TA1XE
Cette véhémente poésie religieuse, toute remplie des souvenirs de Milton et de Shakspeare, n’est qu’une transcription anglaise des idées allemandes. Il y aune règle fixe pour transposer, c’est-à-dire pour convertir les unes dans les autres les idées d’un positiviste, d’un panthéiste, d’un spiritualiste, d’un mystique, d’un poëte, d’une tête à images et d’une tête à formules. On peut marquer tous les pas qui conduisent la simple conception philosophique à l’état extrême et violent. Prenez le monde tel que le montrent les sciences : c’est un groupe régulier,
GÀRLYLE.
ou, si vous voulez, une série qui a sa loi, selon elles, rien davantage. Comme de la loi on déduit la série, vous pouvez dire qu’elle l’engendre et considérer cette loi comme une force. Si vous êtes artiste, vous saisirez d’ensemble la force, ia série des effets et la belle façon régulière dont la force produit la série; à mon gré, cette représentation sympathique est, de toutes, la plus exacte et la plus complète ; la connaissance est bornée tant qu’elle ne s’avance pas jusque-là, et la connaissance est achevée quand elle est arrivée là. Mais au delà commencentles fantômes que l’esprit crée, et par lesquels il se dupe luimême. Si vous avez un peu d’imagination, vous ferez de cette force un être distinct, situé hors des prises de l’expérience, spirituel, principe et substance des choses sensibles. Voilà un être métaphysique. Ajoutez un degré à votre imagination et à votre enthousiasme, vous direz que cet esprit, situé hors du temps et de l’espace, se manifeste par le temps et par l’espace, qu’il subsiste en toute chose, qu’il anime toute
l’idéalisme anglais.
chose, que nous avons en lui le mouvement, l’être et la vie. Poussez jusqu’au bout dans la vision et l’extase, vous déclarerez que ce principe est seul réel, que le reste n’est qu’apparence; dès lors vous voilà privé de tous les , moyens de le définir; vous n’en pouvez rien affirmer, sinon qu’il est la source des choses et qu’on ne peut rien affirmer de lui ; vous le considérez comme un abîme grandiose et insondable; vous cherchez, pour arriver à lui, une voie autre que les idées claires; vous préconisez le sentiment, l’exaltation. Si vous avez le tempérament triste, vous le cherchez, comme les sectaires, douloureusement, parmi les pros- * ternements et les angoisses. Par cette échelle de transformations, l’idée générale devient un être poétique, puis un être philosophique, puis un être mystique, et la métaphysique allemande, * concentrée et échauffée, se trouve changée en puritanisme anglais. |
Ce qui distingue ce mysticisme des autres, c’est qu’il est pratique. Le puritain s’inquiète non-seulement de ce qu’il doit croire, mais encore de ce qu’il doit faire; il veut une réponse à ses doutes, mais surtout une règle à sa conduite; il est tourmenté par le sentiment de son ignorance, mais aussi par l’horreur de ses vices; il cherche Dieu, mais en même temps le devoir. A ses yeux, les deux n’en font qu’un; le sens moral est le promoteur et le guide de la philosophie. « Est-ce qu'il n’y a pas de Dieu, ou tout » au plusun Dieu en voyage, oisif, qui reste assis
114 l’idéalisme anglais.
» depuis le premier sabbath à la porte de son » univers et le regarde aller? Est-ce que le mot » devoir n’a pas de sens ? Faut-il dire que ce que » nous appelons devoir n’est point un messager » divin et un guide, mais un fantôme terrestre et » trompeur fabriqué avec le désir et la crainte, » avec les émanations delà potence et le lit céleste » du docteurGraham?— Le bonheur d’une con- » science satisfaite ? Est-ce que Paul de Tarse, » que l’admiration des hommes a déclaré saint, ne » sentait pas qu’il était le premier des pécheurs ? » Est-ce que Néron de Rome, l’esprit joyeux, ne » passait pas le meilleurde son temps à jouer de » la lyre! Malheureux pileur de mots et décou- » peur de motifs, qui* dans ton moulin logique, » possèdes un mécanisme pour le divin lui-même » et voudrais m’extraire la vertu desécorcesdu » plaisir ; je te dis non (1) 1 » Il y a en nous un
(I)« Is lhere no God, then; but at best an absentee » God, sitting idle, ever since the first Sabbath, at the i outside ofhis Universe, and seeing it go? lias the word » Duty no meaning ; is what we call Duty no divine mes-
CARLÏLK,
instinct qui dit non. Nous découvrons en nous <r quelque chose de plus haut que l’amour du bonheur », l’amour du sacrifice. Voilà la partie divine de notre âme. Nous apercevons en elle et par elle le Dieu qui, autrement, nous resterait toujours caché. Nous perçons par elle dans un monde inconnu et sublime. Il y a un état extraordinaire de l’âme par lequel elle sort de l’égoïsme, renonce au plaisir, ne se soucie plus d’elle-même, adore la douleur, comprend la sainteté (t). Cet obscur au delà que les sens n’at-
senger and guide, but a false earlhly fantasm, made up j of desire and fear, of émanations from the gallows and » from Doctor Graham’s celestial bed? Happiness of an » approving conscience ! Did not Paul of Tarsus, Whom » admiring men bave since narned Saint, feel tliat he » was « the cliief of sinners » ; and Nero of Rome, jocund » in spirit (wohlgemulh), spend mueh of his time in fid- » dling? Foolish word-monger and motive-grinder, who in j thy logic-mill hast an earthly mechanistn for the Godlike » itself, and wouldst fain grind me ont virtue from the s liusks of pleasure, — 1 tell tliee, Nay ! »
(1) « Only thisl know, ifwhat thou namest Happiness be » our true aim, then are wc ail astray. Wilh slupidity and
teignent point, que la raison ne peut définir, que l’imagination figure comme un roi et comme une personne, c’est la sainteté, c’est le sublime. Le héros y habite: «Il y vit (1) dans cette sphère intérieure des choses, dans le vrai, dans le divin, dans l’éternel qui existe toujours, invisible à la foule, sous le temporaire et le trivial; son être est là, sa vie est un fragment du cœur immortel de la nature (2). » La vertu est une révélation, l’héroïsme est une lumière, la conscience une philosophie, et l’on exprimera
d sound digestion man may front much. But what, in these » dull unimaginative days, are the terrors of Conscience to ï the diseases of the liver! Noton Morality, but on cookery » let us build our stronghold : tli^-re brandishing our frying- » pan, as censer, let us offer sweet incense to the Devil, i and live at ease on the fat things which he has provided » for his Elect ! »
(1) On Ueroes, 244, 71.
(2) « The hero in he who lives in the inward sphere of
things, in the True, Divine, El ernal, which exists always, unseen to most, under the Temporary, Trivial ; his being is in that... His life is a piece of the everlasting heari of nature itself.» [On Ueroes , 245.)
CÀRLYLE.
en abrégé ce mysticisme moral en disant que Dieu, pour Carïyle, est un mystère dont le seul nom est l’idéal.
Cette faculté d’apercevoir dans les choses le sens intérieur, et cette disposition à rechercher dans les choses le sens moral, ont produit en lui toutes ses doctrines, et d’abord son christianisme. Ce christianisme est fort libre; Carlyle prend la religion à l’allemande, d’une façon symbolique. C’est pourquoi on l’appelle panthéiste : ce qui, en bon français moderne, signifie fou ou scélérat. Son ami Sterling lui envoie de longues dissertations pour le ramener au Dieu personnel. A chaque instant il blesse au vif les
CARLYLE
théologiens qui font de la cause primitive un architecte ou un administrateur. Il les choque encore bien mieux quand il entre dans le dogme; il considère le christianisme comme un mythe dont l’essence est « l’adoration de la douleur (7). » Son temple, fondé il y a dix-huit siècles, gît en » ruines maintenant, recouvert de végétations » parasites, habité par des créatures plaintives. » Avance pourtant: dans une crypte basse, qui a » pour arche des fragments qui croulent, tu trou- » veras encore l’autel et la lampe sacrée qui brûle » éternellement (1).» Mais scs gardiens ne la connaissent plus. Une friperie de décorations officielles la cache aux regards des hommes. L’Église protestante au dix-neuvième siècle, comme
(1 ) « Knowest tliou tliat « Worahip of sorrow » ? The b Temple thereof, founded some eighteen centuries ago, » now lies in ruins, overgrown with jungle, the habitation b of dolefnl créatures. Neverthelcss, venture forward: in a » low crypt, archetl out of falling fragments, thou findest j the altar still there, and its sacred lamp perennially b burning. »
l’idéalisme anglais.
l’Église catholique au seizième siècle, a besoin d’une réforme. Il nous faut un nouveau Luther.
« Car, dit-il dans son livre du Tailleur l’Église » est l’habit, le tissu spirituel et intérieur, qui » administre la vie et la chaude circulation à tout » le reste; sans lui, le cadavre, et jusqu’à la pous- » sière de la société, finiraient par s’évaporer et » s’anéantir. Cependant, en notre âge du monde,
» ces habits ecclésiastiques se sont misérable- » ment percés aux coudes. Bien pis, la plupart » d’entre eux sont devenus de simples formes » creuses, des masques sous lesquels nulle figure » vivante, nul esprit n’habite encore; où il n’y a » plus que des araignées et de sales phalènes, » horrible amas, qui de leurs pattes tracassent à » leur métier. Et ce masque fixe encore sur » vous ses yeux de verre, avec un lugubre simu- » lacre de vie. Depuis une génération ou deux, la » religion s’e§t retirée de lui, et, dans des coins » que nul ne remarque, elle se tisse silencieuse- » ment de nouveaux vêtements dans lesquels » elle apparaîtra de nouveau pour nous rani-
mer, nous, nos fils, ou nos petits-fils (1)». — Une fois le christianisme réduit au sentiment de l’abnégation, les autres religions reprennent par contre -coup leur dignité et leur importance. Elles sont, comme le christianisme, des formes de religion universelle. « Elles ren- » ferment toutes une vérité, autrement les hom-
(1)« For if Government is, so to speak, the outward » skin of the Bodv Politic, holding the whole together and » protecting it; and ail your craft-guilds, and Associations » for industry, of hand or of head, are the fleshy clothes, » lhe muscular and osseous tissues (lying under such » skin), whereby Society stands and Works; — then is ® Religion the inmost pericardial and nervons lissue which » ministers life and warm circulation to the whole.
» Meanwhile, in our era of the World, those same » church-clothes hâve gone sorrowfully out at elbows : » nay, far worse, many of theni hâve become mere hollow » shapes, or masks, under which no living Figure or Spirit » any longer dwells ; but only spiders and unclean beetles, » in horrid accumulation, drive their trade; and the mask » slill glares on you with his glass-eyes, in ghaslly affecta- » tion of life, — some génération and half after Religion » has quite withdrawn from it, and in unnoticed nooks is » weavingfor herself new vestures, wherewith to reappear, » and bless us, or our sons and grandsons. »
l’idéalïsme anglais.
» mes ne les auraient pas embrassées (1).» Elles ne sont pas une imposture île charlatans ni un jeu d’imagination poétiques. Elles sont une vue plus ou moins trouble du mystère auguste et infini qui est au fond de l’univers. « Le plus grossier » païen qui adora l’étoile Canope ou la pierre » noire de la Caaba y reconnaissait une beauté, » un sens divin... Canope luisant sur le désert, » avec son éclat de diamant bleuâtre (cet étrange » éclat bleuâtre qui semble celui d’un esprit), » perçait jusqu’au cœur du sauvage Ismaélite » qu’elle guidait à travers le désert vide. Pour » ce cœur sauvage, plein de toutes les émotions,
(I) On Heroes, 6, 191-92 ; 14, 217 . — Past and Présent.
« Canopus shining down over the desert, with it bine diainond briglitncss (lhat wild blue spirit-like brightness far brighter than \vc ever witness here) would picrce into the heart of the wild Ishmaelitish inan, wliom it was guiding through lhat solitary Waste there. To his wild heart, with ail feelings in it, with no speech for any feeling, it might seem a little cye, tliat Canopus, glancing oui on him from the great deep Eternity, rcvealing the inner splendour to him. » (On Heroes, 1 4.)
CARLYLE
» Sans langage pour aucune émotion, elle pouvait *> sembler un petit œil, cette étoile Canope, qui » le regardaitdu plus profond de l’éternité et lui » révélait la splendeur intérieure. » Le culte du grand Lama, le papisme lui-même, interprètent à leur façon le sentiment du divin ; c’est pourquoi le papisme lui - même est respectable ; « qu’il dure aussi longtemps qu’il pourra » (ceci est bien hardi en Angleterre), « aussi longtemps qu’il pourra guider une vie pieuse. » On l’appelle idolâtrie, peu importe. Qu’est-ce qu’une idole, sinon un symbole, une chose vue ou imaginée qui représente le divin? « Toutes les re- » ligions sont des symboles. Le plus rigoureux » puritain a sa confession de foi, sa représenta- » tion intellectuelle des choses divines. Toutes » lescroyances, les liturgies, les formes religieu- » sès, les conceptions dont se revêt le sentiment » religieux, sont en ce sens des idoles, des choses » vues. Tout culte doit s’accomplir par dessym- » boles,des idoles; nous pouvons dire que toute » idolâtrie est comparative, et que la pire idolâ-
l’idéalisme anglais.
» trie n’est qu’une idolâtrie plus grande. » La seule qui soit détestable est celle d’où le sentiment s’est retiré, qui ne consiste qu’en cérémonies apprises, en répétition machinale de prières, en profession décente de formules qu’on n’entend pas. La vénération profonde d’un moine du douzième siècle prosterné devant les reliques de saint Edmond valait mieux que la piété de convenance et la froide religion philosophique d’un protestant d’aujourd’hui. Quel que soit le culte, c’est le sentiment qui lui communique toute sa vertu. Et ce sentiment est le sentiment moral. « La seule fin (1), la seule essence, le » seul usage de toute religion passée, présente ou » avenir, est de garder vivante et ardente notre » conscience morale, qui est notre lumière inté— » rieure. Toute religion est venue ici pour nous » rappeler plus ou moins bien ce que nous sa- » vons déjà plus ou moins bien, à savoir qu’il y » a une différence absolument infinie entre un
(J) Past and, Présent, 305, 270,
CÀRLVLE.
» homme de bien et un homme méchant, pour » nous ordonner d’aimer l’un infiniment, d’ab- * » horrer et d’éviter l’autre indéfiniment, de nous » efforcer indéfiniment d’être l’un et de n’être » point l’autre (1). » — «Toute religion qui n’a- » boutit pas à l’action, au travail, peut s’en aller » et habiter parmi les brahmanes, les antino- » miens, les derviches tourneurs, partout où elle » voudra; chez moi, elle n’a pas de place (2). » Chez vous, fort bien, mais elle en trouve ailleurs. Nous touchons ici le trait anglais etélroit de cette
(1) « The one end, essence and use of ail religion past, présent, and to corne, is this only : to keep the same moral conscience or inner light of ours alive and shining... Ail Religion was here to remind us better or worse of what we already know belter or worse of the quite infinité différence there is between a good man and a bad ; to bid us love infinitely the one, abhor and avoid infinitely the other; strive infinitely to be the one and not to be the other. « Ail religion issues in due practical Hero-worship. j
[Past and Présent, 305.)
(2) « Ail true work is Religion; and whatsoever Religion is
not work may go and dwell among the Brahmins, Antinomians, spinningDervishes, or where itwill; withme it shall hâve no harbour. » ( Past and Présent, 270.)
l’idéalisme anglais.
conception allemande et si large. Il y a beaucoup de religions qui ne sont point morales, il y en a beaucoup plus encore qui ne sont pointpratiques.' Carlyle veut réduire le cœur de l’homme au sentiment anglais du devoir* et l’imagination de l’homme au sentiment anglais du respect. La moitié de la poésie humaine échappe à ses prises. Car si une portion de nousmêmes nous soulève jusqu’à l’abnégation et à la vertu, une autre portion nous emmène vers la jouissance et le plaisir. L’homme est païen aussi bien que chrétien; la nature a deux faces ; plusieurs races, l'Inde, la Grèce, l'Italie n’ont compris que la seconde, el n’ont eu pour religions (pie l’adoration de la force dévergondée et l’extase de l’imagination grandiose, ou l’admiration de la forme harmonieuse et le culte delà volupté, delà beauté et du bonheu
Sa critique des œuvres littéraires a la môme chaleur et la môme violence, la môme portée et les mômes limites, le môme principe et les mômes conclusions que sa critique des œuvres religieuses. Il y a introduit les grandes idées de IIegel ?ot de Goethe, et les a resserrées sous la discipline étroite du sentiment puritain ( 1 ) . 11 considère le poète, l’écrivain, l'artiste « comme un interprète de l’idée divine qui est au fond de toute apparence, comme un révélateur de l’infini », comme un représentant de son siècle,
(1) Heroes , 129, 245. — Miscellanies, passim.
128 l’idéalisme anglais.
de sa nation, de son âge; vous reconnaissez ici toutes les formules germaniques. Elles signifient que l’artiste démêle et exprime mieux que personne les traits saillants et durables du monde qui l'entoure, en sorte qu’on peut extraire de son œuvre une théorie de l'homme et de la nature, en même temps qu’une peinture de sa race et de son temps. Cette découverte a renouvelé la critique. Carlyle lui doit ses plus belles vues, ses leçons sur Shakspeare et sur Dante, ses études surGœthe, sur Johnson, sur Burns et sur Rousseau. Là-dessus et par un entraînement naturel, il est devenu le héraut de la littérature allemande; il s’est fait l’apôtre de Gœthe, il l’a loué avec une ferveur de néophyte jusqu’à manquer] à son endroit d’adresse et de clairvoyance; il l’appelle héros, il présente sa vie comme un exemple à tous les gens de notre siècle ; il ne veut pointvoir son paganisme, si visible, mais si contrariant pour un puritain. Par un autre contre-coup des mêmes causes, il a fait de Jean-Paul, le bouffon affecté, l 'humoriste extra-
CÀRLYLE.
vagant, « un géant » , une sorte de prophète ; il a comblé d’élogesNovalis et les rêveurs mystiques ; il a mis le démocrate Burns au-dessus deByron ; il a exalté Johnson, ce brave pédant, le plus grotesque des taureaux littéraires. Son principe est que dans une œuvre d’esprit la forme est peu de chose, le fond seul est important. Sitôt qu’un homme a un sentiment profond, une conviction forte, son livre est beau. Un écrit, quel qu’il soit, ne fait que manifester une âme; si cette âme est sérieuse, si elle est intimement et habituellement ébranlée par les graves pensées qui doivent préoccuper une âme, si elle aime le bien, si elle est dévouée, si elle s’attache de tous ses efforts, sans arrière-peusée d’intérêt ou d’amour-propre, à publier la vérité qui la frappe, elle a touché le but : nous n’avons que faire du talent; nous n’avons pas besoin d’être flattés par de belles formes; notre unique objet est de nous trouver face à face avec le sublime; toute la destinée de l'homme est de sentir l’héroïsme ; la poésie et
les arts n’ont pas d’autre emploi ni d’autre mérite. Vous voyez à quel degré et avec quel excès Carlyle a le sentiment germanique, pourquoi il aime les mystiques, les humoristes, les prophètes, les écrivains illettrés et hommes d’aGlion, les poètes primesautiers, tous ceux qui violentent la beauté régulière par ignorance, par brutalité, par folie ou de parti pris. Il va jusqu’à excuser la rhétorique de Johnson, parce que Johnson fut loyal et sincère; il ne distingue pas en lui l’homme littéraire de l’homme pratique; il cesse de voir le déclamateur classique, étrange composé de Scaliger, de Boileau, et de La Harpe, enharnaché majestueusement dans sa défroque cicéronienne, pour ne regarder que l’homme religieux et convaincu. Une pareille habitude bouche les yeux sur la moitié des choses. Carlyle parle avec une indifférence méprisante (1) du dilettantisme moderne, semble mépriser les peintres, n’admet pas la beauté
(4) Life of Sterling . i
CARLYLE
sensible*. Tout entier aux écrivains, il néglige
les artistes ; en effet, la source des arts est le
sentiment de la forme, et les plus grands
artistes, les Italiens, les Grecs, n’ont connu,
comme leurs prêtres et leurs poètes, que lu
beauté de la volupté et de la force. De là vient
encore qu’il n’a point de goût pour la littérature
française. Cet ordre exact, ces belles propor?
tions, ce perpétuel souci de l’agréable et du
convenable, cette architecture harmonieuse
d’idées claires et suivies, cette peinture délicate
de la société, cette perfection du style, rien de
ce qui nous touche n’a de prise sur lui. Sa façon
d’entendre la vie est trop éloignée de la nôtre.
Il a beau essayer de comprendre Voltaire, il
n’arrive qu’à le diffamer (1). « 11 n’y a pas une
» seule grande pensée dans ses trente- six in-
» quartes... Son regard s’arrête à la superficie %
» de la nature ; le grand Tout, avec sa beauté et » sa mystérieuse grandeur infinie, ne lui a jamais
( 4 ) Miscelianies, 4 4 , < 21 , 4 48 .
» été révélé, même un seul instant ; il a regardé » et noté seulement tel atome, et puis tel autre, » leurs différences et leurs oppositions (1)..* Sa » théorie du monde, sa peinture de l’homme et » de la vie de l’homme est mesquine, pitoyable » même pour un poète et un philosophe. Il lit » l’histoire, non pas avec les yeux d’un voyant » pieux ou même d’un critique, mais avec une » simple paire de lunettes anticatholiques. Elle » n’est point pour lui un drame grandiose joué
(1)« We fmd no heroism of character in him, frona first to last; nay, there isnot, lhat we know of, one great thought in ail liis six and ihirty quarto... He sees but a little way into Nature; lhe mighly Ail in it beauly and infinité mysterious grandeur, humbling the small me into nothingness, bas never even for moments beefl revealed to him ; only this aud that other alom of it, and lhe différences and discrepancies of these two, lias he looked into and noled down. His theory of lhe world, his picture of man and man’s life is little ; for a poet and philosopher even pitiful. « The Divine Idea that which lies at lhe hottom of appearance » was never more invisible to any man. He reads history not with the eyes of a devout seer or even of a critic, but through a pair of mere anticalholic spectacles. It is not a mighty '
CARLYLË. 133
» sur le théâtre de l’infini, avec les soleils pour
» lampes et l’éternité pour fond mais un
» pauvre club de disputes fatigantes tissées àtra- » vers dix siècles entre l’Encyclopédie et la Sor- » bonne. L’univers de Dieu est un patrimoine de » saint Pierre un peu plus grand que l’autre, » duquel il est agréable et bon de chasser le » pape... La haute louange d’avoir poursuivi un » but juste ou noble ne peut lui être accordée » sans beaucoup de réserves, et peut même, avec
draina enacted on the theater of Infinitude , with suns for latnps and Eternity as back-ground... but a poor wearisome debating-club dispute, spun through ten centuries, between the Encyclopédie and the Sorbonne... God’s Universe is a larger patrimony of Saint Peter, from where it were pleasant and well to hunt the Pope... The slill higher praise of having had a righl or noble aim cannot be conceded lo him without many limitations, and may plausibly enough, be altogether denied... The force necessary for him was no wise a great and noble one; but a small, in some respects a mean one, to be nimbly and seasonably put into use. The Ephesian temple which it had employed many wise heads and strong arms, for a life-lime, to build, could be tm-buill by one madman, in a single hour, »
i3/j l’idéalismp anglais.
» assez d’apparence, lui être refusée. La force » qui lui était nécessaire n’était ni noble ni » grande, mais petite et à quelques égards (le » basse espèce. Seulement il en fait usage avec » dextérité et à propos. Pour bâtir le temple » d’Ephèse, il avait fallu le travail de bien des » têtes sages et de bien des bras robustes, pen- » dant des vies entières ; et ce mêipo temple a » pu être détruit par un fou en une heure. »
Voilà d’assez gros mots; nous n'en emploierons pas de pareils. Je dirai seulement que si quelqu’un jugeait Carlyle en Français, comme il juge Voltaire en Anglais, ce quelqu’un ferait de Carlyle un portrait différent de celui que j’essaye de tracer ici.
Ce commerce de dénigrements était en vigueur il y a cinquante ans; dans cinquante ans, il est probable qu’il aura cessé tout à fait. Nous commençons à comprendre le sérieux des puritains; peut-être les Anglais finiront-ils par comprendre la gaieté de Voltaire; nous travaillons à goûter Shakspearo, ils essayeront sans doute de goûter Racine. Goethe, le maître de tous les esprits modernes, a bien su goûter tous les deux (1). Il faut que le critique à son âme naturelle et nationale ajoute cinq ou six âmes artificielles et acquises, et que sa sympathie
(<) Voyez ce double éloge dans Wilhelm Meister.
136 l’idéalisme anglais.
flexible l’introduise en des sentiments éteints ou étrangers. Le meilleur fruit de la critique est de nous déprendre de nous-mêmes, de nous contraindre à faire la part du milieu où nous vivons plongés, de nous enseigner à démêler les objets eux-mêmes à travers les apparences passagères dont notre caractère et notre siècle ne manquent jamais de les revêtir. Chacun les regarde avec des lunettes de portée et de couleur diverses, et nul ne peut atteindre la vérité qu’en tenant compte de la forme et de la teinte que la structure de ses verres impose aux objets qu’il aperçoit. Jusqu’ici nous nous sommes disputés et battus, l’un disant que les choses sont vertes, d’autres qu’elles sont jaunes , d’autres enfin qu’elles sont rouges, chacun accusant son voisin de mal voir et d’être de mauvaise foi. Voici enfin que nous apprenons l’optique morale ; nous découvrons que la couleur n’est point dans les objets, mais en nous-mêmes ; nous pardonnons à nos voisins de voir autrement que nous; nous reconnaissons qu’ils doivent voir rouge ce qui
CÀRLYLE.
nous paraît bleu, vert ce qui nous paraît jaune ; nous pouvons même définir l’espèce de lunettes qui produit le jaune et l’espèce de lunettes qui produit le vert, deviner leurs effets d’après leur nature, prédire aux gens la teinte sous laquelle leur apparaîtra l’objet qu’on va leur présenter, construire d’avance le système de tout esprit, et peut-être un jour nous dégager de tout système. «Comme poète disait Goethe, je suis polythéiste; comme naturaliste, panthéiste ; comme être moral, déiste; et j’ai besoin, pour exprimer mon sentiment, de toutes ces formes. » En effet, toutes ces lunettes sont bonnes, car elles nous montrent toutes quelque aspect nouveau des choses. Le point important, c’est d’en avoir non pas une , mais plusieurs,, d’employer chacune d’elles au moment convenable, de faire abstraction de la couleur qui lui est particulière, de savoir que derrière ces milliers de teintes mouvantes et poétiques l’optique ne constate que des changements régis par une loi.