, il leur donne à tous un caractère mystique. « Le héros est un » messager envoyé du fond du mystérieux Infini » avec des nouvelles pour nous.... Il vient de » la substance intérieure des choses. Il y vit et » il doit y vivre en communion quotidienne.... » Il vient du cœur du monde, de la réalité pri-

(l)« Universal hislory, (lie hislory of what man lias accomplishcd in ihis world is al hollom the h'story of ihe great men who hâve worked here. Tliey were thé leaders of men, theSe great onrs; ihe modellcrs, pat'erns, and in a wide sense crealors, of whatsoever the general mass of men contrived io do or to attain ; ail ihings that we see slauding accomplished in Ihe world are properly the ouler maiérUl resuit, ihe p'actical réalisation and embodiment of ihoughts thaï dwelt in ihe great men sent inlo ihe world ; the soûl of lhe whole world’s hislory, it may be justly considered were the hislory of lhese. » (On Heroes, h .)

C^FUXK. 1^3

» wordiale dos choses; l’inspiration du Tppts Puissant Ini dpnne l’intelligence, et vérité? » tîlernent ce qu’il prononce est une IPFip do » révélation (1). » En vain l’ignorance de son siècle et ses propres imperfections altèrent 1$ pureté de sa vision originale; il atteint toujours quelque vérité immuable et vivifiante; c’est pour cette vérité qu’il est écouté, et c’est par cette vérité qu’il est puissant. Ce qu’il en a découvert est immortel et efficace (*2). « Les » œuvres d’un homme, quand vous les enseve- » liriez dans des montagnes de guano, sous les » obscènes ordures de tous les hibous anti- » qu aires, ne périssent pas, ne peuvent pas

(1) c Such a man is what we call an original man ; he cornes to us atiîrst hand. A messenger he, sent from the infinité unknown with lidings to us... Direct from the inner fact of things. — He lives and has lo live in daily communion wilh that. Hearsays cannot hide it from him ; he is blind, homeless, mi'trable following hearsays; il glares upon him... It is from the heart of the world that he cornes. He is portion of the primai reality of things.» (On Heroes, 74.)

(2) Cromwell’ s Speechee and letters, U, 668.

\kk l'idéalisme anglais.

» périr. Ce qu’il y avait d'héroïsme, ce qu’il y » avait de lumière éternelle dans un homme et » dans sa vie, cela précisément est ajouté aux » éternités, cela subsiste pour toujours comme » une nouvelle et divine portion de la somme des » choses (1). » C’est pour cela que le culte des héros « est à cette heure et à toutes les heures » la puissance vivifiante de la vie humaine; la » religion est fondée dessus; toute société s’y » appuie. Car qu’est-ce proprement que la » loyauté (2), qui est le souffle vital de toute » société, sinon une émanation du culte des » héros, une admiration soumise pour ceux qui » sont vraiment grands? » Ce sentiment est le

(1) « The works of a man, bury lhein under what guanomountains and obscène owl-droppings you will, do not perish, cannot pcrisli. Wlial of heroism, whal of Elemal ligbt was in a man nn 1 bis lif is wilh very gréai exaclnoss added lo the Elcrnilic - , romains for ever a new divine porlion of lhe siini cf fhings. »

[Cromicelïs Le t (ers , dernier chapitre.)

(2) Loyalty , mot intraduisible, qui désigne le sentiment de subordination, quand il est noble.

CARLYLE. 1/|5

fonds même de l’homme. Il subsiste aujourd’hui même dans cet âge de nivellement et de destruction. « Je vois dans celte indestructibilité » du culte de l’héroïsme la base de roc éternel » au-dessous de laquelle les ruines confuses » des écroulements révolutionnaires ne peuvent » tomber. »

Il y a là une théorie allemande, mais transformée, précisée et épaissie à la manière anglaise. Les Allemands disaient que toute nation, toute période, toute civilisation a son idée, c’està-dire son trait principal, duquel tous les autres dérivent; en sorte que la philosophie, la religion, les arts et les mœurs, toutes les parties de la pensée et de l’action, peuvent être déduites de quelque qualité originelle et fondamentale de laquelle tout part et à laquelle tout aboutit. Là où Hégel mettait une idée, Carlyle met un sentiment héroïque. Cela est plus palpable et plus ,

CARLYLE

moral. Pour achever de sortir du vague, il considère ce sentiment dans un héros. Il a besoin de donner aux absl radions un corps et une âme ; il est mal à son aise dans les conceptions pures, et veut toucher un être réel.

Mais cet être, tel qu’il le conçoit, est un abrégé du reste. Car, selon lui, le héros contient et représente la civilisation où il est compris; il a découvert, proclamé ou pratiqué une conception originale, et son siècle l’y a suivi. La connaissance d’un sentiment héroïque donne ainsi la connaissance d’un âge tout entier. Par làCarlyle est sorti des biographies. Il a retrouvé les grandes vues de ses maîtres. Il a senti comme eux qu’une civilisation, si vaste et si dispersée qu’elle soit à travers le temps et l’espace, forme un tout indivisible. Il a rassemblé sous un héroïsme les fragments épars qu’llegel réunissait par une loi. Il a dérivé d'un sentiment commun les événements que les Allemands déduisaient d’une définition commune. Il a compris les profondes et lointaines liaisons des

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choses, celles qui rattachent un grand homme à son temps, celles qui nouent les œuvres de la pensée accomplie aux bégaiements de la pensée naissante, celles qui enchaînent les savantes inventions des Constitutions modernes aux fureurs désordonnées de la barbarie primitive (1). « Ces vieux rois de la mer, silencieux, les lèvres » serrées, qui défiaient le sauvage Océan avec » ses monstres, et tous les hommes et toutes les » choses, ont été les ancêtres de nos Blakes et

(I) « Silent, with closed lips, as I fancy them, unconsciousthat they were specially brave, defyingthe wild Océan with ils raonsters and ail men and things — progenitors of our own Blakes and Nelsons. — Hrolf or Rollo, duke of Normandy, the wild sea-king, has a sliare in governing England at this hour.

» No wild saint Dotninics and Thebaid eremites, lhere had been no melodious Dante; rough practical endeavour, Scandinavian andother, frora Odin to Waller Raleigh, from ulfila to Cranmer, enabled Shakspeare to speak. Nay the finished poet, I remark sometimes, is a symptom that his epochitself has reached perfection and is finished; that before long lhere will be a new epoch, new reformers needed. »

(On Heroes , 184.)

CARLYLE

» de nos Nelsons. Hrolf ou Rollo, duc de Nor- » mandie, a une part à cette heure-ci dans le » gouvernement de l’Angleterre (1). » « S’il » n’y avait pas eu de sauvages saints Dominiques » ni d’ermites de la Thébaïde, il n’y aurait point » eu un harmonieux Dante. Le rude effort pra- » tique en Scandinavie et ailleurs, depuis Odin » jusqu’à Walter Raleigh, depuis Ulfilajusqu’à » Cranmer, a rendu Shakspeare capable de » parler. Un poëte avec tout son charme, » qu’est-il, sinon le produit et l’achèvement » définitif de la Réforme ou de la Prophétie » avec sou âpreté ? Bien plus, le poëte accompli, » je le remarque souvent, est un symptôme que » son époque elle-même vient d’atteindre la » perfection et se trouve accomplie, qu’avant » longtemps on aura besoin d’une nouvelle » époque et de nouveaux réformateurs. Car » chaque âge a son théorème ou représentation » spirituelle de l’univers » ; ses grandes œuvres

(4) On Heroes, 54 , 4 84.

poétiques ou pratiques ne font que publier ou appliquer cette idée maîtresse; l’historien se sert d’elle pour retrouver le sentiment primitif qui les engendre et pour former la conception d’ensemble qui les unit.

De là une façon nouvelle d’écrire l’histoire. Puisque le sentiment héroïque est la cause du reste, c’est à lui que l’historien doit s’attacher. Puisqu’il est la sourcede la civilisation, le moteur des révolutions, le maître et le régénérateur de la vie humaine, c’est en lui qu’il faut observer la civilisation, les révolutions et la vie humaine. Puisqu’il est le ressort de tout mouvement, c’est par lui que l’on comprendra tout mouvement.

Libre aux métaphysiciens d’aligner des déductions et des formules, ou aux politiques d’exposer des situations et des constitutions. L’homme

n’est point un être inerte façonné par une constitution ni un être mort exprimé par une formule; il est une âme active et vivante, capable d’agir, de découvrir, de créer, de lutter, de se dévouer et avant tout d’oser ; la véritable histoire est l’épopée de l’héroïsme. — Cette idée est, à mon avis, une vive lumière. Car les hommes n’ont pas fait de grandes choses sans de grandes émotions. Le premier et souverain moteur d’une révolution extraordinaire est un sentiment extraordinaire. À ce moment, on a vu paraître et s’enfler une passion exaltée et toute-puissante qui a rompu les digues anciennes et lancé le courant des choses dans un nouveau lit. Tout part de là, et c’est elle qu’il faut voir. Laissez de côté les formules métaphysiques et les considérations politiques, et regardez l’état intérieur de chaque esprit; quittez le récit nu, oubliez les explications abstraites, et observez les âmes passionnées. Une révolution n’est que la naissance d’un grand sentiment. Quel est ce sentiment, comment il se lie aux autres, quel

CARLYLE

est son degré, sa source, son effet, comment il transforme l'imagination, l’entendement, les inclinations ordinaires, quelles passions l'alimentent, quelle proportion de folie et de raison il renferme, ce sont là les questions capitales. Pour me faire l’histoire du bouddhisme, il faut me montrer le désespoir calme des ascètes qui, amortis parla pensée du vide infini et par l’attente de l’anéantissement final, atteignaient, dans leur quiétude monotone, le sentiment de la fraternité universelle. Pour me faire l’histoire du christianisme, il faut me montrer l’âme d’un saint Jean ou d’un saint Paul, le renouvellement subit de la conscience, la foi aux choses invisibles, la transformation de l’âme pénétrée par la présence d’un Dieu paternel, l’irruption de tendresse, de générosité, d’abnégation, de confiance et d’espérance qui vint dégager les malheureux ensevelis sous la tyrannie et la décadence romaine. Expliquer une révolution, c’est faire un morceau de psychologie; l’analyse des critiques et la divination des artistes sont les seuls instruments

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qui puissent l’atteindre; si nous voulions l’avoir précise et profonde, il faudrait la demander à ceux qui, par métier ou par génie, sont connaisseursde l’âme, àShakspeare, à Saint-Simon, à Balzac, à Stendahl. Voilà pourquoi on peut la demander quelquefois à Carlyle. Et il y a telle histoire qu’on peut lui demander mieux qu’à tout autre, celle de la Révolution qui eut pour source la conscience, qui mit Dieu dans les conseils d’État, qui imposa le devoir strict, qui provoqua l’héroïsme austère. Le meilleur historien du puritanisme est un puritain.

Cette histoire de Cromwell, son chef-d’œuvre, n’est qu’une réunion de lettres et de discours commentés et joints par un récit continu. L’impression qu’elle laisse est extraordinaire. Les graves histoires constitutionnelles languissent auprès de cette compilation. Il a voulu faire comprendre une âme, l’âme de Cromwell, le plus grand des puritains, leur chef, leur abrégé, leur héros et leur modèle. Son récit ressemble à celui d’un témoin oculaire. Un covenantaire

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qui aurait réuni des lettres, des morceaux de journal, et qui jour par jour y aurait ajouté des réflexions, des interprétations, des notes et des anecdotes, n’aurait point écrit un autre livre. Enfin nous voilà face à face avec Cromwell.

Nous avons ses paroles, nous pouvons entendre son accent; nous saisissons autour de chaque action les circonstances qui l’ont fait naître; nous le voyons sous sa tente, au conseil, avec le paysage, avec sa physionomie, avec son costume ; tout le détail y est, jusqu’aux minuties. Et la sincérité est aussi grande que la sympathie; le biographe avoue ses ignorances, le manque de documents, l’incertitude ; il est parfaitement loyal, quoique poëte et sectaire. Avec lui nous restreignons et nous poussons tout à la fois nos conjectures, et nous sentons à chaque pas, à travers nos affirmations et nos réserves, que nous posons solidement le pied sur la vérité. Je voudrais que toute histoire fût, comme celle-ci, un choix de textes munis d’un commentaire; je donnerais pour une histoire pareille tous les

CARLYLE

raisonnements réguliers, toutes les belles narrations décolorées de Robertson et de Hume. Je puis vérifier en lisant celle-ci le jugement de l’auteur; je ne pense plus d’après lui, mais par moi-môme : l’historien ne se place pas entre moi et les choses; je vois un fait, et non le récit d’un fait; l’enveloppe oratoire et personnelle dont le récit recouvre la vérité a disparu ; je puis toucher la vérité elle-même. Et ce Cromwell, avec ses puritains, sort de cette épreuve reformé et renouvelé. Nous devinions bien déjà qu’il n’était point un simple ambitieux, un hypocrite, mais nous le prenions pour un fanatique disputeur et odieux. Nous considérions ces puritains comme des fous tristes, cerveaux étroits et à scrupules. Sortons de nos idées françaises et modernes, et entrons dans ces âmes; nous y trouverons autre chose qu’une maladie noire.

Il y a là un grand sentiment. — Suis-je un homme juste? Et si Dieu, qui est la parfaite justice, me jugeait en ce moment, quelle sentence porterait-il sur moi? — Voilà l’idée originelle qui

l’idéalisme anglais.

a fait les puritains, et par eux la révolution d’Angleterre. « Le sentiment de la différence » qu’il y a entre le bien et le mal avait rempli » pour eux tout le temps et tout l’espace, et » s’élait incarné et exprimé pour eux par un » ciel et un enfer. » Ils ont été frappés de l’idée du devoir; ils se sont examinés à cette lumière sans pitié et sans relâche ; ils ont conçu le modèle sublime delà vertu infaillible et accomplie; ils s’en sont imbus; ils ont englouti dans cette pensée absorbante toutes les préoccupations mondaines et toutes les inclinations sensibles; ils ont pris en horreur jusqu’aux fautes imperceptibles qu’un honnête homme se pardonne; ils ont exigé d’eux-mêmes la perfection absolue et continue, et ils se sont lancés dans la vie avec la fixe résolution de tout souffrir et de tout faire plutôt que d’en dévier d’un pas. Vous vous moquez d’une révolution faite à propos de surplis et de chasubles : il y avait le senti-» ment du divin sous ces disputes d’habits. Ces pauvres gens, boutiquiers et fermiers, croyaient

de tout leur cœur à un Dieu sublime et terrible, ot ce n’était pas une petite chose pour eux que la façon de l’adorer (1). « Supposez qu’il s’agisse » pour vous d’un intérêt vital et infini, que » votre âme tout entière, rendue muette par » l’excès de son émotion, ne puisse en aucune » façon l’exprimer, en sorte qu’elle préfère » le silence à toute expression possible, que » diriez-vous d’un homme qui s’avancerait pour » l’exprimer à votre place au moyen d’une » mascarade et à la façon d’un tapissier déco- » rateur? — Cet homme-là, qu’il s’en aille » vite, s’il a soin de lui-même! — < Vous avez » perdu votre fils unique; vous êtes muet, » écrasé, vous n’avez pas même de larmes; un » importun, avec toutes sortes d’importunités, » vous offre de célébrer pour lui des jeux funé- » raires à la façon des anciens Grecs ! » Voilà ce qui a soulevé la révolution, et non la taxe des vaisseaux ou toute autre vexation politique :

(1) On Heroes, 323,

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« Vous pouvez me prendre ma bourse, mais » non anéantir mon âme. Mon àme est à Dieu » et à moi (1). » — Et le môme sentiment qui les a faits rebelles les a faits vainqueurs (2). On ne comprenait pas comment la discipline avait pu subsister dans une armée où un caporal inspiré gourmandait un colonel tiède. On trouvait étrange que des généraux qui cherchaient en pleurant le Seigneur eussent appris dans la

(1) « Suppose uow it were sonie matter of vital concern-

ment, some transcendant matter (as Divine worship is ) about which your whole soûl struck dumh with its excess o^ feeling knew not how to /orm itself into utterance at ail, and preferred formless silence to any utterance there possible. — What should we say of a man coming forward to representor utter it for you in the way of upholsterer-mummery ? Such a man — tel him départ swiftly, if he love himself! — You hâve lost your only son, are mute, struck down, without even tears : an importunate man imporlunately oiïers to celebrate funeral games for him in the manner of the Greeks. » (On Heroes , 323.)

« You may take my purse... but the self is mine and God my maker’s. » (On Heroes, 330.) .

(2) Tom. I, 120.

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Bible l’administration et la stratégie. On s’étonnait que des fous eussent été des hommes d’affaires. C’est qu’ils n’étaient point des fous, mais des hommes d’affaires; toute la différence entre eux et les gens pratiques que nous connaissons, c’est qu’ils avaient une conscience : cette conscience était leur flamme; le mysticisme et les rêves n’en étaient que la fumée. Ils cherchaient le vrai, le juste, et leurs longues prières, leurs prédications nasales, leurs citations bibliques, leurs larmes, leurs angoisses, ne font que marquer la sincérité et l'ardeur avec lesquelles ils s’y portaient. Ils lisaient leur devoir en eux-mêmes; la Bible ne faisait que les y aider. Au besoin, ils la violentaient quand ils voulaient vérifier par des textes les suggestions de leur propre cœur. C’est ce sentiment du devoir qui les réunit, les inspira et les soutint, qui fit leur discipline, leur courage et leur audace, qui souleva jusqu’à l’héroïsme antique Hutchiuson, Milton et Cromwell, qui provoqua toutes les actions décisives, toutes les

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résolutions grandioses, tous les succès extraordinaires, la déclaration de la guerre, lejugemeut du roi, la purgation du Parlement, l'humiliation de l’Europe, la protection du protestantisme, la domination des mers. Ces hommes sont les véritables héros de l’Angleterre; ils manifestent en haut relief les caractères originels et les plus nobles traits de l’Angleterre, la piété pratique, le gouvernement de la conscience, la volonté virile, l’énergie indomptable. Ils ont fondé P Angleterre à travers la corruption des Stuarts et l’amollissement des mœurs modernes, parl’exercice du devoir, par la pratique de la justice, par l’opiniâtreté du travail, par la revendication du droit, par la résistance à l’oppression, par la conquête de la liberté, par la répression du vice. Ils ont fondé l’Ecosse; ils ont fondé les États- Unis; ils fondent aujourd’hui, par leurs descendants, l’Australie et colonisent le monde. Carlyle est si bien leur frère, qu’il excuse ou admire leurs excès, l’exécution du roi, la mutilation du parlement, leur intolérance, leur inquisition,

CARLYLE

le despotisme de Cromwell, la théocratie de Knox. fl nous les impose pour modèles, et ne juge le passé ou le présent que d’après eux.

C’est pour cela qu’il n’a vu quel le maljdans la révolution française. Il la juge aussi injustement qu’il juge Voltaire, et pour les mômes raisons. Il n’entend pas mieux notre manière d’agir que notre manière de penser. Il y cherche le sentiment puritain, et comme il ne l’y trouve pas, il nous cqn^lamDfiJ L’idée du devoir, l’esprit religieux, le gouvernement de soi-mème, l’autorité de la conscience austère, peuvent seuls, à son gré, réformer une société gâtée, et rien de tout cela ne se rencon-

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trait dans la société française (1). La philosophie qui a produit et conduit la révolution était simplement destructive, proclamant pour tout Évangile « que les mensonges sociaux doivent » tomber, et que dans les matières spirituelles » suprasensibles, il n’y a rien de croyable. » La théorie des droits de l’homme, empruntée à Rousseau, n’était « qu’un jeu logique, uue pédanterie, à peu près aussi opportune qu’une théorie des verbes irréguliers. » Les mœurs en vogue étaient l’épicurisme de Faublas. La morale en vogue était la promesse du bonheur universel. Incrédulité, bavardage creux, sensualité, voilà les ressorts de cette réforme. On déchaîna les instincts et l’on renversa les barrières. On remplaça l’autorité corrompue par l'anarchie effrénée. A quoi pouvait aboutir une jaquerie de paysans abrutis, lâchés par des ’aisonneurs athées? « La destruction accomplie, > restèrent les cinq sens inassouvis, et le sixième

(0 French Révolution , I, 295, 20, 77.

» sens insatiable, la vanité; toute la nature » démoniaque de l’homme apparut », et avec elle « le cannibalisme (1). » — Ajoutez donc le i bien à côté du mal, et marquez les vertus à côté des vices ! Ces sceptiques croyaient à la vérité prouvée et ne voulaient qu’elle pour maîtresse. Ces logiciens ne fondaient la société que sur la justice, et risquaient leur vie plutôt que de renoncer à un théorème établi. Ces épicuriens embrassaient dans leurs sympathies l’humanité tout entière. Ces furieux, ces ou-

(1) « For ourselvc we answer that Frencli Kevolulion ineans here the open violent rébellion and victory of disimprisoned anarchy against corrupt woru-out authority.

» So thousandfold complex a Socielv readv to burst up from its infinité deplhs ; and lliese men ils ruler and healer, wilhout life-rule for lheinsehes - — otlier life-rule than £ Gospel according to Jean-Jacques! To the wisest of them what we must call the wisest, man is properly an acciden under lhe sky. Man is wilhout duty round him, except il b< < to make the Constitution. He is without Heave ahove him or llell beneath him, he lias no God in the. world.

■While hollow languor and vacuity is the lot of the uppe <

CARLYIÆ.

vriers, ces Jaques sans pain, sans habits, se battaient à la frontière pour des intérêts humanitaires et des principes abstraits. La générosité et l’enthousiasme ont abondé ici comme chez vous; reconnaissez-les sous une forme qui n’est point la vôtre. Ils sont dévoués à la vérité abstraite comme vos puritains à la vérité divine ; ils ont suivi la philosophie comme vos puritains la religion; ils ont eu pour but le salut universel comme vos puritains le salut personnel. Us ont combattu le mal dans la société comme vos puritains dans l’âme. Us ont été

and want and stagnation of llie lowcr, and universal misery is very certain, what other tliing is certain? That a lie cannot lie believed ! Philosopliism knows only this : Her other relief is niainlv that in spiritual suprasensual malters, no belicfis possible. ... What will romain? The live unsalialed sense will romain, the sixth insatiable sense (of vanity); the whole dœmonie nature of inan will remain.

» Man is notwhat wecall a happy animal ; bis appetite for sweet vicinal is o enormous... (Ile cannot subsist) exceptbv girdinghimself logether for continuai endeavour and endurance. » ( French Révolution, t. I, passim.)

l’idéalisme anglais.

généreux comme vos puritains vertueux. Ils ont eu comme eux un héroïsme, mais sympathique, sociable, prompt à la propagande, et qui a réformé l’Europe pendant que le vôtre ne servait qu’à vous.

Ce puritanisme outré qui a révolté Carlyle contre la révolution française le révolte contre l’Angleterre moderne. « Nous avons oublié » Dieu (t), dit-il, nous avons tranquillement » fermé nos yeux à la substance éternelle des » choses, et nous les avons ouverts à l’apparence » et à la fiction. Nous croyons tranquillement « que cet univers est au fond un grand Peut- » être inintelligible; à l’extérieur, la chose est » assez claire : c’est un enclos à bétail et une

( 1 ) Past and Prêtent, 185 .

taise. 10

170 l’idéalisme anglais.

» maison de correction fort considérable, avec des » tables de cuisine et des tables de restaurant non » moins considérables, où celui-là est sage qui » peut trouver une place ! Toute la vérité de » cet univers est incertaine. Il n’y a que le profit » et la perte, le pudding et son éloge qui soienl » et restent visibles à l’homme pratique. Il n’y >' a plus de Dieu pour nous ! Les lois de Dieu » sont transformées en principes du plus grand » bonheur possible, en expédients parlemen- » taires; le ciel ne dresse sa coupole au-dessus » de nous que pour nous fournir une horloge » astronomique, un but aux télescopes d’Hers- » chel, une matière à formules, un prétexte à » sentimentalités. Voila véritablement la partie » empestée, le centre de l’universelle gangrène » sociale qui menace toutes les choses modernes » d'une mort épouvantable. Pour celui qui veut » y penser, c’est là le mancenillier avec sa | » souche, ses racines et son pivot, avec ses « branches déployées sur tout l’univers, avec » ses exsudations maudites et empoisonnées, -

CARI.YLE.

» sous lequel le monde gît et se tord dans l’atro- » phie et l’agonie. Vous touchez le foyer central » de nos maux, de notre horrible nosologie de » maux, quand vous posez votre main là. Il n’y » a plus de religion, il n’y a plus de Dieu.

» L’homme a perdu son âme et cherche en vain » le sel antiputride qui empêchera son corps de » pourrir. C’est en vain qu’il emploie les meurtres » de rois, de bills de réforme, les révolutions » françaises, les insurrections de Manchester. Il » découvre que ce ne sont point des remèdes.

» L’ignoble éléphantiasis est allégé pour une » heure, et sa lèpre reparaît aussi âpre et aussi «désespérée l’heure d’après (1). » Depuis le

(1 ) « We hâve forgotten God ; — in the most modem dialect and very truth of the matter, we hâve taken up thef act of this universe as it is not. We hâve quietly closed our eyes to the etcrnal substance of things, and opened them only lo the shews and shams of things. We quietly believe this universe to be intrinsically, a great unintelligible Pruhaps; exlrinsically, clear enough, it is a great, most extensive cattlefold and workhouse, with most extensive kitchenranges, dining-tables, — whcrcat he is wise who ean find

l’idéalisme anglais.

retour des Stuarts, nous sommes utilitaires ou sceptiques. Nous ne croyons qu’à l’observation, aux statistiques, aux vérités grossières et sensibles; ou bien nous douions, nous croyons à

a place ! Ail the truth of this uuiverse is uncertain ; only the profit and loss of it, the pudding ami praise of il, are and remain very visible to the practical man.

• There is no longer any God for us ! God’s laws are become a greatest-happiness principle. a parliamenlary expediency : the Heavens overarch us only as an aslronomical time-keeper ; a bult for Herschel-telesopes to shoot science at, to shoot sentimentalities at : — in our and old Jonson’s dialect, man lias lo t the soûl out of liirn; and now, aft*'r the due period, — begins to (ind lhe want of it! This is verily lhe plague-spot; centre of lhe universal social gangrené, tlireatening ail modem things with frightful death. To him that will consider it, here is the stem with his roots and taproots, with ils world-wide upas bonghs and accursed poison-exudations , under vvhicli the world lies wriihing in atrophy and agony. You toucli the focal-cenlre of ail our disease, of our frightful nosology of diseases, when you lay your liand on this. There is no religion ; there is no God ; man has lost his soûl, and vainly seeks antiseptie sait. Vainly : in killings kings, in passing reform bilis, in French révolutions, Manchester insurrections, is found no remedy. The foui elephantine leprosy, alleviated for an hour, reappears in new force and desperaleness next hour. »

CARLYLE

demi, par ouï-dire, avec des réserves. Nous n’avons pas de convictions morales, et nous n’avons que des convictions flottantes. Nous avons perdu le ressort de l’action; nous n’enfonçons plus le devoir au centre de notre volonté comme le fondement unique et inébranlable de notre vie; nous nous accrochons à toutes sortes de petites recettes expérimentales et positives, et nous nous amusons à toutes sortes de jolis plaisirs, bien choisis et bien arrangés. Nous sommes égoïstes ou dilettantes. Nous ne regardons plus la vie comme un temple auguste, mais comme une machine à profits solides, ou comme une salle de divertissements fins (1).

Nous avons des rie ards, des industriels, des banquiers qui prêchent l’évangile de l’or; et nous avons des gentlemen, des dandies, des seigneurs qui prêchent l’évangile du savoirvivre. Nous nous surmenons pour entasser les guinées, ou bien nous nous affadissons pour

(l) Pa*l and Présent . — L tlter d iy Pamphlets. Charlism.

atteindre à la dignité élégante. Notre enfer n’est plus, comme sous Cromwell, « la terreur d’ètre trouvés coupables devant le juste juge » , mais la crainte de faire de mauvaises affaires ou de manquer aux convenances. Nous avons pour aristocratie des marchands rapaces qui réduisent leur vie au calculdu prix de revient et du prix de vente, et des amateurs oisifs dont la grande préoccupation est de bien garder le gibier de leurs terres. Nous ne sommes plus gouvernés. Notre gouvernement n’a d’autre ambition que de maintenir la paix publique et de faire rentrer l’impôt. Notre Constitution pose en principe que, pour découvrir le vrai et le bien, il n'y a qu’à faire voter deux millions d’imbéciles. Notre parlement est un grand moulin à paroles où les intrigants s’époumonent pour arriver à faire du bruit (1).

(I) « Itis his effort and desire to teach this and the other Ihinking Rritish man tliat said finale, the advent namely of actual open Anarchy, cannot be distant now, when virtual disguiscd Anarchy, long-continued, and waxing daily, has

CÀRLYLE.

Sous cette mince enveloppe de conventions et de phrases gronde sourdement la démocratie irrésistible. L’Angleterre périt si un jour elle cesse de pouvoir vendre l’aune de coton un liard moins cher que les autres. Au moindre arrêt

got to such a lieight; and that the one method of staving off tliat fatal consummation, and steering towards the continents of the future, lies not in the direction of reforming Parliament, but of what he calls reforming Downing Street; a thing infinitely urgent to be begun, and to be strenuously carried on. To flnd a Parliament more and more the express image of the people, could, unless the people chaneed to be wise as wdl as misérable, give him no satisfaction. Not this at ail ; but to find sonie sort of King, made in the image of God, who could a little achieve for the people, if not their spoken wishes, yet their dumh wanls, and what they would at last find to hâve been their instinctive u>ill,— which is a far different malter usually, in this babbling world of ours.

» A king or leader then, an ail bodies of men, they must be their work what it may, there is one man here vvlio by character, faculty, position, is fittest of ail to do it.

» Hewho is to be my ruler, wliose will is to be higher than my will, was chosen for me in Ileaven. Neither except in such obedience to the Heaven-chosen, is reedom so much as conceivable. »

170 l’idéalisme anglais.

des manufactures, quinze cent mille ouvriers(t) sans ouvrage vivent de la charité publique. La formidable masse, livrée aux chances de l’industrie, poussée par les convoitises, précipitée par la faim, oscille entre les frôles barrières qui craquent; nous approchons de la débâcle finale, qui sera l’anarchie ouverte, et la démocratie s’y agitera parmi les ruines, jusqu’à ce que le sentiment du divin et du devoir l’ait reliée autour du culte de l’héroïsme, jusqu’à ce qu’elle ait fondé son gouvernement et son Église, jusqu’à ce qu’elle ait découvert le moyen d’appeler au pouvoir les plus vertueux et les plus capables (2), jusqu’à ce qu’elle leur ait remis sa conduite au lieu de leur imposer ses caprices, jusqu’à ce qu’elle ait reconnu et vénéré son Luther et son 1 2 3 Cromwell, son prêtre et son roi (3).

(1) 1842, Rapport officiel.

(2) Laller dinj Pamphlets , I, Parliamenl.

(3) Past and Présent, 323. « L’Europe demande une aristocratie réelle, un clergé réel, ou bien elle ne peut continuer à exister. »

Sans doute aujourd’hui, dans tout le monde civilisé, la démocratie enfle ou déborde, et tous les moules dans lesquels elle se coule sont fragiles ou passagers. Mais c’est une offre étrange que de lui pniseatfirj pour issue le fanatisme et la tyrannie des puritains. La société et l’esprit que Carlyle propose/ en modèles à la nature humaine n’ont duré qu’une heure, et ne pouvaient pas durer plus longtemps. L’ascétisme de la république a produit la débauche de la restauration; les Harrison ont amené les Rochester, les Bunyan ont suscité les Hobbes, et

les sectaires, en instituant le despotisme de l’enthousiasme, ont établi par contre-coup l’autorité de l’esprit positif et le culte du plaisir grossier. L’exaltation n’est pas stable, et l’on ne peut la réclamer de l’homme sans injustice ou sans danger. La générosité sympathique de la Révolution française a fini par le cynisme du Directoire et par les carnages de l’Empire. La piété chevaleresque et poétique de la grande monarchie espagnole a vidé l’Espagne d’hommes et de pensées. La primauté du génie, du goût et de l’intelligence a réduit l’Italie, au bout d’un siècle, à l’inertie voluptueuse et à la servitude politique. « Qui fait l’ange fait la bête », et le parfait héroïsme, comme tous les excès, aboutit à la stupeur. La nature humaine a ses \ explosions, mais par intervalles; le mysticisme est bon, mais quand il est court. Ce sont les circonstances violentes qui produisent les états extrêmes; il faut de grands maux pour susciter de grands hommes, et vous êtes obligé de chercher des naufrages quand vous souhaitez con- «

CARLYLE

templer des sauveurs. Si l’enthousiasme est beau, les suites et les origines en sont cruelles; il n’est qu’une crise, et la santé vaut mieux. À cet égard, Carlyle lui-même peut servir de preuve. Il y a peut-être moins de génie dans Macaulay que dans Carlyle; mais, quand on s’est nourri pendant quelque temps de ce style exagéré et démoniaque, de cette philosophie extraordinaire et maladive, de cette histoire grimaçante et prophétique, de cette politique sinistre et forcenée, on revient volontiers à l’éloquence continue, à la raison vigoureuse, aux prévisions modérées, aux théories prouvées du généreux et solide esprit que l’Europe vient de perdre, qui honorait l’Angleterre, et que personne ne remplacera.

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