II Pet., I
« Au commencement », c'est ainsi que Ton rend d'ordinaire les deux premiers mots : « àv 'Apx^ ». Selon cette traduction, Dieu aurait commencé de créer le monde avant d'avoir fini son œuvre : sens bien pauvre et plat. Non, telle n'est pas la version qu'il convient d'adopter. Le prophète nous donne à comprendre que Dieu fit le ciel et la terre en et par quelque chose, c'est-à-dire qu'il plaça entre lui-même et son ouvrage un être ou une personne inte. médiaire, différente à la fois de Dieu le créateur et des choses créées. Ce quelque chose, ce troisième être, auquel est échu le rôle de moyen terme entre l'ouvrage et l'auteur, qui sera-t-il, sinon le Fils unique de Dieu ? « C'est » en et par lui que Dieu le Père, nous dit si fréquemment )> l'Ecriture, créa toutes choses et c'est lui que désigne si » souvent le mot Ap^r^ et même l'expression Ap^-^, xr.^xxfattoç » ToO esoO. (Col., I, 16-18). » Mais les mots : en son fils, ne signifient point seulement: grâce ù,o\xpar V intermédiaire de son fils. Il faut, de plus, entendre que ces choses, faites par lui, « existent actuellement en lui, comme dans leur » plus immédiate substance ou support ». Au fils peut s'appliquer la célèbre phrase que saint Paul a prononcée de Dieu : « En lui nous vivons, etc. »
Qui possède ce premier verset, voit toute la Bible en raccourci. Ce n'est pas tout : on y peut lire un abrégé de la Philosophie elle-même. Comment V Arche de la création ne serait-elle pas aussi, « en quelque propre sens, le sujet » ou l'objet de tout ce qui est appelé science?» Il y aurait, à en douter, une évidente inconséquence : si toutes choses existent en lui, la vraie méthode pour contempler l'être de toutes choses consistera à les considérer comme existant dans le Fils.
]!^lais le Fils n'est pas l'hypostase unique d'où procèdent les êtres. Au-dessous de lui, se prolonge la même loi de ^procession, comme eussent dit les Alexandrins, dont il semble que l'on voie renaître la célèbre doctrine de la descente et du retour. Sous le divin Principe, s'étagent de moindres Archai. Ce qui le prouve, c'est que le texte ne dit pas du ciel et de la terre qu'ils aient été produits èv -:% 'Aoxo, mais bien qu'ils furent faits èv Ap/j.. « Dieu a fait le «monde en général dans V Arche, son fils; et chaque » chose en une Arche particulière, chacune en sa propre « et immédiate Arche .,. "Qien qu'il y ait diverses per- „ sonnes et choses, dans le ciel et sur la terre, qui sont )) appelées archai ou suhstances, néanmoins toutes se » terminent et existent en une, le Fils de Dieu, a?/;?, tt.; » xTtascoç, ou substance de toute la création. » ISIalebranche s'était contenté de voir dans le Verbe la cause occasionnelle, entre toutes, qui présiderait aux secrètes opérations du vouloir, dans l'ordre de la nature comme dans l'ordre de la grâce. Ce rôle semble trop mesquin à Collier qui fait de la seconde des personnes divines l'instrument d'une plus vaste médiation. Substratum de toutes les existences créées, le Fils sert de support à de plus modestes substrata qui en soutiennent à leur tour de plus humbles. Sur la substance souveraine, s'étage de la sorte une hiérarchie de substances de plus en plus relatives : en toutes circule l'être qu'elles tiennent de leur commune et fondamentale
Arche»
Ainsi, par une évolution singulière, la notion de substance, à peu près bannie du premier livre de Collier, rentre sur le tard en sa philosophie pour y obtenir la prééminence. Cette catégorie logique, mise par Locke en interdit et déci-
dément suspectée par Berkeley, nous fait ici parvenir aux confins de la phénoménalité et atteindre les sources éternelles de Texistence. La rentrée en grâce du principe de substance opère dans l'idéalisme du recteur de Langford Magna une métamorphose plus remarquable encore : elle rend à la matière, jusque-là comptée pour zéro, un semblant de réalité. Oui, cette entité contradictoire, dont la seule supposition ne pouvait que nous précipiter dans un chaos d'erreurs, cette impossibilité pure, ce pariait néant, va se transformer maintenant en un quelque chose de positif, qui ne présentera point assurément le type irréprochable du solide et du plein, mais qui possédera assez de consistance pour servir de base à des phénomènes et devenir à son tour substratura par rapport à d'autres accidents. Le tour dialectique par lequel l'auteur du Spécimen ramène dans sa philosophie cette ombre de réalisme e.st trop ingénieux pour que nous l'omettions.
Et d'abord, Collier nous recommande d'avoir présentes les démonstrations contenues dans la Clef Universelle : par les conclusions de cet ouvrage sN^clairera le présent discours. « Quelque intelligent, dit-il, que j'aime à suppo- » ser ici mon lecteur, je ne puis poursuivre d'un esprit » tranquille, avant de l'avoir averti que s'il n'a lu ce petit » liv4:'e, il tentera vainement de m'accompagner plus loin. » Car je continue ici dans l'hypothèse de la vérité de ce » que j'ai établi là. Que celui qui a des oreilles pour en- « tendre, entende comme il suit... » Conformons-nous à ce conseil et rattachons à la Clavis la cosmogonie du Spécimen.
Entre les substances, il y a gradation. Telle, selon le point de vue où nous nous serons placés, apparaîtra subs-
tance à l'égard de tel accident et accident par rapport à telle substance. Les accidents eux-mêmes peuvent être de deux sortes : les uns, fixes, que nous appellerons inhérents; les seconds, mobiles, qu'à défaut d'autre terme, nous nommerons adhérents.
Ces distinctions posées, prenons l'exemple suivant : un papier dans la chambre noire représente un champ, une vache, un oiseau. Nous avons, en procédant par ordre d'inhérence : 1° la blancheur du papier ; 2« le champ ; 3« la couleur du champ ; 4^ la vache ; 5° la couleur de la vache ; 60 l'oiseau ; 7° la couleur de l'oiseau. Ne peut-on pas dire que ce sont là sept accidents divers que soutient une commune substance : la feuille de papier ? Soit un autre exemple : celui d'un miroir où se réfléchit tout un monde visible, avec ses mouvements, ses distances et ses proportiens. En ce miroir, nous apercevons un espace et, en cet espace, l'image de la lune. Suivant le même ordre qu'il y a un instant, nous avons : la couleur de la lune, la lune dans l'espace, et l'espace dans le miroir. L'image du papier qui tout à l'heure était aperçu dans la chambre obscure, cette même glace peut maintenant la réfléchir. Dès lors, il ne faudra plus considérer le papier comme la première et unique substance du reste, il faudra le tenir pour « un anneau in- ,. termédiaire de la chaîne», c'est-à-dire comme existant
» dans l'espace, lequel espace existe immédiatement dans
» le miroir ».
Mais cette glace enfin, où se déploie tout un monde iconique, existe uniquement, la Clavis nous l'a prouvé, dans l'âme de celui qui la perçoit. « Par conséquent, comme
1. On croirait lire la Siris, dont ce sont ici presque les expressions. Mais, ceue fois, ce n'est point Berkeley qui vient le premier en date.
286 L'IDliALISME EN ANGLETERRE AU XVllI" SIÈCLE
» l'objet visible, que nous appelons la glace, est de la » même nature ou du même monde ou du même ordre que » tous les corps dans l'univers, nous devons étendre à tous » indifféremment la même affirmation : ce qui revient à M dire que le monde visible tout entier existe dans l'âme )) de celui qui le perçoit. » Cette conclusion éclaire d'un jour inattendu le texte de Moïse et prête à notre verset un nouveau sens. « C'est comme si Moïse avait dit : In mente » creavit Deus, etc.,Z£^ <?5^ l'Esprit ou l'Ame est T'Apx^ dans » laquelle Dieu a créé le ciel et la terre. » Mais prenons garde aux méprises et ne négligeons point la distinction que nous avons tracée entre la substance médiate et Vimmédiate. Affirmer que le monde visible ou matériel existe en moi, ce n'est nullement donner mon esprit pour la première Apyj; ou la substance immédiate du monde visible que je perçois. « En conséquence, lorsqu'il est dit » dans le texte que le ciel et la terre, ou le monde dit » visible, existent dans le Fils de Dieu, ces paroles ne sau- » raient comporter qu'une acception : en la même divine » personne existe médiatement ou d'une manière ultime le » monde que l'on nomme visible. Ou, si l'on préfère, de » même que le monde visible existe immédiatement dans » tout esprit humain ou créé, ainsi ledit esprit lui-même » existe immédiatement dans le Fils de Dieu. » En dehors du Verbe, il n'y a nul être qui puisse être proprement appelé 6718 per se siibsisiens ; tout ce qui n'est pas lui mérite le nom d'accident. C'est exclusivement en ses relations d'inhérence à la seconde des personnes divines que Ton peut faire consister l'absolue substance ou essence d'une créature.
Que l'on ne nous demande donc pas, soit de la matière.
soit de l'esprit, une nouvelle définition ; nous n'en avons nulle autre à proposer. Il suffit de s'en tenir à la règle qui nous prescrit d'envisager chaque chose comme existant dans une Arche et de rapporter l'espèce appelée corps à l'espèce appelée esprit, cette seconde à un troisième être qui s'en distingue aussi essentiellement que l'àme peut différer de la matière *. Cette règle nous en suggère une autre qui nous permettra de mesurer les degrés respectifs d'excellence que possèdent les choses créées. « Plus près » une substance se rapproche, par voie d'inhérence, de la » première substance de tous, qui est T'Apx^ ^^ la création, » plus elle a de perfection. Ainsi nous trouvons dans l'es- » prit plus d'excellence que dans tout le monde visible, » lequel peut sans impropriété être appelé matière origi- » nelle; celui-ci l'emporte sur la matière iconique ou sur » le monde que nous regardons comme dans un miroir. » Ce dernier enfin excelle sur celui dont nous avions parlé d'abord et qu'enfermait un morceau de papier placé dans la chambre obscure.
Dans ces conditions, on s'expliquera que Collier place la philosophie naturelle dans une dépendance entière à l'égard de la révélation. Son zèle théologique renchérit encore sur celui du recteur de Bemerton, qui prétendait abaisser la physique rationnelle à un rôle on ne peut
1. Le troisième être auquel, de proche en proche, tout le reste doit se rapporter, n'est autre que le Verbe, dont l'auteur du Discours nous dit : « qu'il » a condescendu à être appelé notre frère. » Il continue : « par conséquent, » de même qu'en écartant la substance de la matière pour nous arrêter sur » sa principale ou sa plus essentielle différence, nous ne pouvons manquer » de la bien définir, ainsi la même règle nous permettra de définir l'esprit » lui-même. » En d'autres termes, il faut chercher dans l'esprit la substance de la matière et dans le Verbe la substance de l'esprit.
L'IDÉALISME EN ANGLETERRE AU XVIIl" SIÈCLE
plus humble. La science de la nature, et ce seront les conclusions du Discours, doit tout attendre du secours de la révélation. Par science naturelle, Tauteur déclare comprendre: « la connaissance générale des natures des choses; » c'est-à-dire, pour qui sait entendre, la science de leur » inexistence ou de leur subordination, soit médiate, soit » immédiate, à l'égard du Logos, ou Fils de Dieu. » Parce que ce Fils s'est révélé dans les Écritures, les natures des êtres peuvent en partie se laisser connaître de nous. Il est donc le principal objet, la fin, l'essence de notre savoir; il est aussi « notre logique et notre métaphysique, c'est-à- » dire, en un mot, la vérité des vérités et la pierre an- » gulaire du système entier de la philosophie. » A un semblable dédain de « la physique vulgaire « aboutit le De moiu; mais les deux ouvrages ont employé à l'apologie de la physique sacrée des méthodes bien différentes. Le De motic spécule sur le principe de causalité et il exclut de l'univers toute autre influence que l'action divine ; le Spécimen de la vraie philosophie a réhabilité la notion de substance et assigné à la Création, pour substrat fondamental, le Verbe divin ou définitive Arche.
VIIL Cette sublime méditation métaphysique n'était point pour gagner à son auteur les sympathies des orthodoxes. Elle justifiait trop l'accusation d'Arianisme que l'on ne pouvait manquer de lancer contre lui. Dans le grand ouvrage qu'il publia l'année même de sa mort et où il avait savamment mis en code ses opinions religieuses, Collier parut s'appliquer de plus en plus à mériter le reproche d'hérésie. Ce traité dont le titre de Logologie ' annonce suffisamment le
1. Logologyj or a Treatise on the Logos or Word ofGod^ in seven sermons
mystique dessein, allait accroître l'inégalité qui, dans le Spécimen, séparait déjà si profondément les deux premières personnes de la Trinité. La Logologie se compose de sept sermons consacrés au commentaire des versets 1, 2, 3 et 14 de saint Jean. Dès le premier, nous comprenons que la théorie de tout à l'heure, selon laquelle, hors le Verbe, il n'y a pas une seule véritable Arche, sera poussée à l'extrême. De ce que le Fils unique de Dieu est consubstantiel^ au Père, n'en concluez pas, insiste Collier, qu'il lui soit coégal. Comment pourrait-il être dit le suprême Dieu, celui dont Vexistence consiste en V inexistence et dont la nature est respective à un autre être q^^i, d'une manière absolue, s'appelle Dieu?
Les sermons suivants développaient 2, au sujet de l'Incarnation du Sauveur, une thèse bien autrement « horrible » aux vrais croyants, comme on eût dit en France. « Et le Verbe s'est fait chair, » a écrit l'Apôtre. Il n'a pas ajouté : « et il s*est fait âme. » De quel droit sous-entendrions-nous ce complément? Pourquoi, sous prétexte d'une omission dans la sainte page, en altérer, par une addition profane, la signification? Le Dieu révélé de l'Ancien-Testament est descendu de sa gloire et a daigné se rendre
on the '/s^ 2d, 5d and Hth verses of the first clmpter of St-Johis Gospel. Ce livre est extrêmement rare. Ne serait-ce point à ce traité que l'avertissement du Spécimen faisait allusion, quand il annonçait « un plus considérable » ouvrage •, dont le Spécimen ne formait qu'une manière dlntroiuction ?
1. C'est ce mot, intronisé dans l'Église par le concile de Nicée, que les Pères opposaient sans cesse aux Ariens, quand ils défendaient contre ces hérétiques l'entière égalité des personnes divines.
2. « Du sujet de la Trinité, dit Benson, Collier, par une transition na- . turelle et facile, passait à celui de l'Incarnation ; et, sur cette question, à . en juger par la vaste collection de textes de l'Écriture qu'il accumula, et . qui reste parmi ses mss., il semble n'avoir épargné aucun eiîort pour ar- » river à une opinion correcte. » (^Chap. m.)
GEORGES LYON. ' '
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sujet à toutes nos misères * : voilà ce que nous dit TApôtre. Il n'est point, en ces paroles, question d'une âme humaine unie au Christ, conception incorrecte et décevante. En se faisant chair, le Verbe est demeuré dans le temps ce qu'il est dans réternité. L'incarnation a pu sauver l'humanité déchue, sans coûter au Fils sa propre déchéance. Homme, il resta Dieu. — C'était en revenir à rhérésie d'Apollinaire le Jeune qui, lui aussi, avait bien consenti que le Fils, descendu parmi les hommes, fût èvcTipxo., mais avait nié qu'il pût être ïi^loyô,. Revêtu d'un corps sujet à nos maux, le Verbe conservait un esprit divin, exempt de nos fautes et de nos faiblesses.
IX. Des controverses politico-théologiques auxquelles Arthur Collier prit, dans sa modeste sphère, une part active, nous ne dirons que peu de mots. Le récit des escarmouches qu'il engagea nous écarterait du plan que nous nous sommes imposé. Sachons seulement que ces sortes de disputes ne le trouvèrent pas intolérant. Dans les débats sur le bill dirigé contre les <c conformistes occasionnels », débats qui passionnèrent si vivement les esprits durant la première moitié du règne de la reine Anne, il semble avoir pris parti contre l'admission au sacrement de tous ceux qui n'auraient point renié leur schisme ^ Si la thèse est exclusiv8, le langage dont il se sert pour la soutenir est plein de modératron et de douceur. Il blâme les procédés de polémique qui consistent à mettre sur la sellette la personne