‹ L'idéalisme en Angleterre au XVIII?e siècle [microform]Chapitre 142 sur 235 · Beattie, iUi · texte numérisé non relu

Beattie, iUi

commune mode, de fréquenter ses semblables, de prendre intérêt au cours de la nature, de suivre les affaires humaines. Ou'il se détache de toute vie agissante et se recroqueville dans sa réflexion égoïste. Sinon sa conduite sera la réfutation de son système et chacun de ses actes le convaincra d'inconséquence.

Si Beattie a dit vrai, nuls Berkeleyens ne sauraient pousser la contradiction plus loin que ne lit Berkeley lui-même et il faut convenir, en ce cas, que son existence entière oppose à sa philosophie un démenti éclatant. Son goût de la méditation ne paralysa en rien son zèle pour le bonheur de l'humanité. En lui, selon une juste remarque, on ne sait ce que l'on doit le plus admirer : de la sublimité de ses conceptions ou de la noblesse de sa vie, l'une des plus ■ belles qu'il soit donné à l'historien de raconter.

George Berkeley ■ naquit le 12 mars 1685, à Dysert- Castle, dans le comté de Kilkenny. Sa famille avait du émi-rer en Irlande vers lÔTO, à la suite du premier Lord Berkeley de Stratton. Il était l'aîné de six enfants. Ce pittoresque site de Dysert entourait sa précoce méditation du cadre le plus riant. Dès l'âge de huit ans, a-t-il note lui-même, le sens critique s'aiguisait en lui et le prédisposait aux nouveautés -^ En 1696, il entre en seconde a

1 La seule biographie autorisée que nous eussions de Berkeley, avant ces de uiét nées, était celle ,ue Stock publia en ,770, et dont l'.nsu Usance est extrême. On sait que, dans sa belle édition des «uvres du S-d e qu , M. Campbell Fraser, en possession de --^reux mannscr. ts a renou^ eU le sujet. IV. le volume : Life ani Letters of George ^^"'"^'y fYiTZtm encore le savant éditeur, dans un petit ouvrage : Berkeey (P-" -J8B • réimprimé en 1884,) a tiré parti d'une »"-P°"''-'=^r ' 1 "a 1 ^e ,0^ communicalion. pour compléter ou corriger sur t'-.-^f f^' 'l™ ^^ . héros. En France, le principal ouvrage consacré, depu.s !« t-v^^^^» ^l' J ™P bell Fraser, à Berkeley et à sa philosophie, est celu. de M. l eujon (1878;. 2. V. son Commonplace Sook (édit. Campbell FraserJ.

l'Ecole de Kilkenny, TEton Irlandais. Inscrit en 1700 au Collège de la Trinité, à Dublin, il conquiert en sept ans le grade de maître es arts ; plusieurs charges universitaires, dont celle de tuteur, lui sont alors conférées. En 1707, il publia deux essais latins anonymes : Arithmeiica et Miscellanea Mat hematica. Deux ans plus tard, il donnait au monde son Essai sur une nouvelle Théorie de la Vision, premier chapitre d'une philosophie dont le Traité sur les 'principes de la conyiaissance humaine, en 1710, et les Dialogues d^Hylas et de Phllonoïis, en 1713, développèrent le dessein complet. Dans l'intervalle, Berkeley avait pris rang dans l'Eglise. Il fut ordonné diacre en 1709 ; de 1712 date son Discours sur l'Obéissance passive^ dont quelques zélotes se feront dans la suite une arme pour le rendre suspect à l'autorité royale.

En 1713, le jeune tuteur de Dublin passe le canal et se met à Londres en relations avec Pope, Addison, Swift qui devait lui garder une amitié si fidèle. Au mois de novembre, lord Peterborough, ambassadeur près le roi Victor-Amédée l'emmène à Paris, puis en Italie, en qualité de chapelain et de secrétaire. En août 1714, Berkeley revint à Londres. Deux ans après, nouveau voyage en Italie, terminé seulement en 1720. Il rentre par la France et achève, chemin taisant, sa dissertation latine de JMotu, dont le sujet avait été mis au concours par l'Académie des sciences de Paris*. A son retour, ému par la crise commerciale et financière que traversait alors sa patrie, il fit paraître un

1. Berkeley fit-il parvenir à l'Académie son Essai ? Rien ne le démontre. Ce qui est certain, c'est que le premier prix fut dévolu au professeur de Lausanne, Crouzas. (V. le livre de ce dernier : Discours sur la Nature^ le Principe et la Communication du Mouvement,)

Essai en vue de prévenir la ruine de la Grande-Bretagne, opuscule où il dénonçait l'excès du luxe, l'abus des plaisirs, resprit d'égoïsme et de sensualité, comme les causes directes des présents mécomptes. Il est promu au doyenné de Dromore. Mais Tlrlande n'allait pas sitôt le retenir. Son imagination rêvait de nouveaux voyages. Cette fois, il ne s'agissait plus de parcourir en touriste une terre sacrée. Sa pensée caressait un roman humanitaire qu'il irait réaliser par de là l'Océan. Ecoutons comment il s'en exprime dans sa correspondance inédite avec sir John Percival ^ : « Il y a maintenant dix mois environ que >. j'ai résolu de passer le reste de mes jours à Bermude ou . j'ai la confiance que je puis être l'instrument d'un grand . bienfait pour l'humanité.... La réforme des mœurs » parmi les Anglais dans nos plantations Occidentales » et la propagation de l'Evangile parmi les sauvages . d'Amérique sont deux points de haute importance. Le » moyen naturel d'y réussir est de fonder un collège ou . un séminaire en quelque région propice des Indes d Oc « cident où les jeunes Anglais de nos plantations puissent . être élevés de manière à fournir leurs églises de pasteurs . vertueux et instruits, et Dieu sait s'il en est besom l « Dans le même séminaire, un certain nombre déjeunes >, sauvages Américains peuvent également recevoir l'édu- . cation jusqu'à ce qu'ils aient pris le degré de maître , es arts. Et alors, bien instruits dans la religion Chré- « tienne, dans les mathématiques appliquées et dans les » autres arts libéraux, de bonne heure imbus des prin- « cipes et des inclinations sans lesquelles il n'y a pas

1. Lettre de mars 1723, signalée en 1881 par M. Campbell Fraser.

» d'esprit public, ils pourront devenir les instruments les » plus propres à répandre parmi leurs compatriotes la » religion, la morale et la vie civile. . . » Chimères, sans doute, l'événement ne devait que trop le montrer, mais c'étaient, on le reconnaîtra, de généreuses chimères.

De ce philanthropique rêve rien ne réussit à le détourner. En 1724, l'influence de Lady Percival lui fait obtenir le doyenné de Derry, d'un très riche revenue « Je serai » parfaitement heureux, écrit-il, si mon projet de Ber- » mude en est facilité. » Ce somptueux bénéfice, il demande qu'on l'en décharge, pour lui permettre de commencer sa fondation. C'est Swift qui nous en instruit, dans la lettre qu'il adressa au nouveau Lord Lieutenant en Irlande, Lord Carteret, auprès de qui il accréditait son ami: « Le por- » teur de cette lettre, y disait-il, a institué une secte » appelée les Immatérialistes, par la force d'un très » curieux livre sur ce sujet. . . C'est un philosophe absolu » pour tout ce qui regarde l'argent, les titres et le pouvoir. » A Londres, où son projet d'université Américaine obtenait une vogue de jour en jour croissante, il passa quatre années à en mûrir l'exécution. En 1728, nous le retrouvons à Greenwich, tout récemment marié et sur le point de mettre à la voile pour Rhode-Island.

Berkeley débarque à Newport, à la fin de janvier 1729. Il se retire à l'intérieur de l'île, s'achète une ferme et se bâtit sa maison de Whitehall. Cette demeure, dont il avait compté faire le centre de ses opérations, se convertit pour lui en un gracieux ermitage. Le charme de l'illusion ne tarda pas, en effet, à se rompre. Abandonné à ses seules

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