‹ L'idéalisme contemporainChapitre 2 sur 51 · OF AVANT-PROPOS | UNIVERSITY · texte numérisé non relu

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Lorsqu'il nous a été demandé de réimprimer notre Introduction à la Vie de l'Esprit, il nous a semblé qu'il pouvait être utile, pour certains des lecteurs de cette Introduction, de consulter les études que nous avions consacrées à la discussion doctrinale des problèmes qui s’y trouvent soulevés. C’est pourquoi nous réunissons dans le présent volume quelques articles qui ont paru dans la Revue de Métaphysique et de Morale, en y joignant une communication sur l'Idéalisme contemporain qui en formela conclusion naturelle.

A travers ces articles, quelques noms de doctrine reviennent fréquemment, comme caractéristiques de

la méthode pratiquée par la philosophie actuelle : " idéalisme, ' spiritualisme, intellectualisme. Nous voudrions, dans cet Avant-propos, donner à ce sujet quelques explications très simples. Ces notions ont été, en effet, l’origine des plus graves malentendus ; elles y donneront encore lieu, tant qu’on ne prendra pas suffisamment garde à l’évolution qu’elles ont

BRoNSCHVICG. — Idéalisme. | 1

subie, lorsque la philosophie elle-même évoluait, cessant d'être la Métaphysique, et devenant la Critique.

La Métaphysique avait la prétention de dépasser la science; mais puisque la science avait, par définition, agrégé à elle tout ce qui élait thèse positive et vérification expérimentale, il ne restait à la métaphysique quele domaine de l'hypothétique et de l’invérifiable. L’imagination lui en ouvrait l'accès ; mais aussi elle en multipliait l’idée à son gré ; elle mettait le philosophe en présence d’une série d’alternatives qu'il lui fallait dénouer par une série de coups d'Etat. Les noms des doctrines étaient alors des symboles de guerre : l’idéalisme s’opposant au réalisme, le spiritualisme au matérialisme, l'intellectualisme à la philosophie du sentiment ou de la volonté. Avec la critique il n’en saurait étre de même : elle n’est pas une tentative pour augmenter la quantité du savoir humain, elle est une réflexion sur la qualité de ce savoir. Elle est à l’intérieur de la science ; elle met le savant en garde contre la tentation naturelle de laisser sur le même plan le contenu total de la science : expériences et postulats, faits et théories ; elle le rend plus soucieux de scruter les sources et de mesurer l’exacte portée de ses affirmations. C’est pourquoi elle dénonce l'imagination sans contrôle d’où naissent réalisme et matérialisme, comme la psychologie rudimentaire d’où naissent la philosophie du sentiment ou ‘la philosophie de la volonié. L’'idéalisme, le spiritualisme, l'intellectualisme apparaissent dès lors comme les formes consti-

tutives de la critique ; ces formes sont sans commune mesure avec quelque hypothèse métaphysique que ce soit ; elles représentent uniquement un progrès de méthode, capable d'assurer, dans le monde de la pensée, non seulement l'association des efforts, mais l'addition des résultats.

Donc il ne serait pas tout à fait exact de poser comme une alternative entre l’idéalisme et le réalisme. Le réalisme ne pourrait être vrai qu’au stade de l’évolution où l'alternative ne se posait pas. Et, eneffet, l’affirmation de l’homme va naturellement à l’être ; comment se serait-elle repliée sur elle-même, si elle n’y avait été contrainte par les contradictions de ses démarches spontanées ? À mesure que la science se distinguait de la perception sensible, que ses conceptions systématiques sont apparues et plus diverses et plus hardies, que certaines hypothèses, après vérification régulière, ont été incorporées au savoir positif, que d’autres doctrines, jadis entourées d’une adhésion unanime, n'ont plus été maintenues qu’à titre d’objets de foi et de sentiment, il est devenu impossible de concevoir que l’ensemble du monde intellectuel se dispose de lui-même sur un plan unique comme celui de la réalité. Celui qui refuserait de faire sa part au scepticisme devrait accepter, non pas le dogmatisme, mais tous les dogmatismes à la fois, et 1l y laisserait sa raison. L’affirmation du réel n’est donc pas ce que la suppose le réalisme, une démarche simple et directe

immédiatement isolable parmi toutes les démarches de l’esprit; elle implique que l’on ait commencé par récuser, pour discerner entre elles, toutes les prélentions des différents systèmes à la possession et à l’explication des choses extérieures ; elle implique, par conséquent, après le doute illimité de la réflexion, l'analyse réductrice qui mesure et limite la portée de chaque proposition, la hiérarchie des valeurs enfin qui subordonne les faits présumés et les théories d’ima- . gination aux conclusions de l'expérience et du raisonnement — toutes conditions auxquelles l’idéalisme seul peut satisfaire. Et, d’autre part, la thèse idéaliste ne signifie rien autre chose, sinon que la science moderne ne se place pas dans l'être absolu, identique avec luimême, mais qu’elle se meut dans la pensée, à travers des négations et des éliminations qui, seules, lui permettent une approximation croissante de la réalité. Ainsi entendu, l’idéalisme n’a rien de commun avec la doctrine métaphysique que certains savants ont coutume de discuter et de réfuter, parce qu’ils interprètent l’idéalisme par opposition — mais aussi par analogie — avec le réalisme métaphysique. Ils supposent que le philosophe se considère, non seulement comme étant la mesure de toutes choses, mais comme s’il en était la création, tout au moins, comme s’il en reproduisait la création. Ils croient donc utile de lui rappeler quels liens rattachent l'humanité au milieu où elle a grandi, comment l'action continue et lente de ce milieu explique la croissance et l'orientation de

son développement. — Or, demandons-nous à notre tour, quelles sont les conséquences de ces remarques ? Ou elles nous ramènent au réalisme : on admettra que le milieu biologique ou social est bien ce qui a donné naissance au système nerveux, à la conscience, à la raison de l'homme; on suspendra la connaissance à l'action supérieure d’une force dont on ne pourra rien dire sinon qu’elle est l'Inconnaissable. Le réalisme biologique ou sociologique est alors, par une identification dont les Premiers Principes de Spencer montrent la rigoureuse nécessité, l'héritier, ou si lon préfère le succédané du réalisme théologique. — Ou bien on reconnaîtra que la réplique valable contre le théologien est valable aussi contre le biologiste; Dieu, qui aurait fait l’homme, est lui-même fait à l'image de l'homme ; le milieu, par lequel s’explique la genèse de la science humaine, est lui-même une conception de la science humaine. Bref, la relation de l’homme au milieu est considérée par la critique comme une relation d'ordre scientifique, et non métaphysique ; elle s'établit à l’intérieur de la raison, et c'est à la raison qu'il appartient de faire le départ entre le sujet et l'objet. L’idéalisme rationnel ne saurait donc se confondre avec l'idéalisme subjectif des métaphysiciens ; son rapport au réalisme légitime, c’est-à-dire à l'affirmation rationnelle de l’existence du monde extérieur, n'est pas celui d’une espèce à une autre espèce, c'est celui du genre à l'espèce, mieux encore du principe à la conséquence. :

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Des considérations de même nature s’appliquent à la notion de spiritualisme, et peut-être sont-elles plus opportunes encore ; car iln’est guère de notion plusdiscréditée. Maïs sur quelle conception porte effectivement ce discrédit ? Celui qui croit à la création du monde, à limmortalité de l’âme, à la sanction divine, est appelé, il s’appelle lui-même ’spiritualiste; en fait, il est guidé dans toutes ses convictions par l'imagination matérialiste. La création de l’univers n’est qu'une relation toute physique : le Dieu dont elle supposerait, ou prouverait, l'existence ne serait qu’une puissance physique; l’âme capable d'animer de nouveau le corps ressuscité serait une substance immuable comme un atome de matière, et du même ordre que lui ; une morale qui n'est pas dégagée de la notion des récompenses ou des châtiments supra-terrestres, demeure soumise à la force de l'intérêt sensible. Dans l’état actuel de la pensée humaine le problème du spiritualisme est posé d'une manière toute différente : il est lié à la conception même que la science se fait de la matière.

La matière, pour la science, est définie par les lois qui la régissent; ce qui caractérise ces lois, c’est qu'elles constituent une détermination intégrale d’un mouvement particulier par l’ensemble des mouvements universels, d’un phénomène présent par l’ensemble des phénomènes passés. Ce qui se modifie quand l'univers se transforme, c’est uniquement la relation d’un fragment limité au tout illimité dont il est solidaire ; cette transformation, pour être scientifi-

quement intelligible, pour être reconnue comme processus réel, suppose qu’à prendre l'intégralité du tout 1l ne s’est rien produit d'inattendu, de proprement nouveau, que l'univers enfin obéit à un principe de conservation et d'identité. — Or, de cette condition même du déterminisme scientifique surgit inévitablement cette conséquence : c’est que la science, du moment qu'elle pose la loi de la matière, ne saurait être soumise elle-même à cette loi, qu’elle doit être une réalité distincte de la matière. Un corps particulier est le reflet, sur un point ‘déterminé, des actions qui s’exercent à travers l'étendue, l’accumulation des influences séculaires sur le moment actuel ; mais il faut bien que la science soit autre chose qu'un de ces corps particuliers, puisqu'elle prend possession de toute l’étendue à la fois afin de déterminer la chaîne sans fin des relations entre les phénomènes, puisqu'elle prend possession de tous les temps à la fois afin de trouver dans le passé la genèse explicative du présent. L’affirmation spiritualiste ne dépasse nullement le plan de lascience positive ; elle est impliquée immédiatement dans l'intelligence de la science.

Ainsi un métaphysicien pourrait avoir le choix entre le matérialisme et le spiritualisme; un savant ne l’a pas. Supposons, en effet, que le savant énonce ce jugement : la matière pense. Alors, il conçoit d’une part une masse divisible dont toutes les parties sont extérieures les unes aux autres comme les différents mots d’une phrase — d’autre part une coordina-

Lion interne qui fait de chacune de ces parties les conditions déterminantes d’un tout comme la pensée unique exprimée dans la phrase. Il peut bien, verbalement, affirmer qe ces deux conceptions hétérogènes n’en font qu'une ; mais il ne peut pas, réellement, les ramener à l'unité ; car il faudrait pour cela et passer par dessus ‘le principe logique de non-contradiction et admettre la possibilité du miracle; ce qui serait pour notre savant nier deux fois l'existence de la science. |

Il est donc possible de soutenir que le savant n’est jamais malérialiste qu’en parole, par une illusion qui Jui est d’ailleurs aussi naturelle que l’hallucination visuelle au fumeur de haschisch. Le savant se voit, en rêve, au terme de son œuvre; il atteint l’univers tel qu’il est en soi, purgé de toute interprétation subjective et de tout préjugé humain; il saisit des éléments immuables qui se prêtent à une infinité de combinaisons et de renouvellements. Le savant s’absorbe alors dans le monde: son état est, littéralement, celui de l'extase. — La Critique réveille le savant, en lui rappelant la route parcourue, le faisceau de sensations qui était inévitablement l'unique contenu de son expérience, le lissu de raisonnements qui était inévitablement l'unique ressort de son mouvement, en lui rappelant surtout que la route n’est jamais achevée, que la vie scientifique est de s’avancer toujours dans une lumière indéfiniment grandissante. Nulle part ne s’est réalisée encore l’immédiate coïncidence

de la science et de l’univers, et nul ne peut dire si jamais elle se réalisera. Le monde est plus grand que notre pensée : chaque fois que de nouveaux instruments reculent l'horizon de notre observalion, ils font surgir des profondeurs inattendues les découvertes les plus déconcertantes pour les habitudes mentales de l'humanité. Mais en même temps, et suivant une remarque due à Kant, le monde est plus petit que notre pensée : limité en quelque sorte au plan du réel, il ne saurait à son tour épuiser la fécondité infinie de l'analyse mathématique, il ne saurait, ni remplir l’espace pur de la géométrie générale, ni, à cause de leur ampleur ou si l’on préfère de leur diversité, s’égaler à l'ensemble des théories physiques ou biologiques. Que l'on s’en félicite donc ou que l’on s’en plaigne, qu’on y voie la marque de la grandeur de l’homme ou le signe de son infirmité, il est un fait constant, c'est que notre science ne saurait exactement s'ajuster à l'univers, qu’il subsiste un élément de différenciation qui ne peut être éliminé, et cet élément, constitutif de nolre science, c’est l'esprit même.

Il est vraique cette conclusion requiert une nouvelle précision. Nous n’aurions pas le droit en effet d’opposer, comme nous le faisons, le spiritualisme et le mysticisme, si nous ne disposions d’un réactif capable de mettre en évidence l’activité spécifique et positive de l'esprit. Or, ce réactif ne saurait être autre qu’une analyse d'ordre intellectuel. De là une troisième notion

- caractéristique de la méthode philosophique, la no-

ton d'intellectualisme ; et de là aussi l’utihté de dissiper dès maintenant une double équivoque qui a jeté son ombre sur la plupart des polémiques — on pourrait presque dire sur toutes les polémiques — engagées entre philosophes contemporains.

Voici la première équivoque : ceux qui ne sontpas intellectualistes imaginent que l'intelligence est une

. faculté parmi d’autres facultés, comme une chambre

parmi d’autres chambres, et que l’intellectualisme

chercherait à transporter dans cette chambre toute la substance de l'esprit. Mais le principe de l’intellectua-

lisme n'a aucun rapport avec une telle conception ; il consiste à considérer toute réalité, sous quelque aspect qu’elle se présente, comme susceptible d’être expliquée par des relations conformes aux lois de l'intelligence. Par exemple, Harvey a proposé une théorie intellectualiste de la circulation, parce que le mécanisme des mouvements du cœur et du sang, tel qu’il l’a décrit, est de sa nature accessible à la raison ; mais il n’a pas prétendu que le principe explicatif de ces mouvements en füt également un principe constitutif, et qu'il n’y eût rien d’autre dans le cœur, ou dans le sang, que l'intelligence du savant qui l'étudie. Dire que l’intellectualisme est une condition nécessaire de la science de l'esprit, c’est dire que la psychologie prendra, pour se constituer, la forme rationnelle que la physique ou la biologie ont prise naturellement. Un être vivant subit les actions du milieu

AVANT-PROPOS . 11 qui l’environne, il en est affecté, il réagit ; trois phases successives qui ne peuvent être séparées l’une de l’autre, qu’elles soient considérées dans l'arc réflexe comme mouvement afférent, comme, décomposition du centre, comme mouvement efférent, ou qu’elles soient considérées dans la conscience comme représentation, comme sentiment, comme volonté. Tandis que la philosophie du sentiment et la philosophie de la volonté isolent l’une de ces trois phases comme suffisant à engendrer la vie de l’âme, elles s’opposent à cette sorte d’intellectualisme qu’elles supposent agir de même à l’égard de la phase intellectuelle. Or la philosophie de l'intelligence n’est pas du même ordre que la philosophie du sentiment ou de la volonté, parce que l'intelligence est non seulement un objet à connaître, mais encore le moyen de connaître. Il ne saurait donc être question de choisir entre quelqu’une des trois facultés ; à la conception des facultés séparées, qui seule permettait de poser l'alternative, l’analyse rationnelle substitue la notion de fonctions solidaires. Chacune de ces fonctions s'exerce à son rang, et elles sont naturellement interchangeables, comme le sont la respiration et la circulation. Parvenu ou non à la lumière de la conscience, soumis ou non à la réflexion du sujet, l'élément représentatif est nécessairement le premier terme du processus psychique, et il n’en est que le premier. A quoi donc se réduit désormais le paradoxe intellectualiste ? À des énoncés tels que ceux-ci: l’attache-

ment au rapport abstrait qui est la justice est capable de susciter des émotions aussi fortes que l'attachement de la personne à elle-même ; la délibération inquiète sur le devoir vrai peut être source d'énergie morale, ‘ au moins autant que l’impulsivité de ceux qui déguisent leur faiblesse interne sous le masque de l’homme d'action.

Une seconde équivoque est à la base des réfutations courantes de l’intellectualisme, du même ordre que la première, mais portée sur un terrain nouveau. On se demande comment l’intellectualisme conçoit l'intelligence, et on répond qu'ici encore il est condamné à identifier l’objet qu'il étudie avec la méthode par laquelle il l’étudie. Si la forme rationnelle de la science est constituée par une série de notions logiquement définies et de raisonnements rigoureusement enchaînés, une science rationelle de l'intelligence est amenée à altérer la réalité spécifique de son objet, à méconnaître l'apparence immédiate, spontanée, «intuitive », du développement intellectuel. L'intellectualisme est la philosophie du concept, philosophie abstraite et morte, en opposition à la philosophie concrète et vivante de l'intuition. Mais dans cette interprétation de l’intellectualisme on est, manifestement, victime d’un préjugé qui remonte à l’école éclectique ; on imagine que la certitude initiale suppose l'identité du sujet et de l’objet, de la conscience qui regarde et de la conscience qui est regardée. Or ce postulat, qui est une traduction superficielle du Cogito carté-

sien — et qui se résout d’ailleurs dans une sorte de jeu de mots sur le double sens du terme conscience — s'évanouit avec la notion d’inconscient psychologique, introduite par l’intellectualisme des Spinoza et des Leibniz au cœur de la philosophie moderne. On s’explique dès lors que l’intellectualisme ne connaisse pas l'alternative où ses adversaires le croient engagé. Pourquoi choisirait-il entre le concept et l'intuition ? | Le concept est ce qui explique, l'intuition est ce qui est à expliquer. L'analyse ne supprime pas plus, en s’y appliquant, la spontanéité de l’activité interne que la découverte des rapports numériques en acoustique n’a détruit la nature sensible ou la nature esthétique des sensatioris auditives. Il faut même aller plus loin : il appartient au concept, non pas seulement d'éclairer l'intuition, mais de la justifier comme réalité dans l’ordre de la pensée. Et, en effet, plus les descriptions psychologiques insistent sur le caractère immédiat, sur l'apparence inanalysable de l'intuition, plus elles soulignent son retentissement en vie et en action, plus aussi elles se rapprochent des descriptions que les pathologistes nous fournissent des phénomènes d’hallucination ou d’autosuggestion. Il faut pourtant que la crise d'invention soit autre chose qu’une crise d'hystérie. Si au milieu des visions bizarres dont Descartes nous a conservé la confidence dans scs Olympica, éclate une intuition véritable, la preuve n’en est pas, je suppose, qu'il ait fait — et accompli — un vœu de pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette, c'est

qu’il a écrit la Géométrie et les Principes de la Philosophié. Que conclure donc, sinon qu’une chose est nécessaire pour manifester la réalité de l’intuition : la claire intelligence de ce qu’elle a produit effectivement ? Seules se refuseront à l'épreuve, ou les imaginations confuses qui désespèrent de prendre un corps et de se convaincre elles-mêmes de leur propre objectivité, ou les idées surannées qui peu à peu ont déserlé le champ de bataille de la démonstration méthodique où elles se risquaient au temps de leur maturité. Bref, et pour reprendre la métaphore classique, si l’intellectualisme se donne la tâche de discerner et de déceler les cas de grossesse nerveuse, c’est la meilleure marque qu'il puisse donner de sa confiance dans la fécondité de l'esprit.

Telles sont les raisons qui, dans notre pensée, justifieraient la connexion établie, à travers le présent volume, entre les notions d’idéalisme, de spiritualisme, d'intellectualisme. Cette connexion, il n’est pas inutile d’en faire la remarque, apparaît dès les premières démarches de la philosophie moderne. Le Cogtito, qui est le principe du spiritualisme, est luimême l’aboutissant de la réflexion idéaliste, réflexion nécessairement liée à la dualité des univers que Descartes conçoit : l'univers de la physique mathématique et l'univers de la perception sensible. Il s’interprète d’autre part en fonction de la critique intellectualiste : l'esprit ne se définit plus comme la puissance qui

exerce une action physique sur la matière, il n’est plus l’âme de la tradition scolastique, 1l est l’activité continue de la pensée. Seulement cette connexion que les deux premières des Méditations Métaphysiques justifient avec la rigueur que l'on sait, Descartes ne la considère encore que comme un point de départ pour des spéculations d’ordre transcendant sur l'existence et sur la nature de Dieu, sur l’union de substances hétérogènes telles que l'âme et le corps. Il a fallu deux siècles de progrès philosophique, la critique de Kant et surtout l'interprétation d'immanence que Fichte a réussi à donner du kantisme, pour concevoir que le Cogito était non seulement le fondement, mais aussi le terme de la réflexion philosophique, que l’univers de la science et l'univers de l’action se mouvaient nécessairement au sein de la pensée à laquelle ils devaient leur vérité. Les conditions générales de cette réflexion philosophique paraissent alors définitivement posées. L'œuvre du xix° siècle aura été de les dégager de la forme systématique qui leur donnait encore l’apparence d’une vérité close, à jamais formulée, de les faire plonger au cœur de la viescientifique et de la vie sociale, de les présenter enfin comme une méthode de progrès perpétuel, indéfini.

Nous pourrions dès lors, et pour conclure, définir en conformité avec l’évolution de la spéculation philosophique, en conformité aussi avec les exigences de la critique contemporaine, la fonction positive de la

philosophie. Auguste Comte n'avait fait que l’entrevoir lorsque, pour la faire rentrer dans les cadres tracés par la division du travail, 1l l'avait conçue comme la spécialité de la généralité. La formule, à l’interpréter littéralement, serait, en effet, dangereuse pour la positivité même qu'elle prétend établir. Il est de l'essence de la généralisation de faire évanouir, à mesure qu’elle est poussée plus loin, le contenu réel de la science, de sorte quela pensée, se raréfiant à chacun de ses progrès, n'aurait plus à rapprocher que des quotients de plus en plus pauvres. Or, cet écueil, 1l n’est pas sûr que Comte permelte de l'éviter tout à fait, pour des raisons à la fois d'ordre spéculatif et d'ordre pratique. D'une part, comme il voit dans la complexité des méthodes croissant avec la complexité des objets à étudier un progrès effectif de l'esprit scientifique, il subordonne les procédés intellectuels de la géométrie aux classifications tout empiriques et toutes statiques de la zoologie ; il retourne ainsi de Descartes à Aristote. D'autre part, et suivant l'inévitable condition de ceux qui prédisent, il imagine la société future sur le modèle des sociétés passées, et 1l lui prête gratuitement la stabilité organique par où le moyen âge lui semblait digne de tant d'admiration.

Si le positivisme doit rompre avec les universaux de l’âge métaphysique, il faut donc .qu’il conçoive la science sur le plan de la science cartésienne qui ne connaît d'autre réalité que la réalité singulière. La fonction de la philosophie est alors de constituer l’uni-

vers de la pensée en additionnant les réalités les unes aux autres, sans exclusion ni sacrifice. Cette fonction serait simple et directe dans l'hypothèse réaliste où nous posséderions la connaissance définitive de l’existence absolue, où le monde viendrait, comme de luimême, se projeter en une image unique et immuable. Mais, dans les conditions faites à l’humanité, cette fonction suppose une critique préalable, capable de disposer suivant différents plans de perspective les vérités qui ont obtenu droit de cité à l’intérieur d’une même science. Par exemple, si la chimie fait également état des travaux de Berthelot sur la syn- . thèse des hydrogènes carbonés et des travaux de Pasteur sur les prétendues expériences de génération spontanée, s’il y a place dans la géométrie générale pour dés théorèmes relatifs à la surface d’une sphère et pour des théorèmes relatifs à la surface d’un corps qui est l’analogue de la sphère dans un espace à quatre dimensions, il ne serait pas possible de juxtaposer bout à bout ces vérités; quoiqu’à l’intérieur d’une même science, elles ne sont pas homogènes les unes aux autres; l’une a une valeur positive, et l’autre une valeur négative ; l’une a une valeur réelle, et l’autre une valeur imaginaire. A plus forte raison la critique philosophique a-t-elle un rôle spécifique et précis, lorsqu'il s’agit de franchir les limites d’une science déterminée, pour définir le relation d’une science à une autre — à plus forte raison encore lorsqu'il s'agit de coordonner les valeurs d’ordre spé-

BauxNscavica, — Idéalisme. 2

culatif que l'expérience du passé et la connaissance des fonctions logiques ou mathématiques permelient d'établir, aux valeurs d’ordre esthétique qui entourent le monde réel comme d’un réseau d’interprétations idéales, aux valeurs d'ordre pratique qui incorporent à notre pensée l’organisation et la volonté des choses à venir.

Ainsi, en renonçant à ce qui avait été la véritable pierre philosophale, au système pour les siècles qui porterait le nom et célébrerait la gloire d’un maïtre unique, au xtnua si act, la philosophie n'a déserté ni son rôle historique ni sa tâche positive. Dans une société régie par la loi de division du travail, elle à une fonction définie, sans être pourtant un organe soumis à celte loi. Il serait contradictoire que l’ensemble des moyens devint à lui-même sa propre fin, et fonctionnât en quelque sorte à vide. Mais la division du travail est justifiée au contraire, elle acquiert son but et sa raison d’être, lorsque le procédé d’addition critique que nous venons de décrire assure à chacune des vérités particulières sa valeur exacte, l'agrège à la synthèse qui constitue pour chaque époque l'intégrité de la civilisation humaine, en fait enfin un moment de cette philosophie anonyme qui s’avance par ondes concentriques : oxédus xat vônots ELS EL.

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